La Culture Traditionnelle du Niébé au Sénégal,
Etude de Cas

Ndiaga CISSE
ISRA/CNRA BP 53, Bambey, Senegal

Anthony E. HALL
Botany & Plant Sciences Department, University of California, Riverside, CA 92521-0124, USA

 

1-Importance du niébé au Senegal

1-1 :Description socio-géographique

Le niébé (Vigna unguiculata [L.] Walp.) est la plus importante légumineuse à graines dans les zones de Savane tropicale d’Afrique. Originaire de l’Afrique du Sud-Est, le niébé s’est diffusé dans le monde entier. Il est cultivé et consommé extensivement en Asie, en Amérique du Sud et du Centre, dans les caraïbes, aux Etats Unis, dans le moyen orient et en Europe australe. Le niébé est un aliment de base apprécié en Afrique car ses feuilles, gousses vertes et graines sèches peuvent être consommées et commercialisées. Certaines variétés à cycle court, mûrissent tôt, ce qui permet de disposer d’un aliment de bonne qualité pendant les périodes de ‘soudure’. Dans les régions sahéliennes d’Afrique, cette période durant la quelle la nourriture est rare, correspond aux mois d’août et septembre. La graine sèche est aussi communément moulue et consommée dans plusieurs plats traditionnels Africains, comme la bouillie, le pain, l’aliment de sevrage pour enfants ou encore transformée en beignets (Akara). La graine mûre contient 23-25 % de protéine, 50-67 % d’amidon, des vitamines B tel que l’acide folique qui est important dans la prévention de malformation chez le nouveau-né. La graine est également riche en micro-éléments essentiels, tels que le fer, le calcium et le zinc. Le niébé joue donc un rôle important dans la subsistance de beaucoup de familles rurales en Afrique, en Amérique latine et en Asie, en procurant les éléments nutritifs déficients chez les céréales. Un avantage supplémentaire est que ses fanes constituent un fourrage valeureux pour le bétail en raison de leur haute teneur en protéines. Durant la saison sèche, dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest et du Centre, la valeur monétaire des fanes de niébé stockées devient très élevée. Enfin des quantités importantes de ce produit peuvent être commercialisées ce qui fournit un complément de revenu parfois non négligeable aux populations rurales.

Du point de vue agronomique, le niébé est bien adapté aux conditions climatiques, édaphiques, technologiques et socioéconomiques de l’Afrique Subsaharienne. Son intérêt particulier en Afrique réside dans : (1) une adaptation à la sécheresse du fait de variétés à cycles très courts; (2) un haut potentiel de fixation biologique de l’azote dans les aires de cultures traditionnelles dont les sols sont pauvres (faible teneur en matière organique (<0,2 %), haute composante de sable (>85 %), et une adaptation à une gamme large de pH (4,5 – 9,0) ; (3) une tolérance aux hautes températures durant son stade végétatif ; (4) un bon comportement sous l’ombrage ; (5) une croissance végétative rapide ; (6) de multiples usages comme légume vert (feuille et gousses), graines sèches et fourrage. L’adaptation à la sécheresse du niébé est un caractère essentiel pour les zones sèches des savanes de l’Afrique occidentale et orientale. Ainsi l’Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (ISRA) recommande la culture du niébé dans la partie Nord du pays où les sols sont sablonneux, avec une capacité faible de rétention de l’eau et où la pluviométrie est faible (isohyète 300) et les hivernages très courts par rapport à celle des zones sud du pays.

La production mondiale du niébé est estimée à 3,3 millions de tonnes (FAO, 2001) de graines sèches dont 64% sont réalisés en Afrique. La superficie cultivée annuellement dans le monde est estimée à plus de 12,5 millions d’ha dont environ 9,8 millions d’ha sont réalisés en Afrique de l’Ouest, faisant de cette région la première productrice et consommatrice de niébé dans le monde (CGIAR, 2001). Les principaux pays producteurs en Afrique de l’Ouest sont le Nigéria, le Niger, le Mali, le Burkina Faso, le Sénégal et le Ghana. Une production significative est aussi obtenue dans certains pays de l’Afrique de l’Est comme l’Ouganda, le Mozambique, la Tanzanie et l’Ethiopie. Le rendement moyen mondial du niébé est relativement faible et se situe à moins de 300 kg à l’hectare. En Afrique, les rendements moyens varient considérables de 50 à 550 kg/ha en fonction des variétés utilisées, du degrés d’utilisation d’intrants (engrais et pesticides), du système de culture (associée ou pure) et des conditions agro-climatiques.
Au Sénégal, la superficie totale en niébé a été estimée à 90.685 ha en 2001. Cette superficie a considérable varié depuis 1980 (Tableau 1). Les régions Nord de Louga et St Louis constituent les principales zones de culture du niébé avec environ 65 % du total. Les régions Centre-Nord de Diourbel et Thiès représentent la seconde plus importante zone, avec 29 % des superficies. Le niébé est essentiellement cultivé dans les régions semi-arides du Sénégal. Le Sahel (Figure 1) est une bande de terre aux abords sud du Sahara. Il constitue une région semi-aride de transition entre le désert et les zones plus humides de savanes. Le Sahel s’étend à travers l’Afrique, de l’océan Atlantique et le Nord du Senegal à l’ouest au Soudan à l’est. Cette région est caractérisée par une saison de pluie courte (juillet à septembre) suivie d’une longue période sèche, très chaude en mai et juin, avec des vents secs et des rafales de sables. Il y a eu plusieurs années de sécheresse grave dans tous les pays du Sahel, depuis 1968. Les données pluviométriques du Nord du Senegal (Tableau 1) décrivent certaines de ces sécheresses. Durant les cinquante années précédant 1968, la pluviométrie moyenne annuelle de Louga était de 442 mm. Les systèmes agricoles traditionnels qui ont évolué durant plusieurs décennies dans le Nord du Sénégal, sont adaptés à ces conditions. En année moyenne, la pluie était suffisante pour la culture de variétés locales des espèces annuelles résistantes à la sécheresse : mil (Pennisetum glaucum), sorgho (Sorghum bicolor), niébé et arachide (Arachis hypogea), qui ont au Sénégal un cycle de 70 à 90 jours du semis à la récolte. En 1968, la pluviométrie annuelle n’a été que de 212 mm et le mil, le sorgho, le niébé et l’arachide n’ont que très peu produit. En 1969 une quantité abondante de pluie (599 mm) a été enregistrée à Louga. Mais depuis 1969 il y a eu dans le Sahel 29 années de sécheresse presque continue, avec une pluviométrie moyenne annuelle de seulement 276 mm à Louga. A Bambey dans la région de Diourbel, qui se situe sur les franges sud plus humides du Sahel, la pluviométrie moyenne a été de 466 mm entre 1968 et 1998, alors que la moyenne des 47 années précédentes était de 670 mm. Ces sécheresses ont occasionné des changements dans les systèmes traditionnels de production du niébé et d’autres cultures, et des recherches agronomiques ont été conduites pour résoudre les graves problèmes posés par ces déficits hydriques.

Figure 1. Zones pluviométriques du Sénégal.

 

1-2 Rôle du niébé dans la sécurité alimentaire

Dans le système de production traditionnel, la récolte des gousses vertes des variétés locales précoces, commencent en septembre. Au Sénégal, ces gousses ou haricots verts sont d’abord bouillies entiers, puis les graines cuites sont extraites des gousses pour les consommer. La disponibilité de gousses vertes en septembre, est très importante car elles procurent de la nourriture à un moment de l’année où les greniers sont presque vides. La vente des gousses est aussi une opportunité pour le producteur d’obtenir des revenus monétaires. Dans le Nord du Sénégal la récolte des cultures vivrières traditionnelles, comme le mil, le sorgho, l’arachide, et les variétés tardives de niébé sous forme de gousses sèches, ont généralement lieu entre octobre et décembre. En conséquence, si les récoltes précédentes, n’ont pas été abondantes et que les greniers étaient à moitié pleins, la tendance est qu’en août et septembre, la disponibilité en produit vivrier devient rare en milieu paysan. Depuis 1985 avec l’introduction des variétés de niébé CB5 (Bingen et al., 1988) puis Mélakh (Cissé et al., 1997) qui sont plus précoces que les variétés locales, des quantités considérables de niébé sont consommées en vert durant les mois d’août et septembre (jusqu’à 30 % de la récolte). Dans certains cas cela constitue la seule nourriture disponible pour les familles rurales du Nord du Sénégal pendant la période de soudure. La disponibilité de ressources financières est aussi importante pendant cette période, parce qu’elle peut être utilisée pour acheter d’autres produits de base tel que du mil ou du riz importé. Quand une part de niébé (sur la base du poids sec) est combinée à 3 parts d’une céréale, ils constituent un aliment presque complet et équilibré en éléments nutritifs. Le niébé procure l’essentiel des protéines et des vitamines telles que l’acide folique, des micro-éléments tels que le fer, le calcium, le zinc et aussi des carbohydrates. La céréale apporte la grande majorité des carbohydrates (donc l’énergie alimentaire), et aussi des protéines constituées entre autres d’aminoacides essentiels qui complémentent ceux présents dans le niébé. Le plus souvent, ce sont les femmes qui assurent la récolte et la vente des gousses vertes (Figure 2). Ce produit peut être vendu deux fois plus cher que les graines sèches. En conséquence, la vente de gousses fraîches peut être très profitable aux familles rurales des zones de culture du niébé situées le long des grands axes routiers, qui ont ainsi l’opportunité de vendre aux voyageurs. Certaines vendeuses commercialisent des graines fraîches dans des sacs en plastiques, mais ce produit ne se conserve pas aussi bien que les gousses intactes. Les variétés améliorées précoces comme CB5 et Mélakh, sont plus rentables à la production de haricots verts, pendant la période de soudure que les variétés traditionnelles. Ceci parce que les prix les plus élevés sont obtenus avec une commercialisation tôt dans la seconde décade d’août. Les haricots verts de niébé sont aujourd’hui devenus un aliment largement consommé dans certaines villes du Sénégal. En utilisant des variétés qui fleurissent à différents moments, les familles de producteurs peuvent consommer et commercialiser du niébé vert sur une durée de plusieurs semaines, pendant et après la période soudure.

Figure 2 : Vendeuses de gousses vertes de niébé

2- Cultures Traditionnelle et Améliorée du Niébé

2-1 : Pratiques culturales traditionnelles

2-1-1 : Variétés traditionnelles

Le niébé est une plante de régions chaudes, qui est cultivée au Sénégal depuis des siècles (Ng et Maréchal, 1985). Séne (1966) émit l’hypothèse que les variétés locales de niébé à cycle court ont été introduites du Nigeria pour la culture de décrue dans la vallée du fleuve Sénégal, au Nord du pays. Certaines variétés à cycle long auraient été introduites du Mali pour la culture associée avec le mil dans les zones plus humides du Sénégal. La dispersion dans le reste du pays aurait été effectuée par le commerce et les migrations. La première collecte de germplasme effectuée entre 1953 et 1960 avait donné 74 accessions (Séne, 1966). Après l’élimination des redondances, ce nombre a été ramené à 61. Cependant, en 2002 le nombre d’accessions disponible au Centre de Recherches Agronomiques de Bambey atteignait 247, essentiellement obtenues par des introductions à partir d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest. La collecte de germplasme au Sénégal a surtout concerné les zones principales de culture du niébé (régions de Louga, St Louis, Thiés et Diourbel), avec quelques autres prospections dans le Centre-Sud, l’Est et le Sud du pays. Aux conditions de Bambey (14o 42’ N, 16o 28’ W), la collection a été subdivisée en deux groupes distincts : les variétés de jours courts très sensibles à la photopériode, et les variétés insensibles à la longueur du jour pour l’initiation de la floraison.

Les variétés de niébé de jours courts initient leur floraison quand la durée du jour et du crépuscule devient inférieure à 12,5 heures, ce qui correspond au Sénégal, à la période comprise entre mi-septembre et fin mars. Avec des semis en début d’hivernage en juillet, les variétés de jours courts produisent beaucoup de fourrage mais peu de graines, puisqu’elles ne commencent à fleurir qu’en septembre. Quand la date de semis de ces variétés est retardée jusqu’en mi-août, comme cela est pratiqué dans le cas de la culture dérobée, on évite un développement végétatif excessif et une compétition avec le mil. Une bonne production de graines de niébé peut être obtenue en début de saison sèche (novembre-décembre) avec la culture dérobée si après les pluies, les réserves d’eau sont importantes dans le sol. Le groupe de variétés de niébé insensibles à la photopériode, est le plus utile dans le Sahel pour la production de gousses vertes et de graines sèches.

A part Ndout et Baye Ngagne, les variétés traditionnelles de niébé mentionnées dans ce qui suit sont toutes relativement insensibles à la longueur du jour.

Traditionnellement, les variétés ont été dénommées par les agriculteurs en fonction de la couleur ou la grosseur de leurs graines, de la taille des gousses, de leur cycle semis- maturité, ou portent le nom d’une personne (comme celui qui a introduit la variété dans le village, une importante personnalité, ou une femme si la variété est hautement productive).

Les variétés locales similaires à la 58-57 ont été largement cultivées dans le Nord avant 1968. Leur aire de production s’est progressivement étendue dans le Centre-Nord durant les années 70 et 80 à cause de la sécheresse. La 58-57 est une variété locale sélectionnée par D. Séne vers la fin des années 50. Cette variété arrive à maturité 75 jours après les semis, dans des conditions optimales de culture sur station de recherches de Bambey. Elle a été la principale variété cultivée durant les années sèches (70 et 80) pour sa bonne résistance à la sécheresse. Cependant elle n’était pas productive quand l’hivernage était raccourci. Originellement, elle a été collectée à Podor sur les berges du fleuve Sénégal où elle était utilisée dans le système de culture de décrue. Cette variété à port rampant, est d’usage double, en ce sens qu’elle peut produire une quantité appréciable de graines et de fanes. Cette fane constitue durant la saison sèche, un important fourrage pour le bétail. Sa graine blanche à œil marron, est cependant relativement petite, ne pesant qu’environ 120 mg (Séne, 1966).

Les variétés locales utilisées dans la culture de décrue sont connues sous le nom générique de ‘Matam’. Elles sont généralement photosensibles et ont un port rampant. Leurs graines sont souvent de taille petite à moyenne avec un poids variant entre 100 et 180 mg l’unité. Des variétés de type 58-57 et insensibles à la photopériode sont également utilisées dans les cultures de décrue.

La variété Mame Penda, aussi appelée Ndiaga Aw, Dankha, Patate ou Tomate, est aujourd’hui très importante dans les régions Nord et Centre-Nord. Elle a de grosses graines marron (210 mg l’unité) et a la primeur à la vente en toute saison. Mame Penda arrive à maturité 75 jours après les semis en conditions optimales. Son port rampant lui permet de produire des quantités importantes de graines et de fourrage. La dénomination de ‘Tomate’ provient de la couleur marron de ses graines, qui permet d’économiser en concentré de tomate utilisé dans la préparation des plats à base de riz. Le nom de ‘Patate’ est fonction de la grosseur et forme de ses graines qui ressemblent à un tubercule de patate en miniature.

La variété Mame Fama (Séne, 1966) est largement cultivée dans les zones Nord. Ses graines de couleur blanche et œil noir sont relativement moyennes de taille (140 mg l’unité). Elle est plus précoce que les variétés précédentes et arrive à maturité 70 jours après semis en conditions optimales d’humidité. Cette différence de 5 jours seulement, permet à cette variété d’échapper plus efficacement aux sécheresses de fin de cycle et de produire plus précocement que 58-57 et Mame Penda des gousses pour la consommation en vert. Cependant à cause de son cycle plus court, la production de fourrage de Mame Fama est significativement inférieure à celle de ces deux variétés.

Les variétés Ndout et Baye Ngagne qui sont respectivement très et modérément photosensibles, ont de grosses graines tachetées de gris et bleu sur un fond blanc (Séne, 1966). Elles ont toutes deux un poids de 100 graines d’environ 18 g, Baye Ngagne étant plus précoce. Avant 1968, année de début des périodes de sécheresse, ces variétés étaient cultivées en dérobée avec du mil sur de larges superficies dans la savane humide des régions de Thiés et Diourbel. En culture dérobée, Ndout et Baye Ngagne sont semées en mi-août dans des champs de mil. Elles peuvent produire une quantité modérée de graines en novembre-décembre, si les pluies ont été suffisantes pour permettre des réserves d’eau importantes dans le sol. La saison des pluies dans ces régions centrales prend généralement fin en octobre, et depuis 1968 les réserves d’eau du sol n’ont pas été importantes, ce qui s’est traduit par des rendements en graines très faibles avec ce système de culture. En conséquence les superficies de Ndout et Baye Ngagne semées en culture dérobée ont considérablement diminué depuis les années 70.

Figure 3 : Variation en couleur et taille de graines de niébé.

2-1-2 : Systèmes de culture

Le niébé est cultivé dans toutes les zones agro-écologiques du Sénégal sous trois systèmes : La culture pure et celle dérobée pendant la saison des pluies et la culture de décrue durant la saison sèche, le long de la vallée du fleuve Sénégal.

La culture pure

Pendant que la majorité de la production du niébé dans le reste de l’Afrique est réalisée en association avec d’autres céréales, dans la zone sahélienne du Sénégal elle est essentiellement effectuée en culture pure à côté du mil et de l’arachide. Dans les régions Nord et Centre-Nord, les variétés locales à cycle moyen de 70 à 75 jours et celles plus précoces développées par l’ISRA et qui mûrissent entre 64 à 68 jours après semis, sont cultivées en rotation avec le mil et l’arachide. La préparation du sol consiste chez la majorité des paysans en un grattage manuel superficiel et sans enfouissement des résidus. Ces sols sablonneux sont très déficitaires en azote et phosphore. En année de faible pluviométrie, les rendements du mil sont plus limités par une carence en ces éléments nutritifs que par la sécheresse. Le niébé est au contraire moins dépendant des éléments nutritifs du sol que les céréales et tire l’azote dont il a besoin de l’atmosphère. La fixation de l’azote est assurée par les Rhizobiums, des bactéries qui forment une symbiose avec les racines du niébé. Des souches efficaces de Rhizobium sont présentes dans les sols du Sénégal et de ce fait l’inoculation artificielle n’est pas recommandée. Le niébé peut fixer jusqu’à 200 kg/ha d’azote atmosphérique, ce qui permet une bonne production de graines et un résidu de cet élément pour la culture de céréale suivante. L’association des racines du niébé avec des champignons appelés mycorhizes favorise une absorption plus importante de phosphore du sol. Cette association permet au niébé d’être plus efficace que d’autres espèces pour extraire du phosphore de sols peu fertiles dont la disponibilité en cet élément est faible. Traditionnellement, aucune fertilisation minérale ou organique n’est appliquée directement au niébé. L’avantage des rotations annuelles pratiquées en cultures pures, est que les faibles disponibilités en engrais minéraux ou organiques sont appliquées directement au mil, qui répond mieux à la fertilisation que le niébé ou l’arachide et dont les besoins sont plus importants. Le mil cultivé après du niébé bénéficiera de meilleures conditions de nutrition en azote et phosphore résultant de l’association des Rhizobium et des mycorhizes avec les racines de la légumineuse. La rotation mil-niébé permet aussi d’autres effets bénéfiques d’une culture sur celle qui suit. Le précédent mil peut, par exemple limiter les populations de champignons responsables de la fonte des semis chez le niébé. Cette légumineuse peut également causer une germination suicide du Striga hermonthica, une plante parasite qui attaque le mil et le sorgho et non le niébé.

Semis et désherbage

En culture pure, le niébé est semé généralement en début d’hivernage dés que le sol est suffisamment humide pour son établissement. Le niébé a une résistance substantielle à la sécheresse durant sa période végétative, mais nécessite un apport d’eau adéquat de la floraison à la formation et au développement des gousses. Cependant, depuis 1968, les semis ont le plus souvent eu lieu en fin juillet ou au début du mois d’août dans les zones Nord et Centre-Nord. Dans ces conditions, seules les variétés à cycle court telles que Mame Fama ou celles récemment développées par l’ISRA (Cissé et al. 1995, 1997) ont pu échapper aux sécheresses de fin cycle des dernières années. Les semis sont effectués à la main à raison de 2 à 3 graines par poquet et sans démariage. Traditionnellement, les écartements entre poquets sont de 1 à 2 m dans chaque direction. Le niébé est plus productif quand il est semé juste après la première pluie utile. En cette période de début d’hivernage, de larges superficies de niébé et d’arachide doivent être semées sur une courte durée. Quand la disponibilité, en semences et main d’œuvre est limitée, l’utilisation d’une variété rampante semée à des écartements d’environ 1 à 2 m permet une compensation entre plantes, et est plus bénéfique pour les paysans. Pour contrôler les mauvaises herbes, un sarclage manuel à la houe est effectué deux semaines après la levée, et répété 15 à 20 jours plus tard. A partir de ce moment, la couverture du sol par les plantes peut être suffisante pour minimiser la concurrence des mauvaises herbes. Les variétés locales sont généralement sensibles au Striga gesnerioides (Figure 4) qui attaque le niébé et non les céréales (mil et sorgho), et dont le contrôle s’est traditionnellement effectué par arrachage.

Contrôle des ravageurs

Plusieurs espèces d’insectes peuvent réduire considérablement les rendements et la productivité du niébé. En début de saison, la chenille poilue d’Amsacta moloneyi (Figure 5) s’attaque principalement aux plantules du niébé. Son apparition est sporadique d’une année à l’autre, mais elle peut être dévastatrice en période de sécheresse dans les régions de Louga et St Louis. Une seule vague d’Amsacta peut détruire complètement de vastes superficies de niébé en consommant les feuilles des plantules. Si l’apparition des chenilles poilues est tardive, les plantes peuvent avoir suffisamment de vigueur et de feuilles pour survivre à l’attaque. Aucune des variétés traditionnelles n’est résistante aux chenilles d’Amsacta. Un semis précoce en début d’hivernage à grands écartements avec des variétés rampantes comme pratiqué par les paysans, contribue à minimiser les pertes.

Les pucerons [(Aphis craccivora), Figure 6] peuvent également causer des problèmes graves au niébé à tout moment de la culture, par suite d’attaques directes sur la plante et/ou par les dégâts du virus de la mosaïque qu’ils véhiculent. Ils sont cependant plus dommageables quand ils s’attaquent aux plantules durant une période de sécheresse. Ces attaques sont souvent précoces (10-20 jours après la levée). Une génération peut être bouclée en 10-13 jours. L’adulte qui est très prolifique peut produire une centaine de descendants. L’insecte s’attaque aux jeunes feuilles (face inférieure), tiges et gousses. Il provoque ainsi une déformation des feuilles, une défoliation précoce et un rabougrissement des plantes. Les variétés locales sont peu résistantes aux pucerons. Les paysans comptent sur le contrôle biologique naturel, les fortes pluies qui font tomber les insectes et sur la capacité de ces variétés à reprendre leur développement après l’attaque grâce à leur croissance indéterminée. Cependant si l’infestation est prononcée, ces mécanismes de contrôle naturel ne seront pas très efficaces.

Dans les zones plus humides, les thrips [(Megalurothrips sjostedti), Figure 6] des fleurs constituent l’espèce la plus nuisible. Ces petits insectes fins, noirs et brillants sont le plus souvent observés à l’intérieur des fleurs. Ils peuvent entraîner la perte totale des récoltes en provoquant l’abscission des boutons floraux et l’avortement des fleurs, donc la non-formation des gousses. Les symptômes d’attaques se manifestent sur la plante par le brunissement des boutons floraux. Traditionnellement la culture dérobée est pratiquée dans ces zones avec des semis tardifs du niébé (mi-août) à l’intérieur des parcelles de mil. Les variétés photosensibles de niébé commencent à fleurir en octobre, après le pic des populations de thrips. Dans ces conditions l’infestation par ces insectes est partiellement évitée et les dégâts, réduits. Les variétés locales utilisées en culture pure sont peu résistantes aux thrips. Cependant, les populations de thrips sont faibles dans les zones Nord de Louga et St Louis et n’y constituent pas une contrainte majeure à la production du niébé.

 

Figure 4 : Plante parasitique de Striga s’attaquant au niébé.

Figure 5 : Chenille d’Amsacta sur les feuilles de niébé.

Figure 6 : Pucerons s’attaquant aux gousses du niébé.

Figure 7 : Adultes et dégâts de thrips sur une fleur de niébé. (Courtesy C. Fatokun. At IITA)

Contrôle des maladies

Le chancre bactérien (Xanthomonas campestris pv vignicola) et la mosaïque causée par le virus CAbMV, sont les principales maladies du niébé dans les zones Centre-Nord et Nord du Sénégal. Les deux organismes pathogènes responsables de ces maladies sont transmissibles par les semences.

Le chancre bactérien (Figure 8) est transmis entre plantes par l’eau de pluie. Les symptômes se présentent sous forme de tâches nécrotiques de coloration ocre-orange avec halo jaune sur les feuilles. Sur la tige, le pathogène produit des fissures ou un chancre. Cette maladie qui est endémique aux zones semi-arides du Sahel, peut induire au Sénégal chez les variétés sensibles des pertes de rendement de l’ordre de 20 %. Les variétés Mame Penda et 58-57 sont résistantes au chancre bactérien.

La virose causée par le CAbMV (Figure 9) est aussi transmise par les pucerons du niébé. Les symptômes sont constitués de mosaïques diverses, de distorsion des feuilles, et/ou de rabougrissement de la plante. L’utilisation de variétés résistantes constitue la méthode la plus efficace de contrôle de cette maladie. Cependant la plupart des variétés traditionnelles telles que Mame Penda, Baye Ngagne et 58-57 sont sensibles à cette virose. L’utilisation de semences issues de plantes saines, peut constituer une méthode de lutte partiellement efficace, si les champs n’ont pas été précocement attaqués par les pucerons ayant un potentiel de transmission du virus.

Macrophomina phaseolina (Figure 10) peut causer des dégâts considérables sur le niébé quand les sols deviennent chauds et secs. Les superficies infestées par cette maladie ont considérablement augmenté dans la région de Louga, durant ces 30 dernières années à cause d’une certaine monoculture. Cette pratique par laquelle le niébé est semé en continue sur un même champ était une réponse aux sécheresses, puisqu’il est une des rares espèces capables de produire dans ces conditions. Aucune des variétés locales ou améliorées aujourd’hui disponibles au Sénégal n’est résistante à cette maladie.
Quand la fructification intervient en périodes pluvieuses, les champignons d’espèces Choanophora peuvent infecter les gousses vertes à partir du point d’attache des pétales. Cette infection se traduit par une pourriture de couleur noire des gousses (Figure 11). Ce problème se rencontre le plus souvent dans le Centre-Nord plus humide, chez les variétés précoces telle que la CB5 qui sont utiles pour la consommation en vert en période de soudure.

Quand les gousses deviennent sèches après maturation, elles deviennent sensibles aux dégâts causés par la pluie qui provoque une pourriture sur les parois des gousses et sur les graines. La variété introduite CB5 dont les parois des gousses sont fines est très sensible à cette maladie de pourriture sèche.

Figure 8 : Symptômes de chancre bactérien sur les feuilles de niébé.

Figure 9 : Symptômes de la virose causée par le CabMV.

Figure 10 : Plantes de niébé endommagées par Macrophomina phaseolina.

Figure 11 : Pourriture humide sur les gousses de niébé causée par Choanephora.

Récolte

Les gousses doivent être récoltées dés qu’elles deviennent sèches. La récolte est effectuée manuellement, sans arrachage de la plante afin de permettre la production de gousses additionnelles. La récolte des variétés rampantes s’étale sur plusieurs semaines, puisque leur production de gousses est séquentielle. Les gousses sont par la suite séchées davantage au soleil pour faciliter les opérations de décorticage et de vannage manuels. Pendant le séchage, les gousses sont protégées des pluies, pour éviter le développement de pourriture qui peuvent totalement détruire les graines.

Stockage et conservation des récoltes

La bruche (Callosobruchus maculatus) se nourrit des graines de niébé en y perforant des trous ronds distinctifs (Figure 12). Les dégâts sont apparents 2 à 3 mois après les récoltes, et presque toutes les graines peuvent être trouées 6 mois après. Les consommateurs ont souvent une grande aversion pour les graines endommagées par les bruches. Ces graines peuvent toujours servir de semences, mais avec un pourcentage germinatif réduit.

Des efforts de protection sont nécessaires si les graines doivent être conservées au-delà de 2 mois. L’infestation des gousses débute aux champs, mais la population de bruches croît rapidement suite au décorticage après un dépôt direct des œufs sur les graines. Après éclosion des œufs, les larves pénètrent dans les graines où elles complètent leur développement. Les adultes émergent des graines par les trous caractéristiques perforés par les larves lors de leur pénétration. Les adultes vivent 5 à 10 jours durant lesquels la femelle est fécondée. Celle-ci dépose environ une cinquante d’œufs sur les graines. La durée du cycle biologique de l’insecte est de 3 à 4 semaines. En conséquence, à partir d’une modeste infestation initiale, la plupart des graines peuvent se retrouver après 2 mois de stockage, correspondant à 2 cycles de reproduction, avec des trous ou des œufs sur elles.

Plusieurs méthodes traditionnelles de protection contre les bruches sont disponibles au niveau paysan. Celles ci incluent des méthodes préventives qui préconisent : les récoltes précoces et régulières pour minimiser l’infestation initiale ; la séparation des graines saines de celles endommagées pendant le stockage ; le stockage des graines de niébé dans des greniers bien nettoyés et hermétiquement fermés ; le mélange des graines avec des extraits de feuilles, fruits ou écorces de plusieurs espèces de plantes comme le neem (Azadirachta indica) ; le stockage dans des pots en argiles à petites ouvertures, comme ceux utilisés pour conserver de l’eau, avec le dépôt sur les graines d’une couche de cendre ou de sable. Cette dernière méthode est relativement efficace pour conserver une petite quantité de graines à utiliser comme semence la saison suivante. En général toutes ces méthodes ont une efficacité relative et ne permettent pas de conserver des quantités importantes de niébé. Ainsi les paysans ont tendance à ne produire que ce qu’ils peuvent conserver efficacement dans les deux mois suivant les récoltes pour leur consommation, le surplus étant généralement vendu entre octobre et novembre à très bas prix.


La culture dérobée

Dans ce système, des variétés photosensibles de niébé comme Ndout et Baye Ngagne sont utilisées. Elles sont semées en intercalaire dans les champs de mil un à un mois et demi avant la récolte de celui-ci. Ainsi la date de semis du niébé se situe entre mi-août et début septembre. Les densités de semis sont généralement faibles, variant entre 5000 et 7000 plantes par hectares (Tardieu et al., 1966). Les besoins en eau du niébé sont assurés en culture dérobée par les dernières pluies et par les réserves hydriques du sol après la récolte du mil. Aucun intrant n’est appliqué au niébé dans ce système et il bénéficie du contrôle des mauvaises herbes, pratiqué pour le mil. Vers novembre les pailles du mil sont allongées après sa récolte, tout au long des lignes de niébé (Figure 13). Cette pratique a pour objectif de réduire l’évaporation de l’eau et les fluctuations des températures du sol, ce qui favorise la formation des nodules par les rhizobiums. Le niébé produit des gousses qui mûrissent en novembre et décembre quand il n’y a plus de compétition avec le mil.

Avant 1968, la culture dérobée avec du mil était le principal système utilisé pour la production du niébé, dans les zones Centre-Nord des régions de Diourbel et Thiès. Des études aux champs ont montré qu’après le mil, 200 mm d’eau résiduelle disponibles dans les premiers 150 cm de profondeur du sol, peuvent satisfaire les besoins du niébé et se traduire par un rendement potentiel de 1000 kg/ha de graines sèches (Dancette, 1981). Ce rendement potentiel peut atteindre 500 à 800 kg/ha et de 200 à 400 kg/ha si les réserves sont comprises entre 125 à 200 mm et 100 à 125 mm respectivement. La culture dérobée du niébé devient hasardeuse si les réserves hydriques sont inférieures à 100 mm après le mil. Des simulations de bilans hydriques pour les conditions de Bambey ont été effectuées en utilisant des données sur la pluviométrie, l’évaporation, les caractéristiques du sol et des plantes. Il a été trouvé qu’entre 1923 et 1967, les réserves en eau du sol après le mil ont été supérieures à 200 mm pour seulement 3 années. Elles ont été de 125 à 200 mm et 100 à 125 mm dans 19 et 8 années respectivement. La culture dérobée du niébé pouvait donc réussir dans 67 % des cas durant la période antérieure à 1968.

Des enquêtes ont montré que 200-300 kg/ha de graines de niébé peuvent être obtenus en conditions paysannes avec la culture dérobée, sans diminuer les rendements du mil. Cependant depuis le début des années de sécheresse, les pluies ont la plupart du temps été insuffisantes pour satisfaire les besoins d’une culture dérobée dans le Centre-Nord. Ainsi pour 8 années sur 10 entre 1968 et 1977, les réserves en eau du sol après le mil étaient inférieures à 100 mm dans les 150 premiers cm de profondeur du sol (Dancette, 1981). Ainsi depuis 1968, la culture dérobée du niébé et les variétés de type Ndout n’ont donc pas été en mesure de produire des graines dans 70 % des cas. En conséquence, la culture pure et les variétés insensibles à la photopériode de type 58-57 ayant un cycle semis-maturité d’environ 75 jours, ont progressivement remplacé le système dérobé dans les zones Centre-Nord des régions de Diourbel et Thiès.

Figure 12 : Graines de niébé endommagées par les bruches.

Figure 13 : Paille de mil entre des lignes de niébé en culture dérobée

La culture de décrue

Les terroirs de décrue de la vallée du Sénégal présentent une double originalité : la terre exploitable y est d’une étendue variable mais précisément délimitée par la crue ; le cycle des cultures s’y déroule en saison sèche quand la crue livre les terres à la sécheresse ambiante, dans un environnement soumis à l’aridité sahélo-soudanienne. La crue intervient dans la vallée du fleuve Sénégal entre juillet et octobre. Le retrait des eaux dure jusqu’en décembre-janvier. Les superficies cultivables à la décrue varient considérablement en fonction principalement de la crue du fleuve. Elles atteignent 150.000 ha en fonction de l’étendue de la crue et peuvent être réduites à moins de 10.000 ha en année de sévère sécheresse. Une inondation minimale d’un mois est requise pour qu’un champ soit apte à la culture de décrue. Dans ce système, la graine est semée avec le retrait des eaux suivant la crue. Les plantes se développent en utilisant uniquement les réserves d’eau du sol, durant la période fraîche de la saison sèche de novembre en avril. Cette saison est caractérisée dans la région du fleuve par des jours courts et des températures nocturnes qui peuvent descendre jusqu’à 10OC. Quand les eaux se retirent à la décrue, elles libèrent le futur champ qui commence à s’assécher rapidement.

Plusieurs espèces sont cultivées après le retrait des eaux. Environ 85% de cette superficie est cultivée en sorgho. Le niébé est la seconde plus importante espèce cultivée en décrue, suivis des melons, de la tomate et de la patate douce (Laricollais et al., 1984).

Les variétés traditionnelles, photosensibles de type Matam à port rampant, sont généralement utilisées dans la culture de décrue. Egalement des variétés insensibles à la photopériode du type 58-57 sont également utilisées dans ce système. Les semis sont effectués en décapant le sol pour rafraîchir l’endroit où les graines seront placées. Deux à trois graines sont introduites dans chaque trou qui est par la suite couvert de sable humide. Les densités de semis sont généralement faibles et sont d’environ 5000 plantes /ha. Les jeunes plantes émergent en quelques jours et sont exposées aux attaques des oiseaux et des insectes. Les mauvaises herbes émergent, rapidement et sont contrôlées par les paysans avant ou après les semis. Il est estimé que la moitié des paysans détruisent ces adventices avant les semis, et le reste implante leur niébé dans des champs enherbés. Plusieurs désherbages manuels à la houe sont effectués pendant la durée de la culture. La maturité et la récolte des gousses ont lieu en mars-avril. Les rendements en graines sont faibles et varient entre 100 et 300 kg/ha.. La quantité d’eau emmagasinée dans le sol détermine largement les rendements des cultures de décrue. Le produit arrive au marché au moment où les graines d’hivernage sont rares et en grande partie, détériorées par les bruches. Ainsi la production obtenue de la culture de décrue est vendue à des prix plus élevés.


2-1-3 : Utilisation

En milieu rural

Des études effectuées dans les régions de Louga et ST Louis vers la fin des années 80 et début 90 (Hamdy, 1989), ont indiqué que 60 % des paysans consomment entièrement leur production. La récolte de 30 % des producteurs est en partie auto-consommée et en partie vendue, alors que chez 2,8 % d’entre eux, elle est en totalité commercialisée. Environ 5 % des répondants ont indiqué qu’une partie de leur récolte est utilisée pour faire un troc ou pour des dons. Il a été estimé que la consommation annuelle per capita est environ de 7,2 kg dans ces zones rurales. La majorité des villageois connaît les bienfaits du niébé pour la santé et le développement de l’organisme, et aussi ses inconvénients gastriques et inconforts digestifs. Cependant 74 % d’entre eux estiment que leur connaissance n’influe pas sur leur consommation ou non du niébé. Celle ci apparaît comme étant essentiellement déterminée par la disponibilité du produit.

Le couscous à base de niébé est préparé par 50 à 60 % des villageois de ces régions Nord. Le ‘daxin’ est la seconde plus importante forme de consommation du niébé dans la région de Louga avec un taux de 28 %, tandis que dans celle de St Louis, ce plat n’est préparé que par 6 % de la population. Le Daxin est un plat préparé avec de la brisure de riz ou de la semoule, de l’eau en léger excès et normalement servi avec du poisson. Dans ces régions septentrionales, plusieurs autres recettes sont utilisées, ce qui montre la grande familiarité de ces populations avec les plats à base de niébé. Le ‘Akara’, un beignet à base de farine de niébé servi comme goûter, est préparé par 3 % de la population. Ce faible pourcentage est peut être dû au fait que le concept de goûter n’est pas très répandu en zone rurale, en outre, la cherté de l’huile devant servir pour frire les beignets n’y encourage guère.

En zone urbaine

La majorité des personnes interrogées (61,6 %) dans la ville de Dakar et sa banlieue, connaissent parfaitement le niébé, alors que 38,8 % en savent peu (Hamdy, 1989). Seul 0,4 % n’est pas familier avec le niébé. La consommation annuelle per capita est estimée à 1,2 kg. Cela équivaut à moins d’un cinquième de la consommation dans les régions de Louga et St Louis. La disponibilité des graines joue un rôle important dans cette différence, puisque les appréhensions sur la flatulence sont plus prononcées en milieu rural qu’à Dakar et sa banlieue. Une explication de cette différence dans la consommation per capita, est des prix au marché plus faibles dans la région de Louga (60-100 F CFA/kg durant la période octobre-décembre) comparés à 125-175 F CFA/kg à Dakar (1 Euro = 656 F CFA en 2002). Les ménages à Dakar s’approvisionnent en niébé essentiellement pendant la période octobre-janvier. Seul, environ 1 % de la population achète du niébé durant la période janvier-septembre. Une durée de commercialisation aussi rétrécie est sans doute due à un prix au marché du niébé qui n’est pas comparable à ceux des autres denrées de bases tels que l’arachide, le riz, le mil et le maïs. Quand le prix au marché du niébé varie entre 125 et 175 F CFA/kg, l’arachide est vendue à 100-120 F CFA, le maïs à 100 F CFA, la brisure de riz importée à 200 F CFA et le mil transformé à 150 F CFA. Les différences de prix entre le niébé et les autres produits de base sont encore plus grandes pendant la période allant de février à septembre. Les prix du niébé peuvent atteindre 450 F CFA, alors que celui du riz ne change pas et que l’arachide et le mil se vendent jusqu’à 250 F CFA. Le consommateur tend à préférer pour sa famille le produit de base le moins cher, sans se préoccuper de la valeur nutritionnelle. Cependant le rôle principal du niébé est d’apporter des protéines moins chères que la viande ou le poisson, dans des plats comme le daxin et non comme un substitut du riz ou du mil comme source d’énergie.

Une seconde raison de la faible demande en niébé pendant la période février-septembre, est la mauvaise qualité du grain due aux infestations par la bruche. La majorité des marchands de niébé sont des détaillants qui se soucient peu de l’infestation par les bruches. Ainsi dans la plus part des cas pendant cette période, le niébé est gravement détérioré, dissuadant les consommateurs de l’acheter en des quantités supérieures à 100 g. La consommation de niébé n’est pas nécessairement liée au niveau des revenus. Douze pour cent des familles ayant un revenu mensuel inférieur ou égal à 10.000 francs CFA consomment du niébé, tout comme les 15 % dont le revenu est égalou supérieur à 100.000 F. CFA.

Les plats les plus populaires d’utilisation du niébé sont sous forme de condiment ou garniture de sauce en complément aux plats de céréales, surtout de riz. Dans ces préparations, une poignée de graines de niébé est souvent suffisante. Généralement, les graines de type Ndout sont utilisées dans la préparation du daxin ou du couscous. Des plats principaux comme le ragoût ou Ndambé sont aussi préparés par environ 10 % de la population. D’autres préparations comme le ‘Lakhou thiakhane, le ‘Thialal, ont également été mentionnées. Le ‘Akara’ n’est pas la forme dominante de consommation du niébé, mais 60 % de la population en mangent régulièrement.



2-2 : Pratiques culturales améliorées

2-2-1 : Variétés améliorées

Les variétés 58-57, Ndiambour, Mougne, Bambey 21, CB5, Mouride et Mélakh ont été recommandées dans la zone principale de culture du niébé des régions Nord et Centre-Nord, entre 1960 et 1999. Chacune de ces variétés possède des caractéristiques spécifiques qui déterminent leur adaptation à des zones particulières de culture.

L’amélioration génétique du niébé a commencée au début des années 60, avec l’identification de variétés locales hautement productives telle que 58-57, qui a de petites graines (Séne, 1966). La variété Ndiambour a été obtenue en utilisant 58-57 comme parent. Les graines de Ndiambour sont plus grandes que celles de 58-57. Leur poids de 100 graines sont respectivement de 16 et 12g (Séne et Ndiaye, 1974). Ndiambour comme 58-57, a un port rampant et mûrit 75 jours après semis, dans des conditions optimales. Elles ont été recommandées dans les zones Nord et Centre-Nord à cause de leur résistance à la sécheresse. Ndiambour n’a cependant pas été largement adoptée, puisque sa production de fourrage est moins importante. La variété locale Mame Fama étant plus précoce de 5 jours, s’est maintenue dans les régions Nord malgré son potentiel de production en graines et fourrage plus faible. Sa maturité est plus assurée que celle de 58-57, quand la saison de culture est plus courte. Les variétés Ndiambour et 58-57 sont résistantes au chancre bactérien, mais sont sensibles aux virus de la mosaïque, au Striga, et aux insectes : chenilles Amsacta, pucerons, thrips des fleurs et bruches.

Mougne a été développée en utilisant la variété locale photosensible Ndout comme parent (Séne et Ndiaye, 1974). L’objectif était de développer pour la culture pure, une variété rampante, insensible à la photopériode et ayant la qualité des graines de Ndout, qui est très populaire. Mougne a un poids de 100 graines de 15 g, celles ci sont blanches et tachetées de gris. Elle est résistante au chancre bactérien, mais sensible à la virose causée par le CAbMV, au Striga, aux insectes: chenilles Amsacta, pucerons du niébé, thrips des fleurs et bruches.

Bambey 21 est la première variété extra-précoce (62 jours) développée au Senegal (Séne et Ndiaye, 1974). Elle est aussi la première à port érigé et production de fourrage faible à être vulgarisée. Bambey 21 est la seule variété connue au monde qui a la graine entièrement blanche. Ce caractère peut faciliter la production de farine de niébé par une mouture à sec de la graine entière, sans décorticage. Son poids de 100 graines est d’environ 17g. Bambey 21 est recommandée dans la partie Nord de la zone de culture du niébé.

CB5 (California Blackeye 5) a été introduite au Sénégal en 1985 dans un programme d’urgence de lutte contre la famine, suite à trois années de sévère sécheresse et de mauvaises récoltes (Bingen et al. 1988). Cette variété avait au cours des premiers tests, montré une certaine adaptation aux conditions de sécheresse de la région de Louga, à cause de sa précocité (60 jours). Cependant elle n’a pas été recommandée dans le Centre-Nord où elle pouvait être sérieusement endommagée par les pucerons, le chancre bactérien et les maladies de pourriture des gousses favorisées par les conditions plus humides de cette zone. Au total 650 tonnes de semences ont été introduites en juin 1985, parce que les stocks d’arachide et de niébé étaient faibles. Les paysans avaient alors semé CB5, et leurs variétés traditionnelles, préservant ainsi la diversité du germplasme de niébé. Un système de conseil agricole avait été mis en place pour l’encadrement des paysans et pour l’utilisation des insecticides et des appareils de traitements distribués pour la circonstance. La pluviométrie a été faible en 1985 (208 mm à Louga et 398 mm dans Bambey), mais bien distribuée durant la saison de culture, octroyant ainsi de bonnes conditions pour CB5. Les superficies en niébé estimées à 128.000 ha cette année, étaient le double de la valeur moyenne des 25 années précédentes (Tableau 1). Le rendement moyen du niébé au Sénégal (543 kg/ha) et dans le Nord du bassin arachidier (726 kg/ha) était également le double de celui de la période précédente. La production totale de graines était estimée à 70.000 tonnes comparée à une moyenne de 18.000 pour ces 25 années. Les plus importants accroissements de superficie, de rendement et de production ont eu lieu dans la région de Louga. Cette importante progression de la production nationale avait naturellement créé de sérieux problèmes dans la commercialisation du surplus. L’exportation du niébé vers les pays voisins fut initiée, mais elle ne pouvait pas absorber tout le surplus. De larges stocks de graines furent constitués pour l’alimentation et l’utilisation comme semences. Les méthodes de stockage n’étaient pas toujours appropriées et d’importantes pertes causées par les bruches furent enregistrées. Le niveau de financement et de support à la promotion de la production du niébé a été réduit en 1986. Il n’y a pas eu d’importation de semences et une partie de celle distribuée était de mauvaise qualité, due aux infestations des bruches et de maladies tels que le chancre bactérien et les pourritures des gousses. Cependant, les superficies en niébé et les rendements étaient toujours supérieurs à ceux des années antérieures à 1985. La production nationale en graines était de 55.000 tonnes en 1986 (Tableau 1). Les années suivantes et jusqu’au second programme majeur de promotion du niébé avec les variétés Mouride et Mélakh, la production nationale était faible. Les causes principales de cette faiblesse étaient la sécheresse, les insectes, les maladies et l’insuffisance de semences. Les superficies semées avec la variété CB5 avaient alors progressivement diminué.

Pendant ces années d’application, le programme avec la variété CB5 avait efficacement contribué à atténuer la famine en zone rurale. Cependant les effets ne se sont pas fait sentir sur de longues périodes, parce que la variété était trop sensible au chancre bactérien, aux pucerons et pourritures de gousses. Ce programme a démontré que les variétés précoces pouvaient faire du niébé une culture principale dans la zone sahélienne du Sénégal. Elles pouvaient également prolonger la période de récolte et de commercialisation de gousses vertes et étendre cette activité dans de vastes zones.

Mouride a été créée pour la production de graines dans la zone sahélienne. Elle a été obtenue à partir du croisement entre ’58-57’ et une lignée développée par l’Institut Internationale d’Agriculture Tropicale (IITA), ‘IT81D-1137’. Mouride est résistante aux bruches du niébé, au chancre bactérien et à la virose causée par le ‘CAbMV’. Durant sa phase de tests en milieu paysan, il a été découvert que Mouride était également résistante à la plante parasite Striga gesnerioides (WILD.) Vatke. Cette résistance a été confirmée par sa culture sur plusieurs années dans des champs très infestés. Il a été par la suite montré que ‘IT81D-1137’ était résistante à la race 2 du parasite, qui est prédominante au Sénégal, alors que la variété ’58-57’ est sensible à ce biotype. Cette résistance de Mouride n’est pas efficace à toutes les races de Striga existantes au Sénégal, contrairement à la lignée ‘B301’. Mouride produisait régulièrement 18 % de plus de graines, mais 17 % moins de paille que la variété locale ’58-57’, dans les tests multilocaux au Sénégal. Cet avantage de rendement en graines était encore plus important par rapport aux autres variétés traditionnelles.

Mouride a un port semi-érigé. Il commence à fleurir et arrive à maturité physiologique environ 37 et 68 jours après semis respectivement, dans de bonnes conditions d’alimentation hydrique. Elle est l’une des variétés les plus robustes parmi celles récemment développées pour le Sahel. Dans de bonnes conditions pluviométriques à la station de Bambey au Sénégal, Mouride avait atteint des rendements en graines de 3000 kg/ha, niveau qu’aucune des variétés traditionnelles testées, n’a jamais obtenu. Il est également plus résistant aux poches de sécheresse de mi-saison, mais plus sensible à celles terminales que la variété Mélakh qui fleurit légèrement plutôt et a un cycle plus court.

Les grains de Mouride sont de couleur crème avec un œil marron et un poids de 160 mg l’unité. Cette taille est relativement petite pour certains consommateurs, cependant elle est plus grande que celle de la locale ’58-57’ (120 mg/grain) qui a été largement utilisée comme variété dans le Nord du Sénégal. L’Institut de Technologie Alimentaire ‘ITA’ de Dakar a évalué la qualité des graines de Mouride et a présenté en 1990, les résultats dans un document non publié. Sur la base du poids sec, le pourcentage de protéines contenu dans une graine était de 23 % comparé à 22 % pour CB5 et 25% pour Bambey 21. Le temps de cuisson de Mouride est de 44 mn alors qu’elle est de 25 et 41 mn respectivement pour CB5 et Bambey 21. Après cuisson, l’apparence de Mouride est la moins appréciée à cause du pourcentage élevé de graines cassées, tandis que Bambey 21 avec une texture ferme est la mieux classée ; CB5 a une position intermédiaire. L’analyse sensorielle par un jury de dégustateurs, place en tête la variété B21, suivie de CB5, et en dernier Mouride. Les caractères défavorables à l’appréciation de cette dernière sont la couleur (présence de taches marron sur les hiles des graines) et l’aspect (les graines cuites à l’eau bouillante sont éclatées à la fin de la cuisson). Mouride montre une bonne aptitude à la transformation. Elle est cependant la moins intéressante ; petits poids des grains, temps de cuisson élevé, mauvaise tenue à la cuisson, notation organoleptique à la limite de l’acceptabilité. Il faut tout de même noter que depuis le début des années 1990, les variétés CB5 et Bambey 21 ne sont plus cultivées à cause de leurs faiblesses agronomiques.

Mouride a été vulgarisée au Sénégal par l’ISRA en 1992 (Cissé et al., 1995). Pendant l’hivernage de 1993, des semences de Mouride ont été distribuées à environ 1000 paysans dans 300 villages par l’ONG ‘Vision Mondiale Internationale’. Les rendements en milieu paysan ont alors été de 1000 kg/ha. Il a également été vulgarisé en Guinée Bissau en 1993. Le projet ‘Inter-CRSP’ (Collaborative Research Support Project) financé par l’USAID, a permis à Vision Mondiale de tester et diffuser Mouride dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest comme le Ghana, le Niger et le Tchad. Au Niger, cette variété donnait de hauts rendements et était très populaire avec les paysans participant aux tests.

Mélakh a été créée comme variété à double usage pour la production de graines sèches et de gousses ou haricots verts dans la zone sahélienne du Sénégal. Elle a été obtenue à partir d’un croisement entre une lignée avancée de l’ISRA ‘IS86-292’ et une autre de l’IITA, ‘IT83S-742-13’. La Lignée ‘IS86-292’ provient du même croisement que la variété Mouride. Mélakh est résistante aux pucerons, à la virose causée par le ‘CAbMV’, au chancre bactérien et partiellement aux thrips. Elle est très précoce puisqu’elle fleurit et arrive à la maturité physiologique dans les 35 et 64 jours après semis dans de bonnes conditions hydriques. Mélakh a un port semi-érigé et une bonne résistance à la sécheresse de fin de cycle, mais peut être affectée par les poches intervenant durant la phase végétative. La graine est blanche avec un œil marron et de taille moyenne (environ 190 mg). Mélakh a produit dans les essais multilocaux de rendement au Sénégal, 30 % de graines et de fourrage de plus que les variétés précoces, CB5 et Bambey 21.

Durant l’hivernage de 1993, les semences de Mélakh ont été distribuées dans un programme de démonstration à 1000 paysans dans 300 villages au Nord du Sénégal, par Vision Mondiale. Les rendements de Mélakh en culture pure dans ce programme ont été de 1000 kg/ha. Cette variété a été officiellement vulgarisée au Sénégal en 1996 (Cissé et al., 1997) et a été diffusée à large échelle dans le Nord, par Vision Mondiale et l’ONG belge, ‘Aquadev’. Plus récemment, Vision Mondiale a organisé la production des semences de Mélakh par des coopératives de paysans, affiliées à l’Union Nationale de l’Interprofession sur les semences ‘UNIS’. Une ONG autrichienne ‘EWA’ travaille également avec les paysans du Sénégal dans le but d’augmenter la production et l’exportation du niébé vers les pays voisins en utilisant la variété Mélakh, et en développant les capacités de stockage et conservation du produit. En plus de l’utilisation de la graine sèche, Mélakh est devenue populaire au Sénégal comme source de gousses vertes et fraîches pendant la période de soudure. Vision Mondiale a également évalué et fait des démonstrations de Mélakh dans le cadre du projet Inter-CRSP, au Ghana, Niger et Tchad. Mélakh a produit des rendements élevés au Ghana et Niger.

Mouride et Mélakh sont complémentaires en ce sens que la première est hautement productive et résistante à la sécheresse de mi-cycle, alors que la seconde se comporte mieux avec celle intervenant à la maturité. Toutes deux sont résistantes au chancre bactérien et au ‘CAbMV’, maladies transmises par la semence. Mouride est partiellement résistante aux bruches et striga, tandis que Mélakh est résistante aux pucerons et aux thrips. Puisque les types de sécheresse et les attaques d’insectes et de maladies varient d’une année à l’autre et entre champs, les paysans sont encouragés à cultiver les deux variétés, pour augmenter la stabilité de la production. Elles peuvent être semées en culture pure ou en association variétale. L’association variétale qui consiste à semer des lignes alternées de deux cultivars de niébé dont l’un est précoce et érigé et l’autre plus tardif et rampant, s’est révélée plus performante et plus stable dans les conditions du Sahel que la culture pure (Thiaw et al., 1993). L’association variétale ou la culture pure du niébé serait effectuée en rotation annuelle avec le mil et l’arachide.

2-2-2 : Systèmes de culture

L’essentiel des améliorations sur les systèmes, a concerné la culture pure. Des recherches ont été effectuées sur les écartements et la géométrie des semis en culture dérobée, mais elles n’ont pas influencé la pratique. Certaines innovations ont été introduites dans la culture de décrue.


La culture pure

Dans les sols sableux, si les conditions l’autorisent, un labour de fin de cycle, sur sol humide permet de garder une structure motteuse pendant toute la saison sèche suivante. Cette rugosité de surface est le meilleur moyen de lutter contre l’érosion éolienne qui est une forme de dégradation des sols. Par ailleurs, un labour profond de 15 à 20 cm en début d’hivernage, suivi d’un passage croisé à la herse fournissent des conditions optimales de levée et de croissance des plantes. Cette pratique se traduit par des rendements élevés de niébé, mil et arachide. Le labour et le hersage nécessitant des moyens importants (tracteurs, charrue, herses), la majorité des paysans procède à une simple préparation du sol consistant en un grattage manuel superficiel et sans enfouissement des résidus. Des rendements élevés d’environ 1000 kg/ha peuvent être obtenus en milieu paysan avec un simple grattage du sol.

Une tonne de graines de niébé sèches contient l’équivalent de 50 kg d’azote (N), 17 kg de phosphate (P2O5) et 45 kg de potasse (K2O). La plante en entier comprenant les graines, les feuilles et les racines, peut contenir le double de ces quantités. Tous les besoins du niébé en azote peuvent être satisfaits par la fixation symbiotique de l’azote. Malheureusement, ce processus commence à être efficace trois semaines environ après semis. En conséquence, il a été recommandé l’application de 9 kg/ha d’azote avant semis sur les sols infertiles. Les racines du niébé forment également des associations avec les mycorhizes, qui sont des champignons du sol. Ces associations prennent également environ trois semaines pour s’établir. L’application de 30 kg de P2O5 et 15 kg/ha de K2O, a été recommandée dans les sols du Nord. Un engrais commercial comprenant N ; P2O5 ; K2O dans les proportions 6-20-10, est disponible au Sénégal. La quantité recommandée pour les sols de la zone de culture du niébé est de 150 kg/ha. L’engrais doit être incorporé par hersage, à une profondeur supérieure à 10 cm. Généralement les paysans disposent de quantités limitées d’engrais et pour l’amélioration du système, il est préférable qu’il soit appliqué au mil.

Le niébé est généralement semé en humide en début d’hivernage après une pluie d’au moins 15 mm. Depuis 1968, les semis sont souvent intervenus en juillet dans le Nord et le Centre- Nord. Le niébé doit être semé aussi tôt que le sol est suffisamment humide pour établir la culture. La plante peut supporter des périodes de déficit hydrique pendant la végétation, mais a besoin de quantités substantielles d’eau durant la phase de floraison et de remplissage des gousses. Un semis, précoce permet à la culture d’échapper à la sécheresse de fin de cycle qui est maintenant fréquente. Les semis sont effectués à la main ou au semoir au moyen d’un disque de 8 trous. L’utilisation du semoir facilite le désherbage mécanique. Les écartements recommandés pour obtenir des rendements maximum, sont de 50 x 50 cm pour les variétés rampantes telles que 58-57, Mougne, Ndiambour, et de 50 x 25 cm pour les variétés érigées et semi-érigées : Bambey 21, CB5, Mouride et Mélakh. Les densités correspondant à ces deux écartements sont respectivement de 40 000 et 80 000 poquets à l’hectare. La distance moyenne entre les poquets sur la ligne est de 33 cm avec le semis au disque à 8 trous. Cette distance peut être plus importante avec les variétés comme Bambey 21 à graines de forme allongée parce qu’elles ne se présentent pas souvent dans la bonne position devant les trous du disque pour pouvoir être entraînées. Les quantités de semences nécessaires à l’hectare varient entre 10 et 20 kg en fonction de la variété et des écartements. Avant les semis, un traitement des semences au fongicide est recommandé pour éviter les pourritures des graines, des jeunes racines et des tiges.

Les mauvaises herbes sont contrôlées par un sarclage manuel à l’hiler deux semaines après la levée, suivi d’un autre sarclage mécanique à la houe 15 à 20 jours plus tard. A partir de ce moment, la couverture foliaire est suffisante pour minimiser la concurrence des mauvaises herbes. Si les champs sont infestés de striga (Striga gesnerioides), l’arrachage manuel est recommandé avant la floraison du parasite pour réduire l’infestation. Cet arrachage s’effectue en extirpant la partie souterraine (portion de la tige, racine et haustorium). Cependant, la meilleure méthode de lutte est l’utilisation de variétés résistantes qui ne permettent pas l’établissement du parasite sur les racines du niébé. La variété Mouride a une résistance partielle au striga.

Puisque toutes les variétés aujourd’hui disponibles sont sensibles aux amsacta, la seule méthode de contrôle disponible est de traiter les chenilles, avec un insecticide de contact quand elles attaquent les plantules de niébé.

Une forte résistance aux pucerons est présente dans plusieurs sources, cependant elle n’a été pour le moment transférée que chez la variété Mélakh. Quand d’autres variétés sont utilisées, il est nécessaire de compter sur le contrôle biologique naturel. Dans le cas où les plantes, sont jeunes ou très infestées, des traitements chimiques sont recommandés.

Une forte résistance aux thrips des fleurs n’est pas disponible pour le moment. Celle modérée de Mélakh n’est pas suffisamment forte pour protéger la production de fleurs, des importantes populations de thrips présentes dans les zones plus humides du Sénégal. Pour le contrôle de ces insectes, il est recommandé un premier traitement dès l’apparition des boutons floraux et un second 7 à 10 jours plus tard. Cependant, il est plus judicieux d’effectuer les traitements en fonction de l’importance des populations de thrips. Ainsi, un premier traitement est appliqué lorsque la densité moyenne de population est de 3 adultes par bouton floral et un second lorsque celle-ci atteint 9 adultes par fleur.

La plupart des variétés traditionnelles sont résistantes au chancre bactérien, mais sont au contraire sensibles au CAbMV. L’utilisation de variétés résistantes est la seule méthode efficace de contrôle de ces deux maladies. Les variétés améliorées Mouride et Mélakh sont résistantes au chancre bactérien et à la virose. L’introduction massive de la variété sensible CB5 a révélé les problèmes qui peuvent se poser au Sénégal avec la sensibilité au chancre bactérien. Les champs destinés à la production de semences ne doivent pas être significativement infestés par ces maladies qui sont transmises par la graine. Des virus d’importance mineure sur le niébé sont également présents dans le pays (Southern bean mosaic virus, Cowpea severe mosaic virus et Cowpea mottle virus). Ils induisent des déformations, des mosaïques et des marbrures chez les variétés sensibles, mais ces virus ne semblent pas être largement répandus. La présence d’un potyvirus au Sénégal a été signalée. Ce virus est répandu dans toutes les zones de culture du niébé et s’attaque à toutes les variétés vulgarisées. Cependant aucun symptôme de virose n’a jusqu’à présent été observé sur la variété Bambey 21.

Des études récentes ont montré qu’une culture de mil peut réduire considérablement l’inoculum de Macrophomina phaseolina. En conséquence, une rotation annuelle de mil, suivi d’arachide, puis de la céréale et du niébé, a le potentiel d’étouffer suffisamment le champignon, et de réduire l’étendue de la maladie sur cette dernière légumineuse.

Après la récolte qui est toujours effectuée à la main, les graines doivent être protégées des attaques de bruches. Les graines ont souvent besoin d’être désinfectées après décorticage. L’utilisation d’un séchoir solaire est La méthode de désinfection la plus pratique pour le paysan. Celui-ci est construit en utilisant une couche inférieure en plastique noire pour absorber les radiations solaires et une couverture claire de même matière pour conserver la chaleur. En fin de matinée d’une journée ensoleillée, une toile en plastique noire est placée sur de l’herbe sèche pour réduire le transfert de chaleur dans le sol. Les graines de niébé placées dessus sont ensuite couvertes par une autre toile en plastique transparent maintenue sur place par des morceaux de briques déposés sur les rebords. Un traitement d’environ 4 heures suffit pour que les températures soient assez élevées (57 à 70o c) pour tuer tous les stades de la bruche, sans affecter la capacité germinative des graines. Celles-ci doivent être extraites du séchoir solaire en fin d’après midi pour le stockage.

La bruche peut être tuée par des conditions d’anaérobie. Le stockage dans un environnement hermétiquement fermé peut être un moyen efficace d’éliminer l’insecte. Avec ou sans désinfection, les graines peuvent être stockées dans des fûts métalliques hermétiquement fermés. Avant de les placer dans des fûts, les graines doivent au préalable être séchées jusqu’environ 10 % d’humidité. Ces conditions empêchent toute autre infestation et peuvent aussi détruire après au moins 2 mois de stockage, tous les stades de l’insecte présents à l’intérieur ou en surface de la graine. Pendant cette période la respiration des graines et des insectes réduisent la concentration de l’oxygène et augmente celle du gaz carbonique à des niveaux qui tuent la bruche, mais sans endommager la capacité germinative du niébé.

La culture de décrue

Dans le système amélioré, le désherbage est effectué juste avant l’inondation du champ. La destruction des mauvaises herbes est complétée par l’inondation, le sol est alors propre après le retrait des eaux et prêt pour un semis précoce. Les semis doivent être effectués le plutôt possible, puisque les réserves d’eau diminuent avec le temps. Tout retard dans les semis se traduirait par une perte de vigueur des plantes. Les semences peuvent être traitées au fongicide et semées en ligne à des écartements de 1 par 1 m, donnant une densité de 10.000 plants / ha. Un passage à la houe peut être nécessaire pour faciliter l’émergence des plantes. Avec ces améliorations, les rendements en graines peuvent être doublés comparés à ceux de la culture traditionnelle.

3- Gestion de la biodiversité et du risque

Les explorations pour la collecte de gemrplasme, effectuées durant les années 50 et 60 ont surtout intéressées la zone principale de culture du niébé (régions de Louga, ST Louis, Thiés et Diourbel). Les zones mineures de production du niébé que sont le Centre-Sud, le Sud et l’Est, n’ont été que partiellement visités. Environ 60 variétés traditionnelles ont été trouvées en culture. Aujourd’hui, cinq seulement sont utilisées de façon significative pour la production : 58-57, Mame Penda, Mame Fama, Ndout et Baye Ngagne.

Parmi les causes de perte de biodiversité, Stuart et al. (1990) ont cité : (i) l’augmentation de la population humaine accentuée par l’amélioration du système de santé, d’hygiène et du niveau de vie, qui a engendré une pression croissante sur les ressources de plusieurs activités de développement ; (ii) les méthodes de productions agricoles et les pratiques qui dépendent de la déforestation et de l’expansion des surfaces cultivées pour accroître la productivité de l’agriculture, et le surpâturage dans les zones de savanes qui ont engendré la dégradation des sols et la désertification ; (iii) les changements climatiques, comme dans le Sahel où, les périodes prolongées de sécheresse n’ont pas été accompagnées par des pratiques appropriées pour minimiser les dégradations de l’environnement ; (iv) L’introduction, de nouvelles variétés qui ont remplacé les locales, et/ou de nouvelles pratiques qui ont pris le relais des systèmes de production traditionnels telles que les cultures associées.

La population est aujourd’hui entrain de croître au Sénégal à un taux annuel de 2,6 %. Cette croissance très élevée peut engendrer un doublement de la population tous les 27 ans. La population rurale représentait environ 53 % du total en 1999. Les conséquences sont que la plupart des arbres ont disparu des régions Nord et que la désertification est entrain de s’installer. La jachère a en plus virtuellement disparu de ces régions, limitant les aires de pâturage dans ces zones de culture du niébé, entraînant des conflits permanents entre cultivateurs et bergers. Cette situation a traditionnellement été un facteur limitant pour l’expansion des variétés tardives de niébé et aussi de celle de la culture dérobée puisque les animaux consommaient souvent les jeunes plantes.

La sécheresse qui intervient dans le Sahel depuis 1968, a considérablement réduit la longueur de la saison de culture de 90 à environ 60-70 jours. En conséquence les variétés tardives et la culture dérobée ne sont plus adaptées. Les paysans ont alors sélectionné principalement les variétés Mame Penda, Mama Fama et 58-57, qui mûrissent après 70-75 jours en culture pure, pour s’adapter aux changements climatiques. La culture dérobée avec les variétés N’dout et Baye Ngagne, qui était prédominante dans les régions de Diourbel et Thiés a pratiquement disparu. La sécheresse a également eu un impact négatif sur la végétation des zones Nord avec par exemple la disparition de l’Acacia albida, qui est un arbre fixateur d’azote très bénéfique pour l’agriculture.

L’introduction et l’adoption de variétés précoces, qui mûrissent en 60-68 jours, ont contribué à la réduction de la gamme de variétés traditionnelles en culture. La variété de 60 jours CB5 a été introduite de Californie en 1985, par suite de la sécheresse des années 1982, 1983, 1984 et du manque de semences d’arachide et de niébé, dans le cadre d’un programme d’urgence de lutte contre la famine qui a duré jusqu’en 1987. Deux variétés précoces (Mouride et Mélakh) ont en plus été vulgarisées au début des années 90, contribuant d’avantage à la réduction de l’utilisation des cultivars traditionnels.

Les systèmes de culture et les technologies utilisés sont déterminants pour le type de variétés adoptées. L’arachide a largement été diffusée comme culture de rente au Sénégal, depuis les années 20. Elle s’est établie avec succès dans de vastes zones des régions centrales et du Nord dénommées ‘bassin arachidier’. La gestion du risque, dans l’agriculture de subsistance était basée sur la diversification des cultures, l’élevage et la cueillette des produits sauvages. Le mil, le sorgho et le niébé étaient les cultures dominantes dans les régions du centre et du Nord. Les superficies en arachide ont rapidement progressé pour occuper 50 % environ des surfaces cultivées dans cette zone, à partir des années 1950. La diversification des produits était assurée dans certains cas, en mélangeant du niébé en faible proportion à l’arachide, lors des semis manuels. A partir des années 60, les semis de ce mélange étaient effectués mécaniquement avec un semoir tiré par un cheval. Cette pratique a l’avantage de réaliser des semis en ligne, ce qui facilite le désherbage mécanique. Des variétés d’arachide à port plus érigé ont également été introduites. Le désherbage mécanique ne permettait plus le mélange des variétés traditionnelles rampantes de niébé à ces nouveaux cultivars d’arachide.

Les insectes constituent également une menace sur les ressources génétiques du niébé. Des attaques massives par les chenilles d’amsacta et les criquets ont causé à plusieurs occasions une destruction totale des cultures dans la zone principale de production du niébé. Les thrips des fleurs causent des dégâts considérables dans les régions Centre-Sud, de l’Est et du Sud, décourageant les paysans à produire du niébé. Cependant ces régions n’ont que partiellement été explorées pour la collecte de germplasme de niébé.

La conservation ex situ de la collection de niébé déjà obtenue, dans des conditions adéquates est devenue une grande priorité. Les installations aujourd’hui disponibles au Centre National de Recherches Agronomiques de Bambey, pour la conservation de ce germplasme ne sont pas satisfaisantes. Récemment plusieurs importantes accessions, perdues à cause de panne du système de réfrigération ont dû être obtenues à partir de doubles détenus à l’Université de Californie Riverside (UCR). Malheureusement, tous les échantillons de la collection de niébé du Sénégal, ne sont pas représentés dans des institutions étrangères.


Pistes d’Amélioration des Systèmes Traditionnels

Une collection substantielle de germplasme de niébé a été effectuée dans les zones Nord du sénégal. D’avantages d’explorations dans les régions Centre-Sud, Est et Sud sont nécessaires pour compléter l’échantillonnage de ce germplasme. Des installations adéquates pour une conservation ex situ optimale, de ce patrimoine doivent être développées au Sénégal. La collection obtenue, devra être évaluée pour la résistance aux insectes et maladies, importants dans ces zones. La forte pluviométrie et les importantes populations de thrips des fleurs et d’autres insectes et maladies, limitent la culture du niébé dans les régions Sud et Est. La production du niébé dans ces zones ne représente qu’environ 6 % du total national. Les variétés traditionnelles cultivées dans ces régions ont un cycle long, qui leur permet d’éviter les maladies de pourritures des gousses et les périodes où les populations de thrips des fleurs sont le plus important. Ces variétés ont été utilisées dans les associations culturales avec les céréales. Aujourd’hui ce système a presque disparu, suite aux changements du matériel de culture et aussi aux effets probables des insectes suceurs de gousses tels que les espèces de Mylabris, Anocplocnemis curvipes etc… qui apparaissent tard, à la maturité. Des variétés plus résistantes aux thrips des fleurs et aux insectes suceurs de gousses devraient permettre une plus grande production de niébé dans ces zones. Dans ces régions plus humides, une production de niébé avec de telles variétés, pourrait assurer une plus grande sécurité durant des années comme 2002, quand les cultures ont échoué dans le Nord à cause d’une grave sécheresse.

La réduction du nombre de variétés traditionnelles cultivées dans la zone principale de production du niébé d’environ 60 à 5, est un processus universel. Swanson et al. (1994) ont indiqué que le nombre de variétés de riz cultivées au Sri Lanka et en Inde est passé de 2.000 et 30.000 respectivement à 5 et moins de 10. Aux Etats Unis, 50 % de la culture du blé sont réalisés avec 9 variétés et 75 % de la production de pomme de terre sont représentés par 4 cultivars seulement.

Les variétés Ndout et Baye Ngagne à cause de leur sensibilité à la photopériode, donnent souvent une mauvaise production, avec les courtes saisons de culture qui sévissent depuis 1968. Mougne a été améliorée pour obtenir une variété de 75 jours, ayant le type de graines de Baye Ngagne et Ndout. Cependant la taille de la graine de Mougne (140 mg) est significativement plus petite que celle de ces variétés traditionnelles (220 mg). En conséquence, une variété de type Mougne à graines plus larges, et résistante au chancre bactérien, aux viroses, aux pucerons et aux thrips des fleurs doit être développée.

La culture de la variété Mame Penda est souvent risquée, parce qu’elle est pratiquée dans la zone Nord qui est sèche avec une courte saison de pluie. Le développement de variétés de 60 jours avec des types de graines de Mame Penda et résistantes aux contraintes biotiques qui prévalent dans la zone, devrait améliorer la production du niébé. La nouvelle lignée ‘ISRA-819’ a été développée pour réaliser cet objectif. Cette lignée a été obtenue à partir du croisement entre Mélakh et la variété traditionnelle Mame Penda. Les choix ont été effectués pour obtenir un type de plant érigé, aussi précoce que Mélakh et résistant aux pucerons, au chancre bactérien aux viroses, mais ayant de larges graines marron. ‘ISRA-819’ a donc de grosses graines marron (23 g pour le poids des 100) comme Mame Penda, alors que celles de Mélakh sont blanches avec un œil marron et de taille moyenne (poids de 100 graines = 19 g). La lignée ‘ISRA-819’ est malheureusement plus sensible aux thrips que Mélakh, sa vulgarisation est recommandée pour le Nord du Sénégal où ces insectes ne constituent pas une contrainte majeure.

Le fort taux de croissance de la population du Sénégal associé à une urbanisation rapide (en 1999 elle était de 47 %) et à une détérioration des conditions environnementales, requiert une production agricole plus importante. Les changements technologiques intervenus dans le bassin arachidier, ont substitué les systèmes de production associée avec la culture pure. Ce processus a conduit à une réduction du nombre de variétés traditionnelles cultivées, en capitalisant sur les avantages résultant de l’uniformité des nouveaux cultivars. Cette uniformité a rendu la variété combinable avec les autres facteurs de productions de l’agriculture moderne tels que les semis et désherbages mécaniques, l’utilisation optimale des engrais, du fumier, des pesticides et des rotations culturales. Cette substitution a généré une perte nette dans la diversité. Le maintien d’une certaine diversité dans l’agriculture peut contribuer à protéger les ressources génétiques végétales et améliorer la stabilité des systèmes agricoles. La diversité du niébé peut être augmentée par des approches telle que l’utilisation de ‘blends ou mélange variétal’, de multilignées ou de l’association variétale. Dans le contexte de la zone de production du niébé du Nord Sénégal, toute combinaison doit avoir comme objectif majeur d’améliorer la résistance à la sécheresse. Des variétés rampantes, de cycle moyen doivent être combinées à d’autres érigées et précoces pour une meilleure résistance à la sécheresse de mi et fin de saison. Ces variétés doivent aussi être résistantes aux contraintes biotiques présentes dans la zone. Le mélange ou l’association de la variété traditionnelle Mame Penda qui est rampante et de cycle moyen avec la nouvelle lignée ‘ISRA-819’, érigée et précoce qui sont toutes deux à graines marron, doit produire des rendements plus importants et plus stables. Des variétés rampantes à graines blanches doivent aussi être développées pour compléter Mélakh dans des systèmes d’association ou de mélange variétal.

Avec l’urbanisation galopante, une consommation plus large dans les villes, d’aliments commodes, contenant des proportions importantes de niébé devraient augmenter la valeur et la demande du niébé. De nouvelles contraintes sont entrain de définir les préférences et les besoins des populations urbaines. Avec un taux plus élevé de femmes qui travaillent en dehors de la maison pour augmenter les revenus familiaux, le temps de préparation devient un important facteur dans le choix de la nourriture. La nutrition infantile des pauvres urbains, est également entrain de devenir un problème sérieux.

La demande en graines de niébé et produits transformés est dictée par le consommateur, les préférences de l’industrie et les besoins résultants de ces nouvelles réalités urbaines. L’Institut de Technologie Alimentaire du Sénégal (ITA) a développé quatre produits ; niébé sec précuit, le sanxal et la farine grillée, la farine sèche et les a testés dans des restaurants et ménages (Hamdy, 1989). Tous les quatre produits ont été hautement appréciés par les consommateurs. La farine sèche était exclusivement destinée à la préparation de l’Akara, un beignet assaisonné de poivre, piment et d’autres épices. Traditionnellement la pâte d’akara est préparée en trempant d’abord le niébé, suivie d’une séparation manuelle des enveloppes et hiles de la graine qui est ensuite séchée et moulue. Le temps nécessaire au trempage à la friture de la pâte peut durer 24 heures. Avec la farine sèche, seulement 30 minutes sont nécessaires pour préparer la pâte et frire le beignet d’akara. La mouture de la graine entière à sec serait également plus efficiente que le procédé traditionnel qui requiert beaucoup de main d’œuvre. En plus la farine obtenue va se conserver mieux à long terme que la pâte à frire. Ce procédé convient donc mieux au cuisinier et offre au consommateur une qualité homogène du produit. L’utilisation de farine obtenue par mouture de graines entièrement blanches serait plus désirable que celle de graines pigmentées. La graine de Bambey 21 est différente de toute autre variété en ce sens qu’elle est dépourvue de tout pigment ; elle est entièrement blanche. Les autres variétés à graines blanches, ont également un hile pigmenté qui rend indésirable toute farine obtenue à partir d’un moulage du produit sans décorticage. Le niébé sec précuit a été utilisé pour la préparation de la salade ou du ragoût avec sauce épicée. L’idée de commercialiser du niébé sec précuit est fondée sur deux avantages pour les consommateurs : simplicité de préparation et de la qualité à un prix raisonnable. Normalement, il faut jusqu’à deux heures pour cuire le niébé. Le niébé sec précuit obtenu de la variété Bambey 21 ne nécessite que 15 minutes de cuisson et est de qualité égale au haricot blanc cuit. Le niébé grillé peut être utilisé pour la préparation d’un plat bien connu ; le ‘Neleng’ qui ressemble au couscous de mil, et est souvent servi avec une sauce de tomate ou de pâte d’arachide. La farine grillée a été utilisée sous forme de granulés agglomérés, appelés ‘thiackry’ consommés avec du lait caillé sucré ou comme couscous ou encore pour lier certaines sauces.

Ces produits à base de niébé ont été analysés pour leurs caractéristiques chimiques, fonctionnelles et nutritionnelles. Globalement le grain précuit de Bambey 21 était de meilleure qualité. Du point de vue nutritionnel elle est similaire à la variété traditionnelle 58-57 et à celle introduite CB5. La cuisson a amélioré la digestibilité des protéines et a pratiquement éliminé les facteurs anti-nutritionnels naturels tels que l’acide phytique et les inhibiteurs trypsiques. Elle a aussi diminué les effets des oligo-saccharides, surtout du stachyose responsable de la flatulence. Les produits grillés et la farine sèche n’ont pas beaucoup changé dans leur contenu en ces derniers éléments ; par contre après cuisson leur qualité nutritionnelle augmente considérablement. Aujourd’hui en 2003, de petites et moyennes entreprises comme ‘La vivrière’, ‘Les conserveries du Sénégal’ et ‘Les grands moulins du Cayor’ sont entrain de commercialiser des produits à base de niébé, tels que des aliments de sevrage, de la farine et du ‘Ndambé’ en conserve. Cependant la capacité de ces entreprises est faible par rapport aux besoins. Le support technologique pour ces petites et moyennes entreprises impliquées dans la transformation des produits agricoles est encore extrêmement limité. L’industrie alimentaire a encore à recevoir l’attention et le support financier dont bénéficie déjà le secteur pourvoyant les intrants agricoles.

La variété Bambey 21 s’est révélée être d’excellente qualité, pour produire de la farine. Cependant elle est peu adaptée aux zones de production du niébé sujettes à de fréquentes années de sécheresse. Elle est également sensible au chancre bactérien, aux pucerons et aux thrips des fleurs. Le développement de variétés de niébé dotées d’une bonne adaptation et des qualités répondant aux besoins des consommateurs et transformateurs, est devenu nécessaire. Ces variétés devront être adaptées aux conditions agro-écologiques de chaque zone particulièrement à la sécheresse et résistantes aux insectes et maladies. Peu est connu de la qualité des variétés traditionnelles préférées comme Mame Penda, Ndout et Baye Ngagne. Des investigations doivent être entreprises pour connaître l’aptitude à la transformation et à l’emballage de ces variétés.

Les variétés de niébé ont souvent un goût différent les unes des autres. Un test de dégustation conduit à l’Université de Purdue a montré qu’un jury, généralement non familier au niébé, avait choisi dans 80 % des cas, la lignée du Cameroun ‘C93W-24-125B’. Sur la base du poids sec, cette lignée contenait 6 % de sucrose, alors que les autres variétés en contenait typiquement que 2 %. Un test informel conduit à l’UCR indiquait que le plat ‘Hopping John’ préparé avec cette lignée avait un goût plus plaisant que quand les variétés californiennes étaient utilisées. Un rapport de l’ITA à Dakar au Sénégal, notait qu’un jury de dégustateurs avait mieux apprécié la lignée de l’ISRA, IS86-283 que les variétés CB5, Bambey 21 et Mouride, à cause de son goût sucré. Apparemment les sélectionneurs peuvent capitaliser sur ce caractère de goût sucré pour augmenter l’acceptabilité du niébé chez les consommateurs traditionnels comme chez ceux qui sont peu familiarisés avec ce produit.

Dans les pays africains, la nécessité de fabriquer localement des produits transformés, sains, nutritifs et de haute qualité devient critique avec l’amélioration du pouvoir d’achat en ville et du coût du temps de travail de la femme. Puisque l’industrie alimentaire est encore très jeune dans plusieurs pays africains, des opportunités existent, au moins encore dans le futur proche pour approvisionner d’autres marchés du continent avec des produits à valeur ajoutée. Cependant de tels produits doivent être développés pour être conformes aux goûts et habitudes alimentaires de chaque région et accessibles à des portions larges de la population. Puisque le niébé est très important dans toute l’Afrique de l’Ouest, les produits à base de niébé sont considérés avoir un marché potentiel important dans la région. La nécessité d’avoir une industrie locale de transformation est devenue spécialement critique pour l’Afrique à cause du déclin des prix des produits agricoles. La transformation ajouterait de la valeur au niébé et ouvrirait pour les petits paysans producteurs, de nouveaux marchés. Le commerce du niébé entre pays africain est un excellent moyen pour étendre les marchés et les revenus des petits producteurs. Si ces derniers et les commerçants avaient un plus grand accès à l’information relative à la disponibilité du produit, de sa qualité et de son prix dans les marchés inter-étatiques en Afrique, les coûts des transactions pourraient être réduits. Des décisions plus informées, relatives au stockage des graines et aux stratégies de commercialisation pourraient également être prises. Des variétés de niébé avec un type de graines destiné à l’exportation vers les pays voisins, doivent être développées. Des marchés existent dans la sous région Ouest Africaine pour le niébé à graines blanches, larges et à texture de surface rugueuse.

Le succès d’une industrie alimentaire est largement dépendant de la capacité du secteur de production, de fournir des graines de niébé de qualité, en quantités suffisantes à tout temps et à des prix compétitifs pour satisfaire les marchés. Pour cela de nouvelles technologies sont nécessaires pour le petit producteur à fin qu’il puisse augmenter ses rendements, réaliser une plus grande efficience et donc des économies dans les systèmes de culture. La recherche agronomique doit, tout en cherchant à augmenter la productivité, insister sur la conservation et la gestion judicieuse des ressources naturelles. Cette conservation des ressources naturelles doit se refléter dans le choix des caractéristiques à introduire dans les nouvelles variétés, dans les approches pour satisfaire les besoins en éléments minéraux des cultures et la gestion des sols, et dans la formulation des stratégies de lutte intégrée contre les nuisibles du niébé. Des approches plus durables sont nécessaires pour en particulier satisfaire les besoins en phosphore, un des plus importants facteurs limitant des rendements au Sénégal. Une approche génétique pour améliorer l’efficience de la nutrition phosphorée du niébé dans les sols pauvres, a le potentiel d’augmenter la durabilité de tout le système.

Les nématodes contribuent à réduire l’efficience de l’utilisation des minéraux du sol par le niébé et les autres espèces cultivées. Des échantillonnages récents ont montré que cinq genres différents de nématodes sont largement présents dans les champs de niébé du Nord et Centre-Nord du Sénégal. Une détermination de ces différentes espèces de nématode et une évaluation de leur importance sur les cultures et notamment du niébé, doivent être effectuées. Ainsi une amélioration génétique du niébé pour incorporer la résistance aux plus dommageables espèces pourrait être entreprise. La mesure dans la quelle la résistance variétale du niébé aux nématodes bénéficierait d’autres cultures en rotation, devra également être déterminée et intégrer dans la gestion des systèmes de culture pour les rendre plus durables. Des sources de résistance aux nématodes ont été découvertes à l’Université de Californie Riverside.

Le contrôle de la plante parasite, Striga gesnerioides améliorerait aussi la nutrition minérale du niébé. L’utilisation de variétés résistantes est le moyen le plus efficace pour contrôler ce nuisible. Les rotations culturales qui incluent des espèces non sensibles et d’autres qui causent la germination suicide du striga, peuvent contribuer à réduire le stock de semences de ce parasite dans le sol. Les rotations peuvent être très efficaces si les variétés et les espèces qui sont utilisées, provoquent la germination du striga, mais ne lui permettent pas de se développer et de produire des graines. Des variétés de niébé qui provoquent une germination suicide abondante des espèces de striga qui attaquent le mil et le sorgho, ont été identifiées.

Des investissements doivent parallèlement être consacrés aux efforts de vulgarisation pour la démonstration et la diffusion de ces paquets technologiques. Ainsi les producteurs auront accès aux nouvelles variétés et seront informés de leurs avantages et exigences culturales.

La malnutrition a clairement été identifiée comme contribuant à plusieurs formes de maladies humaines. Les populations démunies des villes ont une nutrition de plus en plus pauvre. Ceci est du à leur consommation élevée d’aliments gras ou sucrés et au déficit de leur menu en produits riches en éléments nutritifs, comme le niébé et les légumes. Le niébé est une des plantes de culture, les plus saines et nutritives. En plus de sa composition élevée en protéines, vitamines B et éléments nutritifs, la graine de niébé contient aussi des flavonoids, qui sont des anti-oxydants comme ceux trouvés dans les fruits et légumes et qui protégent les cellules humaines de dommages causés par les radicaux libres. Les menus traditionnels contenant du niébé peuvent être sains et leur promotion doit être entreprise, surtout avec l’accroissement de la population urbaine.

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