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Focus / 2000

Sciences agricoles et éthique

par Louise O. Fresco
Sous-Directeur général*, Département de l'agriculture FAO
 
"La mondialisation est aussi une tendance croissante dans la science, où le savoir est privatisé"
tre un spécialiste des cultures végétales aujourd'hui n'est pas chose facile. Même si c'est à la recherche agronomique que l'on doit la multiplication des rendements par quatre et des récoltes par six au cours de ce siècle, les sciences biologiques agricoles sont de plus en plus assimilées à une menace pour la santé humaine, à la dégradation de l'environnement et, par dessus tout, aux aliments génétiquement modifiés. S'ils veulent continuer à contribuer au développement des ressources humaines, les agronomes doivent retrouver la crédibilité et l'adhésion du public. Ce processus pourrait commencer par l'analyse, dans une perspective éthique, des tendances dans le monde qui nous entoure et des défis scientifiques qu'elles posent.

Tendance fondamentale: la répartition inégale des denrées alimentaires. Alors que la production vivrière mondiale a augmenté de manière spectaculaire, on estime que 820 millions de personnes sont encore sous-alimentées. Nos dernières projections, qui ramènent ce chiffre à 580 millions en 2015, n'ont cependant rien dont on puisse se réjouir. Le déséquilibre des disponibilités alimentaires correspond à une application inégale des technologies de production améliorée. Si cette situation relève de facteurs extérieurs au domaine de la science, les scientifiques sont en partie responsables du choix des cultures traitées et les types de conditions écologiques et de systèmes de production ciblés.

Tendance vraiment "mondiale": la mondialisation. La mobilité croissante du capital, de la main-d'oeuvre et des biens a offert des possibilités aux pays les plus démunis. Mais quels que soient les avantages potentiels de la mondialisation, son bilan est mitigé. Elle est inextricablement liée à la privatisation, une tendance qui s'accélère aussi dans le monde scientifique, où le savoir est privatisé au titre des droits de propriété intellectuelle. La mondialisation c'est la concentration - les 10 plus grandes entreprises semencières et agro-chimiques dans le monde représentent environ 85% du marché mondial. Quel sera l'impact de ces tendances sur l'orientation de la recherche scientifique, compte tenu notamment de l'évolution des besoins alimentaires?

Nouvelle réponse: diversification des cultures et des régimes alimentaires. Parallèlement à la hausse des revenus et à l'intensification de l'urbanisation, la demande alimentaire mondiale se diversifie et se tourne vers la qualité. Mais la diversité n'est pas réservée aux seuls riches en milieu urbain. Pour les pauvres également, la diversité de la production et de la consommation alimentaires est essentielle pour accroître les apports en micronutriments. La diversification des cultures et des produits et l'amélioration des qualités nutritionnelles nécessitent une approche scientifique sophistiquée. La question éthique est liée, une fois encore, à la manière dont les choix sont faits et les priorités fixées eu égard aux besoins des groupes cibles défavorisés.

Tendance générale: services agricoles pour la société. L'agriculture fournit à la société des services qui vont au-delà de la simple production de calories ou de revenus à l'hectare. Le secteur est de plus en plus tenu responsable de services liés à l'environnement, tels la préservation des bassins versants, la protection de la biodiversité agricole, la fixation du carbone et la production d'énergie renouvelable. Le problème éthique qui se pose au scientifique c'est de fournir une base objective et scientifique - notamment des indicateurs d'impact environnemental, économique et social - pour une croissance agricole équilibrée et durable.

Tendance incontournable: la révolution de l'information. Malgré la "frontière numérique" qui limite l'accès des pauvres à la technologie de l'information, les pays en développement tirent rapidement parti de cette technologie dans le domaine de l'agronomie et de ses applications. Sur Internet, cependant, l'excellence scientifique côtoie l'aberration. La technologie de l'information peut devenir un grand égalisateur transfrontière, mais il y a un besoin croissant de sources de données scientifiques fiables. La question d'éthique qui se pose ici est de savoir si les scientifiques, dans les secteurs privés comme publics, partagent suffisamment leurs résultats, y compris leurs doutes et leurs échecs.
 

e défi que doit relever l'agronomie est clair: contribuer à la lutte contre la pauvreté, à la sécurité alimentaire et à un régime alimentaire équilibré pour une population mondiale croissante grâce au développement de systèmes agricoles intensifs qui ont des effets bénéfiques - ou, tout au moins, qui ne sont pas néfastes - sur l'environnement et fournissent une série de services à la société. La FAO estime qu'il y a cinq problèmes scientifiques principaux:

Utilisation responsable de la terre et de l'eau. Le maintien d'un équilibre entre les besoins en eau de l'agriculture et ceux des populations et des secteurs industriels oblige l'agronomie à réexaminer les facteurs de rendement. Exprimer les rendements agricoles par unité d'eau, plutôt que par unité de superficie, peut se traduire par une reconversion importante en faveur d'autres cultures. C'est ce qui se passe en Chine, où l'on s'attend à un abandon massif du riz en faveur du blé dans les 25 prochaines années. La recherche doit aussi s'intéresser aux techniques simples, telles la récolte de l'eau, qui réduisent les risques et augmentent les rendements, aux stratégies d'économie de l'eau dans l'irrigation, à une meilleure adaptation des cultures à la disponibilité moindre de l'eau et - complément logique de tout ceci - au développement de nouvelles lignées tolérant la sécheresse. La révolution de la génétique moléculaire promet de rendre possible le ciblage des loci des caractères quantitatifs et donc d'accroître l'efficacité de la sélection et de résoudre des problèmes agronomiques traditionnellement insolubles.

 
"Les instituts de recherche doivent se rapprocher de la réalité agricole"
Exploitation de la diversité. Le fait que neuf espèces végétales fournissent plus de 75% de l'alimentation humaine résulte en grande partie de la place que l'agronomie a faite à la sélection, négligeant ainsi une vaste gamme d'autres espèces adaptées à différentes niches écologiques. L'adaptation de nouvelles cultures est une tâche de longue haleine, mais offre d'immenses perspectives pour l'amélioration de cultures mineures importantes sur le plan local. Les espèces polyvalentes telles le sorgho, qui a un potentiel important en tant qu'aliment, sucre, aliment du bétail et bio-énergie, mériteraient une plus grande attention de la part de la recherche dont les populations en situation d'insécurité alimentaire pourraient bénéficier. Les recherches ont été insuffisantes sur la fixation biologique de l'azote, malgré son potentiel pour renforcer les rendements des légumineuses et pour transférer les capacités de fixation de l'azote aux plantes non légumineuses. Il faudrait aussi examiner à nouveau l'utilisation des cultures pérennes, en raison de leurs moindres besoins en engrais et de leur rôle dans la conservation des sols. Enfin, les stratégies de diversification des cultures pourraient aider à atténuer ou à réduire les émissions de gaz à effet de serre et favoriser le stockage du carbone.

Approches plus empiriques et intégrées pour la durabilité. On peut dire qu'un système agricole est durable si les matières organiques, le cycle des éléments nutritifs, la structure des sols, l'érosion et la facilité de pénétration des racines se situent à des niveaux acceptables, et se traduisent par des rendements pleinement satisfaisants par rapport aux potentiels et si les taux de pertes après récolte sont acceptables. Mais afin de pouvoir adapter les progrès de l'agronomie à l'échelle et à la réalité de la production, notamment dans les régions d'insécurité alimentaire, les instituts de recherche doivent se rapprocher à long terme de la réalité agricole. Il faut adopter de toute urgence une approche pragmatique et empirique au moment où l'atomisation et la spécialisation de l'agronomie l'empêchent de remplir la fonction d'intégration requise pour parvenir à la durabilité.

Organismes génétiquement modifiés. Enfin, les biotechnologies permettront d'adapter avec plus de précision les génotypes aux conditions du milieu, aux besoins nutritionnels et alimentaires, et aux préférences des marchés. Mais elles soulèvent deux sujets de préoccupation distincts. Premièrement, augmentent-elles la quantité de vivres dans le monde et ceux qui ont faim ont-ils pour autant un meilleur accès à la nourriture? Deuxièmement - préoccupation exprimée plus fréquemment - les cultures génétiquement modifiées (OGM) et les effets possibles sur la santé et l'environnement. Il n'est guère possible de prédire aujourd'hui quels seront les effets indésirables du gène inséré lui-même ni la manière dont celui-ci risque d'altérer l'expression des gènes existants. Aucun problème de santé humaine dû aux biotechnologies n'a été documenté à ce jour, mais l'absence de preuves ne signifie pas que la modification génétique est inoffensive. Sur le plan international, la sécurité sanitaire des aliments est traitée par le Codex Alimentarius (FAO/OMS), et les effets des organismes vivants modifiés sur la biodiversité par le Protocole de Carthagène de la Convention sur la diversité biologique. Mais les réglementations internationales et nationales et les évaluations des risques sont relativement nouvelles, et la société n'a qu'une confiance très modérée dans ces processus.

Directement liée à l'utilisation des OGM, est la question plus vaste du partage du matériel génétique végétal. Aujourd'hui, aucun pays ne peut se passer des ressources génétiques venues d'ailleurs. La coopération internationale dans la gestion du matériel génétique végétal, au titre de patrimoine commun de l'humanité, n'est pas une option mais une nécessité. La reconnaissance unanime des Droits des agriculteurs comme le complément des droits des obtenteurs est une étape importante dans cette direction. Le défi qu'il convient de relever est de rendre ce concept opérationnel en assurant l'accès aux technologies habilitantes et aux produits finis qui sont protégés par des brevets.

Transparence des informations et des prises de décision. Les inquiétudes de l'opinion publique en ce qui concerne les sciences agricoles provient en grande partie du sentiment de ne pas être informé, ou pire, que la vérité n'est pas dite. La science - et notamment les biotechnologies agricoles - aurait pu faire beaucoup plus pour se ménager le soutien de l'opinion publique en faisant part plus ouvertement de ses travaux d'avant-garde en matière de biologie moléculaire et de génie génétique. Les efforts entrepris a posteriori pour dissiper les inquiétudes des consommateurs n'ont pas réussies à modérer une suspicion bien ancrée. Les appels en faveur de l'étiquetage des aliments contenant des ingrédients provenant d'OGM soulignent la nécessité de la transparence. Certaines grandes entreprises alimentaires ont exclu les ingrédients génétiquement modifiés de leurs produits, mais d'autres s'organisent pour contrecarrer la pression publique qui demande la ségrégation des OGM de leurs produits. Il en résulte une polarisation qui continue de perturber les administrations et le secteur industriel. Les scientifiques sont moralement tenus de fournir à l'opinion publique des informations objectives, examinées par des pairs et de s'abstenir de publier trop vite des résultats insuffisamment vérifiés - qu'ils soient positifs ou négatifs.
 

 
"Les scientifiques ont la responsabilité morale de s'exprimer au nom des pauvres et des faibles"
es agronomes doivent regarder au-delà de leur spécialité et appuyer l'adoption de mesures politiques et réglementaires visant à protéger et à gérer le patrimoine international commun, en établissant une distinction entre l'économie mondiale naissante et la société mondiale, qui est encore à construire. De nombreux sujets de préoccupation pour l'humanité restent encore à résoudre: les normes phytosanitaires et l'analyse des risques, l'utilisation optimale des ressources en terres et en eaux de la planète, et le rôle d'atténuation et de contribution de l'agriculture dans le changement mondial.

Nous sommes conscients qu'il faut protéger et gérer le patrimoine international commun de manière responsable, mais les instruments politiques à cet égard sont faibles comme sont faibles les voix des petits pays, des petites entreprises et des petits agriculteurs. Les scientifiques ont la responsabilité morale de s'exprimer au nom des pauvres et des faibles, parce qu'ils comprennent parfois mieux ce qu'il adviendrait s'ils ne le faisaient pas.

Sir Julian Huxley, éminent homme de science, écrivain et fonctionnaire international - une combinaison rare, même à son époque - disait que ce qui devrait nous guider, en tant qu'hommes de science et fonctionnaires internationaux, c'est "la curiosité, l'initiative, l'originalité, et l'application impitoyable de l'honnêteté - beaucoup plus que les seules prouesses de logique et de mémoire". Le défi ultime pour l'agronome est de mettre ses qualités morales au service du développement et de la sécurité alimentaire.


* Louise O. Fresco a quitté la FAO le 1er juin 2006. Mme Fresco sera désormais Professeur à la chaire de développement international et durabilité à l'Université d'Amsterdam
  • Des observations? Envoyez-les à ag21@fao.org
  • Cet article est basé sur un discours prononcé devant le Troisième congrès international d'agronomie (août 2000). On trouvera le discours entier ici (en anglais, PDF, 190K)
  • Voir aussi: Groupe d'experts sur l'éthique en matière d'alimentation et d'agriculture (L'actualité de la FAO, 25 septembre 2000)

Publié en octobre 2000
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