Dans l'ensemble, les femmes produisent plus de 50 % des disponibilités alimentaires mondiales. En Afrique subsaharienne et dans les Caraïbes, elles produisent jusqu'à 80 % des aliments de base. En Asie, elles assurent jusqu'à 90 % des travaux dans les rizières. Après la récolte, les femmes rurales sont presque entièrement responsables de l'entreposage, de la manutention, de la commercialisation et de la transformation des produits.
Un nouveau rapport préparé par la FAO et le FIDA a éclairci un autre aspect du fardeau des paysannes. Portant sur cinq pays de l'Afrique subsaharienne, ce rapport a constaté que de nombreuses femmes rurales contribuent à "nourrir le monde" en utilisant des outils manuels de conception et de fabrication médiocres, et ne disposent pas du revenu, du crédit et de la formation nécessaires pour passer à des techniques plus efficaces et plus rentables.
A l'origine de cette étude intitulée "Agricultural implements used by women farmers in Africa" (Outils agricoles utilisés par les femmes africaines), l'inquiétude du FIDA qui constate que si certains progrès ont été accomplis concernant le matériel utilisé par les femmes pour les opérations après-récolte, peu de choses ont été faites pour améliorer les outils utilisés pour la production agricole. La Sous-Division du génie agricole du Département de l'agriculture a collaboré à cette étude, au moment où croissait l'intérêt de l'Organisation pour les spécificités de chaque sexe dans le génie et l'énergie agricoles.
Discussions de groupe. Conduite au Burkina Faso, au Sénégal, en Ouganda, en Zambie et au Zimbabwe, la recherche a comporté des discussions de groupe avec quelque 1 500 agriculteurs et agricultrices. Elle a porté essentiellement sur des secteurs de l'agriculture relativement pauvre, où les femmes assument un rôle de plus en plus important dans les travaux agricoles et a cherché à évaluer comment les agriculteurs perçoivent leur travail et à identifier les opérations pour lesquelles une amélioration du matériel agricole s'impose.
L'étude FAO/FIDA a constaté que les hommes ont éprouvé un ressentiment envers ce qu'ils considèrent comme une attention exagérée pour les femmes dans les programmes de développement. Résultat: certains pays articulent leur politique de développement non pas seulement autour des femmes mais autour de la famille. Toutefois, la condition des femmes ne s'est guère améliorée. "L'accès des femmes aux espèces sonnantes provenant de leur travail dans l'exploitation familiale est d'ordinaire très limité, car ce sont les hommes qui ont la main sur les gains obtenus avec les cultures de rapport. Les femmes n'ont pratiquement pas accès au crédit du fait que les terres sont attribuées aux hommes et qu'elles ne peuvent donc pas donner de garanties. "La seule façon pour les femmes d'obtenir de la terre et du crédit est de faire partie d'un groupement", lit-on dans le rapport. "Toutefois, la terre qui leur est allouée est généralement éloignée du village, et on leur permet rarement de l'exploiter pendant plus de deux ans car cela leur donnerait des droits permanents sur elle".
Le bas profil socio-économique des femmes dans les zones rurales étudiées se reflète en particulier dans le matériel de production qu'elles utilisent. Pour le plus bas niveau de technologie, la palme va au Burkina Faso, où le matériel à traction animale et les outils manuels sont en métal de mauvaise qualité. C'est au Zìmbabwe que les outils et le matériel agricoles sont les meilleurs, où ils sont produits par des fabriques ou des forgerons, ces derniers pouvant se procurer de la ferraille de bonne qualité provenant de parties de vieilles charrues ou d'engins tractés obsolètes.
"La houe à main est encore l'outil agricole le plus utilisé dans tous les pays étudiés", poursuit le rapport FAO/FIDA. "Toutefois, la qualité et la durabilité de la houe sont souvent médiocres, et il n'y a pas grand chose à faire pour améliorer sa conception". De nombreuses femmes ont déclaré que la houe à main limite fortement la production et qu'elles ne feraient jamais de progrès si elles n'avaient pas accès à la traction animale.
L'étude met en lumière l'utilisation généralisée des houes à manche court qui, se sont plaintes beaucoup de femmes, causent souvent des douleurs et de la fatigue. "Sans nul doute", poursuit le rapport, " les houes à manche court présentent l'avantage de pouvoir être maniées d'une seule main, l'autre restant libre pour arracher les adventices et secouer la terre des racines". Mais une autre solution a été trouvée dans le sud du Sénégal: les femmes y utilisent une binette sarcleuse à long manche qui leur permet de rester bien droite et ont presque complètement abandonné les houes traditionnelles qui les obligeaient à travailler accroupies.
Travailler en se tenant droite signifie être paresseuse. Pourquoi donc les femmes d'autres pays n'adoptent-elles pas des houes à long manche? "Presque partout, sauf au Sénégal", lit-on dans le rapport, "l'idée est largement répandue que pour bien travailler, il faut être pliée en en deux et munie d'une houe à manche court. Ce type de conditionnement culturel est un obstacle à l'introduction d'outils à long manche qui sont plus faciles à manier, étant donné que travailler en se tenant droite signifie être paresseuse". Au Burkina Faso, de nombreuses femmes ont déclaré qu'elles aimeraient avoir des houes à manche plus long mais que leur mari ne le leur permettrait jamais.
Parmi les groupes consultés, on a reconnu généralement que les femmes ont besoin d'outils différents de ceux des hommes, et que les fabricants devraient en tenir compte. "Malheureusement, en règle générale, les fabricants et les importateurs d'outils et de matériel agricoles ne procèdent pas à des études de marché, n'entretiennent pas de rapports suivis avec leur clientèle, font peu pour s'assurer que toute la gamme de leurs produits est disponible aux points de vente et semblent ignorer le fait que, de nos jours, les principaux utilisateurs de leurs produits sont des femmes. Il s'ensuit que de nombreux outils, en particulier les cultivateurs à traction animale, sont trop lourds pour être utilisés par des femmes. Il n'existe pas de modèles de houes à main plus légers qui faciliteraient le désherbage pour les femmes, et les forgerons sont rarement à l'écoute de leurs clientes.
Dans la plupart des régions, la traction animale était considérée comme la solution aux problèmes des agricultrices: passer un cultivateur à plusieurs éléments à traction animale dans un champ peut réduire le temps nécessaire pour désherber une acre de deux semaines à deux jours. Toutefois, les chercheurs ont constaté que l'adoption de la technologie de la traction animale est lente et que, dans certains pays, elle est bloquée par des épizooties, le manque de crédit et des tabous concernant les femmes travaillant avec du bétail (le rapport a bien noté une exception: il n'était pas interdit aux femmes de travailler avec des ânes, puisque ceux-ci sont considérés comme des animaux de bas étage dont le coût à l'origine est inférieur à celui des bovins).
Même lorsque la traction animale était disponible, les femmes étaient handicapées par le manque d'informations et de formation. "La majorité des cours de formation en traction animale ne visaient que les hommes, malgré le fait que ce sont les femmes qui en avaient vraiment besoin", précise le rapport.
Recommandations à l'appui de la promotion des femmes. La FAO et le FIDA n'ont pas trouvé de solution simple ou rapide pour améliorer la qualité des outils et du matériel agricoles utilisés par les femmes. Toutefois, le rapport propose un certain nombre de mesures qui pourraient commencer à améliorer la situation. En premier lieu, un effort de communication important est nécessaire pour faire prendre conscience du rôle clé des femmes dans l'agriculture africaine et de leurs besoins spéciaux de matériel de production. Le rapport engage vivement les producteurs et les importateurs d'outils et de matériel agricoles du secteur privé à entreprendre une étude de marché avec les femmes, et les gouvernements à formuler des politiques fiscales et tarifaires favorables à la production locale. Les services agricoles gouvernementaux devraient faire bénéficier les femmes des activités de formation, encourager les échanges de vues entre les forgerons et leurs clientes, et inclure des conseils sur les outils et le matériel agricoles dans les campagnes de vulgarisation.
Enfin, les programmes de recherche et de développement devraient se concentrer sur le rendement énergétique des différents types d'outils (par exemple, adapter le poids des houes et la largeur de la lame aux différents types de sol), travailler en étroite collaboration avec les utilisateurs potentiels dans les essais d'outils importés, et étudier des moyens de remplacer la binette sarcleuse, y compris le semis en ligne et l'utilisation de herses légères tirées par des ânes.
Mais le rapport recommande également un changement plus profond dans l'agriculture africaine. "Il faudrait pouvoir imaginer que les femmes africaines surchargées de travail puissent utiliser des outils et du matériel qui exigent moins de temps et d'efforts, et leur donnent la possibilité de se reposer et de se relaxer. Mais cela passe obligatoirement par un changement d'attitude des hommes à leur égard. Du fait que plus de 70 pour cent de tout le travail de production vivrière est effectué aujourd'hui par des femmes en Afrique, et que la sécurité alimentaire des ménages est en équilibre précaire dans de nombreux pays, un accroissement de la productivité et une réduction de la charge de travail des femmes pourraient bien représenter la clé de l'amélioration du bien-être des familles".
Publié en octobre 1998