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CHAPITRE 3 LE RISQUE DANS LES ENTREPRISES AQUACOLES COMMERCIALES: FAISABILITÉ ÉCONOMIQUE

3.1 Cadre

Ce chapitre tente de traiter le problème de la perception du risque élevé dans les projets d’aquaculture commerciale en Afrique subsaharienne. Comme il l’a été présenté dans le chapitre précédent, les institutions financières ont l’idée que les investissements en aquaculture présentent un niveau de risque élevé, en partie à cause des expériences négatives qu’elles ont eues avec les projets de développement par le passé. Les succès ont généralement été de courte durée et non durables. Il existe plusieurs raisons à cela, comme des projets s’étalant sur des périodes trop courtes, un contexte institutionnel dans lequel sont implantés ces projets très faible, le changement de priorités des donateurs comme des gouvernements et des capacités limitées de suivi. L’étude de l’aquaculture en Afrique subsaharienne a montré que dans la majorité des pays, la production aquacole en est à ses débuts et n’est pas encore bien établie (FAO, 1996). A côté de l’incertitude sur la qualité des données relatives à la production, cela montre que seuls quelques pays ont porté leur effort sur l’aquaculture, de quoi rendre sceptiques les banques sur le potentiel de rentabilité du secteur. Les banques classent les projets d’aquaculture commerciale comme très risqués parce que l’aquaculture est un concept relativement nouveau en Afrique subsaharienne, ce qui traduit le manque d’information sur les cas de succès dans la région. Ce chapitre a pour but d’examiner le bien fondé de cette inquiétude en évaluant la faisabilité économique de quelques fermes aquacoles commerciales de la région.

Dans cette évaluation, quelques exemples d’entreprises sont analysés: des études de cas sont rapportées pour deux élevages de crevettes, un élevage intégré de polyculture de tilapias, clarias et porcs (ZAM1), une ferme intégrée de tilapias, porcs, canards (ZAM2), et une ferme intégrée de tilapias et carpes (NIG2). L’objectif de cette analyse n’est pas d’indiquer les résultats d’une étude menée sur un échantillon représentatif d’entreprises aquacoles commerciales en Afrique subsaharienne, mais de montrer que de telles entreprises peuvent être établies avec succès et être profitables.

Bien que le plus grand soin ait été apporté à l’analyse des données, les éléments présentés dans ce chapitre doivent être interprétés avec prudence. Ils ont pour origine les informations fournies par un petit nombre de propriétaires ou de gérants d’élevages aquacoles, et doivent être considérés comme des résultats préliminaires. Le processus de vérification de la faisabilité économique et l’évaluation du risque n’est pas complet: il doit être mené sur un échantillon plus représentatif, et lorsque cela est possible, il doit distinguer les espèces et les systèmes d’élevage. Pour des raisons de confidentialité, l’identité des entreprises n’est pas révélée.

3.2 Description des fermes étudiées

3.2.1 Fermes de crevettes

3.2.1.1 La ferme MD1

La ferme MD1 est située dans une zone peu peuplée de la plaine côtière. Elle possède 688 ha d’eau, dont 640 ha d’étangs de production. La côte est une zone de mangroves. Afin de la préserver, les étangs sont séparés de la mangrove par une bande de 200 à 500 mètres de terre. Il ne semble pas qu’il y ait d’impact de la ferme sur la mangrove. L’usage de composés chimiques agricoles est en général limité à la chaux et à des engrais, et l’entreprise se base sur de bonnes pratiques d’élevage pour éviter les maladies. La ferme est en production depuis 1992.

La ferme produit des Penaeus monodon, en semi-extensif, sans aération. Les conditions ambiantes d’élevage sont bonnes. L’eau d’alimentation des étangs est claire, saumâtre, à la température de 30,5°C en saison chaude et environ 23,5°C en période la plus froide de l’année. Les activités sont pratiquement toutes verticalement intégrées, depuis l’écloserie, le pré grossissement (production de post-larves), le grossissement (production de la crevette marchande), la transformation et l’emballage.

L’élevage larvaire (du stade nauplius à zoe et mysis) dure 10 à 15 jours. Les larves sont mises en étangs de nurseries à la densité d’environ 150/m2. Cette étape dure environ 20 à 30 jours, ce qui demande donc 30 à 45 jours pour réaliser un cycle complet d’écloserie. Le taux de survie moyen est proche de 65 pour cent. Les étangs de grossissement dont la surface varie entre 2,5 et 10 ha ont une profondeur d’eau moyenne de 1,50 m, et sont stockés à une densité de 10 à 12 post larves par mètre carré (PL/m2). Ces larves sont des PL12-PL20 avec un poids moyen individuel de 0,2 à 1 g.

Les crevettes sont nourries avec un aliment contenant 38 à 40 pour cent de protéine, soit en moyenne 2,5 pour cent de leur biomasse. De la chaux et des engrais (Phosphate di-ammonium et urée) sont appliqués à des doses et à une fréquence variables, mais en général le ratio moyen phosphate/urée est de 1,6. On n’utilise pas de composés chimiques (antibiotiques) en étangs de nurseries ni en pré grossissement. Le taux initial de renouvellement de l’eau est de 2 à 3 pour cent par jour, et augmente régulièrement jusqu’à 10 pour cent, au fur et à mesure de l’augmentation de biomasse, pour atteindre 20 pour cent avant la récolte.

La consommation annuelle de nourriture est d’environ 6 200 tonnes. La nourriture est importée, essentiellement à partir de plusieurs origines. Les liens commerciaux traditionnels et la nécessité de diversifier les risques expliquent cet approvisionnement multiple.

En 1999, la ferme employait environ 407 travailleurs, le secteur de la transformation ayant un effet multiplicateur de 1,9 (Hishamunda, 2000). Les employés reçoivent des salaires plus élevés que dans le secteur public et que dans la majorité des autres compagnies privées. La société bénéficie d’une stabilité de l’emploi.

Deux cycles d’élevage sont réalisés chaque année. Le cycle de saison chaude (28-32°C), couvre la période de novembre à avril et dure de 120 à 145 jours; le cycle de saison froide (23-27°C) s’étend de mai à octobre et dure de 140 à 160 jours. La croissance moyenne hebdomadaire est de 0,5 g en saison froide et de 2 g en saison chaude. La taille moyenne individuelle à la récolte est de 25 g. La récolte est de 1 500 à 3 500 kg/ha/cycle suivant la saison[10], avec une moyenne de 2 500 kg/ha/cycle, soit 5 t par hectare et par an. Le taux de survie moyen est de 90 pour cent, avec des limites haute et basse de 96 pour cent et 80 pour cent. Le taux de conversion de l’aliment fluctue entre 1,8 et 2,5, avec une moyenne de 1,9. En 1999, la ferme a produit 3 050 t de crevettes, soit 64 pour cent du total national (5 024 t), sur 62,5 pour cent des surfaces utilisées pour l’élevage de crevettes dans le pays. Toute la production est exportée vers principalement, la France, la Grande Bretagne, le Portugal, l’Espagne et l’Italie.

3.2.1.2 Ferme MD2

La ferme MD2 possède 197 ha en eau, dont 138 ha d’étangs de production; la taille moyenne des étangs est de 2,5 ha. Elle a été construite en 1995 dans la même région que MD1. L’eau est claire, saumâtre, avec des températures voisines de celles de la première ferme; elle est également située sur une plaine côtière, 200 à 500 mètres en arrière de la mangrove.

Comme la ferme MD1, elle produit des P. monodon mais avec une méthode plus intensive. La densité de stockage en grossissement est de 20 PL/m2 et la taille de stockage est de PL12-PL20, en moyenne PL15 (varie de 0,2 à 1g/PL). La nourriture comprend 40 pour cent de protéines, et la ferme utilise plus de 50 pour cent de plus d’aliments que MD1. L’aération des étangs est souvent pratiquée. Toute la nourriture est importée. On utilise un minimum de chaux et d’engrais (Phosphate di-ammonium et urée).

Les activités sont également pratiquement toutes intégrées verticalement, de l’écloserie, au pré grossissement (production de post-larves), au grossissement (production pour la crevette marchande), à la transformation et à l’emballage.

En 1999, la ferme MD2 employait 301 personnes mais le coefficient multiplicateur dans la phase de transformation était de 1,6, contre 1,9 pour MD1. Les employés étaient mieux payés que dans le secteur public ou que dans la plupart des entreprises du secteur privé.

En 1999, la production atteignait en moyenne 9 058 kg/ha, soit presque le double de celle de MD1. La production est entièrement exportée vers l’Europe.

3.2.2 Fermes piscicoles

Trois fermes désignées par ZAM1, ZAM2 et NIG2 sont décrites dans ce paragraphe. ZAM1 est une ferme de taille moyenne qui produit des tilapias et des carpes et qui pratique l’élevage de porcs. Elle possède 40 ha d’eau, dont 32 ha d’étangs de production. La ferme est située à environ 40 km d’un grand centre urbain où est vendue la production.

La ferme ZAM2 est une petite ferme qui pratique l’élevage de tilapias, porcs et canards. Elle possède 7 ha d’eau, dont 5 ha d’étangs de production, de surface moyenne couvrant 0,125 ha. La ferme utilise une méthode d’élevage extensif, les déjections des porcs et des canards servant d’engrais. La ferme dispose en abondance d’eau de rivière claire et fraîche qui alimente les étangs par gravité. MD2 produit des tilapias depuis 1994. La production est surtout vendue à la ferme à des détaillants et/ou des populations voisines pour leur consommation directe. En 1999, la ferme employait 35 personnes.

La ferme NIG2 produit en polyculture intensive du tilapia et du clarias, en utilisant, parmi d’autres techniques, l’aération. La ferme possède 4,3 ha en eau, dont 3,7 ha d’étangs de production. La ferme produit aussi des alevins pour son usage et pour la vente. Les paramètres biotechniques de ces trois fermes sont reportés dans le Tableau 1 suivant.

Tableau 1. Paramètres biotechniques des fermes piscicoles étudiées

Paramètre

Nom de la ferme

ZAM1

ZAM2

NIG2

Taille (ha)

40

7

4.3

Intégration

Porcs

Porcs et canards

Non

Densité (Poisson/m2)




Tilapia

1

2.5

4

Clarias



1

Carpe

1



Poids moyen à l’alevinage (g/poisson)




Tilapia

25

17.5

30

Clarias



50

Carpe

80



Alimentation

Aliment non préparé

Non

Aliment préparé

Engrais

Fumier

Fumier

Super phosphate

Durée du cycle d’élevage (mois)

8

6

9-12

Rendement moyen (kg/ha/an)




Tilapia

3 125

5 000

10 000

Clarias



5 000

Carpe

1 560



Poids individuel moyen à la récolte (g/poisson)

200

200

250

Tilapia



500

Clarias

850



Carpe




Taux de survie (%)

85

95

75-80

Alevins récoltés (nombre/ha/an)




Tilapia

0

0

125 000

Clarias



112 500

Carpe

0



3.3 Résultats de l’analyse économique

3.3.1 Rentabilité des fermes

3.3.1.1 Méthode du budget ordinaire des entreprises

On a évalué la faisabilité économique des fermes en utilisant la méthode d’«Analyse Budgétaire», fondée sur les coûts et revenus. Cette méthode aide les producteurs à suivre leurs opérations et évaluer leur profit (Hishamunda, 1993). Les budgets des fermes ont été établis pour les deux fermes de crevettes et les trois fermes piscicoles décrites plus haut.

Comme deux des trois fermes piscicoles étudiées avaient des élevages associés poissons-porcs et poissons-canards, les budgets ont été établis en excluant les animaux associés aux poissons, et en allouant les ressources productives aux différentes activités de la ferme. Cela afin de pouvoir comparer les fermes entre elles. Pour la même raison, et parce que les crevettes sont exportées après transformation, alors que les poissons sont vendus sur place sans transformation, l’analyse du profit ne tient pas compte de la valeur ajoutée. De plus, les propriétaires/gestionnaires des fermes de crevettes étaient réticents à donner des informations comptables sur leurs activités en dehors de la ferme, et en particulier sur le prix des crevettes à l’exportation, ce qui a rendu l’évaluation économique difficile. Les résultats des études pour les cinq fermes sont résumés dans le Tableau 2.

Tableau 2. Résumé des budgets annuels d’entreprises pour un hectare de fermes d’élevage de crevettes et de poissons

Rubrique

Fermes de crevettes

Fermes de poissons

MAD1

MAD2

ZAM1

ZAM2

NIG2

Revenus bruts ($/ha)

48 269

76 644

4 688

5 198

25 224

Coûts Variables ($/ha)

16 532

38 252

1 102

4 488

13 615

Revenus après coûts variables ($/ha)

31 737

38 392

3 586

710

11 609

Coûts fixes ($/ha)

5 703

1 137

1 152

131

1 120

Coûts totaux ($/ha)

22 235

39 390

2 254

4 619

14 735

Revenus nets ($/ha)

26 035

37 255

2 434

579

10 489

Taux de Retour sur Investissement (RRI) (%)

117

95

108

13

71

Le Tableau 2 montre que les fermes d’aquaculture commerciale sont rentables, à court et à long termes: la différence entre revenus bruts et coûts variables d’une part, et les profits bruts, d’autre part, sont positifs dans les cinq exemples. De plus, toutes les fermes présentent un taux de retour sur investissement positif.

L’élevage de crevettes engendre plus de bénéfices que l’élevage de poissons. En moyenne, le bénéfice brut est sept fois plus élevé pour les élevages de crevettes, que pour les élevages de poissons, soit 31 645 dollars EU/ha/an contre 4 500 dollars EU/ha/an. Les taux de retour sur investissement sont aussi plus élevés: en moyenne un éleveur de crevettes obtient 1,05 dollars EU par dollar investi tandis qu’un éleveur de poissons obtient 0,64 dollar EU pour les élevages de poissons. Cependant, bien que la pisciculture soit moins rentable que la crevetticulture, les taux de retour sur investissement s’élèvent entre 13 pour cent et 108 pour cent.

En ce qui concerne les élevages de crevettes, et parce que la ferme MAD2 produit deux fois plus que la ferme MAD1, le bénéfice net par hectare de MAD2 (37 255 dollars EU) est environ 43 pour cent plus élevé que pour MAD1 (26 035 dollars EU). Cependant, les coûts additionnels des intrants nécessaires pour intensifier la production ont fait que le bénéfice par kilo de crevette soit de 4,11 dollars EU dans la ferme MAD2, soit environ 10 pour cent de moins que les 4,56 dollars EU obtenus sur MAD1. De même, et bien qu’élevé (95 pour cent), le taux de retour sur investissement de MAD2 est 22 pour cent plus bas que celui de MAD1 (117 pour cent). Cela montre que pour qu’une entreprise aquacole soit profitable, le choix des méthodes d’élevage est important. La recherche de la meilleure méthode peut être obtenue par tâtonnement, ce qui prend du temps. Bien que la ferme MAD2 ait été créée en 1995, elle avait déjà accompli deux années de production en 1999; elle peut encore être considérée dans une phase de mise au point de la meilleure méthode d’élevage. Une forte production ne conduit pas forcément à de plus grandes marges bénéficiaires.

3.3.1.2 Méthode des budgets actualisés: valeur temporelle de l’argent

Concept

Investir conduit à se priver dans l’immédiat de biens et services, en anticipant leur meilleure utilisation dans le futur; ceci concerne autant les biens et services actuels que ceux qui seront générés par l’investissement. Ainsi, tout investissement comporte une notion de temps qui peut affecter la rentabilité de l’entreprise. Il pourrait être utile de prendre en compte ce facteur lors de l’évaluation de la faisabilité économique d’une entreprise aquacole. En fait, quelques organismes de crédit peuvent demander aux emprunteurs d’utiliser une méthode d’évaluation qui prenne en compte le temps.

Dans un modèle simple, la valeur des éléments intervenant dans un investissement représente la différence entre les revenus (R) obtenus des ventes induites par l’investissement et les coûts (C) de la production et à la commercialisation. Cette différence est le revenu net (NR) ou retour sur investissement. Mathématiquement, le bénéfice ou le profit net peut s’exprimer sous la forme suivante:

NR = R – C (1),



où,

NR est le revenu net;


R: le revenu;


C: les coûts.

Toutes choses égales par ailleurs, les banques devraient accepter tous les projets présentant un revenu net positif, car c’est le signe qu’un projet est économiquement viable. Si les prêteurs doivent choisir un projet parmi d’autres qui présentent des bénéfices positifs, celui qui montre les meilleurs profits sera retenu. Plus grand sera le NR, plus profitable sera l’investissement. Cette méthode d’évaluation des projets est appelée «Méthode du budget ordinaire des entreprises». Elle a été utilisée dans le chapitre précédent pour évaluer la faisabilité économique de quelques fermes de crevettes et de poissons en Afrique sub-saharienne (voir le Tableau 2).

Bien que cette approche soit largement admise comme un outil de décision fiable en matière d’investissement, elle ne prend pas en compte l’effet du temps sur la valeur de l’argent, ce qui réduit sa précision. L’usage de méthodes imprécises peut mener à de fausses conclusions et de mauvaises décisions en matière d’investissement (voir l’équation (1) ci-dessus). En aquaculture, il se passe un certain temps entre l’achat des équipements nécessaires à la construction de la ferme, à la construction des ateliers de transformation des produits aquacoles, ou des écloseries, et la récolte et transformation du poisson marchand ou la vente d’alevins. Ce temps peut aller d’un an ou plus suivant, par exemple, les conditions de travail, les espèces produites et la demande du marché. Autrement dit, en aquaculture, une partie des coûts (C), à savoir les coûts fixes, précède la première récolte ou la première vente. Quant aux coûts variables, ils se produisent l’année suivant la mise en place de l’investissement. Ce qui revient à dire que, comparés aux coûts fixes, ils se produisent dans le futur. Les revenus (R) sont aussi obtenus dans le futur, en même temps que se produisent les coûts variables. Ainsi, comme les coûts fixes se produisent dans le présent, il n’est pas correct de les comparer aux coûts variables ni aux revenus obtenus un an plus tard. Un dollar d’aujourd’hui n’est pas égal à un dollar de l’année suivante ou de celle d’après. On admet généralement qu’un dollar d’aujourd’hui a plus de valeur qu’un dollar un an après: il vaut, en fait, un dollar, plus le coût d’opportunité relatif au report de la dépense de ce dollar à l’année d’après. Ainsi, afin de comparer les coûts fixes actuels avec les coûts variables et les revenus futurs, il faut trouver l’équivalent actuel des dépenses et revenus futurs, ou leur valeur actuelle. Le procédé de calcul de la valeur actuelle des dépenses futures est appelé l’actualisation (Kimmel, Weygandt and Kieso, 2000).

Application: Coûts futurs et revenus actualisés

Considérons le cas d’un investisseur de Sierra Leone qui est intéressé à investir en aquaculture, avec l’objectif de rentabiliser au mieux son investissement. Faisons l’hypothèse que ses coûts totaux atteignent 100 000 dollars EU, dont 30 000 dollars EU de coûts fixes après la première année d’exploitation[11]. Faisons également l’hypothèse qu’une évaluation ex-ante de son projet indique que ce dernier produira 120 000 dollars EU de revenus bruts à la fin de la première année d’exploitation. La question qui se pose à l’entrepreneur est de savoir si le projet est intéressant ou non. Comme susmentionné, les coûts variables et les revenus se produisant au moins un an après les coûts fixes, il n’est pas correct de calculer la différence entre les revenus (120 000 dollars EU) et les coûts variables (100 000 dollars EU) pour évaluer le bénéfice net. Les coûts futurs et les revenus doivent d’abord être actualisés.

Le procédé d’actualisation commence avec l’hypothèse que le dollar de l’investisseur est placé en banque en même temps que les coûts relatifs à l’investissement aquacole; ce dollar placé vaudrait 1 dollar EU plus un intérêt «i», soit 1 dollar EU(1+i) au moment où arrivent les revenus de l’entreprise aquacole. Inversement, 1 dollar au moment de toucher les revenus (l’année suivante) vaut 1 dollar EU/(1+i) aujourd’hui. Ce qui revient à dire que la valeur actuelle/actualisée du dollar de l’année suivante est 1 dollar EU/(1+i), et que les 120 000 dollars EU attendus de l’année suivante sont équivalents à 120 000 dollars EU/(1+i). Avec un taux d’intérêt estimé à 10 pour cent, i = 10 pour cent[12], les 120 000 dollars EU attendus l’année suivante seraient équivalents aujourd’hui[13] à 109 091 dollars EU (120 000/1.1). En suivant le même raisonnement, la valeur actualisée (au jour d’aujourd’hui) des 70 000 dollars EU de coûts variables serait 63 636 dollars EU. Comme à la fois les coûts (fixes et variables) et les revenus sont courants, il est possible de les comparer. La différence entre les coûts variables courants et les revenus courants correspond au revenu net courant. Ce revenu net courant (le bénéfice) correspond à la valeur présente actualisée (NPV). La NPV, dans le cas du projet de Sierra Leone, serait donc égale à 15 455 dollars EU (109 091 – 30 000 – 63 636), donc positive, ce qui indique que le projet mérite considération.

Bien que la même conclusion concernant la viabilité du projet de Sierra Leone puisse être tirée en utilisant deux méthodes différentes (la méthode ordinaire et la méthode d’actualisation), il est important de noter que la valeur des revenus nets diffère. La méthode du budget ordinaire des entreprises indiquerait un bénéfice de 20 000 dollars EU, ce qui est de 23 pour cent supérieur à la valeur calculée avec l’autre méthode (15 455 dollars EU). La différence entre les deux revenus nets aurait été encore plus grande si un taux d’intérêt de plus de 10 pour cent avait été adopté. En accroissant les revenus nets et les coûts futurs, la méthode du budget ordinaire peut conduire à financer par erreur des projets non rentables, ou à rejeter des propositions économiquement viables, tout spécialement lorsque l’on traite de projets qui ont des durées de vie différentes.

La faisabilité économique de différents élevages aquacoles a été revue en utilisant la méthode actualisée dans le but de comparer les résultats obtenus avec ceux de l’autre méthode. On a considéré un taux d’intérêt de 10 pour cent. Les résultats sont présentés dans le Tableau 3.

Tableau 3. Résumé des budgets ajustés dans le temps pour des entreprises d’un hectare de production de crevettes et de poissons

Rubrique

Fermes de crevettes

Fermes piscicoles

MAD1

MAD2

ZAM1

ZAM2

NIG2

Revenus bruts actualisés ($EU/ha)

43 881

69 676

4 262

4 725

22 931

Coûts variables actualisés ($EU/ha)

15 029

34 775

1 002

4 080

12 377

Bénéfice brut actualisé($EU/ha)

28 852

34 902

3 260

645

10 554

Coûts fixes ($EU/ha)

5 703

1 137

1 152

131

1 120

Coûts totaux actualisés ($EU/ha)

20 732

35 912

2 154

4 211

13 497

Valeur Nette Actualisée ($EU/ha)

23 149

33 765

2 108

514

9 434

Taux actualisé de retour sur investissement (PRRI) (%)

112

94

98

12

70

Valeur Nette Actualisée/ Valeur nette (UNRM)[14]

89

91

87

89

90

PRRI-Taux de retour sur investissement non actualisé RRI (%)

-14

-10

-15

-2

-8

Les résultats présentés dans le Tableau 3 conduisent à des conclusions similaires à celles obtenues par la méthode ordinaire. Cependant, comme il l’était attendu, la méthode conduit à des niveaux de profits plus bas pour les fermes analysées. Les revenus nets de la ferme excluant le salaire du gestionnaire baissent entre 9 pour cent à 13 pour cent lorsque les revenus bruts et les coûts variables sont actualisés. L’actualisation de ces postes a aussi entraîné des taux de retour sur investissement plus bas. La plupart de ces taux sont situés entre 70 pour cent et 112 pour cent, ce qui représente une réduction de 8 pour cent à 15 pour cent en comparaison avec ceux obtenus avec la méthode ordinaire.

3.3.1.3 Méthode relative à l’actualisation du budget de l’entreprise: flux des coûts courants et revenus

On reprend l’exemple de l’entrepreneur en Sierra Leone. L’évaluation de ce projet a implicitement considéré qu’il s’agissait d’un projet d’un an. Comme le projet est bon au niveau économique, toutes choses demeurant les mêmes, on s’attend à ce qu’il dure plus d’un an, et qu’il génère ainsi un flux de revenus. Pour faciliter l’exemple, estimons qu’environ dix ans vont s’écouler avant que des dépenses importantes (hormis les coûts opérationnels) soient engagées, et que les mêmes revenus (120 000 dollars EU) soient produits chaque année. La question est alors de réévaluer la faisabilité du projet.

Le point essentiel dans l’évaluation du projet consiste à actualiser les revenus engendrés à la fin de chaque année, comme les dépenses qui ont permis ces revenus. Comme on l’a dit plus haut, l’idée d’actualiser les valeurs futures a pour origine le concept de coût d’opportunité lié à la non utilisation du dollar investi en aquaculture dans une autre opération, comme le placement en banque. Un dollar placé en banque au démarrage du projet aquacole vaut (1+i)$ après un an, lorsqu’on commence à percevoir les premiers revenus de l’élevage. Cette somme touchée un an après vaut 1 $/(1+i) aujourd’hui (coûts de production et de commercialisation inclus). Cela revient à dire que la somme $(1+i) équivaut à $1(1+i) aujourd’hui, un an après le début du projet. Le même dollar placé au début du projet vaudra $(1+i)2 deux ans après le début du projet et, par conséquent, la valeur actualisée de la somme apportée est $1/(1+i)2. En troisième année, le dollar vaudra $(1+i)3, et la valeur actualisée $1/(1+i)3, et ainsi de suite jusqu’à la fin du projet.

Si on appelle «T» la durée de vie du projet et «t» l’année considérée pour les revenus, la valeur actualisée des revenus générés chaque année «t» peut être exprimée par: 1$/(1+i)t. Le flux des revenus actualisés (PR) peut alors être exprimé par: PR = $1/(1+i)1+ $1/(1+i)2+ $1/(1+i)3+ $1/(1+i)4 + ......+ $1/(1+i)T, où T = 10. On peut écrire cette formule sous la forme:

En appliquant cette formule pour évaluer le projet de Sierra Leone, toujours avec un taux d’intérêt de 10 pour cent, on obtient les résultats résumés dans le Tableau 4.

Les résultats montrent que le projet dans l’ensemble génère des profits. Cependant, à partir de la sixième année, il ne produit pas suffisamment de profit pour couvrir les coûts fixes et variables, ce qui laisse à penser qu’il serait plus profitable de préparer le projet pour une durée de cinq ans plutôt que dix ans. Il faut noter que la méthode simple n’aurait pas permis de déterminer la durée pendant laquelle le projet était rentable.

Tableau 4. Résultats actualisés d’un projet aquacole hypothétique en Sierra Leone

Année

Revenus bruts actualisés ($)

Coûts totaux actualisés ($)

Revenus nets actualisés ($)

1

109 091

93 636

15 455

2

99 174

87 851

11 322

3

90 158

82 592

7 566

4

81 962

77 811

4 151

5

74 511

73 464

1 046

6

67 737

69 513

-1 776

7

61 579

65 921

-4 342

8

55 981

62 656

-6 675

9

50 892

59 687

-8 795

10

46 265

56 988

-10 723

Total

737 348

730 120

7 228

La même formule a été appliquée à la ferme MAD1. Les résultats sont présentés dans le Tableau 5.

Tableau 5. Résumé des budgets annuels actualisés pour une ferme de crevettes d’un hectare (MAD1)

Année

Revenus bruts actualisés
($)

Coûts totaux actualisés
($)

Revenus nets actualisés
($)

1

43 881

20 732

23 149

2

39 892

19 366

20 526

3

36 265

18 124

18 141

4

32 968

16 995

15 974

5

29 971

15 968

14 003

6

27 247

15 035

12 212

7

24 770

14 187

10 583

8

22 518

13 415

9 103

9

2 471

12 714

7 757

10

18 610

12 077

6 533

Total

296 592

158 612

137 980

Il y a plusieurs hypothèses à l’origine des résultats présentés dans les Tableaux 4 et 5. En plus des observations faites précédemment, la méthode actualisée suppose, entre autres, un taux d’intérêt constant sur la durée de vie du projet et un prix constant de la production. Ces deux facteurs, qui peuvent varier au cours du temps, affectent largement le niveau de profit d’un projet aquacole. Ainsi les résultats présentés dans ce document n’ont-ils qu’un intérêt didactique.

3.3.2 Analyse de la structure des coûts

Une analyse de la structure des coûts a été faite pour chacune des fermes. Les résultats sont présentés dans le Tableau 6 pour les fermes de crevettes et dans le Tableau 7 pour les piscicultures. Cette analyse donnera aux éleveurs une image claire de l’utilisation des ressources financières par facteurs de production. Cette information leur permettra aussi d’améliorer la rentabilité de leur ferme. Lorsque la main d’œuvre est chère, une méthode plus intensive remplaçant la main d’œuvre par des équipements peut améliorer la viabilité de la ferme. De même, parfois, lorsque l’aliment est chère, l’élevage de poissons et de bétail peut rendre la pisciculture plus profitable: le fumier provenant du bétail étant utilisé comme engrais pour les poissons permet de réduire les achats d’aliments chers nécessaires pour obtenir le rendement de poissons désiré.

Tableau 6. Résultats de l’analyse de la structure des coûts sur les fermes de crevettes


En % des coûts variables

En % des coûts totaux

I. Coûts variables par ha

Ferme MAD1

Ferme MAD2

Ferme MAD1

Ferme MAD2

I. Post larves

13

11

9

11

2. Aliment

60

65

45

63

3. Engrais et produits chimiques

4

1

3

1

4. Salaires

5

9

4

8

5. Electricité

8

9

6

8

6. Autres dépenses

11

6

8

5

II. Total coûts variables/ha

100

100

74

97

III. Coûts fixes

-

-

26

3

Comme le montre le Tableau 6, les coûts variables représentent une part élevée des coûts encourus par les fermes de crevettes. Ils représentent respectivement 74 pour cent et 97 pour cent des coûts totaux encourus par MAD1 et MAD2. Dans les deux cas, la nourriture pour les poissons absorbe la quasi-totalité du budget de la ferme, représentant respectivement 45 pour cent et 63 pour cent des coûts totaux et 60 et 65 pour cent des coûts variables. Ces résultats confirment les résultats des recherches antérieures, à savoir que la nourriture pour poissons représente environ 60 pour cent des coûts variables des fermes de crevettes à Madagascar (Hishamunda, 2000).

Une des explications du coût élevé de la nourriture pour poissons dans le budget des fermes est que la nourriture pour poissons est importée. L’aliment pour poissons est importé en premier lieu de l’île Maurice et des Seychelles, et en second lieu de Taiwan, Province de Chine ou inversement suivant les entreprises. Des faibles quantités sont parfois achetées aux USA. L’importation en provenance de pays éloignés induit des coûts élevés des aliments pour poissons à la ferme en raison du prix du transport. Une autre explication possible réside dans le taux de change, surtout lorsque la monnaie locale est faible vis à vis des devises.

Il en de même pour le coût des engrais, qui représente environ 10 pour cent des coûts de production totaux et 12 pour cent des coûts variables. Même si les engrais sont produits sur place, les artemia utilisées pour l’alimentation des larves de crevettes sont importées des Etats Unis.

L’installation de fabriques d’aliments pourrait alléger le problème en abaissant les coûts relatifs aux aliments, ce qui se traduirait par une augmentation des marges bénéficiaires. Cependant, la faible consommation d’aliments et le besoin d’importer des ingrédients indispensables comme la farine de poisson, le son de blé et des premix vitaminés rendent difficile la production individuelle d’aliments. La plus forte demande est de 6 200 t/an (ferme MD1). Une ferme rapporte que la consommation annuelle d’au moins 12 000 tonnes d’aliments par an justifierait économiquement la construction d’une fabrique d’aliments. Néanmoins, avec l’installation de nouvelles fermes de crevettes dans le pays et le développement de celles existantes, la demande potentielle augmente et il y a donc de bonnes raisons d’étudier les possibilités d’installer au moins une usine de fabrication d’aliments pour les crevettes et pour les poissons pour approvisionner l’ensemble des fermes. Une possibilité serait d’aider l’entreprise locale produisant des aliments pour le bétail, pour qu’elle se diversifie.

Les coûts structuraux des piscicultures (Tableau 7) diffèrent des ceux des fermes de crevettes.

Tableau 7. Résultats de l’analyse des coûts structuraux des piscicultures


En % des coûts variables

En % des coûts totaux

I. Coûts variables par ha

ZAM1

ZAM2

NIG2

ZAM1

ZAM2

NIG2

1. Alevins

61

5.8

17

30

5.7

16

2. Nourriture

1

35.8

20

1

35.2

19

3. Engrais et produits chimiques

0

0.1

3

0

0.1

3

4. Main d’oeuvre

34

48.7

28

17

47.8

26

5. Electricité

0

0.4

0

0

0.4

0

6. Eau

-

0.0

-

-

0.0

-

7. Autres coûts variables

3

9.1

31

2

9.0

29

II. Coûts variables totaux/ha

100

100.0

100

51

98.2

92

III. Coûts fixes

-

-

-

18

1.8

8

A la différence des fermes de crevettes où l’aliment a un coût élevé, les piscicultures tendent à dépenser davantage en main d’œuvre, bien que les dépenses relatives aux alevins et à la nourriture peuvent être aussi importantes. En moyenne, sur les fermes piscicoles, la main d’œuvre représente environ 30 pour cent des coûts de production totaux et environ 37 pour cent des coûts variables. D’autre part, le coût des alevins, la deuxième dépense plus importante des fermes piscicoles, représente 28 pour cent des coûts variables tandis que la part de la nourriture est en moyenne 19 pour cent des coûts variables. Peut-être dû à la nécessité de transporter le fumier, par ailleurs volumineux, vers les étangs, les fermes qui font l’élevage des poissons et des animaux tendent à employer davantage de main d’œuvre que les fermes non-intégrées qui, par contre, tendent à utiliser plus d’aliments. Néanmoins, les économies opérées sur des aliments coûteux, ainsi que de bonnes marges sur la vente des poissons semblent favoriser les systèmes de pisciculture intégrée pour les fermes de petite à moyenne taille.

3.3.3 Analyses de point mort et de sensibilité

Les analyses de point mort et de sensibilité ont été faites pour chaque ferme crevetticole et piscicole. Ces analyses sont importantes: elles constituent une des méthodes qui permettent de mesurer le risque lié à l’entreprise.

Fermes de crevettes

L’analyse de point mort pour la ferme MAD1 montre que si, au niveau de production actuel, le prix de vente chutait de 54 pour cent (de 8,46 dollars EU/kg à 3,90 dollars EU/kg), la ferme couvrirait encore ses coûts de production. Les coûts variables seraient encore couverts si le prix de vente tombait à 2,9 dollars EU/kg Si ce prix baissait à la suite d’une augmentation de l’offre sur les marchés internationaux, il faudrait que cette chute soit vraiment très forte pour que l’entreprise cesse de fonctionner. En d’autres termes, l’entreprise fermerait, si le prix de vente actuel baissait de plus de 65,5 pour cent.

Comme la ferme utilise une méthode d’élevage semi-intensive, il semble qu’il soit possible d’augmenter le rendement de près de 20 pour cent sans nécessairement utiliser une technologie plus intensive. L’analyse de sensibilité sur les rendements a montré que si le prix de vente reste inchangé, une augmentation de rendement de 10 pour cent augmenterait les profits de 19 pour cent, tandis qu’une augmentation de rendement de 20 pour cent augmenterait le bénéfice de 37 pour cent.

Comme le coût de l’aliment importé représente 65 pour cent des coûts variables et 45 pour cent des coûts totaux, les facteurs qui affectent le prix de la nourriture influencent probablement le niveau de rentabilité de la ferme. Une production locale d’aliments pourrait réduire de façon importante les coûts de production, entraînant une augmentation des bénéfices. Une simulation sur les effets de modifications des prix a montré que dans le cas de la ferme MAD1, une baisse de 10 pour cent du prix de l’aliment (actuellement à 1,1 dollars EU/kg) augmenterait le bénéfice de 4 pour cent. Si cette baisse atteignait 25 pour cent, le bénéfice augmenterait de 12 pour cent. En divisant le prix de l’aliment par deux, le bénéfice augmenterait de 23 pour cent.

D’autre part, d’autres facteurs peuvent avoir un impact négatif sur le bénéfice en augmentant le prix de la nourriture, importée. L’augmentation du prix des carburants, par exemple, se répercuterait sur les coûts de transport, et donc sur les prix d’aliments à la ferme. Ainsi, une augmentation de 10 pour cent du prix actuelle des aliments pour poissons importés ferait baisser les bénéfices de la ferme MAD1 de 5 pour cent. Si le prix doublait, suite à une augmentation de prix du pétrole dans le monde ou d’une baisse de l’approvisionnement en aliments, le bénéfice de MAD1 baisserait de 47 pour cent; et si ce prix triplait, son taux de retour net par hectare actuel chuterait de 94 pour cent.

Ces résultats montrent que la ferme MAD1 a de très bonnes marges de profit. Comme l’aliment est le facteur clé du profit sur les élevages de crevettes en Afrique subsaharienne, on peut conclure que le risque d’échec de cette ferme est faible. Toutes choses restant égales par ailleurs, cette ferme ne ferait plus de profit si le prix de la nourriture pour poissons augmentait de 3,44 dollars EU/kg, soit environ 3.12 fois son niveau actuel. La ferme pourrait, cependant, encore fonctionner à court terme. Les profits à court termes cesseraient et la ferme fermerait si le prix des aliments pour poissons atteignait 3.9 dollars EU/kg, soit 3,55 son niveau actuel.

La même analyse, qui a conduit à des conclusions semblables, a été menée pour la ferme MAD2. Si le prix de vente des crevettes à la ferme chutait de 50,8 pour cent et atteignait 4,30 dollars EU/kg (actuellement 8,46 dollars EU/kg), les ventes couvriraient encore les coûts fixes et variables. Comme les coûts variables représentent 97 pour cent des coûts totaux, le point mort pour les coûts variables est de 4,20 dollars EU/kg. Cela montre que la ferme MAD2 a de bonnes marges de profit. Comme la ferme continue de mettre au point sa technologie optimale d’élevage, il semble possible d’améliorer encore ses performances dans les années qui viennent. Cela, en retour, pourrait accroître davantage la viabilité économique déjà brillante de la ferme.

La question se pose de l’impact sur les deux fermes MAD1 et MAD2 d’une augmentation importante de la valeur du dollar par rapport à la monnaie locale et de l’augmentation qui en suivrait sur les coûts d’aliments. Cette question est pertinente car l’aliment est importé et représente respectivement 60 pour cent et 65 pour cent des coûts variables. En admettant que le prix de vente des crevettes sur les marchés internationaux reste le même, on peut avancer que l’impact ne serait pas important car toute la production est exportée sur l’Europe dont les monnaies tendent à varier par rapport au dollar dans une limite assez étroite. En d’autres termes, une baisse importante de la monnaie locale par rapport au dollar serait accompagnée de la même baisse de la monnaie locale par rapport aux monnaies européennes. En conséquence, en termes de la monnaie du pays producteur de crevettes, l’augmentation du coût des aliments due à l’augmentation du prix des aliments à la suite de la dépréciation de la monnaie locale par rapport au dollar, serait vraisemblablement compensée par l’augmentation des revenus bruts résultant de l’augmentation des prix de vente des crevettes perçus par les éleveurs à la suite de la dépréciation de la monnaie locale par rapport aux monnaies européennes. Ainsi, l’impact sur le profit de la dépréciation monétaire dans le pays producteur, où le principal facteur de production est importé, et la production exportée, semble nul.

Cela serait différent si l’aliment était importé et la production vendue localement. Le cas de la Côte d’Ivoire l’a prouvé. Suite à la dévaluation du FCFA au début de 1994, les fermes commerciales de taille moyenne ou petite produisant du tilapia ou du clarias dans la région de Man (ouest du pays), et dont la majorité de la production était consommée localement, ont vu une réduction constante du marché pour leurs produits. Récemment, le problème du marché des produits aquacoles a été aggravé pour ces éleveurs, par la concurrence des importations meilleur marché et par une baisse du pouvoir d’achat des consommateurs, suite aux difficultés économiques du pays. Le problème est devenu encore plus aigu à la suite de l’attitude des fermiers qui, se battant pour couvrir les coûts de production, maintenir leurs fermes en marche, et aussi peut-être maintenir leur marge bénéficiaire, n’ont pas voulu baisser les prix de vente. Si le problème persiste, le risque de fermer les fermes sera réel. Au Costa Rica, la dévaluation a également forcé à fermer le projet d’élevage de tilapia en cages qui dépendait d’aliments importés, alors que les productions étaient vendues localement (Porras, 2000).

Les fermes piscicoles

L’analyse du point mort de la ferme ZAM1 a montré qu’un prix de vente du poisson de 0,5 dollars EU/kg couvrait le total des frais de production et qu’un prix de vente de 0,20 dollars EU/kg couvrait les coûts variables. Cela implique qu’une baisse de 23 pour cent du prix de vente actuel couvrirait encore la totalité des coûts et qu’une baisse de 65 pour cent couvrirait encore les coûts variables, permettant à la ferme de fonctionner pendant quelque temps, soit environ deux cycles de production. Pour couvrir l’ensemble des coûts, au prix de vente actuel, il faudrait produire 3 467 kg/ha, soit 51 pour cent de moins que le niveau de rendement courant. Si, pour une raison, comme un taux de mortalité plus élevé, la production tombait à 1 695 kg/ha, soit 76 pour cent du niveau actuel, les ventes couvriraient encore les frais variables. Ces résultats montrent que la ferme est économiquement viable à long terme.

Au prix de vente du tilapia à 1,04 dollars EU/kg, la ferme ZAM2 devrait produire au moins 4 443 kg/ha/an pour couvrir l’ensemble des coûts. Ce niveau de production est seulement 11 pour cent plus bas que le niveau actuel. En dessous de 4 371 kg/ha/an, soit 86,3 pour cent de la production, la ferme ne pourrait couvrir ses coûts de production et devrait arrêter de fonctionner. Si le rendement restait constant, le point mort serait atteint avec un prix de vente de 0,92 dollars EU/kg, soit 88,5 pour cent du prix actuel. Pour continuer de fonctionner, au moins sur une courte période, le prix de vente minimum devrait être de 0,90 dollars EU/kg, ce qui représente 86,5 pour cent du prix de vente actuel du tilapia.

Ces informations montrent que, bien qu’économiquement rentables, et contrairement à la ferme ZAM1, la ferme ZAM2 présente un risque d’échec élevé. Aux prix actuels, une maladie, des vols répétés, ou un manque d’oxygénation des étangs, qui réduiraient les rendements de 14 pour cent, obligerait la ferme à cesser son activité. De même, une baisse d’environ 13,7 pour cent du prix de vente aurait la même conséquence. De tels événements sont fréquents en aquaculture.

Pour continuer son exploitation, la ferme devrait soit réduire ses coûts soit augmenter ses revenus, soit les deux à la fois. Il est souvent difficile de réduire ses coûts à court terme, les éleveurs cherchant plutôt à augmenter leurs revenus. Dans un marché concurrentiel cependant, les producteurs n’ont que peu de contrôle des prix de vente du poisson: ils commercialisent au prix du marché. Grâce à des méthodes d’élevage adéquates et à une bonne gestion, ils peuvent seulement jouer sur le niveau de production et augmenter ainsi leurs revenus. Comme ZAM2 dépend surtout du fumier organique qu’elle produit, une augmentation des profits semble possible en apportant de la nourriture pour poissons complémentaire. La ferme ZAM1, qui produit du tilapia et des carpes dans des conditions voisines de celles de ZAM2, utilise du lisier de porc tout en apportant une nourriture pour poissons complémentaire. Le niveau de récolte de ZAM1 est 40 pour cent plus élevé que celui ZAM2. Toutes choses restant égales par ailleurs, si ZAM2 augmentait sa récolte de 40 pour cent, son profit augmenterait de 359 pour cent[15].

ZAM2 dispose de terre et d’eau pour construire de nouveaux étangs. Il semble aussi qu’il existe une importante demande inexplorée. Pratiquement, toute la production est vendue sur la ferme, alors qu’il existe un marché urbain important à 20 km, offrant ainsi des possibilités de commercialiser davantage. Cela implique qu’une stratégie à long terme visant à réduire les coûts, permettrait d’accroître la production jusqu’à ce que des économies d’échelle soient atteintes[16].

Résumé et conclusions

La viabilité économique d’une entreprise aquacole commerciale peut être mise en doute lorsque le secteur n’est pas stabilisé et si les intrants ne sont pas disponibles sur place. Il est, en effet, nécessaire de disposer de suffisamment de semences de bonne qualité pour pouvoir se lancer. A cause de la fragilité des semences et des coûts de transport, plus le site de production est proche de la ferme, meilleur cela sera. Cependant il est possible qu’il n’y ait pas de production de semences s’il n’existe pas de fermes d’élevage pour les utiliser. De même, si les aliments ne sont pas disponibles localement ou doivent être importés à prix élevé, la rentabilité de la ferme pourrait être remise en question. L’aliment représente souvent plus de la moitié des coûts variables, surtout si une méthode d’élevage intensive est utilisée. S’il est importé, son prix peut augmenter en cas de dépréciation de la monnaie locale, et représenter une difficulté sérieuse lorsque la production de la ferme est vendue localement.

Le manque de production locale d’alevins ou d’aliments peut conduire à l’échec de l’entreprise. L’entreprise peut prévoir la création d’écloserie et/ou de fabrique d’aliments, ou encourager leur création, mais le calendrier de réalisation est crucial. Les banques connaissent ces obstacles qui, en fin de compte, augmentent, avec raison, leur perception du niveau de risque et, au pire, mènent à rejeter le dossier de demande de financement. Cependant des exemples concrets montrent que la perception d’un risque trop élevé que porte l’aquaculture en Afrique subsaharienne, n’est pas justifiée. Les exemples de succès aquacoles en Afrique subsaharienne rapportés dans ce document, démontrent qu’il est possible de créer et faire marcher des entreprises aquacoles très rentables dans la région. Les fermes étudiées ont montré des taux de retour sur investissement compris entre 71 et 117 pour cent par an, avec une exception de 13 pour cent, chiffre qui pourrait être fortement amélioré en utilisant de l’aliment. Ces taux de retour sur investissement sont élevés et sont protégés contre des réductions de prix de vente ou des baisses de production.

Néanmoins, ces exemples d’entreprises rentables ne doivent pas occulter les échecs. Les échecs ont été nombreux ces dernières années, et pour des raisons techniques, financières, de marché ou de mauvaise gestion. Avec des projets bien préparés, il y a lieu de croire que les risques d’échec peuvent être minimisés et qu’un plus grand pourcentage d’élevages aquacoles peut réussir et fournir des bénéfices à leurs propriétaires, aux communautés locales et aux gouvernements. Le processus de développement doit être appris et les problèmes inhibant le démarrage et le développement du secteur doivent être résolus. Comme il existe un potentiel important de zones inexploitées et de l’eau de bonne qualité en abondance, l’aquaculture commerciale peut et devrait évoluer en un secteur d’importance dans la région: elle améliorerait le niveau nutritionnel des populations, améliorerait le niveau des revenus et créerait des emplois dans de grandes régions du continent.


[10] La récolte est plus importante en saison chaude.
[11] Dans les entreprises aquacoles, les coûts variables représentent la plus grosse partie des dépenses. Dans le contexte africain, ils atteignent au moins 70 pour cent des coûts totaux.
[12] Le taux d’intérêt est équivalent au coût d’opportunité de remettre à l’année suivante la consommation de 1 dollar EU aujourd’hui.
[13] Le contraire de « actualisé » est « composé » (Brent, 1996). Cela consiste à calculer les valeurs futures de sommes actuelles. Il faut multiplier la valeur actuelle par (1+i). Ainsi, avec i=10 pour cent, 109 091 dollars EU aujourd’hui sont équivalents à 120 000 dollars EU dans un an, 100 000 dollars EU aujourd’hui à 110 000 dollars EU dans un an. Les 120 000 dollars EU représentent la valeur de 109 091 dollars EU placés avec des intérêts composés; 110 000 dollars EU représentent la valeur de 100 000 dollars EU placés avec des intérêts composés.
[14] Undiscounted Net Return to Management (UNRM): Bénéfice net non actualisé
[15] Ceci ne prend pas en compte le coût des intrants additionnels, en particulier l’aliment, mais l’augmentation de la marge bénéficiaire serait importante puisque l'emploi de lisier et, par conséquent, de main d'œuvre serait moindre.
[16] Sur la ferme NIG2, le tilapia et le clarias sont produits soit en monoculture, soit en polyculture . Le clarias représente 39 pour cent des poissons de taille marchande (le tilapia, 69 pour cent). Le prix du clarias est environ le double de celui du tilapia. Les moyennes pondérées des productions et des prix pourraient être utilisées pour l’analyse du point mort, mais le calcul est compliqué par le fort niveau de production d’alevins dans les étangs de production de poisson marchand. Tous les alevins sont vendus à l’unité, et non au poids, et représentent 67 pour cent des revenus (les alevins de clarias représentent 46 pour cent des revenus totaux de la ferme). Comme cette production n’était pas prévue initialement, le prix au kilo calculé et le poids des alevins n’ont pas été pris en compte dans l’analyse du point mort ni de la sensibilité de cette ferme. Ainsi, pour éviter des résultats et conclusions erronés, l’analyse de la ferme n’a pas été complétée.

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