Chaque année, 60 millions de tonnes d'amidon sont extraits de diverses cultures de céréales, de racines et tubercules pour être utilisés dans une palette impressionnante d'applications: stabilisants dans les potages et les surgelés, enrobage des comprimés et revêtement du papier, adhésifs pour timbres et contreplaqué, apprêt des textiles, matière première pour la fabrication d'éthanol, et même liant pour béton. Environ 10% de cet amidon est tiré du manioc, une culture qui sert d'aliment de base à des millions de ruraux à faible revenu vivant en Afrique, en Asie et en Amérique latine.
La production mondiale de racines de manioc s'établissant désormais à quelque 200 millions de tonnes par an, la FAO affirme que de nombreux pays en développement pourraient renforcer leurs économies rurales - et accroître les revenus des cultivateurs de manioc - en convertissant une plus grande partie cette matière
Hautement compétitif. En tant que culture, le manioc présente déjà des avantages de production, comme les rendements élevés à l'hectare, la tolérance à la sécheresse et aux sols dégradés, et une grande flexibilité de semis et de récolte. En tant que source d'amidon, il est hautement compétitif: la racine contient plus d'amidon, en poids sec, que presque toutes les autres cultures vivrières, et est, par ailleurs, facile à extraire à l'aide de technologies simples. Les prix à l'exportation - actuellement de 225 $ la tonne pour la fécule superfine de Thaïlande - sont systématiquement plus bas que ceux de la fécule de pomme de terre, de mais et de blé produite dans l'Union européenne et aux Etats-Unis.
La Stratégie mondiale pour le développement du manioc - initiative facilitée par le FIDA et la FAO - reconnaît l'importance de la transformation des racines fraîches en produits secondaires, dont l'amidon, dans une optique commerciale axée sur la filière. Cependant, si la demande mondiale d'amidon de manioc a augmenté au cours des 25 dernières années, seule la Thaïlande a effectué la transition d'un produit alimentaire de base vers des produits et matières premières destinés à l'industrie de transformation.
En dehors du Nigeria et de l'Afrique du Sud, l'industrie d'extraction de l'amidon est quasiment inexistante en Afrique, qui produit plus de 100 millions de tonnes de racines par an. "Dans la majorité des pays d'Afrique tropicale, la racine de manioc est une denrée de base qui constitue une réserve importante en cas de perte d'autres cultures vivrières, et de plus en plus une culture de rente pour le marché urbain", indique NeBambi Lutaladio, spécialiste de racines et tubercules au Service des cultures et des herbages. "Les politiques gouvernementales ne tendent guère à promouvoir la production d'amidon de manioc, même si plusieurs pays importent des amidons qui pourraient être produits localement à partir du manioc.
La mise en place d'une amidonnerie moderne requiert généralement un capital de 8-l0 millions de dollars EU et de considérables fonds supplémentaires pour couvrir les coûts de gestion durant les premières années. A l'heure actuelle, les investisseurs privés sont découragés par la faible qualité de l'amidon produit à partir de variétés de manioc non améliorées cultivées par de multiples agriculteurs africains, et par des approvisionnements non suivis. En effet, lorsque les prix du marché du frais sont élevés, les cultivateurs préfèrent vendre leur production en tant qu'aliment.
Lutaladio dit qu'une industrie viable d'extraction d'amidon en Afrique "ne peut dépendre uniquement des petits producteurs. Elle nécessite des mécanismes de cultures sous contrat et de vastes plantations utilisant des variétés à haut rendement, des technologies après récolte capables de traiter de grandes quantités de matière première, et de solides connaissances de la filière".
En Amérique latine et aux Caraïbes, le business de l'amidon du manioc s'étend, avec une tendance marquée vers la production d'amidons modifiés et hydrolysés qui vont chercher des prix plus élevés. Toutefois, l'extraction d'amidon représente une part minime de la production totale de manioc. Entre 60 et 70 pour cent de la production totale de racines de manioc de la région, estimée à quelque 40 millions de tonnes par an, est destinée aux produits alimentaires traditionnels, et la région ne contribue qu'à hauteur de 4% environ à l'offre mondiale de fécule de manioc (et produit beaucoup plus d'amidon de mais).
L'essentiel de l'amidon de manioc est transformé dans de petites ou moyennes usines au niveau communautaire, à fort coefficient de main d'oeuvre et utilisant des techniques traditionnelles, même si le Brésil, la Colombie et le Venezuela peuvent désormais compter sur quelques grandes féculeries modernes. Si la FAO voit "toute une gamme d'opportunités à saisir dans la transformation de l'amidon" dans la région, elle énumère une série de contraintes importantes pesant sur le secteur, y compris l'extrême irrégularité de l'offre et de la qualité du produit final.
Exemple thaï. L'avenir du manioc sur le marché mondial et national de l'amidon, indique la FAO, passe par une amélioration de l'efficacité et de la qualité, et par une réduction des coûts de production. Pour un modèle réussi de développement de l'industrie de l'amidon du manioc, les pays d'Afrique et d'Amérique latine n'ont qu'à se tourner tout simplement vers la Thaïlande, premier producteur mondial. L'industrie thaï a démarré il y à peine 50 ans, et s'est développée rapidement durant les années 90, lorsque les restrictions commerciales ont fortement réduit le marché européen de cossettes séchées thaï, utilisées dans l'alimentation animale.
Le pivot d'un programme gouvernemental de promotion de l'amidon de manioc a été l'introduction de variétés à haut rendement, mises au point à partir de croisements entre du matériel végétal local et d'Amérique latine. En 1996, le manioc amélioré couvrait désormais quelque 380.000 ha, soit près d'un tiers de la superficie cultivée en manioc du pays, et produit actuellement jusqu'à 20 tonnes de racines l'hectare.
"La Thaïlande a montré ce qui peut être accompli en tirant parti de de main d'oeuvre bon marché, de faibles coûts de transport et d'une commercialisation efficace des produits", dit NeBambi Lutaladio, de la FAO. "Si davantage de pays considéraient le manioc comme un produit de base stratégique pour l'industrie, cela favoriserait le développement de leurs secteurs alimentaire, agricole et industriel, et contribuerait en outre à l'emploi rural et urbain".
La FAO recommande aux nouvelles amidonneries de se concentrer au départ sur la demande intérieure - une enquête sur les marchés mondiaux du manioc a constaté que les pays tropicaux importaient chaque année de l'amidon de maïs et ses dérivés pour une valeur supérieure à 80 millions de dollars. Dans de nombreux pays, selon l'étude, la quasi-totalité des importations pouvait être remplacée par l'amidon de manioc local ou, pour des applications simples, même par de la farine de manioc de qualité supérieure.
En Afrique, on observe des signes d'un intérêt croissant pour la fécule de manioc locale en substitution des importations. De nouvelles amidonneries ont été récemment constituées en Ouganda, en Tanzanie et à Madagascar, tandis qu'au Malawi, les industries se sont montrées intéressées à l'achat d'amidon local pour utilisation dans la transformation du papier, du carton, et dans l'agro-alimentaire. Par ailleurs, le plus gros producteur de manioc de la région, le Nigeria, a récemment annoncé un programme ambitieux de production d'éthanol à partir du manioc.
"Les débouchés commerciaux pour la fécule de manioc indigène", fait remarquer NeBambi Lutaladio, "existent à divers degrés dans tous les pays tropicaux ayant un niveau minimum d'industrialisation. Toutefois, la clé de la réussite pour les nouvelles entreprises voulant pénétrer sur ce marché sera un capital suffisant et des approvisionnements réguliers d'amidon répondant aux spécifications des utilisateurs, le tout à un prix compétitif".