En pleine Année internationale du Riz (AIR) en 2004, le spécialiste du riz de la FAO Nguu Van Nguyen avait reçu un e-mail d'un collègue au Liberia, avec la photo d'un panneau d'affichage sur le bord d'une route près de Monrovia, orné du logo de l'Année avec son slogan accrocheur: Le riz, c'est la vie. Ce n'est pas le logo qui attira l'attention de Nguyen (en qualité de membre du Secrétariat de l'AIR, il l'avait déjà vu, sans exagérer, des milliers de fois) mais ce qui était imprimé en dessous: "Même si tout n'est pas rose dans le monde du riz". Nguyen se rappelle avoir pensé: "Ah! Le message est vraiment passé."
En proclamant l'AIR en 2004, l'Assemblée générale des Nations Unies a rendu les honneurs qu'il mérite depuis longtemps comme principale denrée vivrière, et à sa place au coeur du patrimoine culturel de l'Asie. Mais elle entendait également cibler l'attention sur l'avenir du riz: en tant qu'aliment, en tant qu'élément vital du secteur agricole, et en tant que composante essentielle de la sécurité alimentaire mondiale. Cet avenir est assombri par l'appauvrissement des ressources en terres et en eau, le changement climatique, et les incertitudes pesant sur les questions stratégiques et commerciales qui pourraient avoir des retombées profondes sur de nombreux pays.
Un contexte en pleine évolution. La prochaine session de la Commission internationale du riz (CIR), qui rassemble 61 pays, se tiendra au Pérou en mai 2006 et sera axée sur l'amélioration de la production rizicole dans un environnement en pleine évolution. Pour Nguyen, également Secrétaire de la Commission, le principal changement est la croissance démographique. Les 6,2 milliards d'habitants de la planète en 2002 seront plus de 8 milliards en 2030.
L'essentiel de cet accroissement sera imputable aux zones urbaines, qui créeront une demande encore plus importante de riz mais qui puiseront aussi davantage dans les ressources -en particulier l'eau- destinées à la production de riz. L'urbanisation révolutionne également la distribution et la commercialisation du riz; celles-ci se font surtout par des petites épiceries et des grandes surfaces qui exercent des pressions sur l'agriculture, l'obligeant à répondre à des normes de qualité et de sécurité de plus en plus rigoureuses et à subir des prix de plus en plus bas.
En même temps, l'urbanisation crée une demande d'alimentation plus variée, encouragerant la diversification des systèmes de production basés sur le riz vers des sous-secteurs plus lucratifs. "A l'avenir, la riziculture disposera incontestablement de moins de ressources," affirme Nguyen, "ce qui veut dire moins de riz si les rendements n'augmentent pas. Pour les populations pauvres des villes, moins de riz signifie une sécurité alimentaire moindre."
Pendant ce temps, les sélectionneurs de l'ADRAO (Centre du riz pour l'Afrique) ont mis au point des variétés NERICA ("nouveau riz pour l'Afrique") qui associent les types de riz adaptés à l'environnement local à des cultivars asiatiques à rendement élevé. NERICA est non seulement tolérant à la sécheresse, mais il donne aussi des rendements supérieurs de 30 pour cent à ceux des variétés traditionnelles africaines. Sa brève période de croissance est particulièrement adaptée à l'Afrique subsaharienne, et permet aux riziculteurs de tirer parti de la courte saison des pluies dans les zones exposées à la sécheresse. Même si le NERICA a été conçu essentiellement pour les hauts plateaux de culture pluviale, les chercheurs espèrent mettre au point d'autres variétés pour les systèmes irrigués des plaines: l'Afrique occidentale et l'Afrique centrale ont quelque 20 millions d'hectares de bas-fonds marécageux bien adaptés à la riziculture, bien qu'à peine 20 pour cent soient actuellement exploités.
Rayonnements solaires. On peut également accroître l'efficacité de la production en améliorant la gestion des cultures. D'après des études récentes réalisées en Asie et en Amérique latine, ce ne sont pas les variétés qui sont en cause dans la limitation des rendements; en effet, les variétés actuellement disponibles sont capables de produire plus de 10 tonnes de riz l'hectare, et pourtant les agriculteurs n'en exploitent que moins de 50%. Les études montrent également qu'on peut obtenir plus facilement de plus hauts rendements dans des écologies plus privilégiées: tous les environnements à haut rendement - de la Californie à l'Egypte - jouissent de rayonnements solaires durant la phase critique de la formation des panicules jusqu'à la floraison. En concentrant la production irriguée durant la saison sèche, les riziculteurs pourraient envisager des utilisations plus rentables des terres durant la saison humide. Dans de nombreuses parties de l'Asie, par exemple, durant les moussons, la pisciculture pourrait procurer davantage de revenus que le riz.
"Les riziculteurs peuvent aussi accroître leurs marges de profit en améliorant l'efficacité des intrants de production, comme l'eau et les engrais," affirme Nguyen. Ceci réduirait aussi les dégâts à l'environnement - les insecticides détruisent une bonne partie de la biodiversité des écosystèmes rizicoles, tandis que les résidus d'engrais polluent l'eau et le sol dans et aux alentours des rizières.
La raréfaction de l'eau douce est un autre aspect inquiétant de la production de riz, particulièrement du riz irrigué qui représente les trois quarts de la production totale. Sur des parcelles expérimentales, il faut de 1 100 à 1 200 litres d'eau pour produire un kilo de riz paddy. Mais quand il s'agit de production réelle, le volume d'eau utilisé est souvent bien supérieur. Nguyen ajoute: "La nécessité de produire plus de riz pour plus d'habitants sur moins de terres avec moins d'eau est un défi pour la science et la technologie ainsi que pour les communautés cultivant le riz."
La riziculture est à la fois responsable du changement climatique - les plants de riz inondés dégagent des gaz à effet de serre (méthane et oxyde nitreux) - et une victime potentielle. Les prévisions d'accroissement des températures moyennes, du niveau des mers et la modification des régimes de précipitations auront un impact négatif sur le riz, en particulier sous les tropiques. Les variétés de riz tolérant les hautes températures, la salinité et d'autres types de phénomènes extrêmes aideront les agriculteurs à s'adapter à ces changements. Mais les riziculteurs peuvent aider à atténuer le changement climatique en réduisant, par exemple, le temps que leurs cultures passent en conditions inondées et en convertissant les balles de riz en biocarburant, un substitut des combustibles fossiles.
Mais le riz étant de plus en plus considéré comme une denrée d'échange, au détriment de sa fonction de subsistance, les politiques de protection sont mises en cause dans les négociations commerciales internationales. Un rapport à la session de la Commission fait remarquer que le commerce de riz augmente, même s'il demeure relativement faible avec 26,7 millions de tonnes en 2004. Les politiques de libéralisation appuyées par l'Accord du Cycle d'Uruguay à la fin des années 90 ont constitué un moteur de croissance des échanges, mais l'échec de la réunion de Cancun de l'Organisation mondiale du commerce - sur l'agriculture en général et sur le riz en particulier - a signalé que "l'accès au marché et la concurrence des exportations restent encore à résoudre", tandis que les politiques de soutien interne semblent encore plus difficiles à négocier.
Une libéralisation des échanges de riz aurait des "retombées substantielles" sur la production nationale, les revenus des agriculteurs et les préférences des consommateurs, et les prix dans de nombreux pays. "Les zones marginales ayant un potentiel de rendement plutôt faible sont mises sous pression par des cultures ou activités plus rentables," souligne le rapport. "L'accès aux marchés internationaux du riz accentue la pression pour supprimer le riz de ces zones de production marginales."
"Les questions et enjeux auxquels est confronté le riz requièrent une réflexion et un débat soutenus," précise Nguu Van Nguyen. "L'Année du Riz ne peut être considérée comme un succès véritable que lorsqu'on peut offrir du riz de qualité à des prix abordables, aussi bien dans les centres urbains que dans les zones rurales du monde entier. Il faut commencer par renforcer la sensibilisation à cette exigence."
Plus sur l'Année internationale du riz 2004 Visiter le site web de la Commission internationale du riz Voir aussi Focus: Les riz "spéciaux" et Menace de crise dans le secteur rizicole en Asie Publié en décembre 2005