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Focus / 1998

Interview: James Cock

"Durabilité, rentabilité, emplois: nous demandons peut-être trop à l'agriculture"
 
Dr James Cock
De son bureau situé au siège de la FAO à Rome, James Cock explore Internet à la recherche de "frozen" + "peas" + "UK". Son moteur de recherche favori le ramène en début de liste, la révolte paysanne de 1381 en Angleterre. Mais en défilant vers le bas, il trouve le titre qu'il cherchait - à la page d'accueil de l'Association des industriels du secteur maraîcher du Royaume-Uni.

"Je me renseigne sur les types de contrat que les producteurs passent avec les agro-industries", explique-t-il. "Il y a une tendance croissante à passer des contrats agricoles partout dans le monde. Ce n'est pas une solution à tout, mais c'est particulièrement important lorsqu'une plante cultivée doit être transformée assez rapidement et près du lieu de production. Le riz ou le blé peuvent être traités à cent lieues, mais ce n'est pas possible avec le palmier à huile. Personne n'investirait dans une usine d'extraction d'huile de palme sans avoir la garantie d'être approvisionné..."

En tant que chercheur invité auprès du Service des cultures et des herbages du Département de l'agriculture, M. Cock passera cinq mois à étudier des contrats d'approvisionnement et à travailler sur plusieurs autres projets: mise au point de méthodes de transfert de technologie pour les producteurs de canne à sucre, saisie de données sur le manioc et la canne à sucre pour le Système mondial d'information sur les ravageurs et les plantes du Service des cultures et des herbages et assistance au FIDA pour l'élaboration d'une nouvelle stratégie mondiale pour le manioc.

Son nouveau bureau est certes plus petit que la suite, avec une vue splendide sur les Andes, qu'il occupe en tant que Directeur général de l'Institut de la canne à sucre de Colombie, à Cenicaña. Mais M. Cock avoue qu'il aime le changement. "L'important", dit-il, "c'est de changer tous les 10 ans, d'entreprendre quelque chose de différent, de penser créativement et d'avoir de nouvelles idées de manière à ne pas faire du surplace".

C'est précisément l'illustration de toute sa carrière professionnelle. Avant d'arriver à Cenicaña, il était agronome principal à la Banque mondiale. Avant cela, chef du programme pour le manioc du Centre international d'agriculture tropicale et, avant encore, jeune physiologiste des plantes mettant au point de nouvelles variétés semi-naines de riz à l'Institut international de recherches sur le riz aux Philippines. De ce point d'observation unique, M. Cock s'est entretenu avec Agriculture 21 sur les problèmes auxquels l'agriculture devra faire face le siècle prochain.

Qu'arrive-t-il aux rendements en riz? La productivité régresse dans un nombre croissant de bonnes zones rizicoles en Asie (voir l'article de notre Focus: Menace de crise dans le secteur rizicole en Asie).
"Lorsque je travaillais à l'IRRI il y a 30 ans, nous obtenions des rendements de neuf tonnes sur des parcelles expérimentales. Maintenant ce n'est plus possible. J'ai dans l'idée que lorsqu'on obtient des rendements très élevés dans des systèmes intensifiés, quelque chose se dérègle. Quand vous passez d'une culture par an à deux ou trois, vous modifiez tout l'écosystème, le sol, les ravageurs... Mais il arrive souvent que les rendements atteignent un plafond puis déclinent, et remontent par la suite. Par exemple, en ce qui concerne la canne à sucre, la baisse des rendements a fait beaucoup de bruit en Australie, mais on n'en parle plus. La cause de cette baisse n'a jamais été élucidée".

Le riz hybride résoudra-t-il le problème?
"Les variétés hybrides sont difficiles et chères à produire, bien que les coûts commencent à baisser et il n'y a pas de raisons pour que ça ne marche pas. En outre, la biotechnologie offre des tas de nouvelles possibilités intéressantes qui complèteront les techniques d'amélioration classiques - en introduisant des gènes liés au rendement obtenu avec les espèces sauvages, par exemple".

Il y a un autre article dans notre Magazine de ce mois (voir Le marché boude les amidons tropicaux) dans lequel on prétend que la recherche a été insuffisante concernant la mise au point de plantes cultivées - comme le manioc - pour des utilisations industrielles. En tant que chef du programme pour le manioc du CIAT pendant 17 ans, est-ce aussi votre sentiment?
"Si vous remontez assez loin, jusqu'à la période d'après guerre, le manioc était assez compétitif comme source d'amidon. Mais au cours des cinquante dernières années, les pays développés ont fait des investissements massifs dans la recherche sur l'amidon de maïs, qui a fait flamber la production et chuter les coûts. On a fait du bon travail pour le manioc, mais pas autant. Cela montre que l'avantage compétitif des plantes cultivées tropicales s'est en général dégradé. Les Etats-Unis et l'Europe ont tellement investi dans la recherche que, même sans subventions, ils seraient encore très compétitifs. Il y a quarante ans, la betterave à sucre n'aurait absolument pas pu rivaliser avec la canne à sucre, alors qu'aujourd'hui, cela est possible".

Comment les pays en développement peuvent-ils regagner leur avantage?
"Mais je pense que le besoin à lui seul suffira à stimuler la recherche. On s'inquiète de plus en plus du fait que la demande de matières premières pourrait dépasser l'offre dans l'avenir. Autrefois, les pays en développement étaient des exportateurs nets de produits alimentaires et agricoles. Aujourd'hui, la plupart sont importateurs. Beaucoup d'hommes d'affaires dans les pays en développement prévoient des pénuries et envisagent de plus en plus d'utiliser les matières premières locales, même si dans l'immédiat cela coûtera plus cher. Ils craignent de devenir complètement tributaires des produits importés dont les prix pourraient flamber à tout moment, ce qui s'est d'ailleurs produit avec les céréales il y a deux ans".

Quel rôle l'agriculture sous contrat pourrait-elle jouer dans le développement agricole?
"Prenez l'exemple de la canne à sucre et du manioc. Si le manioc est considéré la culture du pauvre, la canne à sucre est probablement un bon exemple de culture du riche, une plante qui apporte richesse et développement aux régions qui la cultivent. Cela est dû au fait qu'il existe d'ordinaire un bon système de contrats rattachant l'agriculteur au marché, moyennant la transformation des produits. C'est ce qu'il faudrait faire pour de nombreuses autres plantes cultivées tropicales. Lorsque le producteur de manioc est lié aux marchés modernes, voyez comment les choses s'améliorent: la Thaïlande qui ne produisait pratiquement pas de manioc, est arrivée à 20 millions de tonnes par an lorsque les industriels et les négociants ont établi les liens, et les petits producteurs thaïlandais sont devenus plus riches.
     "En général, le développement agricole dépend des ressources entrant dans le système; un des moyens consiste à lier l'agriculteur à l'économie moderne, qui demande des produits qui répondent aux normes de qualité et sont faciles à transformer. Les pays en développement peuvent le faire, mais ils ont besoin de politiques judicieuses. Voyez le cas du Nigéria: après la dévaluation qui a rendu impossibles les importations de riz, en l'espace de dix ans, la production de manioc a triplé. Une formidable industrie du manioc a été créée. Pourquoi? Parce que les producteurs de manioc avaient un marché. Le prix est un facteur, mais il faut aussi encourager la transformation des produits et d'autres utilisations".

Vous placez donc la rentabilité et le marché avant toute autre considération? Que dites-vous de la "durabilité"?
"Nous demandons peut-être trop à l'agriculture. Nous exigeons d'elle toutes sortes de choses: produire des aliments, créer des emplois, protéger l'environnement, et conserver la biodiversité. En fait, l'agriculture ne peut être durable que si elle est rentable. Quand l'agriculture est rentable, l'agriculteur peut penser à long terme et donc elle sera aussi durable.
     Là encore, dans le cas de la canne à sucre, beaucoup d'agriculteurs la font brûler parce qu'elle est plus facile à récolter et à gérer. Mais le brûlage pollue et la matière organique importante pour le sol est perdue. A Cenicaña, nous cherchons des moyens de rendre rentable la culture de la canne à sucre sans recourir au brûlage - car si vous ne rendez pas une culture rentable, les agriculteurs ne la pratiqueront pas, même si elle ne nuit pas à l'environnement. La rentabilité est fondamentale pour le système agricole. Tous les agriculteurs veulent que leur gagne-pain soit durable. Aucun agriculteur sensé ne surexploiterait le sol s'il avait une autre solution possible".

Vous quittez Cinecaña pendant cinq mois pour "concevoir quelque chose de nouveau". Pourquoi avez-vous choisi la FAO?
"Parce que la FAO a un rôle important à jouer dans l'agriculture. Elle dispose d'un bataillon d'experts et c'est un puits de connaissances. Elle a derrière elle des années d'expérience et elle a une très bonne bibliothèque. Et la FAO concerne les agriculteurs. Je pense que nous devrions nous concentrer davantage sur les agriculteurs que sur d'autres éléments que l'on rattache à l'agriculture. Si vous pouvez faire bouger les agriculteurs, les rattacher au marché, ils réagiront. Il suffit de voir ce qui s'est passé avec les agriculteurs nigérians, et ce qu'ont fait les agriculteurs thaïlandais. C'est la voie à suivre pour l'agriculture".

  • Voyez les articles de notre Focus sur les rendements en riz et les amidons tropicaux
  • Visitez le Système mondial d'information sur les ravageurs et les plantes du Département de l'agriculture
  • Lisez des détails du programme de la FAO relatif aux experts invités

Publié en septembre 1998
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