Toutefois, des éléments de plus en plus nombreux laissent à penser qu'un changement a lieu dans toute la région. Dans la ville de Ciwedey, dans l'ouest de Java, par exemple, une école religieuse a regroupé quelque 450 agriculteurs des environs dans une entreprise très rentable qui fournit 20 tonnes de pommes de terre par an aux supermarchés et aux grossistes. Au Népal, le gouvernement a lancé un programme de "partenariat rural-urbain" qui vise à relier les agriculteurs aux centres de mise en marché. Dans le district de San Sai en Thaïlande, un groupement d'agriculteurs a trouvé un marché lucratif pour ses longanes secs en Chine. Et aux Philippines, un projet FAO fait le lien entre les bénéficiaires de la réforme agraire et des agro-industries qui souhaitent investir dans leurs communautés.
Ce ne sont là que quelques exemples d'une nouvelle tendance observée dans de nombreuses régions d'Asie: agriculteurs et agro-industries passent des contrats avantageux pour les uns comme pour les autres, qui diminuent les risques sur le marché pour les producteurs et leur facilitent l'accès aux intrants et au crédit, et garantissent aux industriels un approvisionnement en produits de la terre.
Pour la Division des systèmes de soutien à l'agriculture du Département de l'agriculture, ce passage de l'agriculture traditionnelle à l'agriculture "sous contrat" constitue l'un des problèmes de développement les plus difficiles auxquels l'Asie sera confrontée au cours du siècle prochain. Pour l'aider, la Division des systèmes de soutien à l'agriculture a co-patronné une consultation à Chiang-Mai (Thaïlande), en octobre, qui a réuni des experts en production, en gestion après récolte et en transformation et commercialisation des aliments, provenant de la Chine, de l'Indonésie, de la Malaisie, du Népal, des Philippines, de Sri Lanka et de la Thaïlande. Leur tâche consiste à définir des stratégies et des priorités pour soutenir le développement de l'agriculture axée sur les marchés, en mettant l'accent sur la coordination production-marché.
Chaînes de prêts-à-manger et supermarchés. Les participants à la consultation ont constaté que les industriels et les nouvelles agro-industries - telles que les chaînes de prêts-à-manger, les supermarchés, les établissements de conditionnement et les hôtels - offrent collectivement de nouveaux débouchés importants à la production commerciale. Pour profiter pleinement de ces nouveaux débouchés, toutefois, des améliorations de grande échelle sont nécessaires dans les services gouvernementaux pour l'agriculture, l'infrastructure commerciale et l'information sur les marchés, les pratiques culturales, le savoir-faire des agriculteurs et l'organisation des exploitants agricoles.
Au départ, il n'a pas été simple d'établir un lien entre les bénéficiaires de la réforme agraire et les agro-industries aux Philippines. Les petits agriculteurs, nouveaux propriétaires fonciers, disposaient de ressources techniques et financières limitées. D'autre part, les agro-industries avaient besoin de partenaires capables de satisfaire aux normes de qualité et d'assurer une livraison en temps voulu. Pour sa part, le Ministère de la réforme agraire avait des fonds limités et manquait de personnel formé à la promotion de l'agriculture sous contrat. Mais un projet FAO à l'appui de la réforme agraire a apporté une stratégie gagnante: ella a aidé à établir un "lien", un réseau de fonctionnaires spécialisés dans l'aide à l'investissement et à la commercialisation et un système d'information sur les marchés. Le secteur privé a répondu en investissant dans des communautés de réforme agraire, et le Ministère de la réforme agraire a institutionnalisé le programme.
Concernant le rôle du gouvernement dans la promotion de l'agriculture axée sur le marché, la consultation de Chiang-Mai a noté que, dans toutes les études de cas examinées, les ressources ou programmes gouvernementaux avaient aidé à établir des liens au sein du secteur privé et à passer des contrats qui ont ensuite stimulé la production commerciale. Aux Philippines, un programme de promotion des plantes cultivées prisées - principalement fruits et légumes - a été considéré comme un excellent exemple de coopération fructueuse entre le secteur public et le secteur privé, fortement axée sur la conquête de nouvelles parts de marché.
Selon les participants à la consultation, les gouvernements ont d'autres fonctions importantes, notamment stabiliser les prix, prendre des mesures pour unifier les marchés, améliorer l'infrastructure commerciale et les services d'information et assurer un zonage et une planification corrects pour l'utilisation des terres. Une "troisième partie" - qu'il s'agisse du gouvernement, d'une ONG ou du secteur privé - pourrait aussi intervenir pour identifier les acheteurs et les associations d'agriculteurs fiables, et aider à conclure des accords "justes et applicables".
Enfin, les agriculteurs doivent s'organiser en groupements ou en coopératives qui peuvent utiliser des économies d'échelle dans les négociations, coordonnant les approvisionnements et accédant au crédit et à d'autres services de soutien. Les agriculteurs démunis de ressources, en particulier, ont besoin d'une aide pour constituer des groupements afin de renforcer leur pouvoir de négociation et de bénéficier de la commercialisation croissante de l'agriculture.
Constitution de réseaux Sud-Sud. Doyle Baker, chef du Service de la gestion des exploitations et de l'économie de la production de la Division des systèmes de soutien à l'agriculture, a souligné l'importance croissante attribuée à l'agriculture axée sur le marché, aux systèmes d'information, aux débouchés en milieu rural, et aux liens avec le secteur post-production. "Plusieurs initiatives connexes dans ces secteurs ont été lancées ou vont l'être"a-t-il déclaré, "notamment un programme de développement des agro-industries rurales en Indonésie, des études dans les Caraïbes sur la diversification des cultures et en Amérique latine sur le rôle des organisations agricoles dans le marché, un projet conjoint avec le FIDA et des ONG en Afrique australe, et des études en Europe orientale sur les conséquences pour les familles d'agriculteurs de l'entrée dans l'Union européenne". Vers la fin du mois, un autre atelier patronné par la Division des systèmes de soutien à l'agriculture évaluera les nouveaux débouchés pour les agriculteurs au Bénin, au Cameroun, en Côte d'Ivoire, au Ghana et au Nigéria.
"Pour que cette nouvelle ligne d'action réussisse", a expliqué Doyle Baker, "il faut d'entrée de jeu prévoir une durabilité institutionnelle, des complémentarités et des synergies et la constitution de réseaux Sud-Sud". Il a souligné la nécessité de renforcer les capacités, en particulier concernant la gestion agricole; le passage à une approche fondée sur les entreprises agricoles, comportant des investissements, des choix d'entreprise et la gestion des ressources, ne sera pas facile. A moyen ou à long terme, il faudra répondre à deux questions délicates: qu'est-ce qui différencie foncièrement l'agriculture axée sur le marché, et comment l'Etat devrait-il la soutenir?
"En élaborant un plan d'action, il faut définir clairement objectifs et approches", a expliqué Doyle Baker. "L'efficience du marché n'est pas une fin en soi. Son but final doit être des avantages sociaux et économiques, en premier lieu la création d'emplois, la croissance du revenu et la sécurité alimentaire. L'approche axée sur le marché doit également être liée à une nouvelle stratégie de développement fondée sur la décentralisation, la participation populaire, une approche systémique, et une vision large de la durabilité embrassant des aspects environnementaux, institutionnels et économiques"
Publié en novembre 1998