Comment fera-t-on pour satisfaire cette demande: c'est la question qui préoccupe de plus en plus les spécialistes du riz et les décideurs. Si les tendances actuelles persistent, dans vingt ans, la majorité des pays ne seront plus autonomes en ce produit et le bol de riz légendaire de l'Asie sera de plus en plus rempli par des céréales importées.
A la dernière session de la Commission internationale du riz, tenue au Caire ce mois-ci, des spécialistes du riz sensés ont taxé les défis à relever d'"époustouflants" et même d'"effrayants". Pour satisfaire la demande de riz au cours des trente prochaines années, le plafond des rendements de riz irrigué en Asie devra passer de son niveau de quelque 10 tonnes par hectare de la fin des années 80 à 13 tonnes environ par hectare, tandis que les rendements moyens devront atteindre environ 6 tonnes/ha, soit près de deux fois le niveau actuel. Et il faudra y parvenir avec moins de terre, moins d'eau, moins de main-d'oeuvre et moins de produits chimiques, en particulier de pesticides.
Baisse des rendements. Les technologies de la révolution verte, à l'origine de l'accroissement de plus de 3 % de la production annuelle de riz - et qui ont probablement sauvé de la famine des millions de personnes - sont considérées aujourd'hui comme "quasi incapables" d'améliorer encore la productivité. En fait, les hausses de production annuelles sont descendues à environ 1,25 % depuis 1990. Les baisses de productivité sont particulièrement visibles dans un nombre croissant de zones bonnes productrices de riz, probablement en raison de la dégradation à long terme des ressources en paddy. Même les parcelles expérimentales de l'Institut international de recherches sur le riz (IIRR) donnent aujourd'hui des rendements très inférieurs à ceux du début des années 70.
Sous l'effet de l'industrialisation et de l'urbanisation, la superficie des rizières de l'Asie diminue. En Chine, la superficie plantée en riz est passée de 37 millions d'hectares en 1976 à 31 millions d'hectares en 1996. De plus, la salinisation et l'engorgement des sols et d'autres formes de dégradation associées à la culture intensive du riz pourraient entraîner une nette régression de la superficie irriguée totale en Asie. Les terres qui pourraient être consacrées à la culture du riz disparaissent: l'érosion par l'eau et le vent affecterait environ 400 millions d'hectares de terres agricoles dans la région, tandis que 47 millions d'hectares sont sujets à une dégradation chimique et physique. Au cours des vingt-cinq prochaines années, les terrains en friche diminueront de moitié en Asie du Sud et d'un tiers en Asie de l'Est. La quantité et la qualité de l'eau disponible pour la riziculture devraient également baisser.
Les riziculteurs voient leurs marges bénéficiaires rétrécir. Depuis le début des années 90, la stagnation de la productivité maximale et le rendement décroissant de la nouvelle intensification de cette culture ont fait gonfler les coûts de production. D'autres changements dans les marchés des facteurs de production - retrait rapide de la main-d'oeuvre du secteur agricole, conversion des terres à d'autres fins agricoles ou non agricoles, la compétition accrue pour les ressources en eau et la suppression des subventions aux intrants - font monter les prix des intrants et ne feront que s'accentuer dans l'avenir.
Une consultation d'experts de la FAO tenue à Bangkok en 1996 a relevé de "nombreux cas de stagnation ou de baisse des rendements et de la productivité" du riz. Au Bangladesh, par exemple, des essais consistant en deux ou trois récoltes de riz par an avec trois applications d'engrais ont enregistré des baisses de rendement pour chaque application sur une période de dix ans. Mais il arrive souvent que l'on confonde certaines diminutions temporaires avec une baisse des rendements. On en trouve un exemple dans le centre de la Chine, dû à des variétés inadaptées et à une utilisation inadéquate des engrais organiques, tandis qu'en Inde, les causes identifiées allaient des cyclones à la suppression des subventions aux engrais. Pour mieux comprendre le phénomène, les experts ont recommandé que des études systématiques soient entreprises pour quantifier le ralentissement, la stagnation et la baisse et délimiter les zones affectées aussi précisément que possible.
Conclusion: même si actuellement les rendements sont soutenus, ils sont insuffisants par rapport aux besoins alimentaires de la population croissante de l'Asie. Certains spécialistes du riz sont d'avis que seule une recherche dynamique visant à dépasser les plafonds de rendements actuels et à établir un nouveau seuil de rendement stable pourrait "contribuer à éviter une catastrophe".
Riz hybride et "super-riz". La recherche future sera probablement axée sur le riz hybride et sur un nouveau type de plante ou "super-riz". Le riz hybride est la seule technologie génétique capable d'améliorer les rendements conçue depuis la révolution verte. Leurs rendements pouvant dépasser de 20 % les rendements traditionnels des variétés à haut rendement, les variétés hybrides ont été largement adoptées en Chine, où elles occupent maintenant plus de 50 % de la superficie totale des rizières et assurent environ deux tiers de la production nationale. Toutefois, le transfert de la technologie hybride chinoise dans d'autres pays asiatiques s'est révélé difficile, principalement en raison de problèmes techniques et des coûts de production de semences hybrides. La FAO et l'IRRI ont mis en place une équipe spéciale chargée de promouvoir la création et l'utilisation de variétés hybrides dans douze autres pays asiatiques. Entre-temps, la mise au point de la structure de base du "super-riz" a été pratiquement achevée à l'IRRI, et la plante devrait permettre d'augmenter sensiblement la productivité des sols. Toutefois, de nouvelles recherches intensives seront nécessaires pour exploiter tout le potentiel du nouveau type de plante (15 tonnes/ha) et améliorer sa résistance aux maladies et aux insectes nuisibles.
La biotechnologie pourrait également compléter et accélérer l'amélioration du riz traditionnel. Un certain nombre de nouveaux faits - y compris la production de plantes transgéniques, l'étiquetage génétique pour la résistance aux principaux ravageurs et aux maladies les plus connues, et le transfert au riz de gènes d'espèces sauvages et non apparentées - pourraient avoir des effets positifs immédiats et à long terme sur les rendements maximaux et aider à stabiliser la production.
Si des efforts sont faits pour relever le plafond des rendements, il est encore plus urgent de combler l'écart de rendement, c'est-à-dire la différence entre les "meilleurs rendements" des stations de recherche et ceux obtenus par les riziculteurs. L'écart de rendement en Asie est maintenant de 48 % en moyenne, mais il est beaucoup plus élevé au Cambodge et au Laos. L'interaction synergique des variétés à haut rendement et de la gestion des cultures, qui a aidé à multiplier au moins par deux la production de riz dans le passé, a atteint sa limite. Ce qui est nécessaire maintenant, ce sont des approches fondées sur les nouvelles connaissances en matière de fertilité du sol, de gestion des eaux, de lutte raisonnée contre les ravageurs, de systèmes de culture intensive et de nouvelles semences. Les instituts nationaux de recherche agronomique pourraient contribuer moyennant la mise au point de techniques adaptées aux conditions locales, notamment d'"enveloppes" de protection intégrée et de promotion nutritionnelle.
Enfin, pour être efficaces, ces stratégies visant à accroître la production de riz en Asie doivent être soutenues par des politiques gouvernementales rationnelles et un meilleur échange d'informations entre les chercheurs du secteur rizicole. Le gouvernement fournit la structure qui stimule les investissements dans la recherche, améliore la productivité, protège l'environnement et garantit la sécurité alimentaire. L'économie de marché du riz qui se dégagera des négociations menées dans le cadre du GATT, la réduction de la base de ressources pour la production de riz et la crise monétaire actuelle en Asie sont des éléments qui doivent être soupesés avec soin pour concevoir une politique nationale d'appui à la recherche et à la production de riz au cours des trente prochaines années. L'efficacité des plans dépendra essentiellement des informations disponibles sur les ressources génétiques, l'utilisation des terres, l'approvisionnement en eau et le potentiel d'irrigation.
Publié en septembre 1998