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Focus / 1999

Le retour du pain Bammy

Comment un projet de la FAO a permis de faire renaître la demande pour un produit alimentaire traditionnel de la Jamaïque - et créer de nouveaux marchés pour les cultivateurs de manioc
 
 Les producteurs de racines étaient en train de perdre leur combat contre le blé importé

Au milieu de l'année 1992, le Gouvernement jamaïcain a demandé l'aide de la FAO. La demande locale pour les racines de manioc avait pratiquement disparue, et les cultivateurs de manioc étaient confrontés à des difficultés croissantes. Le déclin du manioc était dû à la croissance rapide de la demande pour le pain fait avec de la farine de blé. De fait, l'une des plus importantes entreprises agro-alimentaires récemment implantées était une minoterie construite spécifiquement pour transformer le blé importé du Canada et des E.-U. Les Jamaïcains consommant de moins en moins d'aliments traditionnels, le marché du manioc et d'autres produits traditionnels cultivés par de petits agriculteurs à faible revenu diminuait régulièrement.

Morton Satin, de la Division des systèmes de soutien à l'agriculture du département de l'agriculture de la FAO, à Rome, a été immédiatement envoyé en Jamaïque, avec une solution possible à la crise du manioc - l'introduction d'un pain "sans blé" ou fait de farines composées dans lequel des farines d'origine locale remplaceraient en grande partie la farine de blé. Toutefois, les responsables jamaïcains ont commencé par être peu convaincus, faisant observer que le manioc était nettement plus cher que le blé importé qui était, lui, fortement subventionné. Qui plus est, le pain conventionnel à la farine de blé était si bien implanté en Jamaïque que toute autre alternative se heurterait à la résistance des consommateurs.

Nouvelles locales. Le lendemain matin, Morton Satin, quelque peu découragé, parcourait le journal local, en prenant son petit déjeuner à l'hotel Kingston, où il résidait, lorsque son attention fut attirée par un entrefilet: un groupe de femmes du village de Brown's Hall s'efforçaient de joindre les deux bouts en vendant quelque chose du nom de pain Bammy. "J'ai demandé à la serveuse de quoi il s'agissait et elle m'a répondu que Bammy était un pain local à base de racine de manioc que les gens avaient autrefois l'habitude de consommer. C'était l'accompagnement préféré de plusieurs plats, notamment le poisson, mais qu'on ne le trouvait guère plus."


Le manioc est transformé en toute une gamme de produits en Amérique du Sud et dans les Caraïbes depuis l'époque précolombienne. On fabrique encore du pain, des crèpes et des muffins (voir photo ci-dessus) avec de la farine de manioc dans les zones rurales du Bélize, du Brésil, de la Colombie, de la République dominicaine, de Haiti, du Honduras et du Venezuela.

   
Le même jour, Morton Satin est parti pour Brown's Hall avec Robert Salmon, agent local de la FAO et, comme le dit Satin, "une source inépuisable des connaissances, coutumes et habitudes locales". Robert Salmon se mit à raconter avec nostalgie comment on faisait le pain Bammy: tout d'abord, les racines de cassava finement rapées étaient entassées dans des paniers, puis pressées pendant la nuit pour en exprimer le jus, qui contient une toxine naturelle à base de cyanure. Le manioc était ensuite tamisé pour produire une farine grossière de couleur crème qui était entassée dans des cercles métalliques et pressée pour former des "bammies" - des biscuits ronds d'approximativement 10 cm de diamètre et 1 cm d'épaisseur. Les bammies étaient cuits sur une plaque chaude jusqu'à ce qu'ils prennent une couleur brun doré.

Robert Salmon soutenait que si les gens pouvaient se procurer facilement des bammies ils n'hésiteraient pas à les acheter, malgré l'abondance du pain à la farine de blé sur le marché. "Rien n'est meilleur" dit-il "avec le poisson que le bammy".

Finalement, Morton Satin a rencontré à Brown's Hall le groupe de femmes et a pris de nombreuses notes sur la façon dont étaient fabriqués les bammies. Des jeunes épluchaient et lavaient les racines avant de les passer à un vieil homme qui les introduisait dans une broyeuse bancale. La pulpe était débarrassée de ses liquides dans une presse hydraulique rudimentaire, puis tamisée à l'aide d'une toile métallique par trois femmes. Une fois tamisé, le manioc était entassé dans des cercles métalliques sur une épaisse plaque de fer posée sur un énorme brûleur à gaz. Une fois cuits et refroidis, les bammies étaient mis dans de petits sachets de plastique fin.

"Il s'agissait d'une opération sans complication" dit Morton Satin "mais les conditions d'hygiène peu satisfaisantes, le mauvais état du matériel, la simplicité de la recette utilisée et l'emballage de qualité médiocre contribuaient à limiter à quatre ou cinq jour la durée de conservation du produit fini. Compte tenu des délais nécessaires pour vendre et distribuer les produits, cette durée limitée était un obstacle réel à la réussite de l'opération."

Les femmes ont confirmé que les ventes baissaient et qu'il n'y aurait bientôt plus de production de bammy en Jamaïque: mauvais pour les femmes de Brown's Hall et mauvais pour les quelques cultivateurs de manioc qui les approvisionnaient encore..

Projet Bammy. Ayant retrouvé son enthousiasme, Morton Satin est retourné à Kingston et a recommandé un projet visant à faire du pain Bammy une denrée moderne, commode et commercialisable. L'idée fut acceptée et Lorna Gooden, de l'office de développement rural et agricole de la Jamaïque (Rural Agricultural Development Authority - RADA), a créé un établissement de formation avec le matériel fourni par la FAO, y compris un broyeur et une presse hydraulique robustes et des moules circulaires de taille normalisée. Tout le matériel a été fabriqué sur place et les dessins testés et améliorés en permanence.

Notre recette favorite de Bammy
Ingrédients
700g de manioc râpé
Pincée de sel
Préparation
1. Envelopper le manioc râpé dans un tissu de mousseline
2. Tordre, jeter le jus, ajouter le sel
3. Préparer chaque bammy en pressant une tasse du mélange dans une petite poêle à frire enduite de corps gras
4. Cuire à feu moyen, et retourner lorsque les bords se détachent de la poêle
5. Tremper les bammies dans du lait de noix de coco pendant 5 à 10 minutes
6. Frire ou griller jusqu'à ce qu'ils prennent une couleur marron clair
7. Beurrer les bammies et servir chaud avec du poisson frit
Avec le soutien de l'Institut national de technologie alimentaire, le projet a déterminé les inhibiteurs de moisissures - les mêmes que ceux utilisés pour la fabrication du pain ordinaire -qui étaient les plus efficaces pour alonger la durée de conservation, a essayé différentes méthodes d'emballage et même conçu les étiquettes des produits finis. Les groupes de femmes ont reçu une formation sur toutes les phases de la production ainsi qu'en matière de gestion.

Dans les années qui ont suivi la réalisation du projet, Morton Satin a appris que la production de bammy de la Jamaïque augmentait régulièrement et que la production de cassava était en hausse. Cependant, en dépit de ces nouvelles encourageantes, il n'était pas préparé à ce qu'il a pu constater lors d'un récent voyage qu'il a fait en Jamaïque: "A mon grand étonnement, j'ai vu du pain Bammy dans tous les supermarchés - entièrement normalisé, merveilleusement emballé et étiqueté avec le nom de la coopérative qui l'avait produit. J'avais du mal à croire ce que je voyais." Lorna Gooden, du RADA, avait à dire plus encore. Le pain Bammy était maintenant emballé, congelé et exporté jusqu'en Europe et en Amérique du Nord. De fait, il fallait parfois importer du manioc en Jamaïque afin de faire face au gonflement de la demande des fabricants de bammies. Le pain Bammy de la Jamaïque était véritablement un exemple de réussite commerciale.

Le matin suivant, au petit déjeuner à l'hotel Kingston, Morton Satin a pu voir des piles de bammies chauds et fumants présentés à côté du poisson préparé localement et, même si les oeufs, le bacon et les toasts étaient toujours là, nombreux étaient les clients de l'hôtel qui retournaient à leur table avec des assiettes pleines de bammies. "Et c'est vrai" ajoute Morton Satin. "rien n'est meilleur avec le poisson que les bammies!"

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Publié en novembre 1999
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