Garder un œil vigilant sur les foyers de grippe aviaire

©FAO/Saeed Khan

Une menace permanente pour la santé humaine et animale: la coordonnatrice de la FAO pour la surveillance mondiale de la grippe aviaire répond à nos questions

Ces derniers mois, des cas de grippe aviaire ont été signalés chez les oiseaux dans plus de 30 pays, venant nous rappeler utilement la nécessité de rester vigilants et d’être prêts à intervenir face à un problème de santé animale susceptible d’évoluer en pandémie et d’avoir de lourdes conséquences économiques pour les éleveurs et les systèmes alimentaires. Sophie Von Dobschuetz, coordonnatrice de la surveillance mondiale de la grippe aviaire pour l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), nous explique le défi que cela représente et comment la FAO s’efforce de le contrôler.

1. Les grippes aviaires ont déjà déclenché des pandémies à l’échelle mondiale. Pourquoi ce type de grippe est-il si dangereux?

1. Les grippes aviaires ont déjà déclenché des pandémies à l’échelle mondiale. Pourquoi ce type de grippe est-il si dangereux?

L’influenza aviaire, ou grippe aviaire, est causée par un virus qui infecte les oiseaux. Il en existe de nombreuses souches, dont certaines sont zoonotiques et peuvent infecter voire causer la mort des êtres humains. En 1918, la pandémie de grippe espagnole était en réalité une grippe A (H1N1) d’origine aviaire qui a touché 500 millions de personnes à travers le monde. Toutefois, aucun cas de transmission interhumaine durable n’a été enregistré depuis lors et, ces dernières décennies, les cas d’infection humaine ont été sporadiques. Les rapports les plus récents de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), publiés en novembre 2020, font état de la détection de virus H5N6 et H9N2 chez deux personnes ayant été en contact étroit avec des volailles vivantes.

Les virus responsables de la grippe aviaire étant des virus à ARN, ils mutent et évoluent plus rapidement que les virus à ADN, ce qui augmente la probabilité d’adaptation aux mammifères et notamment aux êtres humains. La FAO, l’Organisation mondiale de la santé animale et l’OMS collaborent régulièrement pour conduire des activités de suivi et d’évaluation des risques. Les trois organisations fournissent également des données à l’intention des consultations de l’OMS sur la composition des vaccins antigrippaux saisonniers, contribuant ainsi directement à la préparation en cas de pandémie. Les trois organisations ont récemment publié un outil d’évaluation conjointe et multisectorielle des risques à l’échelle nationale (JRA), qui permettra aux pays d’évaluer les risques sanitaires zoonotiques existant à l’interface hommes‑animaux-environnement et facilitera la gestion des risques.

Depuis la première apparition connue du virus en Asie, en 1996, plusieurs épidémies de grippe aviaire se sont propagées à travers les continents. Le commerce de volaille demeure le principal facteur de risque pour ce qui est de l’introduction et de la diffusion locale des virus de la grippe aviaire. En revanche, c’est la migration des oiseaux sauvages qui est souvent responsable de la propagation sur de longues distances, avec des conséquences fatales pour les populations d’oiseaux domestiques et sauvages.

2. Pourquoi existe-t-il un si grand nombre de virus de la grippe aviaire?

2. Pourquoi existe-t-il un si grand nombre de virus de la grippe aviaire?

Les virus de la grippe aviaire sont nombreux en raison de leur taux élevé de mutation spontanée et de leur capacité à «se réassortir» avec le matériel génétique d’autres virus de la grippe aviaire pour «donner naissance» à de nouvelles souches. La classification actuelle des sous-types de virus est basée sur les gènes de l’hémagglutinine (H) et de la neuraminidase (N). Aujourd’hui, on recense 18 sous-types d’hémagglutinine et 11 sous-types de neuraminidase dans la nature, ce qui signifie plus de 100 combinaisons possibles seulement à partir de ces deux gènes. À l’heure actuelle, la communauté scientifique surveille attentivement le potentiel zoonotique des sous-types H5Nx, H7Nx et H9Nx, en particulier les sous-types H5N1, H5N6, H7N9 et H9N2

Les types de grippe aviaire sont aussi classés en fonction de leur pathogénicité, qui peut être faible (low pathogenic avian influenza - LPAI), ou élevée (highly pathogenic avian influenza - HPAI). Cette dénomination se rapporte principalement à leur capacité à entraîner la mort des volailles et non à infecter d’autres espèces animales ou les êtres humains. Généralement, les volailles infectées par les virus LPAI ne présentent que peu ou pas de signes cliniques et la maladie est moins grave et moins aiguë qu’avec les virus HPAI, ce qui se traduit par des répercussions économiques moins importantes. Mais, les virus LPAI peuvent se transformer en virus HPAI par mutation.

3. Quelle est la situation de la grippe aviaire cette année? Est-elle zoonotique?

3. Quelle est la situation de la grippe aviaire cette année? Est-elle zoonotique?

On observe actuellement un nombre croissant d’épidémies de HPAI en Europe et en Asie, de même que l’apparition de souches réassorties (associant le matériel génétique de différents virus) qui infectent volaille et oiseaux sauvages. En octobre et en novembre 2020, la FAO a commencé à alerter les autorités chargées de la santé animale dans les pays à haut risque et elle continue à fournir des avis et à recommander des mesures.

Depuis octobre 2020, la souche de HPAI prédominante est la souche H5N8, qui touche plus de 30 pays ou territoires administratifs, de l’Irlande au Japon, avec plus de 1 300 cas officiellement signalés concernant la volaille ou les oiseaux sauvages. Jusqu’à présent, aucune détection confirmée n’a été signalée en Afrique ni sur le continent américain, mais une autre souche de HPAI, la souche H5N1, a été récemment signalée sur la volaille au Sénégal.

Le virus H5N8 qui circule actuellement en Asie, au Moyen-Orient et en Europe n’a, jusqu’à présent, pas causé d’infection chez l’être humain. Toutefois, son potentiel zoonotique ne doit pas être ignoré car si un virus de la grippe aviaire devient capable de transmission interhumaine durable, la menace d’une pandémie peut très rapidement se transformer en réalité (voir les questions 7 et 8 qui traitent de la manière dont les individus et les autorités peuvent limiter les risques autant que possible).

L’analyse des séquences génétiques des souches virales détectées lors de l’apparition de foyers permet aux scientifiques de reconstituer l’histoire de la circulation et de l’évolution du virus à travers les continents. Selon des analyses génétiques récentes, la souche H5N8 qui circule actuellement en Asie orientale est génétiquement différente de celle qui circule en Europe, alors que les tableaux cliniques dans les populations d’oiseaux domestiques et dans les populations d’oiseaux sauvages sont similaires. Cela signifie que les deux épidémies se sont développées indépendamment au même moment.

La FAO surveille attentivement la propagation de la grippe aviaire à travers le monde et gère une base de données (EMPRES-i) qui permet d’enregistrer les cas concernant la volaille, les oiseaux sauvages ou les êtres humains, signalés par différentes sources officielles (notamment l’OIE et l’OMS). On peut trouver des informations détaillées et actualisées sur le potentiel zoonotique du virus de la grippe aviaire dans le monde (Global Avian Influenza Virus with Zoonotic Potential Situation Update), sur le virus HPAI en Afrique subsaharienne (Sub-Saharan Africa HPAI Situation Update) et sur la souche H7N9 (H7N9 Situation Update). 

4. Comment le virus de la grippe aviaire se propage-t-il entre les pays et à travers les régions et les continents?

4. Comment le virus de la grippe aviaire se propage-t-il entre les pays et à travers les régions et les continents?

La propagation de la grippe aviaire sur de longues distances est favorisée par la migration des oiseaux sauvages. Ces oiseaux constituent le réservoir naturel du virus et chaque année, d’août à décembre, un nombre considérable d’oiseaux sauvages en provenance d’Asie centrale migrent en direction de l’ouest, en quête de zones d’alimentation situées dans des régions plus chaudes, et font escale dans de multiples sites au Moyen-Orient et en Europe. Certaines espèces vont également vers le Sud, notamment en Afrique subsaharienne.

Plus il y a d’espèces porteuses de virus, plus il y a de voies migratoires le long desquelles le virus peut se propager. Les rassemblements importants d’oiseaux sauvages en Asie centrale favorisent le contact entre les espèces et permettent au virus de la grippe aviaire de circuler, de subsister et d’évoluer. Les canards, en particulier, jouent un rôle majeur dans la propagation du virus car ils peuvent en être porteurs sans présenter de signe clinique. Les pays situés le long des voies migratoires sont exposés à un risque plus élevé d’introduction de la grippe aviaire, notamment si le niveau de biosécurité des élevages de volaille est faible ou si les oiseaux sauvages sont en contact avec les oiseaux domestiques, par exemple lorsque la volaille est élevée en liberté.

Une fois introduite dans un pays ou dans une région, la grippe aviaire peut se propager rapidement dans et entre les pays grâce au commerce de volaille, en particulier les échanges commerciaux informels qui sont moins contrôlés et ne font guère l’objet de mesures de biosécurité.

5. La pandémie de covid-19 a-t-elle eu une influence sur les mesures prises pour lutter contre la grippe aviaire?

5. La pandémie de covid-19 a-t-elle eu une influence sur les mesures prises pour lutter contre la grippe aviaire?

La situation liée à la covid-19 complique la prévention et la lutte contre la grippe aviaire. Les pays et la communauté internationale doivent rester vigilants car la grippe aviaire est susceptible de causer une pandémie, avec des répercussions considérables sur le plan économique. La FAO a formulé les recommandations suivantes: renforcer la surveillance dans les régions à haut risque, effectuer immédiatement des tests sur les volailles ou les oiseaux sauvages malades ou morts et mettre en place des mesures de biosécurité efficaces notamment en limitant les contacts directs ou indirects entre la volaille domestique et les oiseaux sauvages. 

La pandémie actuelle de covid-19 a créé de nombreuses difficultés d’ordre pratique et financier dans les secteurs de la santé publique et de la santé animale. Les laboratoires vétérinaires participent à la réalisation des tests sur les échantillons d’origine humaine, ce qui retarde l’analyse des échantillons animaux. De plus, les programmes de soin vétérinaire, de vaccination et de surveillance habituels ont été entravés par les confinements et les restrictions de déplacement.

La FAO continue de collaborer avec l’OMS et l’OIE s’agissant de surveiller les foyers de grippe aviaire, d’apporter un appui aux pays en matière de détection et de signalement de cas, et de proposer des formations, des outils et du matériel pour évaluer les risques d’apparition de foyers, s’y préparer et intervenir. La pandémie de covid-19 a perturbé un certain nombre de programmes de formation et les travaux des groupes de travail dans les pays mais la FAO a su s’adapter en adoptant des modes de travail à distance ou hybrides.

6. Les vaccins contre la grippe aviaire sont-ils efficaces?

6. Les vaccins contre la grippe aviaire sont-ils efficaces?

La vaccination contre la grippe aviaire fait partie des solutions mais elle ne peut en aucun cas remplacer les mesures de biosécurité indispensables qui doivent être appliquées en permanence. La vaccination de la volaille peut contribuer à réduire la circulation du virus et à prévenir l’apparition de foyers importants et la propagation de la maladie, mais elle doit impérativement être mise en œuvre parallèlement à d’autres mesures de lutte.

La vaccination de la volaille est plus complexe qu’il n’y paraît et n’est efficace que si la couverture vaccinale est suffisante. La mise en place de stratégies nationales de vaccination bien planifiées et régulièrement évaluées peut permettre d’éviter les dépenses inutiles. Au demeurant, une vaccination mal gérée ou incomplète peut favoriser la propagation de la grippe aviaire. Compte tenu de l’évolution rapide de ce type de virus, les vaccins doivent être constamment adaptés pour correspondre aux souches virales en circulation.

La vaccination a donné de très bons résultats en Chine, où un programme de vaccination de la volaille a été lancé à l’échelle nationale en septembre 2017 afin de lutter contre le virus H7N9 qui circulait sur la volaille et touchait sporadiquement les êtres humains, notamment dans les marchés de volaille vivante. Une couverture vaccinale appropriée de la volaille a permis de réduire considérablement le nombre de cas répertoriés chez l’homme en l’espace de seulement quelques semaines.

Si les pays envisagent de recourir à la vaccination pour lutter contre le HPAI, il convient de consulter les documents suivants publiés par la FAO: Focus On: Utilisation rationnelle de la vaccination pour la prévention et le contrôle de l'influenza aviaire hautement pathogène H5 et Vaccination Planning Tool for Avian Influenza.

7. Quel est le rôle de l’homme dans la propagation du virus et la transmission aux êtres humains?

7. Quel est le rôle de l’homme dans la propagation du virus et la transmission aux êtres humains?

Les oiseaux sauvages facilitent la propagation de la grippe aviaire sur de longues distances mais le commerce de volaille demeure le principal facteur de risque. Un nettoyage et une désinfection corrects sont essentiels si l’on veut empêcher l’introduction du virus, sa persistance dans l’environnement et sa propagation, notamment lorsque des oiseaux issus d’environnements divers entrent souvent en contact les uns avec les autres, comme dans les marchés de volaille vivante. Les protocoles de biosécurité doivent interdire la présence d’animaux pendant la nuit dans les marchés et imposer le nettoyage régulier des locaux. La FAO recommande vivement d’aider les petits éleveurs, qui produisent la majeure partie de la volaille, à mettre en œuvre des pratiques de biosécurité. Par ailleurs, les grands festivals, notamment s’ils entraînent une forte hausse de la demande en volaille, peuvent également constituer un facteur important de propagation de la grippe aviaire.

8. Que peuvent faire les autorités et les acteurs de la filière de la volaille pour prévenir l’apparition de foyers?

8. Que peuvent faire les autorités et les acteurs de la filière de la volaille pour prévenir l’apparition de foyers?

Si la présence de la grippe aviaire est soupçonnée dans un pays, il convient de restreindre immédiatement les déplacements en provenance des régions potentiellement touchées afin de stopper la propagation du virus. Si la maladie est confirmée par les laboratoires, il faut abattre tous les animaux de l’élevage infecté et nettoyer et désinfecter les locaux.

La mise en place d’une permanence téléphonique et de systèmes de signalement efficaces sur le terrain (comme l’application mobile EMA-i conçue par la FAO) peut permettre de détecter et de prendre en charge rapidement les foyers.

On peut établir le profil des marchés, par exemple avec l’application mobile mise au point par la FAO à cet effet (MPA), pour recenser les marchés à fort trafic présentant des niveaux de biosécurité insuffisants, en vue d’y appliquer des mesures ciblées de surveillance et d’atténuation des risques. Selon le contexte, la vaccination dans les élevages de volaille à haut risque ou de grande valeur peut faire partie des solutions à envisager, sous réserve de l’associer à d’autres mesures.

Les pays peuvent accéder directement à l’assistance technique fournie par la FAO, par l’intermédiaire des équipes de pays du Centre d’urgence pour la lutte contre les maladies animales transfrontières de la FAO (ECTAD) ou des spécialistes régionaux de la santé animale. Ils peuvent également envoyer une demande d’assistance à l’adresse [email protected]

La FAO a publié des recommandations détaillées sur la manière dont les parties prenantes du secteur de la volaille et les autorités responsables de la santé animale peuvent prévenir, détecter et contrôler l’introduction et la propagation de la grippe aviaire:

9. Quelles sont les répercussions sur le secteur de la volaille dans les pays touchés?

9. Quelles sont les répercussions sur le secteur de la volaille dans les pays touchés?

L’épidémie actuelle de grippe aviaire survient dans un contexte de stress économique et alors que les systèmes agroalimentaires sont confrontés à des difficultés, en raison de la pandémie de covid-19.

La grippe aviaire peut représenter un lourd fardeau pour les pays touchés car la maladie entraîne des pertes économiques importantes pour le secteur de la volaille et pour les moyens d’existence ruraux liés à ce type d’élevage, et se traduit par une diminution de la disponibilité de protéines animales. Les femmes et les enfants ont souvent la charge du petit élevage de volaille qui leur assure une source de revenus indépendante. Les souches de HPAI entraînent des taux de mortalité élevés et nécessitent un abattage à grande échelle.

La mise en place de programmes de compensation équitables et précis joue un rôle important car ces programmes encouragent les éleveurs à signaler les cas de suspicion de la maladie au lieu de vendre les animaux malades à bas prix plutôt que de tout perdre. D’un autre côté, les politiques d’abattage et de compensation peuvent s’avérer particulièrement coûteuses pour le gouvernement lorsque plusieurs foyers apparaissent dans un pays. La conduite régulière de campagnes de vaccination de la volaille coûte également très cher et repose sur une logistique complexe de chaîne du froid. Par conséquent, il est recommandé aux pays touchés ou aux pays à risque d’adopter un plan de préparation et de lutte contre la grippe aviaire et d’allouer des ressources budgétaires suffisantes aux activités prévues. Les interdictions d’importation de volaille mises en place par les pays indemnes entraînent des pertes de marchés pour le secteur de la volaille des pays touchés. Plusieurs millions d’oiseaux ont été abattus en Europe et en Asie en raison de l’épidémie de 2019-2020.

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