Cérémonie
solennelle en hommage à Monsieur Léopold
Sedar Senghor à l'occasion de son
quatre-vingt-dixième anniversaire
Siège de l'Unesco, le 18 octobre
1996
Eloges de Senghor
Monsieur le Président de la
République du Sénégal,
Monsieur le Président de la République du
Mali,
Monsieur le Directeur général de l'Unesco
et cher collègue,
Excellences, Mesdames, Messieurs,
Si j'étais poète, si
j'étais de ces magiciens de la parole capables de
faire danser et chanter les mots au gré de leur
inspiration, je célébrerais cet instant
solennel dans l'horizon des temps, au rythme des
"tam-tam" du Joal natal, un soir de clair de
lune.
Si j'étais sculpteur, si
j'étais de ces maîtres des formes, capables
d'exprimer avec du volume et du vide la magie plastique
de l'univers, j'utiliserais le moulage de la terre cuite
de Nok et la ciselure du bronze d'Ifé, pour
accentuer le contraste de vigueur et de
sérénité d'un visage
d'ébène aux cheveux d'albâtre,
salés aux tanns du Saloum.
Si j'étais artiste, si
j'étais de ces esthètes de l'harmonie
gestuelle et de la rythmique sonore, capables de
provoquer le jaillissement lumineux d'oeuvres de
beauté dans le ciel couleur de nuit des
ritournelles coutumières de la vie, je rendrais
grâce au mécène éclairé
qui créa le théâtre Daniel Sorano et
le Musée dynamique.
Si j'étais un homme de lettres,
si j'étais de ces féconds voltigeurs de
l'écriture, capables de recréer sur le
théâtre des passions et des aspirations, la
tragédie et la comédie humaines,
j'offrirais à la jeunesse d'Afrique,
désorientée par les images de
détresse et de misère du Continent,
l'exemple d'un enfant du fin fond du Sahel, entré
vivant dans la légende en devenant un immortel de
l'Académie française.
Si j'étais un homme de culture,
si j'étais de ces mages de la versatilité
artistique, capables de retrouver, par la puissance du
génie humain, le fil d'Ariane dans le labyrinthe
des expressions multiformes de la pensée et des
sens, avec Malraux, je dirais de l'organisateur du
Festival des Arts nègres "que pour la
première fois, un homme a pris entre ses mains
périssables le destin culturel d'un
continent".
Si j'étais humaniste, si
j'étais de ces preux chevaliers, apôtres des
exclus et proscrits du village planétaire,
capables de faire renaître l'espoir dans le coeur
des démunis et des spoliés mais aussi
d'éveiller la conscience des puissants et des
possesseurs, je bénirais le chantre des causes
douloureuses de la "trilogie des peuples
souffrants".
Si j'étais philosophe, si
j'étais de ces "amis de la sagesse" de Pythagore,
capables "d'activité réflexive et critique"
sur des propositions dogmatiques à
l'intérieur de systèmes de thèses,
je louerais la générosité
intellectuelle de l'hôte prodigue qui,
délaissant la famine des antagonismes
stériles, nous a convié à la
convergence féconde du "banquet de
l'Universel".
Si j'étais idéologue, si
j'étais de ces virtuoses de l'augure, capables de
donner une cohérence épistémologique
à un ensemble de perceptions tendues vers le
discours et l'action, j'exalterais le défenseur
inlassable de la "Négritude" qui a permis à
des générations culturellement
écartelées de s'enraciner dans leurs
valeurs de civilisation pour s'ouvrir à la
diversité et à la richesse du dialogue
transcontinental des peuples.
Si j'étais politologue, si
j'étais de ces illustres descendants de la
lignée de Platon, capables de spéculer sur
la dialectique du pouvoir dans la cité, je
rendrais hommage au bâtisseur qui, fidèle
aux conseils prophétiques du Général
de Gaulle, a érigé sur la terre de Lat
Dior, de Coumba N'Doffene, d'El Hadj Omar et d'Aline
Sitoe, un Etat "qui s'est donné les moyens de se
faire obéir".
Hélas, hélas, je ne suis
rien de tout cela.
Mais parce-que je suis de père
Serère je dirai d'abord: "Nafio Léopold
- Salut Léopold".
Parce-que je suis de mère
Wolof, je dirai ensuite: "Sa dian wac na Sedar.
Quelle belle oeuvre accomplie Sedar".
Parce-que je suis Saint-Louisien, je
dirai mon appréciation à Senghor, pour
avoir immortalisé les "signares" à la
démarche altière et fait découvrir
au monde, la finesse des manières et
l'urbanité des comportements d'une cité,
"microcosme du Sénégal".
Parce-que je suis
sénégalais, je dirai toujours: Gloire
à Léopold pour avoir conduit mon pays
à la souveraineté internationale et
rappelé aux tenants du racisme que le sang chaud
et rouge de nos tirailleurs a coulé sur les champs
enneigés et les verts pâturages de l'Europe,
pour que le monde fût libéré du
nazisme.
Parce-que je suis africain, je dirai
encore: Merci à Sedar pour avoir, avec Kwame
Nkrumah et Gamal Abdel Nasser, concrétisé
l'idéal du panafricanisme en créant
l'Organisation de l'Unité Africaine, symbole de
l'aspiration des peuples du Continent à un
mieux-être, dans la liberté et
l'unité.
Parce-que je suis du Tiers-Monde,
j'applaudirai à la vision de celui qui a
milité en faveur de la solidarité des pays
en développement dans le cadre d'un "Bandung
économique", précurseur du Groupe des 77 et
qui tout au long de sa vie n'a cessé de
dénoncer l'injustice de la "dégradation des
termes de l'échange".
Parce-que je suis à la
tête d'une agence spécialisée du
Système des Nations Unies, je rendrai grâce
à l'avocat de la civilisation pan-humaine et du
"métissage culturel" qui, dans ses discours
à l'Assemblée générale, a
toujours su dépasser la dichotomie des conflits
Est/Ouest pour mettre en exergue l'unicité de
destin des habitants d'une même
planète-Terre.
Parce-que je suis croyant, je dirai
simplement: Paix à Senghor pour avoir
enseigné l'esprit de tolérance,
pratiqué le respect des croyances et
encouragé l'entente entre les religions qui toutes
prônent une morale commune, de coexistence
pacifique et fraternelle dans la
société.
Parce-que j'ai été
abreuvé à la langue de Voltaire dans mon
enfance et chanté la Marseillaise dans mon
adolescence, je dirai mon admiration à
Léopold pour avoir cimenté la
solidarité de la France avec les pays d'Afrique,
d'Europe, d'Amérique, des Caraïbes, d'Asie et
d'Océanie en portant sur les fonts baptismaux des
instances internationales, la bannière vibrante de
la "francophonie".
Parce-que je suis maintenant
hôte de cette ville éternelle, des Thermes
de Caracalla et du Colisée, qui évoque dans
nos mémoires assoupies l'écho sonore des
marches martiales des centurions victorieux, je dirai
sûrement "Ave César" à Sedar
pétri de latinité, pour son discours
inoubliable "Florence, as-tu la paix?"
Parce-que je suis un démocrate,
je dirai surtout ma reconnaissance à Senghor pour
avoir construit, à l'extrême occident de
l'Afrique, une Nation où a pu fleurir la loi et
éclore la liberté d'expression, à un
moment où les populations du Continent, enjeu des
ambitions internes et des rivalités mondiales,
souffraient cruellement sous le joug de la dictature et
de l'arbitraire.
Parce-que je suis un disciple de ce
grand Homme d'Etat, je dirai ma gratitude à
Léopold pour m'avoir enseigné la force de
la rigueur, la valeur de la méthode,
l'efficacité de l'organisation, l'importance du
détail et surtout la primauté
déterminante du travail et de la
patience.
Mais les propos d'un agronome par
essence terrien, étranger au temple des muses et
éloigné des hauteurs du Parnasse, ne
peuvent s'élever à la verve poétique
qui sied aux éloges dûs à un homme
d'équilibre, porté aux cimes de la
grandeur, à force de tempérance et
d'humilité, d'intelligence et de connaissance, de
courage et d'honnêteté. Aussi je vous
prierais d'avoir l'indulgence d'accepter qu'à la
place de l'art ce soit le coeur qui ait
parlé.
En ce jour anniversaire de celui qui a
su forcer l'admiration de ses pairs et de ses
frères, je voudrais adresser à
Léopold Sedar Senghor cette prière fervente
de notre savane africaine, combien profonde d'affection
et de respect: "Puisse Dieu, au soir de votre vie
exemplaire, vous laisser encore très longtemps
auprès de nous" pour continuer à nous
guider, sur le sillon éthique difficile que vous
avez tracé et qui seul mène à
l'épanouissement: celui de l'effort, du courage,
de l'opiniâtreté et de la foi.
Je vous remercie de votre aimable
attention.