Les études de la FAO montrent que l'avancée des biotechnologies dans les pays en développement est très inégale et que de nombreux pays ne tirent pas vraiment parti des outils biotechnologiques. Dans le monde, 85 pour cent des plantations transgéniques consistent en des cultures de soja résistant aux herbicides, de maïs résistant aux insectes et de coton génétiquement amélioré. Ces cultures sont conçues pour réduire le coût des intrants et de la main-d'oeuvre dans les grandes exploitations, et non pas pour nourrir le monde en développement ou améliorer la qualité des aliments. Il n'y a pas d'investissement réel dans le sorgho, le millet à chandelle, le pois cajan, le pois-chiche et l'arachide, les cinq principales cultures dans les zones tropicales semi-arides. Cela est dû en grande partie au fait que 70 pour cent des investissements dans les biotechnologies agricoles proviennent du secteur multinational privé et sont focalisés sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) et le stress biotique. Il n'existe aujourd'hui aucun grand programme public s'adressant aux problèmes urgents des pauvres et de l'environnement, ou visant les petits ruminants ou des cultures telles que le manioc.
Nous assistons à une fracture moléculaire entre les pays développés et ceux en développement, entre les riches et les pauvres, entre les priorités de la recherche et les besoins, et surtout entre la mise au point de technologies et leur transfert, bref entre la promesse des biotechnologies et leur impact réel. Alors que l'écart se creuse, les biotechnologies vont-elles accentuer les inégalités qui existent aujourd'hui dans le monde?
Trois principes. Il n'existe pas de solution rapide pour accroître la confiance dans les biotechnologies agricoles et leur acceptation par l'opinion publique, ni pour faire en sorte qu'elles répondent à des besoins sociaux urgents. Un nouveau contrat entre toutes les parties prenantes - le Nord et le Sud, la recherche publique et la recherche privée, les scientifiques et les citoyens - est nécessaire et devrait reposer sur trois principes:
Le chemin à suivre. Établir un nouveau contrat social requiert en premier lieu l'existence de procédures efficaces - et de préférence agréées à l'échelon régional ou international - qui permettent de contrôler où, quand et comment les produits et les processus OGM ont été introduits, et d'en vérifier les effets après la mise sur le marché. Un soutien devrait être fourni aux pays en développement pour l'élaboration et la mise en oeuvre de politiques nationales efficaces concernant les biotechnologies agricoles.
Il est également urgent que les pays en développement mettent en place une capacité d'évaluation et de gestion des risques tout au long de leur filière alimentaire. Un réseau mondial de recherche est nécessaire pour renforcer l'utilisation des biotechnologies aux fins d'une agriculture durable, en assurant la concordance entre les besoins et les exigences du monde entier, et les vastes disponibilités existantes en matière de compétences, de technologies et de ressources financières. Un tel réseau de connaissances et d'expertise permettra d'établir une plate-forme équitable grâce à laquelle les pays en développement pourront s'attaquer à des cultures d'importance mondiale.
Même en ces temps de restrictions financières, des ressources doivent être destinées à la recherche d'intérêt public pour la production de biens collectifs. La FAO invite les entreprises du secteur privé à mettre leurs technologies et leurs informations à la disposition des pays en développement, gratuitement ou à un coût minime, surtout lorsqu'un tel accès ne comporte la perte d'aucun marché important. Nous devons envisager des partenariats pour constituer une banque de technologie d'intérêt public, qui mettrait les principaux produits et les technologies de pointe à la disposition des agriculteurs pauvres du monde en développement.
Il nous faut avant tout surmonter les préjugés et l'inertie. Les biotechnologies sont particulièrement prometteuses, mais elles comportent des risques nouveaux. La plupart des pays sont encore dépourvus des bases scientifiques, politiques, économiques ou institutionnelles nécessaires pour offrir une protection adéquate au développement des biotechnologies et à leur mise en application, et pour en exploiter pleinement les bienfaits potentiels. Bien entendu, ce n'est pas là une question de possibilités techniques, mais plutôt de savoir où et comment les sciences de la vie et les biotechnologies peuvent contribuer à relever le défi d'une agriculture et d'un développement durables au XXIe siècle. C'est à nous qu'il revient de décider "quel chemin prendre" et de mobiliser la volonté politique de réduire la "fracture moléculaire".