Rechercher
Magazine accueil | focus | archives

Focus / 1998

L'élevage et les besoins de l'être humain

Brian Hursey et Jan Slingenbergh, du Service de la santé animale du Département de l'agriculture, demandent: faut-il continuer à encourager globalement l'intensification de la production ou bien chercher d'autres solutions?
 
On ne saurait ignorer les coûts cachés des systèmes de production agricole concentrés et sans terres 
Ce sont principalement les pays nantis qui se font les champions du "développement". La demande de biens de la part des nantis étant de plus en plus forte, une partie croissante de la société humaine exploite et, très souvent, pille les ressources naturelles de notre planète. Le rythme de ce "progrès" dans le monde développé est tel que les communautés moins chanceuses restent en arrière et deviennent de plus en plus défavorisées. Cet écart dans la répartition des richesses et des chances est manifeste dans les secteurs commercial et industriel, mais peut-être plus encore dans le secteur agricole et en particulier dans le sous-secteur de l'élevage. C'est probablement là que la division entre riches et pauvres et les problèmes intrinsèquement liés à la gestion des ressources sont des plus importants et méritent un examen plus approfondi.

Dans le secteur de la production animale, nous observons une croissance et une intensification rapide de la production. Les systèmes de production animale concentrés et sans terres établis maintenant dans de nombreuses régions d'Europe de l'Ouest en sont de bons exemples. Ces systèmes parviennent à satisfaire la demande de produits "sur mesure" à des prix économiques, mais on ne saurait en ignorer les coûts cachés. Ils vont des conséquences de la forte demande d'importation des pays en développement, à la dégradation de l'environnement, aux préoccupations au sujet du bien-être des animaux et aux nouvelles maladies qui peuvent affecter les hommes et les animaux. Ils soulèvent une question capitale: faut-il continuer à encourager globalement ce type de production animale ou bien chercher d'autres solutions?

Les nouvelles maladies. Des exemples des menaces réelles constituées par cette "modernisation" de la production animale sont l'abattage récent de millions de volailles à Hong-Kong, dû aux craintes au sujet de la peste aviaire, de la poussée épidémique de peste porcine classique aux Pays-Bas .- qui a dévasté temporairement l'industrie porcine - et de la crise provoquée par l'encéphalopathie spongiforme bovine au Royaume-Uni. La concentration d'animaux dans des unités de production intensive, associée à une forte progression du commerce international, aggravera sans aucun doute les risques de nouvelles maladies, d'intoxications d'origine alimentaire et de zoonoses.

Les problèmes que peut poser la production animale intensive à cause du besoin croissant d'importations d'aliments pour animaux ne sont pas moins alarmants. La production d'aliments pour animaux nécessite des ressources en terre et en eau qui deviennent particulièrement rares dans les pays en développement densément peuplés. La demande de terres se faisant de plus en plus pressante, la compétition pour les terres agricoles sera plus acharnée à proximité des zones urbaines et des marchés. Les sociétés pastorales et autres sociétés rurales qui sont incapables de s'opposer à cette intensification pourraient bien être marginalisées. Les éleveurs de subsistance sont peu à peu chassés des zones à potentiel agricole et obligés de s'installer dans des endroits plus reculés et souvent difficiles auxquels les services de soutien et de vulgarisation n'ont pas accès en raison de la distance, du manque d'infrastructure et de l'absence d'incitations économiques. Un cercle vicieux de pauvreté et de misère est ainsi créé et persiste.

La situation se complique encore du fait des maladies à transmission vectorielle comme le paludisme et la trypanosomiase, et celles transmises par les tiques, toutes ces maladies devenant de plus en plus difficiles à combattre en raison du manque d'investissement dans des programmes de gestion durable des maladies. Le contraste croissant entre les zones plus densément peuplées et économiquement productives et les zones marginales relativement peu peuplées où les ruraux cherchent à survivre au niveau de subsistance réduit peu à peu les raisons économiques de poursuivre ces programmes.

Les éleveurs de subsistance sont peu à peu chassés des zones à potentiel agricole
Il est souvent plus intéressant sur le plan économique de protéger seulement les unités de production plus intensives se trouvant à proximité des marchés. La désagrégation des services de traitement antiparasitaire pour bovins dans la lutte contre les tiques en Afrique australe et orientale et la disparition des grands programmes de lutte contre les moustiques et la mouche tsé-tsé peuvent servir d'exemples. Le dilemme est que les sociétés pastorales et rurales qui ont le plus besoin d'aide n'ont pratiquement aucune possibilité de transformer cette aide en des systèmes autonomes durables qui amélioreraient leurs conditions de vie. Un autre facteur contribuant à la réapparition de la maladie est le souci de protéger l'environnement, souci qui peut empêcher ou limiter l'application des méthodes de lutte à base de pesticides. Il s'agit là encore d'une question controversée que nous ne pouvons approfondir ici, faute de place.

Un modèle pour les pays en développement? C'est dans ce contexte que nous devons examiner de plus près la tendance actuelle vers l'intensification de la production animale. Nous pouvons prendre comme exemple limite la production animale intensive aux Pays-Bas, où quelque 20 millions de porcs et de bovins sont confinés sur une superficie d'environ 33 000 km2 et où la production de lait équivaut à elle seule à celle de tous les pays africains en développement.

Nous devrions peut-être nous réjouir de la décision du gouvernement néerlandais de réduire le nombre de porcins de 25 % d'ici à l'an 2000. Il faut reconnaître néanmoins que les principales raisons de cette décision étaient les risques pour la santé et l'environnement au niveau local présentés par l'élimination des déchets, la pollution des eaux souterraines et l'impact général sur les autres animaux et végétaux vivants. Il y a tout lieu de se préoccuper quand on pense que ces mêmes systèmes de production intensive sont maintenant largement appliqués dans les pays en développement.

Une conclusion s'impose: l'élevage est une ressource inappréciable pour de nombreuses populations, en particulier les sociétés rurales vivant dans des endroits plus reculés, et pourtant en même temps le bétail peut être manipulé, peut-être artificiellement, pour répondre aux demandes spécifiques et sophistiquées des classes à revenu plus élevé et, ce faisant, contribuer à l'inégalité, à la dégradation de l'environnement et aux problèmes de santé publique. La Division de la production et de la santé animales de la FAO s'est donnée pour tâche d'étudier ces questions fondamentales afin de contribuer au développement futur du secteur de l'élevage pour relever les défis du prochain siècle.

Ce commentaire est paru dans le dernier numéro de la Revue mondiale de zootechnie (n°90, 1998/1), publication semestrielle de la Division de la production et de la santé animales de la FAO

  • Voir Focus: Les problèmes d'élevage en Asie
  • Voir l'article de notre Focus de septembre: Elevage et environnement
  • Visiter les pages Web de la Division de la production et de la santé animales du Département de l'agriculture

Publié en décembre 1998
magazine: accueil | focus | archives  guide: plan du site © FAO, 1998