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Les lauréats du Prix Boerma parlent de leur travail
Que signifie le Prix Boerma pour vous? Les prix ouvrent de nouveaux espaces dans les médias. Très souvent après la remise d'un prix, on constate que les journaux consacrent davantage de place à certaines questions - les questions qui font l'objet du prix. Les prix remontent le moral, outre à servir d'inspiration pour d'autres journalistes qui ne veulent pas se contenter de faire du "McJournalisme". Dans mon cas, les prix ont littéralement financé mon travail. Par exemple, mon prochain projet prévoit l'achat d'une caméra vidéo sophistiquée. C'est à ça que je consacrerai l'argent du Prix Boerma. Mon projet concerne les derniers combattants survivants pour la liberté en Inde; la plupart d'entre eux sont des octogénaires qui ont combattu pour l'indépendance du joug britannique. Ils ont déterminé les valeurs de la presse indienne, et leur héroïsme ne leur a rien rapporté personnellement. L'idée est que les générations actuelles et futures, les enfants, devraient être en mesure de voir et d'entendre ces personnes, de connaître les valeurs qu'ils défendaient, leur altruisme et leur esprit de sacrifice. Le journalisme était autrefois considéré comme une profession noble, mais il est désormais en défaveur. Que s'est-il passé? Je crois que c'est l'auteur Alex Carey qui a dit: "Il y a eu trois grandes nouveautés au XXème siècle: la croissance de la démocratie; la croissance du pouvoir des sociétés; et la croissance de la propagande des sociétés pour aider le pouvoir des sociétés à arrêter la croissance de la démocratie." Les monopoles sont l'ennemi de la démocratie, de la libre-expression et du bien-être de l'homme. La minuscule presse indienne des années 1890 a ébranlé le raj britannique au point d'ordonner l'envoi d'un correspondant spécial de Reuters pour "répliquer à la racaille bruyante de la presse nationaliste durant les famines de cette période". Imaginez combien le degré d'alphabétisation était faible à l'époque, combien la presse était limitée! Et pourtant, un minuscule fragment de presse pouvait se mettre au service d'une fonction sociale aussi grandiose et vaste que la liberté de centaines de millions de personnes. Voilà le paradoxe. Aujourd'hui ,une presse gigantesque remplit une fonction sociale plus limitée et plus étroite. La caractéristique dominante des médias est la déconnexion croissante entre mass médias et réalité de masse. La tâche du journaliste consiste à renverser ce paradoxe et aider à tenir la population bien informée, ce qui se fait en révélant les contradictions. En ne disant pas seulement la vérité au pouvoir, mais en disant la vérité sur le pouvoir. Et en allant jusqu'à battre en brèche le pouvoir injuste, si nécessaire. Quelque 5 000 personnes ont péri dans les attentats aux Etats-Unis le 11 septembre, et leur mort a dominé la scène depuis lors. Pourtant, des milliers d'autres meurent chaque jour de maladies comme la diarrhée et la tuberculose, et on n'en parle pas. Que dire donc des médias? Même pour les catastrophes, il y a une classification. Les forces même qui dominent les médias internationaux et l'économie sont celles qui ont imposé des programmes d'ajustement structurel dévastateurs aux nations pauvres. Ces programmes ont anéanti, entre autres, les secteurs sanitaires, en les laissant à la merci des sociétés réalisant des bénéfices excessifs. L'importance de la tuberculose et de la diarrhée se mesure au profit que l'on peut en tirer. Et si c'est votre but, vous n'allez certes pas encourager les médias à venir y mettre le nez. Vous allez les couvrir de façon à dépolitiser les problèmes ou à rejeter la responsabilité sur la victime. Les nouvelles technologies peuvent-elles jouer un rôle important dans la lutte contre la pauvreté? Il serait illusoire de penser pouvoir tout arranger avec des solutions technologiques. Les technologies sont un outil puissant de changement, mais elles peuvent aussi être un outil puissant d'oppression. Comme le journalisme, cela dépend de qui tient les rênes. La technologie ne peut se substituer à la politique sociale. L'Inde, et l'Etat où je suis né, l'Andhra Pradesh, s'enorgueillit d'avoir atteint un niveau de superpuissance dans des domaines comme le logiciel. Pourtant, la contribution de ce secteur à, mettons, des millions de pauvres dépendants de la pêche dans l'Andhra Pradesh, est quasiment nulle. Quant à Internet, j'avoue que cela me fascine. Il serait absurde de nier son potentiel. Mais il serait tout aussi insensé de nier le potentiel d'apprendre à tous les enfants du monde à lire et à écrire. Pensez-vous que les causes profondes de l'insécurité alimentaire en Inde peuvent être changées? Sans aucun doute. Qui sont les Indiens pauvres? 40 pour cent sont des travailleurs agricoles sans terres et 45 pour cent sont de petits agriculteurs marginaux. Ce qui veut dire que pour 85 pour cent, le problème est lié à la terre. 7,5 pour cent des pauvres sont des artisans ruraux. Et le reste, y compris les urbains pauvres, constitue les "autres". Ces Indiens pauvres sont principalement concentrés dans sept ou huit grands Etats. La plupart des travailleurs sans terre sont des femmes. Les dalits, les adivasis (tribus ou peuples indigènes) et certains groupes de la caste inférieure sont représentés de façon disproportionnée parmi les pauvres que compte l'Inde. De sorte que la pauvreté a plusieurs volets: de classe, mais aussi de genre, de caste et régional. Il n'y aura pas de solution au problème de l'insécurité alimentaire sans une distribution plus équitable des ressources. Et il faudra commencer par la terre et par l'abolition des relations semi-féodales. Mais la réforme foncière ne se limite pas à la redistribution des terres. Elle concerne également la démocratisation des relations à la campagne. Pensez-vous que vos écrits modifieront les attitudes envers la pauvreté aux plus hauts niveaux du gouvernement? Je m'efforce de toucher les lecteurs plutôt que les gouvernements, les gens plutôt que le pouvoir. Je suis d'avis que les politiques gouvernementales de haut niveau sont plus à même de changer lorsqu'elles subissent des pressions démocratiques de la base. Ceci devient très complexe, néanmoins, lorsque le monde est administré non pas par des élus mais par les marchés - des institutions non représentatives, qui ne sont pas tenues de rendre des comptes, contrôlées par des bureaucrates non élus représentant les intérêts de gigantesques groupes qui sont souvent plus puissants que certaines nations. 6 novembre 2001
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