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Entretien avec Sissel Ekaas, directrice de la Division de la femme et de la population de la FAO, à l'occasion de la Journée mondiale de l'alimentation
Nous nous sommes entretenus avec la nouvelle directrice de la Division de la femme et de la population, Sissel Ekaas, au sujet des rôles multiples que jouent les femmes dans la production vivrière et de la manière de les aider.
"Les femmes nourrissent le monde" ressemble fort à un éloge. Mais cela rappelle aussi la lourde charge de travail que portent les femmes et les nombreux obstacles auxquels elles se heurtent, en particulier les femmes pauvres des pays en développement. Si vous deviez choisir une seule chose qui pourrait tout changer dans la vie quotidienne de ces femmes, qu'est-ce que ce serait? Je vais répéter ce qu'ont répondu les femmes rurales en Inde quand on leur a posé la même question au cours d'une enquête: "Nous voulons de la terre, de la terre arable, tout le reste est une vaste fumisterie". Toutefois, j'ajouterais tout de suite que la terre seule ne suffit pas. Sans le pouvoir de décider comment l'utiliser et d'en garder le contrôle, et sans l'accès aux connaissances et aux services de soutien agricole connexes, les femmes ne pourront réaliser tout leur potentiel en tant qu'agricultrices; elles ne pourront pas non plus partager les avantages découlant des efforts déployés pour cultiver la terre, avantages qui leur reviennent à juste titre. Choisir une seule chose n'est pas très facile, car les femmes rurales ont besoin de beaucoup de choses pour pouvoir remplir plus aisément leur rôle en tant qu'agricultrices et protagonistes du développement. Après la terre, ce sont souvent les outils agricoles qui sont cités dans les enquêtes. Pourquoi sont-ils si importants? Parce que la charge de travail totale d'une femme rurale type est vraiment considérable, si vous ajoutez tâches domestiques et tâches agricoles. Ces outils leur permettront d'avoir du temps à consacrer à d'autres activités prioritaires, comme l'éducation, la formation ou d'autres activités rémunératrices. Le matériel d'information produit pour la Journée mondiale de l'alimentation de cette année donne du corps au slogan "Les femmes nourrissent le monde" pour aider les gens à comprendre ce que cachent les mots. Mais rien de tout cela n'est nouveau pour les millions de femmes de par le monde qui font le travail. Avez-vous un message à adresser à ces femmes, et si oui lequel? Mon message à toutes les agricultrices à cette occasion est le suivant: vous avez le droit et tout lieu d'être très fières de votre travail. Votre cause est noble. Nourrir le monde: y-a-t-il une cause plus noble que celle-ci? Le fait que vous portiez sur vos épaules cette lourde responsabilité avec dignité et contre vents et marées, mais si peu prises en compte et récompensées avec tant de parcimonie, rend votre contribution à la sécurité alimentaire encore plus remarquable. Soyez donc fières de vous et de votre contribution au bien-être de l'humanité.
Comment les femmes des pays développés peuvent-elles exprimer leur solidarité avec les femmes des pays en développement? Une caractéristique du mouvement communément appelé "féministe" a été précisément la forte solidarité qui a uni les femmes de tous les coins du globe et l'universalité de leur cause. Ceci a été amplement démontré lors de la Conférence mondiale sur les femmes qui s'est tenue à Beijing en 1995. Naturellement, les priorités des femmes peuvent différer selon les conditions culturelles et le niveau de développement socio-économique du milieu qui est le leur. Une façon pour les femmes qui vivent dans le monde prétendu "développé" de manifester leur solidarité est de combattre l'indifférence, d'être en permanence à l'écoute, de s'informer sur la situation des femmes ailleurs dans le monde et de faire le nécessaire à n'importe quel titre que ce soit. Cela peut signifier adhérer à une organisation non gouvernementale qui s'occupe de questions intéressant les femmes rurales, ou encore, pour les femmes qui occupent un poste clé, par exemple au parlement, au gouvernement, dans les médias ou dans un organisme d'aide au développement, oeuvrer pour faire en sorte que leur pays donne la priorité à des politiques et programmes d'appui à l'agriculture et au développement rural dans les pays en développement, qui prennent en compte les priorités tant des femmes que des hommes en milieu rural. Au niveau international, des organisations comme la FAO et des organismes frères, le Programme alimentaire mondial (PAM) et le Fonds international de développement agricole (FIDA), ainsi que des ONG internationales, doivent faire en sorte que les femmes rurales qui ne peuvent pas toujours participer aux pourparlers aient voix au chapitre, par notre intermédiaire. Notre rôle est de démontrer les contributions des femmes rurales au développement et de veiller à ce que les questions intéressant les femmes rurales figurent à l'ordre du jour des réunions politiques internationales et reçoivent l'attention qu'elles méritent.
Avez-vous un message à adresser aux hommes à l'occasion de la Journée mondiale de l'alimentation? Oui, je tiens à les rassurer en précisant que lorsque nous consacrons la Journée mondiale de l'alimentation de cette année au rôle des femmes qui nourrissent le monde, nous n'entendons pas dénigrer ou sous-estimer les contributions des agriculteurs au même objectif. Il s'agit plutôt de faire en sorte que les agricultrices ne soient pas oubliées, en particulier dans les statistiques officielles où elles figurent rarement comme les agriculteurs de plein droit. J'exhorte les hommes à traiter leurs femmes et leurs filles comme des partenaires dans la gestion du ménage, ainsi que dans la gestion de l'exploitation agricole. Ce n'est que lorsque tout le potentiel des femmes comme des hommes sera pris en compte à sa juste valeur que l'on parviendra au développement durable et à la sécurité alimentaire pour tous. Aux décideurs et aux législateurs qui, dans leur grande majorité, sont encore des hommes, je demande d'écouter avec la même attention les agricultrices, les agriculteurs et les hommes et les femmes chefs d'entreprises agro-alimentaires et d'agir en conséquence. Cela signifie formuler des politiques et des lois qui favorisent l'égalité des sexes dans l'agriculture et le développement rural et reconnaître et appuyer les rôles et les responsabilités respectifs des agricultrices et des agriculteurs. En fait, il est tout à fait logique sur le plan économique d'investir dans les femmes rurales comme dans les hommes. Prenons comme exemple le projet de protection de l'environnement mis en oeuvre dans le nord du Pakistan où le personnel affecté au projet - grâce à des moyens de communication interactifs très novateurs - a réussi à mobiliser et à faire participer des femmes rurales analphabètes, comme partenaires à part entière, à des activités de développement, non pas par charité ou dans l'intérêt public, mais parce que des études de faisabilité concernant le projet ont montré que les femmes détenaient la clé de la réussite du projet. Il est donc tout à fait normal, sous l'angle de la gestion du projet, de consacrer du temps et des ressources à la recherche de moyens pour faire participer les femmes dans toute la mesure du possible, malgré l'existence d'obstacles socio-culturels à cette participation des femmes dans la zone du projet. Aux entreprises privées et aux banques, je tiens à dire: investissez dans les femmes rurales. Par exemple, selon certaines études, les fabricants d'outils agricoles procèdent rarement à des études de marché qui se soucient de demander aux femmes de quels types d'outils elles ont besoin pour accomplir leur travail. Ceci renvoie à l'une des priorités souvent mentionnées par les femmes: obtenir de meilleurs outils adaptés à leurs besoins physiques et aux tâches qu'elles accomplissent. Une étude récente FIDA/FAO sur les outils agricoles destinés aux femmes a révélé que lorsque du nouveau matériel est disponible, les hommes passent aux femmes les vieux outils et gardent pour eux les nouveaux (Voir Agriculture 21 sur les femmes et les outils agricoles). Autre exemple, le désherbage, travail éreintant qui, depuis toujours, incombe aux femmes. Pour désherber à la main une parcelle de maïs d'un hectare, il faut aux femmes deux ou trois semaines; par contre, en recourant à la traction animale, il ne faut que deux à quatre jours. Toutefois, dans aucun des six pays étudiés, il était permis aux femmes d'utiliser la traction animale. La décision revenait aux hommes.
Voulez-vous ajouter quelque chose? Cette semaine, nous célébrons deux événements importants ayant un rapport direct avec les agricultrices: la Journée des femmes rurales le 15 octobre et la Journée mondiale de l'alimentation le 16 octobre. A ce propos, la Division de la femme et de la population de la FAO a pris l'initiative, en collaboration avec d'autres départements et divisions techniques de la FAO, de rassembler toutes les informations disponibles sur le rôle des femmes et les questions liées aux spécificités de chaque sexe dans l'agriculture, la sécurité alimentaire et le développement. Ces informations sont disponibles sur une nouvelle page web "polyvalente", ainsi que sur CD-ROM, pour ceux qui n'ont pas facilement accès à Internet. Nous espérons que ces informations seront utiles aux décideurs et aux professionnels du développement à tous les niveaux, notamment aux ONG et aux groupements de femmes qui préconisent une approche de l'agriculture et du développement rural adaptée aux différences de sexes. 16 octobre 1998
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