Rechercher
Magazine accueil | focus | archives

Focus / 1998

Vers la sécurité semencière

Les variétés cultivées locales emmagasinées dans les banques de gènes du monde pourraient servir à régénérer la production végétale après les catastrophes
Au Rwanda, avant le déclenchement de la guerre civile dévastatrice en 1994, les agriculteurs cultivaient plus de 500 variétés de haricots, aliment de base de la population. Dans le chaos qui a déraciné et déplacé des milliers de communautés rurales, les récoltes ont été perdues et - du même coup - la ressource fondamentale pour toute exploitation agricole: les semences pour la saison de plantation suivante.

Les organismes d'aide ont répondu par des dons de semences de variétés de haricots (photo de gauche) qui étaient censées produire davantage que les variétés rwandaises traditionnelles. Mais ces types de haricots importés n'étaient pas adaptés aux sols de la région, aux ravageurs et aux maladies, aux précipitations et à la demande du marché local. Résultat: bien que les besoins alimentaires à court terme aient été couverts, certaines des semences "à haut rendement" ont produit 30 % de moins que les variétés traditionnelles, créant un risque de pénuries alimentaires dans l'avenir et enfermant dans un cercle vicieux la production de haricots, du fait que les semences ramassées après la nouvelle récolte seraient réutilisées par la suite.

L'exemple du Rwanda montre combien il est difficile d'assurer ce que la FAO appelle la "sécurité semencière" lorsqu'une catastrophe frappe le secteur agricole dans les pays en développement. "Aujourd'hui, on estime que 1,5 milliard de personnes vivent dans des familles agricoles qui s'approvisionnent en grande partie elles-mêmes en termes de semences", a déclaré Umberto Menini, chef du Service des semences et des ressources phytogénétiques du Département de l'agriculture. "En général, elles conservent une partie des semences provenant de la récolte de chaque année pour les semis de la campagne suivante. La production dans ces exploitations repose sur une base génétique solide et éprouvée, mais qui peut être très précaire en temps de guerre, de troubles intérieurs ou de catastophes naturelles.

"Presque du jour au lendemain, les agriculteurs ont perdu leur autonomie en matière de semences et de matériel végétal, ce qui a eu des incidences à long terme sur la production vivrière, les revenus et la durabilité du système agricole lui-même".

"L'aide alimentaire, associée à
l'importation de variétés de semences
mal adaptées, peut faire baisser les
rendements et les maintenir à un bas niveau
pendant des années".
  
Longtemps après la fin de la crise, les effets de la catastrophe se font encore sentir. M. Menini explique: "L'aide alimentaire, associée à l'importation de variétés de semences mal adaptées, peut abaisser les rendements et les maintenir à un bas niveau pendant des années. Tout en essayant de résoudre la crise immédiate, ces pratiques peuvent aggraver la faim, ébranler la sécurité alimentaire et faire monter les coûts de l'aide pendant de nombreuses années encore".

"L'accès à tous moments". La solution est la sécurité semencière, définie comme l'accès à tous moments des ménages agricoles à des semences et à du matériel végétal de qualité et en quantités suffisantes de variétés adaptées. L'"accès" suppose que la source de ces semences se trouve à une distance raisonnable et que les livraisons sont faites en temps voulu et à des prix abordables. "A tous moments" se réfère à la disponibilité de stocks de semences appropriés pour toutes les périodes de végétation et pour réagir rapidement aux catastrophes naturelles ou causées par l'homme.

Elaborer des politiques et des stratégies de sécurité semencière constitue une partie essentielle du Plan d'action mondial pour la conservation et l'utilisation durable des ressources phytogénétiques pour l'alimentation et l'agriculture. Le plan, adopté en juin 1996, cherche en particulier à aider les agriculteurs dans des situations de catastrophe à remettre en état les systèmes agricoles, en tentant de trouver des moyens d'utiliser l'aide humanitaire pour mettre en place des systèmes agricoles durables et renforcer l'autonomie.

Depuis toujours, les organismes d'aide fournissent de grandes quantités de semences aux agriculteurs durant les catastrophes. Mais il s'agit le plus souvent de semences destinées dès l'origine et adaptées aux agriculteurs d'Europe et d'Amérique du Nord. Pour de nombreux donateurs, une semence est une semence. Une variété convient à toutes les situations. Toutefois, les banques de gènes des centres internationaux de recherche agronomique ont constitué au cours des 25 dernières années des stocks importants de variétés cultivées locales collectées dans le monde entier. Les obtenteurs ont utilisé ces collections qui représentent la diversité biologique naturelle des plantes cultivées, comme matière première pour mettre au point de nouvelles variétés végétales.

30 millions de personnes sont tributaires de l'aide alimentaire

L'appel de la FAO en faveur de la "sécurité semencière" arrive lorsque l'impact des catastrophes naturelles ou dues aux activités humaines atteint une intensité sans précédent. Selon le Département des affaires humanitaires des Nations Unies, le nombre de catastrophes nécessitant une aide d'urgence a plus que doublé depuis les années 80, tandis que la fréquence des guerres et des troubles intérieurs n'a cessé d'augmenter durant la présente décennie (23 pays connaissent aujourd'hui des guerres ou des troubles intérieurs, ou les ont connus durant les années 90). Entre-temps, on estime que 800 millions de personnes dans les pays en développement sont sous-alimentées. Plus de 30 millions sont complètement tributaires de l'aide alimentaire pour éviter la famine pendant les catastrophes naturelles ou causées par l'homme, et près de la moitié de la population de la corne de l'Afrique est considérée en état d'"insécurité alimentaire".

Mais elles pouvaient aussi servir à régénérer le matériel végétal indigène approprié après les catastrophes. En fait, les semences sont renvoyées aux agriculteurs qui "en ont fait don" en premier lieu. "D'ordinaire, dans les banques de gènes, on entrepose au froid pendant longtemps une petite quantité seulement de semences", a expliqué M. Menini. "Mais on pourrait les planter et les cultiver pour obtenir des quantités plus importantes de semences à réintroduire ensuite dans le pays d'origine. En les intégrant à des activités de secours plus traditionnelles, on pose les bases d'une agriculture durable et on rassure les communautés agricoles des pays en développement".

Remboursement d'une grosse dette. Le rapport démontre que ceux qui ont fourni des semences devant servir à la sélection de variétés améliorées et à la construction de l'agriculture européenne et nord-américaine peuvent les récupérer s'ils en ont vraiment besoin. "Chaque plante d'intérêt commercial cultivée dans les pays développés aujourd'hui a son origine dans les pays que nous appelons maintenant en développement", a expliqué M. Menini. "Restituer les semences serait une façon peu coûteuse de rembourser ce qui selon n'importe quel critère est une très grosse dette".

Il existe d'autres sources de semences de qualité de variétés végétales adaptées à utiliser pendant les catastrophes. Par exemple, des races locales indigènes et des variétés cultivées perdues durant les catastrophes sont parfois présentes dans les systèmes de fourniture de semences informels ou non, à l'extérieur ou même à l'intérieur de la zone ou du pays touché. S'ils sont multipliés correctement, ces stocks peuvent être renvoyés pour reconstituer le matériel végétal adapté aux conditions locales.

Etant donné qu'un consensus international a été obtenu récemment sur la nécessité de conserver la diversité biologique et de partager les avantages découlant de son développement et de son utilisation, la FAO estime que les programmes de restitution de semences pourraient devenir un exemple intéressant de coopération entre nations. Tout en aidant à promouvoir la durabilité, ces programmes serviraient aussi à réduire les besoins d'aide alimentaire à moyen et à long terme, y trouvant ainsi largement leur avantage.

Plusieurs institutions des Nations Unies, le GCRAI et de nombreuses ONG ont récemment acquis une expérience en restituant des semences, plants et boutures adaptés aux conditions locales après les crises du Rwanda, de la Sierra Leone, de la Somalie et du Cambodge. Malheureusement, fait observer M. Menini, il s'agit en général d'initiatives ponctuelles et volontaires. "Il n'y a pas d'organe permanent qui puisse réagir de façon appropriée à ces catastrophes, pas de définition claire des responsabilités, pas de mécanisme de coordination pour amener ces diverses institutions et organisations à unir leurs forces pour planifier et mettre en oeuvre des initiatives pour la fourniture de semences de secours".

Les composantes de la sécurité semencière. Un atelier international sur "la sécurité semencière pour la sécurité alimentaire", organisé par le Service des semences et des ressources phytogénétiques du Département de l'agriculture, à Florence (Italie) en novembre 1997, est convenu de trois composantes de base d'une stratégie pour la sécurité semencière efficace: protection et conservation de la diversité génétique des plantes cultivées, des systèmes de fourniture de semences efficaces et des politiques semencières nationales et régionales judicieuses.

La protection et la conservation de la diversité génétique des plantes cultivées supposent des mesures pour conserver les variétés adaptées aux conditions locales et les ressources génétiques au niveau des exploitations et des communautés, ainsi que dans les banques de gènes nationales et régionales, et le développement des stocks des principales variétés de plantes vivrières d'une région, afin d'assurer la multiplication et l'échange rapides de semences durant les catastrophes. Les systèmes d'alerte rapide qui surveillent les changements intervenant dans l'état de la diversité génétique des plantes cultivées adaptées au niveau local et régional ne sont pas moins importants.

Des systèmes de fourniture de semences efficaces dépendent des politiques semencières nationales et régionales ainsi que du soutien des gouvernements et de la communauté internationale. Dans la pratique, on peut notamment donner aux exploitations et aux communautés les moyens de produire des semences; après les catastrophes, lea agriculteurs et leurs communautés sont souvent le pivot de la remise en état des systèmes de fourniture et de distribution de semences locales. Il faut aussi disposer d'une technologie de multiplication de semences appropriée, notamment de méthodes de multiplication peu coûteuses et rapides, fondées sur la biotechnologie, de réserves de semences stratégiques rentables de plantes vivrières importantes et de "normes sages" pour assurer une production de semences de très bonne qualité.

Des politiques semencières nationales et régionales judicieuses sont indispensables. Parmi les mesures recommandées par la FAO figurent des programmes nationaux d'amélioration des végétaux axés sur des variétés et des races locales adaptées aux conditions du milieu, la production de semences dans les exploitations et des systèmes de distribution aux communautés rurales. Au niveau régional, des politiques devraient faciliter le transfert et l'échange de semences à travers les frontières. Cela exige des réseaux régionaux de sécurité alimentaire avec des bases de données sur les variétés cultivées dans la région, l'harmonisation des normes et des règlements sur les semences, et une réglementation uniforme pour encourager un commerce juste et équitable.

Enfin, l'atelier a demandé la mise en place d'un groupe consultatif pour la sécurité semencière qui, sous la houlette de la FAO, fournirait des avis d'ordre stratégique et technique pour la sécurité semencière, en particulier aux pays et aux régions sujets aux catastrophes. Sous l'égide du Service des semences et des ressources phytogénétiques du Département de l'agriculture, une série de réunions techniques régionales sur les politiques et les programmes semenciers en Afrique subsaharienne, en Asie et en Amérique latine, est en cours qui devrait aboutir à un "Congrès semencier mondial" en l'an 2000.

  • Lire le rapport complet de l'Atelier international sur la sécurité semencière pour la sécurité alimentaire
  • Lire le Plan d'action mondial pour la conservation et l'utilisation durable des ressources phytogénétiques pour l'alimentation et l'agriculture de la FAO
  • Visiter les pages Web du Service des semences et des ressources phytogénétiques du Département de l'agriculture
  • Voir notre Guide sur les Thèmes pour en savoir plus sur Phytogénétique et sélection végétale

Publié en octobre 1998
magazine: accueil | focus | archives  guide: plan du site © FAO, 1998