Allocution à
l'occasion de la Vingt-troisième Conférence
régionale de la FAO pour l'Asie et le
Pacifique
Apia (Samoa), 14-18 mai 1996
Monsieur le Président,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,
Il est heureux que la
vingt-troisième Conférence de la FAO pour
l'Asie et le Pacifique se tienne dans la capitale de cet
Etat polynésien dont le territoire s'étend
sur un archipel qui présente toutes les
caractéristiques propres aux petits pays
insulaires, si nombreux dans cette partie du monde. Cela
démontre en effet l'importance que l'Organisation
attache à tous ses Etats Membres quelle que soit
leur dimension ou leur distance par rapport au
Siège.
Qu'il me soit donc permis d'exprimer
la gratitude de tous les participants au Chef d'Etat
Malietoa Tanumafili II, au Premier Ministre Tofilau Eti
Alesana, au Gouvernement et au peuple du Samoa
Occidental, qui nous offrent aujourd'hui, dans la grande
tradition des îles du Pacifique, une
hospitalité aussi gracieuse que cordiale et
efficace.
En arrivant sur ces rivages lointains,
l'on croirait avoir abordé dans un coin de paradis
terrestre. La végétation n'est-elle pas
merveilleusement luxuriante, les montagnes ne sont-elles
pas drapées de magnifiques forêts, les eaux
claires ne regorgent-elles pas de poissons? Or, toute
cette beauté ne doit pas nous faire illusion. En
fait, le taro, qui constitue l'une des principales
productions vivrières du pays, souffre d'une
maladie des feuilles qui réduit fortement les
rendements; le couvert forestier a été
durement éprouvé par les cyclones; la
disparition progressive des mangroves a fait tomber la
production de poisson dans des proportions
inquiétantes.
C'est en grande partie à cause
de telles caractéristiques richesse apparente et
problèmes sous-jacents si représentatives
des pays du Pacifique qu'Apia a été choisie
pour devenir le Siège d'un nouveau Bureau
Sous-Régional de la FAO, créé pour
mieux affronter les spécificités des
problèmes techniques, économiques, sociaux
et financiers qui se posent dans ces Etats.
Le travail de la FAO doit en effet
tenir compte de la grande diversité des pays qui
composent la Région de l'Asie et du Pacifique. N'y
trouve-t-on pas, depuis la fertilité la plus
luxuriante jusqu'aux déserts les plus arides, tous
les types imaginables de climats, de ressources en terres
et en eaux, de productions, de modes d'exploitation? Ne
regroupe-t-elle pas aussi bien les pays les plus massifs
et les plus peuplés du globe que de très
petits Etats dispersés sur une poussière
d'îles et dont parfois la population ne
dépasse pas quelques dizaines ou quelques
centaines de milliers d'habitants? N'y voit-on pas
coexister les formes les plus diverses d'organisation
sociale, politique et économique ainsi que les
cultures les plus variées? Les mégapoles
où règne la modernité la plus
étourdissante n'y côtoient-elles pas des
campagnes où rien ne semble avoir changé
depuis des millénaires? A côté de
nations qui figurent parmi les plus avancées et
les plus riches du monde, ne compte-t-elle pas certaines
des plus pauvres et des plus défavorisées
de la planète?
Par un de ces paradoxes dont
l'humanité est coutumière, cette
diversité même est source de cohésion
et d'unité. On ne saurait oublier que la
Région fut le berceau de cultures, de
civilisations et de sagesses très anciennes, les
premières sans doute dans lesquelles l'esprit
humain parvint à s'élever au niveau de
l'universel et qui nourrissent aujourd'hui encore la
pensée et l'action d'innombrables habitants de
notre monde. A cet apport hérité des
âges les plus reculés est venue s'ajouter
l'interdépendance qui caractérise notre
époque. Cependant ce qui, plus que toute autre
chose, distingue cette Région, c'est la richesse
de ses ressources humaines, où le dynamisme et le
savoir-faire se combinent dans une volonté lucide
et forte d'assurer à toute la population une
nourriture adéquate et de pousser au maximum le
potentiel de développement dans tous les domaines,
tout en préservant la base de ressources pour
l'avenir. N'est-ce pas dans la Région qu'est
née l'idée fondamentale suivant laquelle la
terre n'est pas notre propriété, mais bien
un dépôt qui nous est confié pour les
générations futures?
L'histoire des dernières
décennies atteste la réalité de
cette force. Il y a 30 ou 40 ans à peine, une
bonne partie des pays de la Région étaient
très loin de subvenir à leurs besoins,
souffraient de disettes chroniques et connaissaient
parfois d'épouvantables famines. Et pourtant,
nombre des pays qui devaient à cette époque
importer chaque année des quantités
massives de céréales et qui avaient
constamment besoin d'aide alimentaire produisent
aujourd'hui les quantités nécessaires et
certains sont même devenus exportateurs nets.
L'assistance dont ces pays ont pu
bénéficier n'aurait jamais produit de tels
résultats s'ils n'avaient pas su assimiler et
appliquer avec succès les ensembles de
technologies que l'on connaît sous le nom de
Révolution verte.
Malgré certains de ses
échecs dans le domaine de l'environnement et de
l'équité sociale, les progrès
spectaculaires de cette révolution au niveau de la
production agricole ont affermi le socle sur lequel s'est
édifiée une croissance économique
des plus remarquables et qui se maintient dans la
durée. Selon les derniers chiffres disponibles,
cette croissance a, en 1995, dépassé 4 pour
cent dans presque tous les pays en développement
de la Région.
est-ce à dire que tous les
problèmes sont réglés et que tout va
pour le mieux dans le meilleur des mondes? Hélas,
non; loin de là. Nombre de pays sont restés
à l'écart du décollage
économique dont la Région peut à
juste titre s'enorgueillir. De graves problèmes de
chômage structurel, d'inégalité dans
la répartition des revenus et de pauvreté
rurale continuent de se poser. De plus, diverses
réformes comme celles qui tendent à
stimuler la liberté du commerce des denrées
alimentaires de première nécessité
ont eu comme effet corollaire d'aggraver
l'insécurité alimentaire parmi les petits
exploitants, les paysans sans terre et les pauvres des
milieux urbains. Ces problèmes s'aggravent
à mesure que la population continue d'augmenter
fortement, que les ressources agricoles,
forestières et halieutiques s'amenuisent et que
les populations rurales migrent vers les villes ou
s'établissent sur des terres de plus en plus
fragiles.
De toute évidence, il faut sans
plus attendre remédier à l'insuffisance des
réseaux de distribution, à la
déforestation, aux imperfections de la gestion des
ressources en eau, à l'urbanisation sauvage et
à la difficulté de faire
pénétrer partout les avancées
technologiques dans le respect de l'environnement. Tels
sont les principaux axes de l'action que la FAO poursuit
dans la Région. Telles sont les
préoccupations qui ont présidé
à l'inscription à l'ordre du jour de la
présente Conférence régionale de
deux points spécifiques portant, l'un sur le
renforcement de l'infrastructure, des institutions et des
services commerciaux des pays de la Région, et
l'autre sur l'élaboration de politiques et de
stratégies nationales en vue de
l'évaluation et de la gestion des ressources en
eau dans le secteur rural. Dans un cas comme dans
l'autre, il s'agit de développer au maximum les
éléments qui peuvent contribuer
concrètement à l'instauration de la
sécurité alimentaire.
Un tel objectif reflète la
préoccupation fondamentale de l'Organisation, qui
est précisément la recherche de la
sécurité alimentaire dans ses trois grandes
composantes: disponibilité des aliments,
stabilité des approvisionnements, accès de
tous à lanourriture. Cette ardente obligation, que
la FAO a résumé dans la formule "De la
nourriture pour tous", est à la base de la
décision de la Conférence de tenir en 1996
un Sommet mondial de l'alimentation. Il s'agit de
susciter au plus haut niveau un engagement solennel
à supprimer la faim et la malnutrition et à
garantir la sécurité alimentaire de tous
les habitants du globe par une action concertée
aux niveaux mondial, régional et national. Le
Sommet aura pour tâche principale de
concrétiser cet engagement dans une
Déclaration politique et un Plan d'action qui
constitueront la charte d'une vaste et puissante campagne
mondiale.
Cette Conférence
régionale, comme les autres cette année,
est placée sous le signe du Sommet mondial de
l'alimentation qui aura lieu à Rome du 13 au 17
novembre 1996. Ce Sommet sera, en 50 ans d'existence de
la FAO, la première réunion
organisée, sur le thème de l'alimentation
mondiale, au niveau des chefs d'Etat et de gouvernement.
Et, si la proposition a été
approuvée à l'unanimité par la
Conférence de la FAO et l'Assemblée
générale des Nations Unies, c'est parce que
ce problème revêt aujourd'hui un
caractère particulièrement grave.
En outre, les dimensions et la nature
des problèmes alimentaires ont
évolué avec la rapidité qui
caractérise notre siècle. Enfin,
l'Organisation a pour responsabilité primordiale
d'alerter l'opinion internationale et les plus hauts
responsables du monde sur une situation alimentaire qui
se dégrade, avant que celle-ci ne prenne les
dimensions d'une crise insurmontable.
Certes, les savoirs et les
technologies ont progressé de façon
prodigieuse. La transformation des modes de production
végétale et animale, la connaissance et
l'utilisation des intrants, les savoirs en matière
de maîtrise de l'eau, le perfectionnement des
techniques de conservation des ressources, de stockage et
de traitement des produits, ont provoqué un
véritable bouleversement du secteur agricole et
rural, dans un grand nombre de pays.
Mais, dans le même temps, la
population mondiale a augmenté
considérablement, si bien que la superficie arable
disponible par habitant ne cesse de diminuer.
L'exploitation intensive dégrade l'environnement;
le couvert forestier disparaît rapidement, et la
mise en culture de terres de plus en plus marginales
accélère l'érosion. Les ressources
halieutiques sont surexploitées; dans ce domaine,
comme dans bien d'autres, la nature ne parvient plus
à régénérer les ressources au
rythme auquel l'homme les détruit.
De plus, si globalement les
disponibilités sont suffisantes pour nourrir tous
les habitants du globe, la répartition demeure
terriblement inégale.
Les bouleversements politiques, les
conflits, la multiplication des réfugiés et
des personnes déplacées ne font qu'aggraver
la situation.
Dans les pays en développement,
on compte près de 800 millions de personnes
souffrant de sous-alimentation chronique, et quelque 200
millions d'enfants de moins de cinq ans sont atteints de
carences protéino-énergétiques
aiguës ou chroniques.
Et pourtant, le droit à la
nourriture est absolument fondamental; c'est le premier
des droits humains, et là où il n'est pas
assuré tous les autres droits deviennent
illusoires.
Si une personne ne mange pas à
sa faim, comment pourrait-elle exercer son droit à
la formation, au travail, à la culture, comment
pourrait-elle participer pleinement à la vie
politique et sociale de la communauté?
Parmi les grands défis qui se
profilent à l'aube du troisième
millénaire, la nourriture et l'eau figurent au
premier plan. Ce problème revêt à la
fois une dimension éthique, une dimension
politique et une dimension stratégique, et il
risque de conduire à des conflits, d'une violence
et d'une gravité extrêmes, si l'on ne fait
rien pour redresser la situation.
La FAO a si vivement conscience de la
nécessité d'agir vite et fort que, sans
attendre les décisions que le Sommet va prendre
à l'échelle mondiale, elle a lancé
un Programme spécial pour la production
vivrière à l'appui de la
sécurité alimentaire pour les pays à
faible revenu et à déficit alimentaire.
La philosophie qui préside
à ce programme, dont la phase pilote a
commencé avec des résultats encourageants
dans une quinzaine de pays, va aider à tracer les
grands axes que le Sommet sera appelé à
définir.
Il faudra cependant mobiliser
l'opinion publique et les médias, grâce aux
orientations que les plus hautes autorités
politiques du monde voudront donner en vue de
l'élaboration de politiques alimentaires
dynamiques et de la mise en oeuvre d'actions
concrètes, à la fois vigoureuses et
soutenues.
Le grand débat sur
l'alimentation devra aussi porter sur le problème
des investissements et du commerce, qui revêtent
une importance particulière.
Au-delà du Sommet
lui-même, il importe d'assurer, par la
coopération et la consultation à tous les
niveaux, le démarrage d'une véritable
campagne aux dimensions de la planète.
L'impulsion de cette campagne afin
d'assurer "De la nourriture pour tous" serait
donnée par des Comités nationaux avec la
participation de toutes les composantes de la
société civile: secteur privé,
organisations non gouvernementales, institutions
académiques et de recherche, associations
féminines et mouvements de jeunesse. Elle devra
assurer de façon suivie le soutien et la
mobilisation nécessaires à un effort qui,
pour être couronné de succès, exige
un engagement et des ressources à long terme.
Le Sommet mondial de l'alimentation va
cependant devoir faire face à un défi sans
précédent; certes, beaucoup a
été fait pour lutter contre la faim et la
malnutrition, pour stimuler la croissance de la
production agricole et pour favoriser une
répartition plus équitable des aliments
disponibles; mais il s'agissait la plupart du temps
d'actions séparées, menées en ordre
dispersé.
Maintenant, il est nécessaire
d'intégrer ces actions et de les focaliser dans
chacun des pays où le besoin de programmes, visant
à assurer ou à consolider la
sécurité alimentaire, se fait sentir avec
acuité.
Pendant longtemps, les énormes
excédents accumulés dans les pays
développés avaient fait illusion: ils
devaient mettre le monde à l'abri des
pénuries aiguës. Déjà, la crise
alimentaire des années 1970 avait permis de
constater que ces montagnes d'excédents pouvaient
fondre comme neige au soleil et laisser place à de
cruelles pénuries. Après une nouvelle
période fortement excédentaire, voici que
de nouveau les stocks sont tombés au dessous du
niveau considéré comme nécessaire
à la sécurité alimentaire du globe,
que les prix flambent sur le marché mondial, et
que le coût des importations des pays en
développement à faible revenu et à
déficit vivrier va augmenter de 3 milliards de
dollars cette année.
"Rien n'est jamais acquis à
l'homme" disait le poète Aragon. Mais c'est
justement dans cette précarité que
réside le ressort de son action. N'est-ce pas en
effet l'imminence du péril qui a
toujourspoussé l'humanité à trouver
les ressources d'énergie et d'invention qui lui
ont permis de survivre? Il y a aujourd'hui péril
imminent pour l'humanité.
Paradoxalement, ce danger mortel
représente aussi une chance de salut pour la
présente génération et celles qui
suivront, dans la mesure où les hommes se
montreront capables de lire les signes des temps et de
s'élever à la hauteur des circonstances. Il
y faudra une somme prodigieuse de lucidité,
d'imagination, de courage, de patience et de
ténacité. Il y faudra en outre une
mobilisation unanime dont il existe peu d'exemples dans
l'histoire du monde. Citoyens de tous pays et de toutes
conditions, de tous âges, de tous sexes et de
toutes religions, associations et groupements de toute
nature, professionnels de tous les secteurs, forces vives
de la communauté dans l'ordre intellectuel,
social, économique, politique, spirituel,
responsables et représentants des pouvoirs publics
à tous les niveaux, depuis le hameau
jusqu'à l'organisation internationale, tous
doivent mobiliser leurs énergies et se lancer sans
réserve dans l'action commune.
Existe-t-il des ressorts suffisants
pour une si gigantesque entreprise?
L'interdépendance du village planétaire,
qu'est devenue la terre, sera-t-elle plus forte que les
intérêts étroits et à courte
vue qui nous divisent? De toutes mes forces, je veux le
croire.
Aussi est-ce avec confiance et de tout
coeur que je souhaite le plein succès aux travaux
de la vingt-troisième Conférence
régionale de la FAO pour l'Asie et le Pacifique.
Je vous remercie de votre aimable
attention.