Ce chapitre tente de traiter le problème de la perception du risque élevé dans les projets daquaculture commerciale en Afrique subsaharienne. Comme il la été présenté dans le chapitre précédent, les institutions financières ont lidée que les investissements en aquaculture présentent un niveau de risque élevé, en partie à cause des expériences négatives quelles ont eues avec les projets de développement par le passé. Les succès ont généralement été de courte durée et non durables. Il existe plusieurs raisons à cela, comme des projets sétalant sur des périodes trop courtes, un contexte institutionnel dans lequel sont implantés ces projets très faible, le changement de priorités des donateurs comme des gouvernements et des capacités limitées de suivi. Létude de laquaculture en Afrique subsaharienne a montré que dans la majorité des pays, la production aquacole en est à ses débuts et nest pas encore bien établie (FAO, 1996). A côté de lincertitude sur la qualité des données relatives à la production, cela montre que seuls quelques pays ont porté leur effort sur laquaculture, de quoi rendre sceptiques les banques sur le potentiel de rentabilité du secteur. Les banques classent les projets daquaculture commerciale comme très risqués parce que laquaculture est un concept relativement nouveau en Afrique subsaharienne, ce qui traduit le manque dinformation sur les cas de succès dans la région. Ce chapitre a pour but dexaminer le bien fondé de cette inquiétude en évaluant la faisabilité économique de quelques fermes aquacoles commerciales de la région.
Dans cette évaluation, quelques exemples dentreprises sont analysés: des études de cas sont rapportées pour deux élevages de crevettes, un élevage intégré de polyculture de tilapias, clarias et porcs (ZAM1), une ferme intégrée de tilapias, porcs, canards (ZAM2), et une ferme intégrée de tilapias et carpes (NIG2). Lobjectif de cette analyse nest pas dindiquer les résultats dune étude menée sur un échantillon représentatif dentreprises aquacoles commerciales en Afrique subsaharienne, mais de montrer que de telles entreprises peuvent être établies avec succès et être profitables.
Bien que le plus grand soin ait été apporté à lanalyse des données, les éléments présentés dans ce chapitre doivent être interprétés avec prudence. Ils ont pour origine les informations fournies par un petit nombre de propriétaires ou de gérants délevages aquacoles, et doivent être considérés comme des résultats préliminaires. Le processus de vérification de la faisabilité économique et lévaluation du risque nest pas complet: il doit être mené sur un échantillon plus représentatif, et lorsque cela est possible, il doit distinguer les espèces et les systèmes délevage. Pour des raisons de confidentialité, lidentité des entreprises nest pas révélée.
3.2.1.1 La ferme MD1
La ferme MD1 est située dans une zone peu peuplée de la plaine côtière. Elle possède 688 ha deau, dont 640 ha détangs de production. La côte est une zone de mangroves. Afin de la préserver, les étangs sont séparés de la mangrove par une bande de 200 à 500 mètres de terre. Il ne semble pas quil y ait dimpact de la ferme sur la mangrove. Lusage de composés chimiques agricoles est en général limité à la chaux et à des engrais, et lentreprise se base sur de bonnes pratiques délevage pour éviter les maladies. La ferme est en production depuis 1992.
La ferme produit des Penaeus monodon, en semi-extensif, sans aération. Les conditions ambiantes délevage sont bonnes. Leau dalimentation des étangs est claire, saumâtre, à la température de 30,5°C en saison chaude et environ 23,5°C en période la plus froide de lannée. Les activités sont pratiquement toutes verticalement intégrées, depuis lécloserie, le pré grossissement (production de post-larves), le grossissement (production de la crevette marchande), la transformation et lemballage.
Lélevage larvaire (du stade nauplius à zoe et mysis) dure 10 à 15 jours. Les larves sont mises en étangs de nurseries à la densité denviron 150/m2. Cette étape dure environ 20 à 30 jours, ce qui demande donc 30 à 45 jours pour réaliser un cycle complet décloserie. Le taux de survie moyen est proche de 65 pour cent. Les étangs de grossissement dont la surface varie entre 2,5 et 10 ha ont une profondeur deau moyenne de 1,50 m, et sont stockés à une densité de 10 à 12 post larves par mètre carré (PL/m2). Ces larves sont des PL12-PL20 avec un poids moyen individuel de 0,2 à 1 g.
Les crevettes sont nourries avec un aliment contenant 38 à 40 pour cent de protéine, soit en moyenne 2,5 pour cent de leur biomasse. De la chaux et des engrais (Phosphate di-ammonium et urée) sont appliqués à des doses et à une fréquence variables, mais en général le ratio moyen phosphate/urée est de 1,6. On nutilise pas de composés chimiques (antibiotiques) en étangs de nurseries ni en pré grossissement. Le taux initial de renouvellement de leau est de 2 à 3 pour cent par jour, et augmente régulièrement jusquà 10 pour cent, au fur et à mesure de laugmentation de biomasse, pour atteindre 20 pour cent avant la récolte.
La consommation annuelle de nourriture est denviron 6 200 tonnes. La nourriture est importée, essentiellement à partir de plusieurs origines. Les liens commerciaux traditionnels et la nécessité de diversifier les risques expliquent cet approvisionnement multiple.
En 1999, la ferme employait environ 407 travailleurs, le secteur de la transformation ayant un effet multiplicateur de 1,9 (Hishamunda, 2000). Les employés reçoivent des salaires plus élevés que dans le secteur public et que dans la majorité des autres compagnies privées. La société bénéficie dune stabilité de lemploi.
Deux cycles délevage sont réalisés chaque année. Le cycle de saison chaude (28-32°C), couvre la période de novembre à avril et dure de 120 à 145 jours; le cycle de saison froide (23-27°C) sétend de mai à octobre et dure de 140 à 160 jours. La croissance moyenne hebdomadaire est de 0,5 g en saison froide et de 2 g en saison chaude. La taille moyenne individuelle à la récolte est de 25 g. La récolte est de 1 500 à 3 500 kg/ha/cycle suivant la saison[10], avec une moyenne de 2 500 kg/ha/cycle, soit 5 t par hectare et par an. Le taux de survie moyen est de 90 pour cent, avec des limites haute et basse de 96 pour cent et 80 pour cent. Le taux de conversion de laliment fluctue entre 1,8 et 2,5, avec une moyenne de 1,9. En 1999, la ferme a produit 3 050 t de crevettes, soit 64 pour cent du total national (5 024 t), sur 62,5 pour cent des surfaces utilisées pour lélevage de crevettes dans le pays. Toute la production est exportée vers principalement, la France, la Grande Bretagne, le Portugal, lEspagne et lItalie.
3.2.1.2 Ferme MD2
La ferme MD2 possède 197 ha en eau, dont 138 ha détangs de production; la taille moyenne des étangs est de 2,5 ha. Elle a été construite en 1995 dans la même région que MD1. Leau est claire, saumâtre, avec des températures voisines de celles de la première ferme; elle est également située sur une plaine côtière, 200 à 500 mètres en arrière de la mangrove.
Comme la ferme MD1, elle produit des P. monodon mais avec une méthode plus intensive. La densité de stockage en grossissement est de 20 PL/m2 et la taille de stockage est de PL12-PL20, en moyenne PL15 (varie de 0,2 à 1g/PL). La nourriture comprend 40 pour cent de protéines, et la ferme utilise plus de 50 pour cent de plus daliments que MD1. Laération des étangs est souvent pratiquée. Toute la nourriture est importée. On utilise un minimum de chaux et dengrais (Phosphate di-ammonium et urée).
Les activités sont également pratiquement toutes intégrées verticalement, de lécloserie, au pré grossissement (production de post-larves), au grossissement (production pour la crevette marchande), à la transformation et à lemballage.
En 1999, la ferme MD2 employait 301 personnes mais le coefficient multiplicateur dans la phase de transformation était de 1,6, contre 1,9 pour MD1. Les employés étaient mieux payés que dans le secteur public ou que dans la plupart des entreprises du secteur privé.
En 1999, la production atteignait en moyenne 9 058 kg/ha, soit presque le double de celle de MD1. La production est entièrement exportée vers lEurope.
Trois fermes désignées par ZAM1, ZAM2 et NIG2 sont décrites dans ce paragraphe. ZAM1 est une ferme de taille moyenne qui produit des tilapias et des carpes et qui pratique lélevage de porcs. Elle possède 40 ha deau, dont 32 ha détangs de production. La ferme est située à environ 40 km dun grand centre urbain où est vendue la production.
La ferme ZAM2 est une petite ferme qui pratique lélevage de tilapias, porcs et canards. Elle possède 7 ha deau, dont 5 ha détangs de production, de surface moyenne couvrant 0,125 ha. La ferme utilise une méthode délevage extensif, les déjections des porcs et des canards servant dengrais. La ferme dispose en abondance deau de rivière claire et fraîche qui alimente les étangs par gravité. MD2 produit des tilapias depuis 1994. La production est surtout vendue à la ferme à des détaillants et/ou des populations voisines pour leur consommation directe. En 1999, la ferme employait 35 personnes.
La ferme NIG2 produit en polyculture intensive du tilapia et du clarias, en utilisant, parmi dautres techniques, laération. La ferme possède 4,3 ha en eau, dont 3,7 ha détangs de production. La ferme produit aussi des alevins pour son usage et pour la vente. Les paramètres biotechniques de ces trois fermes sont reportés dans le Tableau 1 suivant.
Tableau 1. Paramètres biotechniques des fermes piscicoles étudiées
|
Paramètre |
Nom de la ferme |
||
|
ZAM1 |
ZAM2 |
NIG2 |
|
|
Taille (ha) |
40 |
7 |
4.3 |
|
Intégration |
Porcs |
Porcs et canards |
Non |
|
Densité (Poisson/m2) |
|
|
|
|
Tilapia |
1 |
2.5 |
4 |
|
Clarias |
|
|
1 |
|
Carpe |
1 |
|
|
|
Poids moyen à lalevinage (g/poisson) |
|
|
|
|
Tilapia |
25 |
17.5 |
30 |
|
Clarias |
|
|
50 |
|
Carpe |
80 |
|
|
|
Alimentation |
Aliment non préparé |
Non |
Aliment préparé |
|
Engrais |
Fumier |
Fumier |
Super phosphate |
|
Durée du cycle délevage (mois) |
8 |
6 |
9-12 |
|
Rendement moyen (kg/ha/an) |
|
|
|
|
Tilapia |
3 125 |
5 000 |
10 000 |
|
Clarias |
|
|
5 000 |
|
Carpe |
1 560 |
|
|
|
Poids individuel moyen à la récolte (g/poisson) |
200 |
200 |
250 |
|
Tilapia |
|
|
500 |
|
Clarias |
850 |
|
|
|
Carpe |
|
|
|
|
Taux de survie (%) |
85 |
95 |
75-80 |
|
Alevins récoltés (nombre/ha/an) |
|
|
|
|
Tilapia |
0 |
0 |
125 000 |
|
Clarias |
|
|
112 500 |
|
Carpe |
0 |
|
|
3.3.1.1 Méthode du budget ordinaire des entreprises
On a évalué la faisabilité économique des fermes en utilisant la méthode d«Analyse Budgétaire», fondée sur les coûts et revenus. Cette méthode aide les producteurs à suivre leurs opérations et évaluer leur profit (Hishamunda, 1993). Les budgets des fermes ont été établis pour les deux fermes de crevettes et les trois fermes piscicoles décrites plus haut.
Comme deux des trois fermes piscicoles étudiées avaient des élevages associés poissons-porcs et poissons-canards, les budgets ont été établis en excluant les animaux associés aux poissons, et en allouant les ressources productives aux différentes activités de la ferme. Cela afin de pouvoir comparer les fermes entre elles. Pour la même raison, et parce que les crevettes sont exportées après transformation, alors que les poissons sont vendus sur place sans transformation, lanalyse du profit ne tient pas compte de la valeur ajoutée. De plus, les propriétaires/gestionnaires des fermes de crevettes étaient réticents à donner des informations comptables sur leurs activités en dehors de la ferme, et en particulier sur le prix des crevettes à lexportation, ce qui a rendu lévaluation économique difficile. Les résultats des études pour les cinq fermes sont résumés dans le Tableau 2.
Tableau 2. Résumé des budgets annuels dentreprises pour un hectare de fermes délevage de crevettes et de poissons
|
Rubrique |
Fermes de crevettes |
Fermes de poissons |
|||
|
MAD1 |
MAD2 |
ZAM1 |
ZAM2 |
NIG2 |
|
|
Revenus bruts ($/ha) |
48 269 |
76 644 |
4 688 |
5 198 |
25 224 |
|
Coûts Variables ($/ha) |
16 532 |
38 252 |
1 102 |
4 488 |
13 615 |
|
Revenus après coûts variables ($/ha) |
31 737 |
38 392 |
3 586 |
710 |
11 609 |
|
Coûts fixes ($/ha) |
5 703 |
1 137 |
1 152 |
131 |
1 120 |
|
Coûts totaux ($/ha) |
22 235 |
39 390 |
2 254 |
4 619 |
14 735 |
|
Revenus nets ($/ha) |
26 035 |
37 255 |
2 434 |
579 |
10 489 |
|
Taux de Retour sur Investissement (RRI) (%) |
117 |
95 |
108 |
13 |
71 |
Le Tableau 2 montre que les fermes daquaculture commerciale sont rentables, à court et à long termes: la différence entre revenus bruts et coûts variables dune part, et les profits bruts, dautre part, sont positifs dans les cinq exemples. De plus, toutes les fermes présentent un taux de retour sur investissement positif.
Lélevage de crevettes engendre plus de bénéfices que lélevage de poissons. En moyenne, le bénéfice brut est sept fois plus élevé pour les élevages de crevettes, que pour les élevages de poissons, soit 31 645 dollars EU/ha/an contre 4 500 dollars EU/ha/an. Les taux de retour sur investissement sont aussi plus élevés: en moyenne un éleveur de crevettes obtient 1,05 dollars EU par dollar investi tandis quun éleveur de poissons obtient 0,64 dollar EU pour les élevages de poissons. Cependant, bien que la pisciculture soit moins rentable que la crevetticulture, les taux de retour sur investissement sélèvent entre 13 pour cent et 108 pour cent.
En ce qui concerne les élevages de crevettes, et parce que la ferme MAD2 produit deux fois plus que la ferme MAD1, le bénéfice net par hectare de MAD2 (37 255 dollars EU) est environ 43 pour cent plus élevé que pour MAD1 (26 035 dollars EU). Cependant, les coûts additionnels des intrants nécessaires pour intensifier la production ont fait que le bénéfice par kilo de crevette soit de 4,11 dollars EU dans la ferme MAD2, soit environ 10 pour cent de moins que les 4,56 dollars EU obtenus sur MAD1. De même, et bien quélevé (95 pour cent), le taux de retour sur investissement de MAD2 est 22 pour cent plus bas que celui de MAD1 (117 pour cent). Cela montre que pour quune entreprise aquacole soit profitable, le choix des méthodes délevage est important. La recherche de la meilleure méthode peut être obtenue par tâtonnement, ce qui prend du temps. Bien que la ferme MAD2 ait été créée en 1995, elle avait déjà accompli deux années de production en 1999; elle peut encore être considérée dans une phase de mise au point de la meilleure méthode délevage. Une forte production ne conduit pas forcément à de plus grandes marges bénéficiaires.
3.3.1.2 Méthode des budgets actualisés: valeur temporelle de largent
Concept
Investir conduit à se priver dans limmédiat de biens et services, en anticipant leur meilleure utilisation dans le futur; ceci concerne autant les biens et services actuels que ceux qui seront générés par linvestissement. Ainsi, tout investissement comporte une notion de temps qui peut affecter la rentabilité de lentreprise. Il pourrait être utile de prendre en compte ce facteur lors de lévaluation de la faisabilité économique dune entreprise aquacole. En fait, quelques organismes de crédit peuvent demander aux emprunteurs dutiliser une méthode dévaluation qui prenne en compte le temps.
Dans un modèle simple, la valeur des éléments intervenant dans un investissement représente la différence entre les revenus (R) obtenus des ventes induites par linvestissement et les coûts (C) de la production et à la commercialisation. Cette différence est le revenu net (NR) ou retour sur investissement. Mathématiquement, le bénéfice ou le profit net peut sexprimer sous la forme suivante:
|
NR = R C (1), |
|
|
|
|
|
où, |
NR est le revenu net; |
|
|
R: le revenu; |
|
|
C: les coûts. |
Toutes choses égales par ailleurs, les banques devraient accepter tous les projets présentant un revenu net positif, car cest le signe quun projet est économiquement viable. Si les prêteurs doivent choisir un projet parmi dautres qui présentent des bénéfices positifs, celui qui montre les meilleurs profits sera retenu. Plus grand sera le NR, plus profitable sera linvestissement. Cette méthode dévaluation des projets est appelée «Méthode du budget ordinaire des entreprises». Elle a été utilisée dans le chapitre précédent pour évaluer la faisabilité économique de quelques fermes de crevettes et de poissons en Afrique sub-saharienne (voir le Tableau 2).
Bien que cette approche soit largement admise comme un outil de décision fiable en matière dinvestissement, elle ne prend pas en compte leffet du temps sur la valeur de largent, ce qui réduit sa précision. Lusage de méthodes imprécises peut mener à de fausses conclusions et de mauvaises décisions en matière dinvestissement (voir léquation (1) ci-dessus). En aquaculture, il se passe un certain temps entre lachat des équipements nécessaires à la construction de la ferme, à la construction des ateliers de transformation des produits aquacoles, ou des écloseries, et la récolte et transformation du poisson marchand ou la vente dalevins. Ce temps peut aller dun an ou plus suivant, par exemple, les conditions de travail, les espèces produites et la demande du marché. Autrement dit, en aquaculture, une partie des coûts (C), à savoir les coûts fixes, précède la première récolte ou la première vente. Quant aux coûts variables, ils se produisent lannée suivant la mise en place de linvestissement. Ce qui revient à dire que, comparés aux coûts fixes, ils se produisent dans le futur. Les revenus (R) sont aussi obtenus dans le futur, en même temps que se produisent les coûts variables. Ainsi, comme les coûts fixes se produisent dans le présent, il nest pas correct de les comparer aux coûts variables ni aux revenus obtenus un an plus tard. Un dollar daujourdhui nest pas égal à un dollar de lannée suivante ou de celle daprès. On admet généralement quun dollar daujourdhui a plus de valeur quun dollar un an après: il vaut, en fait, un dollar, plus le coût dopportunité relatif au report de la dépense de ce dollar à lannée daprès. Ainsi, afin de comparer les coûts fixes actuels avec les coûts variables et les revenus futurs, il faut trouver léquivalent actuel des dépenses et revenus futurs, ou leur valeur actuelle. Le procédé de calcul de la valeur actuelle des dépenses futures est appelé lactualisation (Kimmel, Weygandt and Kieso, 2000).
Application: Coûts futurs et revenus actualisés
Considérons le cas dun investisseur de Sierra Leone qui est intéressé à investir en aquaculture, avec lobjectif de rentabiliser au mieux son investissement. Faisons lhypothèse que ses coûts totaux atteignent 100 000 dollars EU, dont 30 000 dollars EU de coûts fixes après la première année dexploitation[11]. Faisons également lhypothèse quune évaluation ex-ante de son projet indique que ce dernier produira 120 000 dollars EU de revenus bruts à la fin de la première année dexploitation. La question qui se pose à lentrepreneur est de savoir si le projet est intéressant ou non. Comme susmentionné, les coûts variables et les revenus se produisant au moins un an après les coûts fixes, il nest pas correct de calculer la différence entre les revenus (120 000 dollars EU) et les coûts variables (100 000 dollars EU) pour évaluer le bénéfice net. Les coûts futurs et les revenus doivent dabord être actualisés.
Le procédé dactualisation commence avec lhypothèse que le dollar de linvestisseur est placé en banque en même temps que les coûts relatifs à linvestissement aquacole; ce dollar placé vaudrait 1 dollar EU plus un intérêt «i», soit 1 dollar EU(1+i) au moment où arrivent les revenus de lentreprise aquacole. Inversement, 1 dollar au moment de toucher les revenus (lannée suivante) vaut 1 dollar EU/(1+i) aujourdhui. Ce qui revient à dire que la valeur actuelle/actualisée du dollar de lannée suivante est 1 dollar EU/(1+i), et que les 120 000 dollars EU attendus de lannée suivante sont équivalents à 120 000 dollars EU/(1+i). Avec un taux dintérêt estimé à 10 pour cent, i = 10 pour cent[12], les 120 000 dollars EU attendus lannée suivante seraient équivalents aujourdhui[13] à 109 091 dollars EU (120 000/1.1). En suivant le même raisonnement, la valeur actualisée (au jour daujourdhui) des 70 000 dollars EU de coûts variables serait 63 636 dollars EU. Comme à la fois les coûts (fixes et variables) et les revenus sont courants, il est possible de les comparer. La différence entre les coûts variables courants et les revenus courants correspond au revenu net courant. Ce revenu net courant (le bénéfice) correspond à la valeur présente actualisée (NPV). La NPV, dans le cas du projet de Sierra Leone, serait donc égale à 15 455 dollars EU (109 091 30 000 63 636), donc positive, ce qui indique que le projet mérite considération.
Bien que la même conclusion concernant la viabilité du projet de Sierra Leone puisse être tirée en utilisant deux méthodes différentes (la méthode ordinaire et la méthode dactualisation), il est important de noter que la valeur des revenus nets diffère. La méthode du budget ordinaire des entreprises indiquerait un bénéfice de 20 000 dollars EU, ce qui est de 23 pour cent supérieur à la valeur calculée avec lautre méthode (15 455 dollars EU). La différence entre les deux revenus nets aurait été encore plus grande si un taux dintérêt de plus de 10 pour cent avait été adopté. En accroissant les revenus nets et les coûts futurs, la méthode du budget ordinaire peut conduire à financer par erreur des projets non rentables, ou à rejeter des propositions économiquement viables, tout spécialement lorsque lon traite de projets qui ont des durées de vie différentes.
La faisabilité économique de différents élevages aquacoles a été revue en utilisant la méthode actualisée dans le but de comparer les résultats obtenus avec ceux de lautre méthode. On a considéré un taux dintérêt de 10 pour cent. Les résultats sont présentés dans le Tableau 3.
Tableau 3. Résumé des budgets ajustés dans le temps pour des entreprises dun hectare de production de crevettes et de poissons
|
Rubrique |
Fermes de crevettes |
Fermes piscicoles |
|||
|
MAD1 |
MAD2 |
ZAM1 |
ZAM2 |
NIG2 |
|
|
Revenus bruts actualisés ($EU/ha) |
43 881 |
69 676 |
4 262 |
4 725 |
22 931 |
|
Coûts variables actualisés ($EU/ha) |
15 029 |
34 775 |
1 002 |
4 080 |
12 377 |
|
Bénéfice brut actualisé($EU/ha) |
28 852 |
34 902 |
3 260 |
645 |
10 554 |
|
Coûts fixes ($EU/ha) |
5 703 |
1 137 |
1 152 |
131 |
1 120 |
|
Coûts totaux actualisés ($EU/ha) |
20 732 |
35 912 |
2 154 |
4 211 |
13 497 |
|
Valeur Nette Actualisée ($EU/ha) |
23 149 |
33 765 |
2 108 |
514 |
9 434 |
|
Taux actualisé de retour sur investissement (PRRI) (%) |
112 |
94 |
98 |
12 |
70 |
|
Valeur Nette Actualisée/ Valeur nette (UNRM)[14] |
89 |
91 |
87 |
89 |
90 |
|
PRRI-Taux de retour sur investissement non actualisé RRI (%) |
-14 |
-10 |
-15 |
-2 |
-8 |
Les résultats présentés dans le Tableau 3 conduisent à des conclusions similaires à celles obtenues par la méthode ordinaire. Cependant, comme il létait attendu, la méthode conduit à des niveaux de profits plus bas pour les fermes analysées. Les revenus nets de la ferme excluant le salaire du gestionnaire baissent entre 9 pour cent à 13 pour cent lorsque les revenus bruts et les coûts variables sont actualisés. Lactualisation de ces postes a aussi entraîné des taux de retour sur investissement plus bas. La plupart de ces taux sont situés entre 70 pour cent et 112 pour cent, ce qui représente une réduction de 8 pour cent à 15 pour cent en comparaison avec ceux obtenus avec la méthode ordinaire.
3.3.1.3 Méthode relative à lactualisation du budget de lentreprise: flux des coûts courants et revenus
On reprend lexemple de lentrepreneur en Sierra Leone. Lévaluation de ce projet a implicitement considéré quil sagissait dun projet dun an. Comme le projet est bon au niveau économique, toutes choses demeurant les mêmes, on sattend à ce quil dure plus dun an, et quil génère ainsi un flux de revenus. Pour faciliter lexemple, estimons quenviron dix ans vont sécouler avant que des dépenses importantes (hormis les coûts opérationnels) soient engagées, et que les mêmes revenus (120 000 dollars EU) soient produits chaque année. La question est alors de réévaluer la faisabilité du projet.
Le point essentiel dans lévaluation du projet consiste à actualiser les revenus engendrés à la fin de chaque année, comme les dépenses qui ont permis ces revenus. Comme on la dit plus haut, lidée dactualiser les valeurs futures a pour origine le concept de coût dopportunité lié à la non utilisation du dollar investi en aquaculture dans une autre opération, comme le placement en banque. Un dollar placé en banque au démarrage du projet aquacole vaut (1+i)$ après un an, lorsquon commence à percevoir les premiers revenus de lélevage. Cette somme touchée un an après vaut 1 $/(1+i) aujourdhui (coûts de production et de commercialisation inclus). Cela revient à dire que la somme $(1+i) équivaut à $1(1+i) aujourdhui, un an après le début du projet. Le même dollar placé au début du projet vaudra $(1+i)2 deux ans après le début du projet et, par conséquent, la valeur actualisée de la somme apportée est $1/(1+i)2. En troisième année, le dollar vaudra $(1+i)3, et la valeur actualisée $1/(1+i)3, et ainsi de suite jusquà la fin du projet.
Si on appelle «T» la durée de vie du projet et «t» lannée considérée pour les revenus, la valeur actualisée des revenus générés chaque année «t» peut être exprimée par: 1$/(1+i)t. Le flux des revenus actualisés (PR) peut alors être exprimé par: PR = $1/(1+i)1+ $1/(1+i)2+ $1/(1+i)3+ $1/(1+i)4 + ......+ $1/(1+i)T, où T = 10. On peut écrire cette formule sous la forme:

En appliquant cette formule pour évaluer le projet de Sierra Leone, toujours avec un taux dintérêt de 10 pour cent, on obtient les résultats résumés dans le Tableau 4.
Les résultats montrent que le projet dans lensemble génère des profits. Cependant, à partir de la sixième année, il ne produit pas suffisamment de profit pour couvrir les coûts fixes et variables, ce qui laisse à penser quil serait plus profitable de préparer le projet pour une durée de cinq ans plutôt que dix ans. Il faut noter que la méthode simple naurait pas permis de déterminer la durée pendant laquelle le projet était rentable.
Tableau 4. Résultats actualisés dun projet aquacole hypothétique en Sierra Leone
|
Année |
Revenus bruts actualisés ($) |
Coûts totaux actualisés ($) |
Revenus nets actualisés ($) |
|
1 |
109 091 |
93 636 |
15 455 |
|
2 |
99 174 |
87 851 |
11 322 |
|
3 |
90 158 |
82 592 |
7 566 |
|
4 |
81 962 |
77 811 |
4 151 |
|
5 |
74 511 |
73 464 |
1 046 |
|
6 |
67 737 |
69 513 |
-1 776 |
|
7 |
61 579 |
65 921 |
-4 342 |
|
8 |
55 981 |
62 656 |
-6 675 |
|
9 |
50 892 |
59 687 |
-8 795 |
|
10 |
46 265 |
56 988 |
-10 723 |
|
Total |
737 348 |
730 120 |
7 228 |
La même formule a été appliquée à la ferme MAD1. Les résultats sont présentés dans le Tableau 5.
Tableau 5. Résumé des budgets annuels actualisés pour une ferme de crevettes dun hectare (MAD1)
|
Année |
Revenus bruts actualisés |
Coûts totaux actualisés |
Revenus nets actualisés |
|
1 |
43 881 |
20 732 |
23 149 |
|
2 |
39 892 |
19 366 |
20 526 |
|
3 |
36 265 |
18 124 |
18 141 |
|
4 |
32 968 |
16 995 |
15 974 |
|
5 |
29 971 |
15 968 |
14 003 |
|
6 |
27 247 |
15 035 |
12 212 |
|
7 |
24 770 |
14 187 |
10 583 |
|
8 |
22 518 |
13 415 |
9 103 |
|
9 |
2 471 |
12 714 |
7 757 |
|
10 |
18 610 |
12 077 |
6 533 |
|
Total |
296 592 |
158 612 |
137 980 |
Il y a plusieurs hypothèses à lorigine des résultats présentés dans les Tableaux 4 et 5. En plus des observations faites précédemment, la méthode actualisée suppose, entre autres, un taux dintérêt constant sur la durée de vie du projet et un prix constant de la production. Ces deux facteurs, qui peuvent varier au cours du temps, affectent largement le niveau de profit dun projet aquacole. Ainsi les résultats présentés dans ce document nont-ils quun intérêt didactique.
Une analyse de la structure des coûts a été faite pour chacune des fermes. Les résultats sont présentés dans le Tableau 6 pour les fermes de crevettes et dans le Tableau 7 pour les piscicultures. Cette analyse donnera aux éleveurs une image claire de lutilisation des ressources financières par facteurs de production. Cette information leur permettra aussi daméliorer la rentabilité de leur ferme. Lorsque la main duvre est chère, une méthode plus intensive remplaçant la main duvre par des équipements peut améliorer la viabilité de la ferme. De même, parfois, lorsque laliment est chère, lélevage de poissons et de bétail peut rendre la pisciculture plus profitable: le fumier provenant du bétail étant utilisé comme engrais pour les poissons permet de réduire les achats daliments chers nécessaires pour obtenir le rendement de poissons désiré.
Tableau 6. Résultats de lanalyse de la structure des coûts sur les fermes de crevettes
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|
En % des coûts variables |
En % des coûts totaux |
||
|
I. Coûts variables par ha |
Ferme MAD1 |
Ferme MAD2 |
Ferme MAD1 |
Ferme MAD2 |
|
I. Post larves |
13 |
11 |
9 |
11 |
|
2. Aliment |
60 |
65 |
45 |
63 |
|
3. Engrais et produits chimiques |
4 |
1 |
3 |
1 |
|
4. Salaires |
5 |
9 |
4 |
8 |
|
5. Electricité |
8 |
9 |
6 |
8 |
|
6. Autres dépenses |
11 |
6 |
8 |
5 |
|
II. Total coûts variables/ha |
100 |
100 |
74 |
97 |
|
III. Coûts fixes |
- |
- |
26 |
3 |
Comme le montre le Tableau 6, les coûts variables représentent une part élevée des coûts encourus par les fermes de crevettes. Ils représentent respectivement 74 pour cent et 97 pour cent des coûts totaux encourus par MAD1 et MAD2. Dans les deux cas, la nourriture pour les poissons absorbe la quasi-totalité du budget de la ferme, représentant respectivement 45 pour cent et 63 pour cent des coûts totaux et 60 et 65 pour cent des coûts variables. Ces résultats confirment les résultats des recherches antérieures, à savoir que la nourriture pour poissons représente environ 60 pour cent des coûts variables des fermes de crevettes à Madagascar (Hishamunda, 2000).
Une des explications du coût élevé de la nourriture pour poissons dans le budget des fermes est que la nourriture pour poissons est importée. Laliment pour poissons est importé en premier lieu de lîle Maurice et des Seychelles, et en second lieu de Taiwan, Province de Chine ou inversement suivant les entreprises. Des faibles quantités sont parfois achetées aux USA. Limportation en provenance de pays éloignés induit des coûts élevés des aliments pour poissons à la ferme en raison du prix du transport. Une autre explication possible réside dans le taux de change, surtout lorsque la monnaie locale est faible vis à vis des devises.
Il en de même pour le coût des engrais, qui représente environ 10 pour cent des coûts de production totaux et 12 pour cent des coûts variables. Même si les engrais sont produits sur place, les artemia utilisées pour lalimentation des larves de crevettes sont importées des Etats Unis.
Linstallation de fabriques daliments pourrait alléger le problème en abaissant les coûts relatifs aux aliments, ce qui se traduirait par une augmentation des marges bénéficiaires. Cependant, la faible consommation daliments et le besoin dimporter des ingrédients indispensables comme la farine de poisson, le son de blé et des premix vitaminés rendent difficile la production individuelle daliments. La plus forte demande est de 6 200 t/an (ferme MD1). Une ferme rapporte que la consommation annuelle dau moins 12 000 tonnes daliments par an justifierait économiquement la construction dune fabrique daliments. Néanmoins, avec linstallation de nouvelles fermes de crevettes dans le pays et le développement de celles existantes, la demande potentielle augmente et il y a donc de bonnes raisons détudier les possibilités dinstaller au moins une usine de fabrication daliments pour les crevettes et pour les poissons pour approvisionner lensemble des fermes. Une possibilité serait daider lentreprise locale produisant des aliments pour le bétail, pour quelle se diversifie.
Les coûts structuraux des piscicultures (Tableau 7) diffèrent des ceux des fermes de crevettes.
Tableau 7. Résultats de lanalyse des coûts structuraux des piscicultures
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|
En % des coûts variables |
En % des coûts totaux |
||||
|
I. Coûts variables par ha |
ZAM1 |
ZAM2 |
NIG2 |
ZAM1 |
ZAM2 |
NIG2 |
|
1. Alevins |
61 |
5.8 |
17 |
30 |
5.7 |
16 |
|
2. Nourriture |
1 |
35.8 |
20 |
1 |
35.2 |
19 |
|
3. Engrais et produits chimiques |
0 |
0.1 |
3 |
0 |
0.1 |
3 |
|
4. Main doeuvre |
34 |
48.7 |
28 |
17 |
47.8 |
26 |
|
5. Electricité |
0 |
0.4 |
0 |
0 |
0.4 |
0 |
|
6. Eau |
- |
0.0 |
- |
- |
0.0 |
- |
|
7. Autres coûts variables |
3 |
9.1 |
31 |
2 |
9.0 |
29 |
|
II. Coûts variables totaux/ha |
100 |
100.0 |
100 |
51 |
98.2 |
92 |
|
III. Coûts fixes |
- |
- |
- |
18 |
1.8 |
8 |
A la différence des fermes de crevettes où laliment a un coût élevé, les piscicultures tendent à dépenser davantage en main duvre, bien que les dépenses relatives aux alevins et à la nourriture peuvent être aussi importantes. En moyenne, sur les fermes piscicoles, la main duvre représente environ 30 pour cent des coûts de production totaux et environ 37 pour cent des coûts variables. Dautre part, le coût des alevins, la deuxième dépense plus importante des fermes piscicoles, représente 28 pour cent des coûts variables tandis que la part de la nourriture est en moyenne 19 pour cent des coûts variables. Peut-être dû à la nécessité de transporter le fumier, par ailleurs volumineux, vers les étangs, les fermes qui font lélevage des poissons et des animaux tendent à employer davantage de main duvre que les fermes non-intégrées qui, par contre, tendent à utiliser plus daliments. Néanmoins, les économies opérées sur des aliments coûteux, ainsi que de bonnes marges sur la vente des poissons semblent favoriser les systèmes de pisciculture intégrée pour les fermes de petite à moyenne taille.
Les analyses de point mort et de sensibilité ont été faites pour chaque ferme crevetticole et piscicole. Ces analyses sont importantes: elles constituent une des méthodes qui permettent de mesurer le risque lié à lentreprise.
Fermes de crevettes
Lanalyse de point mort pour la ferme MAD1 montre que si, au niveau de production actuel, le prix de vente chutait de 54 pour cent (de 8,46 dollars EU/kg à 3,90 dollars EU/kg), la ferme couvrirait encore ses coûts de production. Les coûts variables seraient encore couverts si le prix de vente tombait à 2,9 dollars EU/kg Si ce prix baissait à la suite dune augmentation de loffre sur les marchés internationaux, il faudrait que cette chute soit vraiment très forte pour que lentreprise cesse de fonctionner. En dautres termes, lentreprise fermerait, si le prix de vente actuel baissait de plus de 65,5 pour cent.
Comme la ferme utilise une méthode délevage semi-intensive, il semble quil soit possible daugmenter le rendement de près de 20 pour cent sans nécessairement utiliser une technologie plus intensive. Lanalyse de sensibilité sur les rendements a montré que si le prix de vente reste inchangé, une augmentation de rendement de 10 pour cent augmenterait les profits de 19 pour cent, tandis quune augmentation de rendement de 20 pour cent augmenterait le bénéfice de 37 pour cent.
Comme le coût de laliment importé représente 65 pour cent des coûts variables et 45 pour cent des coûts totaux, les facteurs qui affectent le prix de la nourriture influencent probablement le niveau de rentabilité de la ferme. Une production locale daliments pourrait réduire de façon importante les coûts de production, entraînant une augmentation des bénéfices. Une simulation sur les effets de modifications des prix a montré que dans le cas de la ferme MAD1, une baisse de 10 pour cent du prix de laliment (actuellement à 1,1 dollars EU/kg) augmenterait le bénéfice de 4 pour cent. Si cette baisse atteignait 25 pour cent, le bénéfice augmenterait de 12 pour cent. En divisant le prix de laliment par deux, le bénéfice augmenterait de 23 pour cent.
Dautre part, dautres facteurs peuvent avoir un impact négatif sur le bénéfice en augmentant le prix de la nourriture, importée. Laugmentation du prix des carburants, par exemple, se répercuterait sur les coûts de transport, et donc sur les prix daliments à la ferme. Ainsi, une augmentation de 10 pour cent du prix actuelle des aliments pour poissons importés ferait baisser les bénéfices de la ferme MAD1 de 5 pour cent. Si le prix doublait, suite à une augmentation de prix du pétrole dans le monde ou dune baisse de lapprovisionnement en aliments, le bénéfice de MAD1 baisserait de 47 pour cent; et si ce prix triplait, son taux de retour net par hectare actuel chuterait de 94 pour cent.
Ces résultats montrent que la ferme MAD1 a de très bonnes marges de profit. Comme laliment est le facteur clé du profit sur les élevages de crevettes en Afrique subsaharienne, on peut conclure que le risque déchec de cette ferme est faible. Toutes choses restant égales par ailleurs, cette ferme ne ferait plus de profit si le prix de la nourriture pour poissons augmentait de 3,44 dollars EU/kg, soit environ 3.12 fois son niveau actuel. La ferme pourrait, cependant, encore fonctionner à court terme. Les profits à court termes cesseraient et la ferme fermerait si le prix des aliments pour poissons atteignait 3.9 dollars EU/kg, soit 3,55 son niveau actuel.
La même analyse, qui a conduit à des conclusions semblables, a été menée pour la ferme MAD2. Si le prix de vente des crevettes à la ferme chutait de 50,8 pour cent et atteignait 4,30 dollars EU/kg (actuellement 8,46 dollars EU/kg), les ventes couvriraient encore les coûts fixes et variables. Comme les coûts variables représentent 97 pour cent des coûts totaux, le point mort pour les coûts variables est de 4,20 dollars EU/kg. Cela montre que la ferme MAD2 a de bonnes marges de profit. Comme la ferme continue de mettre au point sa technologie optimale délevage, il semble possible daméliorer encore ses performances dans les années qui viennent. Cela, en retour, pourrait accroître davantage la viabilité économique déjà brillante de la ferme.
La question se pose de limpact sur les deux fermes MAD1 et MAD2 dune augmentation importante de la valeur du dollar par rapport à la monnaie locale et de laugmentation qui en suivrait sur les coûts daliments. Cette question est pertinente car laliment est importé et représente respectivement 60 pour cent et 65 pour cent des coûts variables. En admettant que le prix de vente des crevettes sur les marchés internationaux reste le même, on peut avancer que limpact ne serait pas important car toute la production est exportée sur lEurope dont les monnaies tendent à varier par rapport au dollar dans une limite assez étroite. En dautres termes, une baisse importante de la monnaie locale par rapport au dollar serait accompagnée de la même baisse de la monnaie locale par rapport aux monnaies européennes. En conséquence, en termes de la monnaie du pays producteur de crevettes, laugmentation du coût des aliments due à laugmentation du prix des aliments à la suite de la dépréciation de la monnaie locale par rapport au dollar, serait vraisemblablement compensée par laugmentation des revenus bruts résultant de laugmentation des prix de vente des crevettes perçus par les éleveurs à la suite de la dépréciation de la monnaie locale par rapport aux monnaies européennes. Ainsi, limpact sur le profit de la dépréciation monétaire dans le pays producteur, où le principal facteur de production est importé, et la production exportée, semble nul.
Cela serait différent si laliment était importé et la production vendue localement. Le cas de la Côte dIvoire la prouvé. Suite à la dévaluation du FCFA au début de 1994, les fermes commerciales de taille moyenne ou petite produisant du tilapia ou du clarias dans la région de Man (ouest du pays), et dont la majorité de la production était consommée localement, ont vu une réduction constante du marché pour leurs produits. Récemment, le problème du marché des produits aquacoles a été aggravé pour ces éleveurs, par la concurrence des importations meilleur marché et par une baisse du pouvoir dachat des consommateurs, suite aux difficultés économiques du pays. Le problème est devenu encore plus aigu à la suite de lattitude des fermiers qui, se battant pour couvrir les coûts de production, maintenir leurs fermes en marche, et aussi peut-être maintenir leur marge bénéficiaire, nont pas voulu baisser les prix de vente. Si le problème persiste, le risque de fermer les fermes sera réel. Au Costa Rica, la dévaluation a également forcé à fermer le projet délevage de tilapia en cages qui dépendait daliments importés, alors que les productions étaient vendues localement (Porras, 2000).
Les fermes piscicoles
Lanalyse du point mort de la ferme ZAM1 a montré quun prix de vente du poisson de 0,5 dollars EU/kg couvrait le total des frais de production et quun prix de vente de 0,20 dollars EU/kg couvrait les coûts variables. Cela implique quune baisse de 23 pour cent du prix de vente actuel couvrirait encore la totalité des coûts et quune baisse de 65 pour cent couvrirait encore les coûts variables, permettant à la ferme de fonctionner pendant quelque temps, soit environ deux cycles de production. Pour couvrir lensemble des coûts, au prix de vente actuel, il faudrait produire 3 467 kg/ha, soit 51 pour cent de moins que le niveau de rendement courant. Si, pour une raison, comme un taux de mortalité plus élevé, la production tombait à 1 695 kg/ha, soit 76 pour cent du niveau actuel, les ventes couvriraient encore les frais variables. Ces résultats montrent que la ferme est économiquement viable à long terme.
Au prix de vente du tilapia à 1,04 dollars EU/kg, la ferme ZAM2 devrait produire au moins 4 443 kg/ha/an pour couvrir lensemble des coûts. Ce niveau de production est seulement 11 pour cent plus bas que le niveau actuel. En dessous de 4 371 kg/ha/an, soit 86,3 pour cent de la production, la ferme ne pourrait couvrir ses coûts de production et devrait arrêter de fonctionner. Si le rendement restait constant, le point mort serait atteint avec un prix de vente de 0,92 dollars EU/kg, soit 88,5 pour cent du prix actuel. Pour continuer de fonctionner, au moins sur une courte période, le prix de vente minimum devrait être de 0,90 dollars EU/kg, ce qui représente 86,5 pour cent du prix de vente actuel du tilapia.
Ces informations montrent que, bien quéconomiquement rentables, et contrairement à la ferme ZAM1, la ferme ZAM2 présente un risque déchec élevé. Aux prix actuels, une maladie, des vols répétés, ou un manque doxygénation des étangs, qui réduiraient les rendements de 14 pour cent, obligerait la ferme à cesser son activité. De même, une baisse denviron 13,7 pour cent du prix de vente aurait la même conséquence. De tels événements sont fréquents en aquaculture.
Pour continuer son exploitation, la ferme devrait soit réduire ses coûts soit augmenter ses revenus, soit les deux à la fois. Il est souvent difficile de réduire ses coûts à court terme, les éleveurs cherchant plutôt à augmenter leurs revenus. Dans un marché concurrentiel cependant, les producteurs nont que peu de contrôle des prix de vente du poisson: ils commercialisent au prix du marché. Grâce à des méthodes délevage adéquates et à une bonne gestion, ils peuvent seulement jouer sur le niveau de production et augmenter ainsi leurs revenus. Comme ZAM2 dépend surtout du fumier organique quelle produit, une augmentation des profits semble possible en apportant de la nourriture pour poissons complémentaire. La ferme ZAM1, qui produit du tilapia et des carpes dans des conditions voisines de celles de ZAM2, utilise du lisier de porc tout en apportant une nourriture pour poissons complémentaire. Le niveau de récolte de ZAM1 est 40 pour cent plus élevé que celui ZAM2. Toutes choses restant égales par ailleurs, si ZAM2 augmentait sa récolte de 40 pour cent, son profit augmenterait de 359 pour cent[15].
ZAM2 dispose de terre et deau pour construire de nouveaux étangs. Il semble aussi quil existe une importante demande inexplorée. Pratiquement, toute la production est vendue sur la ferme, alors quil existe un marché urbain important à 20 km, offrant ainsi des possibilités de commercialiser davantage. Cela implique quune stratégie à long terme visant à réduire les coûts, permettrait daccroître la production jusquà ce que des économies déchelle soient atteintes[16].
La viabilité économique dune entreprise aquacole commerciale peut être mise en doute lorsque le secteur nest pas stabilisé et si les intrants ne sont pas disponibles sur place. Il est, en effet, nécessaire de disposer de suffisamment de semences de bonne qualité pour pouvoir se lancer. A cause de la fragilité des semences et des coûts de transport, plus le site de production est proche de la ferme, meilleur cela sera. Cependant il est possible quil ny ait pas de production de semences sil nexiste pas de fermes délevage pour les utiliser. De même, si les aliments ne sont pas disponibles localement ou doivent être importés à prix élevé, la rentabilité de la ferme pourrait être remise en question. Laliment représente souvent plus de la moitié des coûts variables, surtout si une méthode délevage intensive est utilisée. Sil est importé, son prix peut augmenter en cas de dépréciation de la monnaie locale, et représenter une difficulté sérieuse lorsque la production de la ferme est vendue localement.
Le manque de production locale dalevins ou daliments peut conduire à léchec de lentreprise. Lentreprise peut prévoir la création décloserie et/ou de fabrique daliments, ou encourager leur création, mais le calendrier de réalisation est crucial. Les banques connaissent ces obstacles qui, en fin de compte, augmentent, avec raison, leur perception du niveau de risque et, au pire, mènent à rejeter le dossier de demande de financement. Cependant des exemples concrets montrent que la perception dun risque trop élevé que porte laquaculture en Afrique subsaharienne, nest pas justifiée. Les exemples de succès aquacoles en Afrique subsaharienne rapportés dans ce document, démontrent quil est possible de créer et faire marcher des entreprises aquacoles très rentables dans la région. Les fermes étudiées ont montré des taux de retour sur investissement compris entre 71 et 117 pour cent par an, avec une exception de 13 pour cent, chiffre qui pourrait être fortement amélioré en utilisant de laliment. Ces taux de retour sur investissement sont élevés et sont protégés contre des réductions de prix de vente ou des baisses de production.
Néanmoins, ces exemples dentreprises rentables ne doivent pas occulter les échecs. Les échecs ont été nombreux ces dernières années, et pour des raisons techniques, financières, de marché ou de mauvaise gestion. Avec des projets bien préparés, il y a lieu de croire que les risques déchec peuvent être minimisés et quun plus grand pourcentage délevages aquacoles peut réussir et fournir des bénéfices à leurs propriétaires, aux communautés locales et aux gouvernements. Le processus de développement doit être appris et les problèmes inhibant le démarrage et le développement du secteur doivent être résolus. Comme il existe un potentiel important de zones inexploitées et de leau de bonne qualité en abondance, laquaculture commerciale peut et devrait évoluer en un secteur dimportance dans la région: elle améliorerait le niveau nutritionnel des populations, améliorerait le niveau des revenus et créerait des emplois dans de grandes régions du continent.
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[10] La récolte est
plus importante en saison chaude. [11] Dans les entreprises aquacoles, les coûts variables représentent la plus grosse partie des dépenses. Dans le contexte africain, ils atteignent au moins 70 pour cent des coûts totaux. [12] Le taux dintérêt est équivalent au coût dopportunité de remettre à lannée suivante la consommation de 1 dollar EU aujourdhui. [13] Le contraire de « actualisé » est « composé » (Brent, 1996). Cela consiste à calculer les valeurs futures de sommes actuelles. Il faut multiplier la valeur actuelle par (1+i). Ainsi, avec i=10 pour cent, 109 091 dollars EU aujourdhui sont équivalents à 120 000 dollars EU dans un an, 100 000 dollars EU aujourdhui à 110 000 dollars EU dans un an. Les 120 000 dollars EU représentent la valeur de 109 091 dollars EU placés avec des intérêts composés; 110 000 dollars EU représentent la valeur de 100 000 dollars EU placés avec des intérêts composés. [14] Undiscounted Net Return to Management (UNRM): Bénéfice net non actualisé [15] Ceci ne prend pas en compte le coût des intrants additionnels, en particulier laliment, mais laugmentation de la marge bénéficiaire serait importante puisque l'emploi de lisier et, par conséquent, de main d'uvre serait moindre. [16] Sur la ferme NIG2, le tilapia et le clarias sont produits soit en monoculture, soit en polyculture . Le clarias représente 39 pour cent des poissons de taille marchande (le tilapia, 69 pour cent). Le prix du clarias est environ le double de celui du tilapia. Les moyennes pondérées des productions et des prix pourraient être utilisées pour lanalyse du point mort, mais le calcul est compliqué par le fort niveau de production dalevins dans les étangs de production de poisson marchand. Tous les alevins sont vendus à lunité, et non au poids, et représentent 67 pour cent des revenus (les alevins de clarias représentent 46 pour cent des revenus totaux de la ferme). Comme cette production nétait pas prévue initialement, le prix au kilo calculé et le poids des alevins nont pas été pris en compte dans lanalyse du point mort ni de la sensibilité de cette ferme. Ainsi, pour éviter des résultats et conclusions erronés, lanalyse de la ferme na pas été complétée. |