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CHAPITRE 2 LE CAPITAL DANS LES ENTREPRISES AQUACOLES COMMERCIALES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE

2.1 Le concept de capital en aquaculture commerciale

Les agro-économistes définissent le capital comme la somme des avoirs financiers et le chiffrage des besoins en intrants nécessaires à la production agricole (Kay, 1986). Ainsi, le capital est plus qu’une valeur liquide, entendue comme à la fois l’argent comptant et les soldes disponibles sur les comptes courants et comptes épargnes. Le capital des aquaculteurs comprend également la valeur des facteurs de production tels que les géniteurs, les stocks d’aliments, les équipements, les étangs, les bâtiments, les voies d’accès et le terrain. En conséquence, le capital peut être liquide et facilement transformable en pouvoir d’achat ou non liquide. Cette définition élargie du capital est la définition adoptée dans le présent rapport.

2.2 Les sources de capitaux pour le développement de l’aquaculture commerciale: le rôle et problèmes des prêts

L’élevage à des fins commerciales demande un capital suffisant. Ce dernier est nécessaire à la création, l’entretien et le développement de l’entreprise, à l’amélioration de son efficacité et à couvrir les besoins opérationnels de l’exploitation. Le manque de capital est en général un problème pour le développement en Afrique subsaharienne. Et il est particulièrement aigu dans certains secteurs de l’économie, comme celui de l’aquaculture.

En règle générale, les éleveurs peuvent avoir accès au capital grâce à leurs propres apports (leurs économies), ou à travers l’emprunt, ou une combinaison des deux. En Afrique subsaharienne, les revenus annuels par habitant sont très bas, souvent en dessous de 300 dollars américains. De tels revenus impliquent qu’ils sont en général entièrement dépensés. Comme la plus grande partie de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, les revenus sont souvent insuffisants pour subvenir aux besoins des ménages, ce qui exclut la possibilité de faire des économies. Ainsi, on peut avancer, qu’à quelques exceptions près, le taux d’épargne marginal en Afrique subsaharienne est proche de zéro. La possibilité pour un investisseur potentiel d’apporter ses capitaux propres est donc limitée.

Cette situation laisse à penser que la majorité des investisseurs en Afrique subsaharienne dépendront d’un financement extérieur pour démarrer leurs entreprises aquacoles: l’effet de levier[4] sera très élevé. La source la plus commune de financement extérieur d’une entreprise commerciale est l’emprunt, le plus souvent auprès des banques. Malheureusement, dans le secteur de l’aquaculture, les institutions financières n’ont jusqu’à présent joué qu’un rôle minime dans l’octroi de prêts au titre d’investissement de capital. Le manque de capitaux reste donc un des plus gros obstacles au développement de l’aquaculture en Afrique subsaharienne. Pour que ce secteur se développe, la question de l’accès aux prêts[5] par des investisseurs potentiels doit être abordée.

Les prêts peuvent avoir un caractère vital pour les aquaculteurs. Les aquaculteurs ont besoin de prêts pour faire face aux dépenses fixes. Ces prêts peuvent être nécessaires pour l’achat ou la location du terrain, de l’outillage, de l’équipement comme des bateaux, véhicules, aérateurs, ou pour construire des étangs ou des cages, un entrepôt de stockages; et dans le cas des fermes intégrées, une écloserie, une unité de fabrique d’aliments ou une chaîne de transformation des produits. Ces coûts fixes, qui ne dépendent pas du niveau de production ni de leur taux d’utilisation, peuvent être importants à court terme.[6]

Les prêts sont aussi nécessaires aux aquaculteurs pour couvrir les dépenses variables. Les fonds relatifs aux dépenses d’alevins, d’aliments, d’engrais, de produits chimiques et de carburant, ou pour payer les salaires, tout spécialement pendant le premier cycle de production, ne sont pas toujours disponibles. Bien que les coûts variables puissent augmenter ou baisser suivant les décisions du gérant et suivant le niveau de production visé, ils peuvent néanmoins représenter une part importante des dépenses courantes. L’analyse réalisée sur un échantillon d’élevages aquacoles en Afrique subsaharienne a montré que les coûts variables pouvaient représenter de 74 à 97 pour cent des coûts totaux en élevage de crevettes et de 51 à 98 pour cent des coûts totaux en élevage de tilapias et de clarias. Les dépenses relatives à des opérations d’une telle envergure nécessitent l’obtention de prêts.

En plus des besoins de financement prévisibles, il peut y avoir des catastrophes imprévues qui encourent des dépenses. Les cyclones peuvent durement frapper les élevages de crevettes à Madagascar, les inondations au Mozambique détruire des digues ou la production, la sécheresse peut obliger à interrompre les élevages en cages au Niger. Ces exemples prouvent que les éleveurs peuvent avoir besoin d’un prêt d’urgence limité dans le temps, pour reprendre le cours normal de leurs activités après de tels événements climatiques. Pourtant l’accessibilité à des prêts destinés à l’aquaculture commerciale en Afrique subsaharienne demeure un sérieux problème. Tout effort visant à développer l’aquaculture comme une affaire en Afrique subsaharienne doit intégrer cette question des prêts et la traiter. Les deux chapitres qui suivent tentent d’analyser ce problème, non seulement au niveau de l’origine des prêts mais aussi des causes fondamentales de leur faible disponibilité.

2.3 Types et sources de prêts en aquaculture commerciale

2.3.1 Types de prêts

Afin d’améliorer la communication avec les prêteurs, les emprunteurs potentiels doivent se familiariser avec la terminologie que ces derniers utilisent pour décrire les différents types de prêts. Ces prêts sont différents suivant le système de classification utilisé. Comme en agriculture, les prêts aquacoles peuvent être classés selon la durée de la période de remboursement, l’utilisation du prêt demandé, les garanties et le plan de remboursement (Kay, 1986).

Selon la durée ou la période de remboursement, le classement le plus utilisé est le court terme, le moyen terme et le long terme. Les prêts à court terme, aussi dénommés prêts à la production ou prêts d’exploitation dans la mesure où ils servent à acquérir des intrants nécessaires au cycle de production, seront remboursés dans les douze mois qui suivent la signature du prêt. L’argent emprunté pour l’achat d’alevins, d’aliments, d’engrais ou de produits chimiques, ou encore pour payer les salaires, se trouvent dans cette catégorie; ils doivent être remboursés dans l’année qui suit, ou plus tôt, au moment de la récolte. Les prêts à moyen terme peuvent s’étendre de un à dix ans. L’argent emprunté pour l’achat d’équipement, la construction d’étangs ou de cages, de bacs, filets, camions, bateaux, géniteurs et de bâtiments de stockage ou la construction d’écloseries, entrent dans cette catégorie. Comme ces biens d’équipements seront utilisés pour la production pendant plus d’un an et ne peuvent pas à eux seuls rapporter des bénéfices à court terme, un prêt à court terme serait inadapté. Les prêts à long terme doivent être remboursés en dix ans ou plus. Ils sont accordés pour l’achat de biens d’équipement dont la durée de vie est de 20 ans ou davantage comme c’est le cas pour un terrain ou une usine de fabrique d’aliments ou une chaîne de transformation de poissons.

Suivant l’utilisation ou l’objet des prêts, les prêts d’affaires peuvent être destinés à des immeubles ou non. Dans le premier cas, ils sont appelés des prêts immobiliers car ils servent à l’acquisition de terrain ou de bâtiments. Ils sont semblables à des prêts à long terme. Dans le second cas, ils sont appelés des prêts mobiliers. Ceux-ci peuvent être assimilés à des prêts à court ou moyen terme[7].

Comme expliqué ci-dessous, il existe un risque lié à l’emprunt de capital: le créancier peut faillir dans le remboursement du principal et des agios. Une des conditions d’allocation du prêt, souvent demandée par le prêteur, est de donner en garantie des avoirs qui peuvent être saisis et vendus en cas de défaillance de l’emprunteur. Cela donne au prêteur une meilleure garantie de remboursement, et ainsi une mesure de protection contre le risque de non remboursement. Cet avoir mis en garantie jusqu’au remboursement complet du prêt est appelé sécurité ou garantie additionnelle. Lorsqu’ils sont classés sur base de l’octroi de la sécurité (garantie additionnelle), les prêts peuvent être des prêts garantis si la garantie est donnée au prêteur avant la signature du prêt. Ils peuvent aussi être des prêts non garantis si aucune garantie additionnelle n’a été demandée par le prêteur pour accorder le prêt. Ces prêts non garantis sont également appelés prêts sous seing privé puisque la signature de l’emprunteur suffit à garantir le remboursement du prêt.

Différents prêteurs peuvent avoir différents modes de remboursement suivant les emprunteurs et leur capacité à rembourser le prêt. Cependant, il existe deux principaux types de plans de remboursement en aquaculture: le plan de remboursement unique et le plan avec amortissement. De la même façon, les prêts peuvent être des prêts à remboursement unique ou des prêts à remboursement amorti. Dans le premier cas, le paiement du principal se fait en une fois, à la date d’échéance, et les intérêts peuvent être payés en une fois ou en plusieurs. Ces prêts comprennent des emprunts à court terme. Quelques prêts à moyen terme qui peuvent impliquer le paiement des intérêts une fois par an, et avec le remboursement du capital à la date d’échéance du prêt, font aussi partie de cette catégorie. Les prêts amortis sont ceux pour lesquels le remboursement du principal et des intérêts est opéré régulièrement, en général tous les mois. Les prêts amortis comprennent souvent des prêts à moyen terme ou à long terme.

2.3.2 Sources des prêts

Les sources de prêts aquacoles varient d’un pays à l’autre, mais en général, les aquaculteurs peuvent emprunter dans le secteur formel ou le secteur informel.

Dans le secteur formel, les banques commerciales, les banques de développement rural, et les banques de développement agricole sont les principales sources de fonds pour le développement agricole. Ces établissements financiers peuvent représenter une source importante de financement de l’aquaculture. En Afrique subsaharienne, les banques fournissent en général des prêts à court et à moyen termes pour le développement agricole. Les organismes spécialisés de prêts, comme les associations de crédits à la production ou les associations de crédit, peuvent également représenter une source de prêts pour le développement aquacole. A l’image des banques agricoles, elles prêtent en général à court et à moyen termes seulement. Les prêts servent à acquérir des géniteurs, des alevins, des aliments, de l’outillage et des bâtiments. Dans certains pays, comme aux Etats-Unis, des compagnies d’assurance sur la vie peuvent investir des fonds à partir de primes d’assurance vie ou à partir de gains obtenus dans différents secteurs, y compris l’agriculture et l’aquaculture. Ces compagnies tendent à investir seulement à long terme (Kay, 1986).

Le secteur informel comprend des personnes privées, des institutions et des groupes. La caractéristique principale de ce secteur est qu’il se situe en dehors du cadre juridique ou fiscal imposé par les autorités monétaires ou financières. Cependant et bien que n’étant pas dans ce cadre, le secteur informel est tout à fait conforme à la réglementation.

Il existe plusieurs catégories de prêteurs individuels: les usuriers, les prêteurs individuels, les propriétaires fonciers, les commerçants, les employés, les amis, les parents ou autres relations. Tous peuvent fournir des prêts mobiliers (à court ou à moyen terme) ou des prêts immobiliers (à long terme). Cependant les prêteurs individuels, les usuriers et les propriétaires fonciers peuvent allouer des montants élevés, mais souvent assortis de conditions sévères.

On estime que les usuriers[8] jouent un rôle important auprès des emprunteurs qui ont un accès limité au secteur formel. En Asie et parfois dans quelques pays d’Afrique subsaharienne, ils ont permis de démarrer des petites entreprises. Leurs sources proviennent de leurs propres économies, ou d’argent emprunté moins cher auprès d’autres usuriers ou de banques. Les prêts des usuriers, comme la plupart des prêts du secteur informel, ne sont pas garantis. Cependant, les taux d’intérêt sont en général élevés (Thillairajah, 1994).

Les prêteurs individuels[9] sont connus pour pouvoir prêter à court terme et jouer le rôle de banquier à leur propre risque. C’est le cas au Ghana et au Nigéria, où ils peuvent percevoir une rémunération pour garder l’argent qu’ils reçoivent (Thillairajah, 1994) Ce service peut être rendu gratuitement comme au Niger. Comme il existe la possibilité d’emprunter à des taux d’intérêt plus élevés que ceux pratiqués par les courtiers d’hypothèques au Sri Lanka ou d’utiliser les fonds à des fins personnelles, il arrive que les prêteurs individuels paient un intérêt sur les garanties (Gore, 2001).

De nombreux propriétaires terriens vendent des terrains en utilisant le contrat de vente dans lequel le propriétaire (vendeur) cède la terre à l’acheteur à la condition que ce dernier lui effectue régulièrement des versements. Cette politique est une forme de prêt entre les deux parties. Cette forme de prêt diffère de la vente habituelle en argent et dans laquelle l’acheteur emprunte la somme nécessaire à une banque, paie complètement le vendeur puis rembourse périodiquement la banque. Les contrats d’achat de terrain profitent à la fois aux vendeurs et aux acheteurs: les vendeurs paient moins d’impôts, et les acheteurs ont la possibilité de négocier le prix des acomptes, les taux d’intérêt et un calendrier de paiement flexible. Cependant et bien que pour un certain nombre d’entre eux la signature de l’acheteur soit la seule garantie, la majorité des vendeurs demandent une forme de garantie de la part des acheteurs.

Les crédits commerciaux sont une importante source de financement pour les fermes aquacoles. Les producteurs d’alevins et d’aliments sont souvent prêts à allouer des crédits aux aquaculteurs pour les aider durant les périodes de difficultés monétaires. Les vendeurs d’intrants fournissent des prêts en nature, surtout des intrants nécessaires aux élevages et des matières premières pour les fermes commerciales, et qui correspondent à des prêts à long terme. L’exemple de la culture de noix de cajou et de noix de coco en Tanzanie a montré que ces mécanismes de prêts accordés par les négociants permettaient d’accorder des prêts à des éleveurs artisans ou à des entreprises de taille moyenne avec lesquels les banquiers s’étaient montrés réticents à accorder des prêts (Thillairajah, 1994). Comme ils se sont montrés solvables et qu’ils sont en position pour faire respecter les obligations des éleveurs, les marchands d’intrants jouent souvent le rôle d’intermédiaires entre les banques de prêts et les utilisateurs.

Dans de nombreux pays développés, des institutions, comme les magasins d’approvisionnement des élevages, financent également les achats de matériel et d’équipement grâce à des contrats de vente fractionnée. Parfois, ils autorisent des différés de paiement de plusieurs mois (voire d’une année) sans couvrir d’intérêts, et peuvent financer des achats sur une période plus longue, mais avec intérêts. Les marchands d’équipement pour l’élevage et les vendeurs de véhicules allouent aussi des prêts en achetant eux-mêmes ces biens ou avec l’aide d’un organisme de financement.

Les associations d’épargne et de crédit sont aussi des exemples de groupes prêteurs. Elles sont répandues en Afrique subsaharienne et sont connues sous différents noms tels que tontines en Afrique francophone (Côte d’Ivoire, Congo, et Togo), Susu au Ghana, Esusu au Nigéria, Ekub en Ethiopie, et Niangi au Cameroun. D’autres noms existent aussi ailleurs. Ces groupes d’épargnes et de crédits sont formés de membres qui ont des liens personnels, à l’origine sociaux ou de travail, et qui se sont mis d’accord pour verser régulièrement à une caisse un montant préalablement fixé. L’argent est reversé périodiquement à un ou plusieurs membres, à des dates établies. Lorsque chaque membre a eu l’argent à son tour, l’association peut se dissoudre ou recommencer l’opération (Thillairajah, 1994). Ainsi les associations fournissent à leurs membres un crédit sans intérêt. Ces prêts sont à court terme et peuvent être utilisés pour de nombreux usages. Ils sont cependant généralement limités dans leurs montants.

2.4 Accès aux prêts bancaires pour le développement aquacole en Afrique subsaharienne

Comme il l’a été discuté dans les paragraphes précédents, les prêts originaires de sources informelles sont généralement d’un montant limité et sont surtout utilisés comme fonds de roulement et pour les imprévus. Ils présentent de nombreux inconvénients tels leur coût élevé ou leurs termes et conditions défavorables. En conséquence, on peut s’attendre à ce que la majorité des montants destinés au développement de l’aquaculture viennent du secteur formel. Les banques ont des règles, des procédures et des lignes directrices bien définies. Elles ont également institué un régime de prêts, bénéficient d’une assistance juridique, ont accès aux plans gouvernementaux et jouissent d’une assistance technique. Cependant, comme il l’a été souligné précédemment, les emprunteurs potentiels ont des difficultés à satisfaire les conditions des banques. Pour comprendre les raisons qui limitent l’accès des emprunteurs aux prêts bancaires, il est opportun d’examiner, en premier lieu, les conditions demandées par les banques lors de l’étude du dossier de financement.

2.4.1 Obligations fondamentales pour obtenir un prêt bancaire

Il existe plusieurs facteurs pris en considération par les banques avant d’accorder un prêt. La plupart peut être classé dans l’une ou l’autre des catégories suivantes: profil, capacité de remboursement, capital et garanties.

Le profil de l’emprunteur sera étudié et vérifié par le banquier s’il ne connaît pas l’emprunteur. Le profil de ce dernier concerne son honnêteté, son intégrité, sa réputation, la confiance et le jugement que le banquier porte sur lui. Le profil est en un sens synonyme de crédit. Le crédit qui a été défini comme la possibilité d’emprunter de l’argent, est un atout important pour l’emprunteur. En fait, emprunter de l’argent peut être illustré par l’échange du crédit de l’emprunteur contre l’argent du prêteur. Un individu ou une société malhonnête ou mensonger, qui manque de correction dans les affaires, qui est lent à rembourser, ou qui a d’autres crédits à rembourser, ne sera pas éligible pour un nouveau prêt et aura des difficultés à obtenir de l’argent. Un prêteur évaluera aussi le jugement du demandeur et sa capacité à prendre des décisions. La capacité de l’emprunteur à émettre un bon jugement peut avoir des conséquences sur la bonne marche de la société, ce qui induit un niveau de profit, et in fine, la capacité de l’emprunteur à rembourser le prêt. Les éleveurs expérimentés seront évalués sur leur expérience passée, un débutant sur son expérience personnelle, son niveau d’éducation et sa formation.

La capacité fait référence à la possibilité de l’emprunteur de supporter le remboursement de l’emprunt demandé. Les emprunts ne seront honorés que si suffisamment d’argent est dégagé pour couvrir les besoins de la ferme, les dépenses familiales, ainsi que le principal et les intérêts de l’emprunt. Les banques veulent vérifier le potentiel de remboursement de l’emprunteur avant de lui accorder un prêt.

La plupart des banques demandent aux emprunteurs d’apporter une part du capital nécessaire au début des activités. La contribution de l’emprunteur aux coûts nécessaires des activités est appelée capitaux propres. Ainsi, le niveau des capitaux propres conditionne l’obtention d’un prêt, et détermine le niveau de risque qu’il est prêt à courir. Un niveau de capitaux propres trop bas peut empêcher d’emprunter suffisamment d’argent pour atteindre une production aussi haute que possible et qui serait atteinte si le capital n’était pas un facteur limitant. Plus la part des capitaux propres est élevée et plus la capacité d’emprunter est grande, car cela permet à l’emprunteur de faire face à des pertes imprévues.

Un emprunteur peut avoir un profil satisfaisant, être apte à rembourser le prêt, apporter suffisamment de capitaux propres, et cependant la banque peut demander des garanties. Comme il l’a déjà été mentionné, la garantie est sous forme d’actifs cessibles au prêteur en cas de défaut de remboursement du principal et des intérêts. Le prêteur peut alors saisir ce bien et le vendre. Ainsi des garanties fournissent un appui indispensable à la demande de prêt. En cas d’événement imprévu mettant l’emprunteur dans l’impossibilité de rembourser, cette garantie peut être la seule façon pour le prêteur de recouvrer le montant prêté. Ainsi, l’existence de garantie augmente la possibilité d’obtenir un prêt. Il est possible que cette garantie soit le facteur le plus important dans la prise de décision du banquier.

2.4.2 Les principaux facteurs limitant l’accès aux prêts en aquaculture commerciale en Afrique subsaharienne

On a identifié quatre facteurs empêchant l’accès d’éleveurs potentiels aux prêts bancaires en Afrique subsaharienne. Chacun de ces obstacles est lié d’une façon ou d’une autre à l’une ou l’autre des quatre considérations intervenant dans la prise de décision sur les demandes de prêts bancaires.

La première difficulté d’un emprunteur potentiel est la perception des banques que l’aquaculture commerciale court un risque élevé d’échec en Afrique subsaharienne. Cela est dû essentiellement aux expériences négatives vécues avec les projets de développement de l’aquaculture dans la région.

L’aquaculture a été introduite dans les années 1950 dans la plupart des pays africains au sud du Sahara. A la fin de la décennie, il y avait environ 300 000 étangs dans 30 pays (Satia, 1991). Dans les années 1960, l’agitation politique, le manque d’alevins, la sécheresse et de faibles revenus ont conduit de nombreux producteurs à délaisser leurs étangs, ce qui s’est traduit par une baisse de la production (Harrison, 1997). Une nouvelle période de développement s’est produite dans les années 1980. Entre 1988 et 1995, environ 160 millions de dollars américains ont été dépensés en Afrique en recherche aquacole et en développement, la plus grosse part dans le secteur rural et la diversification. Cependant, ce développement a été lent, et la production totale des productions aquacoles et autres organismes aquatiques étaient proches de 122 000 tonnes en 1997 (FAO, 1999). Ce niveau de production représentait seulement 0,34 pour cent de la production mondiale, une part inférieure à celle de 1989. Au début des années 1980, l’aquaculture a également obtenu des prêts, grâce à des consultants, mais l’échec de nombreuses opérations a démotivé les institutions financières (FAO, 1996). Depuis lors, il y a peu d’institutions de financement de l’aquaculture car les organismes de prêt manquent de données sur les réussites et ont des doutes sérieux sur la capacité de remboursement des projets aquacoles.

Le deuxième obstacle pour obtenir un prêt est la demande de garanties. Celles-ci jouent un rôle majeur dans le secteur formel. Elles sont un mécanisme bien établi et sûr garantissant au prêteur que l’emprunteur remboursera le principal et les intérêts. En offrant une garantie, l’emprunteur risque de se voir confisquer ses biens en cas de non remboursement du prêt. Cela est en soi une incitation pour que l’emprunteur respecte ses obligations, ce qui réduit le risque du prêteur, et augmente les chances de l’emprunteur d’obtenir un prêt. Ainsi, l’existence de garanties joue un rôle majeur dans la décision des banques.

L’existence de garanties joue également un rôle sur le solde du prêt à allouer et sur les taux d’intérêt. Dans tous les cas, lorsqu’un emprunteur peut présenter des garanties, les créanciers privés peuvent proposer des prêts plus importants, à des taux d’intérêt plus bas, remboursables sur des périodes plus longues. Dans de nombreux cas, comparé à un emprunteur qui ne peut offrir de bonnes garanties, il peut espérer un prêt six à huit fois plus élevé et un délai de remboursement deux à trois fois plus long, et des taux d’intérêt de 30 à 50 pourcent plus bas (Asian Development Bank, 2000).

Dans de nombreux pays, les bâtiments et les titres fonciers sont les garanties les plus souvent données pour les prêts à long terme. Les machines et les équipements servent souvent de garanties des prêts à moyen terme. Souvent, la plupart d’éleveurs en Afrique subsaharienne n’ont ni l’un ni l’autre de ces biens à donner comme garantie. C’est en particulier le cas lorsque le terrain ou les bâtiments appartiennent au village ou au clan ou lorsqu’ils sont loués.

Pour les raisons citées ci-dessus, les prêteurs préfèrent les prêts garantis. Cependant, un emprunteur qui a une bonne réputation et qui rembourse rapidement peut emprunter de l’argent, surtout à court terme, sans offrir de garantie particulière. Les fermiers en Afrique subsaharienne, n’ayant pas souvent emprunté ou n’ayant pas la réputation de rembourser rapidement leurs prêts, devront presque toujours présenter des garanties.

La troisième contrainte des emprunteurs potentiels est les taux d’intérêt élevés. L’intérêt représente le coût de l’argent emprunté. Des taux d’intérêt élevés demandés par les banques représentent une mesure dissuasive pour emprunter en Afrique subsaharienne. Cela a différentes origines: La perception du risque, le manque de garanties, le manque d’un marché de services financiers, des taux élevés de non remboursement, des moyens inefficaces pour atteindre les zones rurales qui se traduisent en des coûts de transaction élevés, des taux d’intérêt élevés entre banques et des taux élevés d’inflation dans la majorité des pays africains au sud du Sahara. Ces contraintes seront détaillées dans le Chapitre 4.

Le quatrième problème rencontré par les entrepreneurs cherchant des prêts est leur manque de connaissance relative à la préparation de leur demande, ainsi que la spécificité des renseignements que les banques peuvent demander. Comme il l’a été souligné dans ce volume, une banque ne prêtera de l’argent que si elle est convaincue que l’affaire est rentable. C’est-à-dire, s’il est clair que l’emprunt sera remboursé. La capacité de remboursement est mesurée d’abord par le cash flow généré par l’affaire. Ainsi, la capacité de remboursement sera mieux expliquée à travers l’élaboration d’un bon projet d’entreprise. Cependant et très souvent, les emprunteurs potentiels en Afrique subsaharienne manquent de connaissances dans la préparation de leur projet d’entreprise.

Résumé et conclusions

Ce chapitre a analysé le concept et le rôle du capital comme source de développement de l’aquaculture commerciale en Afrique subsaharienne. Il a aussi fait le point sur les formes et l’accès aux crédits disponibles pour le développement du secteur dans la région, sur les conditions instituées par les banques pour allouer un crédit, et sur les obstacles principaux à l’obtention de crédits destinés au développement de l’aquaculture commerciale.

Le capital, qui est la valeur des facteurs de production utilisés par l’entreprise, est nécessaire pour créer, entretenir et développer l’affaire, augmenter son efficacité et faire face aux dépenses. Comme ils manquent de capitaux propres, la plupart des investisseurs en Afrique subsaharienne dépendent de financements extérieurs pour démarrer leurs entreprises. Les fonds doivent être empruntés auprès du secteur formel, car ceux du secteur informel sont non seulement chers, mais aussi limités, et ils visent surtout les besoins en fonds de roulement et les situations d’urgence.

Cependant les emprunteurs potentiels rencontrent des difficultés à satisfaire aux demandes des banques. Celles-ci vont étudier leur profil, leurs capacités de remboursement, leur capital propre et surtout les garanties qu’ils apportent. Il existe quatre facteurs majeurs qui limitent l’accès à des prêts bancaires pour des investisseurs potentiels en aquaculture commerciale en Afrique subsaharienne: la perception des banques que l’aquaculture est une activité risquée en Afrique subsaharienne, la demande de garanties, les taux d’intérêt élevés et le manque de connaissance des emprunteurs relative à la préparation de leur demande de prêt, en particulier la préparation du projet d’entreprise. A cause de leur importance, le reste du volume réserve un chapitre spécial aux stratégies que l’on peut utiliser pour alléger chacune de ces contraintes.


[4] L’effet de levier se réfère à de l’argent emprunté pour compléter l’apport personnel (dette/apport personnel).
[5] Il existe une corrélation entre prêts et crédit, mais contrairement à l’idée répandue, le crédit est différent du prêt. D’un point de vue technique, un prêt est de l’argent emprunté, alors que le crédit traduit la capacité, la possibilité d’emprunter. Le crédit est important car il permet à un particulier ou à une entreprise, d’emprunter de l’argent. Plus la solvabilité est grande et plus grandes sont les chances d’obtenir un prêt.
[6] A long terme, il n’y a pas de coûts fixes: la ferme peut s’agrandir ou entreprendre des travaux à longue échéance. De cette façon, tous les coûts deviennent variables.
[7] Certains prêteurs les appellent aussi «prêts personnels»: ils peuvent être utilisés pour l’acquisition de biens personnels, comme des bâtiments d’habitation, automobiles, et des appareils ménagers. Même s’ils ne sont pas des prêts d’affaires, les prêteurs peuvent les inclure dans les bilans de la société, afin d’avoir une vision complète de la santé financière de l’entreprise (Kay, 1986).
[8] Les usuriers sont des personnes dont les transactions financières font partie de leurs activités. Quelques-uns ont pour occupation principale l’allocation de prêts couvrant des besoins peu importants et des besoins urgents à court terme.
[9] Les prêteurs individuels sont en général des personnes connues pour leur bonne foi, et auxquelles des personnes ou des groupes confient leurs économies.

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