Allocution à
l'occasion de la Dix-neuvième Conférence
régionale de la FAO pour l'Afrique
Ouagadougou (Burkina Faso), 16-20 avril 1996
Monsieur le Président du
Faso,
Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Président de l'Assemblée des
députés du Peuple,
Mesdames, Messieurs les Ministres,
Excellences, Mesdames, Messieurs,
Ce n'est pas hasard si la
dix-neuvième Conférence régionale de
la FAO pour l'Afrique se tient au Burkina Faso, ce pays
des hommes intègres où coulent le Mouhoun,
le Nakambe et le Nazinon, qui vont se réunir pour
former un seul grand fleuve. L'importance des grands
bassins fluviaux pour l'agriculture, le
développement, la vie même de l'Afrique est
bien connue et la Conférence qui s'ouvre est en
quelque sorte placée sous le signe de l'eau.
La FAO, en tant qu'agence
spécialisée des Nations Unies, a une
vocation universelle, mais son Directeur
général ne saurait oublier qu'il doit
s'enraciner dans les valeurs profondes de son continent
pour s'ouvrir à la dimension planétaire.
C'est pourquoi j'éprouve une émotion
particulière à me retrouver aujourd'hui au
milieu de soeurs et de frères africains qui se
sont réunis pour analyser la situation alimentaire
et agricole de leur région et rechercher ensemble
les voies du développement agricole durable et de
la sécurité alimentaire pour tous les
habitants de ce continent qui fut le berceau de
l'Humanité.
Unis par un commun amour de l'Afrique,
nous nous retrouvons ici en famille, et je suis sûr
d'interpréter votre sentiment unanime en disant
à nos soeurs et frères burkinabé, au
gouvernement et au peuple de ce noble pays, notre
profonde gratitude pour l'accueil si chaleureux et si
attentif qu'ils ont réservé aux
participants à la Conférence
régionale.
Le subjectivisme de cette
sensibilité particulière se fonde cependant
sur le caractère objectif de la situation agricole
de l'Afrique, qui est la plus préoccupante de
toutes les régions du monde et mérite donc
une attention prioritaire de la Communauté
internationale.
Les difficultés qui
assiègent cet immense continent sont multiples:
sécheresses et autres aléas climatiques,
invasions de criquets et de ravageurs, fragilité
et épuisement rapide des sols,
désertification, présence de maladies qui
affectent l'élevage sur des territoires
très étendus, la maîtrise
insuffisante et l'utilisation inefficace de l'eau, la
migration rurale sauvage, à quoi viennent
s'ajouter des conflits meurtriers et une augmentation
sans précédent du nombre des
réfugiés. L'Afrique est aussi la seule
région du monde où la production agricole
per capita ait baissé. Ce tableau ne vous est
hélas que trop familier, et vos gouvernements
emploient toutes leurs énergies pour
empêcher que ces graves difficultés ne
tournent à la catastrophe.
Que leurs efforts ne parviennent pas
toujours à contrôler les variations brusques
de production, résultant des sécheresses et
des inondations, ni à conjurer les famines qui
déciment alors des milliers de vies humaines,
c'est là une tragique réalité.
Cependant, pour effroyables et spectaculaires qu'elles
soient, ces crises pèsent moins lourdement sur
l'avenir des populations africaines que la
sous-alimentation et la malnutrition chroniques dont tant
de pays du continent sont affligés. Il convient de
rappeler en effet que sur les 88 pays à revenu
faible et à déficit alimentaire dans le
monde, près de la moitié se trouve en
Afrique.
Et si les famines suscitent dans le
monde des élans de solidarité puissants,
ils sont de brève durée. Alors qu'à
l'échelle mondiale, le montant de l'aide au
développement est en régression, ainsi que
la part de cette aide qui va au secteur agricole.
Que va-t-il se passer si l'on
n'entreprend rien pour changer le cours des choses?
Compte tenu de l'accroissement démographique
prévisible, on estime qu'en 2010 (dans moins de
quinze ans) l'Afrique compterait dans ce cas plus de 300
millions de personnes souffrant de malnutrition
chronique. Une telle perspective est de toute
évidence inacceptable. C'est pourquoi la FAO a
décidé de lancer une action de grande
envergure pour susciter au plus haut niveau un engagement
solennel à supprimer la faim et la malnutrition et
à garantir la sécurité alimentaire
de tous les habitants du globe par une action
concertée aux niveaux mondial, régional et
national. Telle est l'ambition qui a
présidé à l'organisation du Sommet
mondial de l'alimentation, lequel, comme vous le savez,
va se tenir à Rome du 13 au 17 novembre 1996.
La préparation du Sommet
constitue l'un des principaux points de l'ordre du jour
de la présente conférence, qui est
appelée à définir la position
commune de la région sur cet important sujet. La
solution des terribles problèmes qui se posent
passe nécessairement par des politiques et des
mesures d'une ampleur sans précédent, dont
la mise au point ne peut que résulter d'une
réflexion commune et approfondie de tous les
intéressés pouvoirs publics, universitaires
et chercheurs, secteur privé, ONG et plus
particulièrement organisations paysannes, femmes
et jeunes.
Qui mieux que vous, responsables du
secteur agricole et rural de la partie du monde la plus
menacée par l'insécurité
alimentaire, pourrait faire comprendre à la
communauté internationale la nature et les
dimensions de ce drame, et contribuer à
définir l'action à mener de toute urgence
pour en sortir?
Il est réconfortant de
constater que cette démarche a déjà
été vigoureusement engagée par
l'Organisation de l'Unité Africaine dont le
Conseil a adopté en février 1996 une
résolution invitant les Etats africains à
se mobiliser pour le succès de cette initiative
par une forte action individuelle et collective, et
notamment à participer très activement
à la préparation du Sommet et au Sommet
lui-même.
Cette résolution s'inscrit dans
le sillage de celle que les Chefs d'Etat et de
gouvernement de l'OUA avaient adoptée en juin
1995. En outre, le Secrétariat de l'OUA a
préparé en vue du Sommet un projet de texte
définissant la position commune de l'Afrique sur
la sécurité alimentaire et le
développement agricole. J'ai plaisir à
constater ces nouvelles manifestations de l'esprit de
coopération qui a toujours régné
entre l'OUA et la FAO, et je vois dans cet engagement
résolu de la communauté africaine un signe
éclatant d'espérance qui atteste la claire
conscience que les dirigeants africains ont des grands
enjeux de notre époque et leur
détermination à agir chacun de son
côté et tous ensemble pour relever le
défi alimentaire.
Le Sommet sera, en cinquante ans
d'existence de la FAO, la première réunion
organisée sur le thème de l'Alimentation
mondiale au niveau des chefs d'Etat et de gouvernement.
Et si la proposition a été approuvée
à l'unanimité par la Conférence de
la FAO et l'Assemblée générale des
Nations Unies, c'est parce que ce problème
revêt aujourd'hui un caractère
particulièrement grave.
En outre, les dimensions et la nature
des problèmes alimentaires ont
évolué avec la rapidité qui
caractérise notre siècle. Enfin
l'Organisation a pour responsabilité primordiale
d'alerter l'opinion internationale et les plus hauts
responsables du monde sur une situation alimentaire qui
se dégrade, avant que celle-ci ne prenne les
dimensions d'une crise insurmontable.
Certes, les savoirs et les
technologies ont progressé de façon
prodigieuse, la transformation des modes de production
végétale et animale, la connaissance et
l'utilisation des intrants, les savoirs en matière
de maîtrise de l'eau, le perfectionnement des
techniques de conservation des ressources, de stockage et
de traitement des produits ont provoqué un
véritable bouleversement du secteur agricole et
rural dans un grand nombre de pays.
Mais, dans le même temps, la
population mondiale a augmenté
considérablement, si bien que la superficie arable
disponible parhabitant ne cesse de diminuer.
L'exploitation intensive dégrade l'environnement;
le couvert forestier disparaît rapidement, et la
mise en culture de terres de plus en plus marginales
accélère l'érosion. Les ressources
halieutiques sont surexploitées; dans ce domaine
comme dans bien d'autres, la nature ne parvient plus
à régénérer les ressources au
rythme auquel l'homme les détruit.
De plus, si globalement les
disponibilités sont suffisantes pour nourrir tous
les habitants du globe, la répartition demeure
terriblement inégale.
Les bouleversements politiques, les
conflits, la multiplication des réfugiés et
des personnes déplacées ne font qu'aggraver
la situation.
Dans les pays en développement,
on compte près de 800 millions de personnes
souffrant de sousalimentation chronique, et quelque 200
millions d'enfants de moins de cinq ans sont atteints de
carences protéinoénergétiques
aiguës ou chroniques.
Et pourtant, le droit à la
nourriture est absolument fondamental; c'est le premier
des droits humains, et là où il n'est pas
assuré tous les autres droits deviennent
illusoires.
Si une personne ne mange pas à
sa faim, comment pourraitelle exercer son droit à
la formation, au travail, à la culture, comment
pourraitelle participer pleinement à la vie
politique et sociale de la communauté?
Parmi les grands défis qui se
profilent à l'aube du troisième
millénaire, la nourriture et l'eau figurent au
premier plan. Ce problème revêt à la
fois une dimension éthique, une dimension
politique et une dimension stratégique, et il
risque de conduire à des conflits d'une violence
et d'une gravité extrêmes si l'on ne fait
rien pour redresser la situation.
La FAO a si vivement conscience de la
nécessité d'agir vite et fort que, sans
attendre les décisions que le Sommet va prendre
à l'échelle mondiale, elle a lancé
un Programme Spécial pour la production
vivrière à l'appui de la
sécurité alimentaire pour les pays à
faible revenu et à déficit alimentaire.
La philosophie qui préside
à ce programme dont la phase pilote a
commencé avec des résultats encourageants
dans une quinzaine de pays va aider à tracer les
grands axes que le Sommet sera appelé à
définir.
Il faudra cependant mobiliser
l'opinion publique et les médias, grâce aux
orientations que les plus hautes autorités
politiques du monde voudront donner en vue de
l'élaboration de politiques alimentaires
dynamiques et de la mise en oeuvre d'actions
concrètes à la fois vigoureuses et
soutenues.
Le grand débat sur
l'alimentation devra aussi porter sur le problème
des investissements et du commerce, qui revêtent
une importance particulière dans le cas de
l'Afrique.
Au delà du Sommet
lui-même, il importe d'assurer, par la
coopération et la consultation à tous les
niveaux, le démarrage d'une véritable
campagne aux dimensions de la planète.
L'impulsion de cette Campagne pour
assurer "De la nourriture pour tous" serait donnée
par des Comités nationaux avec la participation de
toutes les composantes de la société
civile: secteur privé, organisations non
gouvernementales, institutions académiques et de
recherche, associations féminines et mouvements de
jeunesse. Elle devra assurer de façon suivie le
soutien et la mobilisation nécessaires à un
effort qui, pour être couronné de
succès, exige un engagement et des ressources
à long terme.
Le Sommet mondial de l'alimentation va
cependant devoir faire face à un défi sans
précédent; certes, beaucoup a
été fait pour lutter contre la faim et la
malnutrition, pour stimuler la croissance de la
production agricole et pour favoriser une
répartition plus équitable des aliments
disponibles; mais il s'agissait la plupart du temps
d'actions séparées, menées en ordre
dispersé.
Maintenant, il est nécessaire
d'intégrer ces actions et de les focaliser dans
chacun des pays où le besoin de programmes visant
à assurer ou à consolider la
sécurité alimentaire se fait sentir avec
acuité.
Il va falloir attaquer de front les
multiples aspects de cette gigantesque tâche:
production, conservation de la base de ressources,
investissements et infrastructures, politiques sociales
et économiques propres à garantir une juste
répartition des revenus et des aliments
disponibles, sans oublier l'épineuse question du
commerce et des échanges internationaux.
Pendant longtemps, les énormes
excédents accumulés dans les pays
développés avaient fait illusion: ils
devaient mettre le monde à l'abri des
pénuries aiguës. Déjà, la crise
alimentaire des années 1970 avait permis de
constater que ces montagnes d'excédents pouvaient
fondre comme neige au soleil et laisser place à de
cruelles pénuries. Après une nouvelle
période fortement excédentaire, voici que
de nouveau les stocks sont tombés au-dessous du
niveau considéré comme nécessaire
à la sécurité alimentaire du globe,
les prix flambent sur le marché mondial, et le
coût des importations des pays en
développement à faible revenu et à
déficit vivrier va augmenter de 3 milliards de
dollars cette année.
"Rien n'est jamais acquis à
l'homme", disait le poète Aragon. Mais c'est
justement dans cette précarité que
réside le ressort de son action. N'est-ce pas en
effet l'imminence du péril qui a toujours
poussé l'humanité à trouver les
ressources d'énergie et d'invention qui lui ont
permis de survivre? Il y a aujourd'hui péril
imminent pour l'humanité entière.
Paradoxalement, ce danger mortel
représente aussi une chance de salut pour la
présente génération et celles qui
suivront, dans la mesure où les hommes se
montreront capables de lire les signes du temps et de
s'élever à la hauteur des circonstances. Il
y faudra une somme prodigieuse de lucidité,
d'imagination, de courage, de patience et de
ténacité. Il y faudra en outre une
mobilisation unanime dont il existe peu d'exemples dans
l'histoire du monde.
Citoyens de tous pays et de toutes
conditions, de tous âges, de tous sexes et de
toutes religions, associations et groupements de toutes
natures, professionnels de tous les secteurs, forces
vives de la communauté dans l'ordre intellectuel,
social, économique, politique, spirituel,
responsables et représentants des pouvoirs publics
à tous les niveaux, depuis le hameau
jusqu'à l'organisation internationale, tous
doivent mobiliser leurs énergies et se lancer sans
réserve dans l'action commune.
Existe-t-il des ressorts suffisants
pour une si gigantesque entreprise?
L'interdépendance du village planétaire
qu'est devenue la Terre sera-t-elle plus forte que les
intérêts étroits et à courte
vue qui nous divisent? De toutes mes forces, je veux le
croire.
Cette conviction se trouve aujourd'hui
renforcée. Les difficultés que
connaît l'Afrique, les épreuves de tout
ordre qu'elle ne cesse de traverser n'ont fait
qu'aiguiser la lucidité et affermir la
résolution de ceux qui ont la charge de son
développement, de son agriculture, de sa
sécurité alimentaire. La cohésion
qui caractérise la présente
conférence constitue un gage de succès,
tant pour le Sommet mondial de l'alimentation que pour
cette mobilisation universelle si nécessaire.
L'Afrique est appelée à
jouer un rôle exemplaire; elle a déjà
commencé à le remplir comme en
témoignent les décisions de l'OUA que
j'évoquais tout à l'heure. La
réunion ici même de tant de nations que
rassemblent l'esprit de solidarité et la soif de
justice ne peut que rendre plus évidente encore la
certitude que, plus une situation est difficile et grave,
plus on peut avoir foi dans le génie humain pour
lui trouver des solutions heureuses.
Aussi est-ce avec confiance et de tout
coeur que je souhaite le plein succès aux travaux
de la 19ème Conférence régionale de
la FAO pour l'Afrique.
Je vous remercie de votre aimable
attention.