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Allocutions

Curriculum vitae du Dr Jacques Diouf

 


Allocution à l'occasion de la 23ème Conférence régionale de la FAO pour le Proche-Orient
Rabat (Maroc), 26-30 mars 1996

 

Monsieur le Président,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,

 

Permettez-moi, au moment où s'ouvre la vingt-troisième Conférence régionale pour le Proche-Orient et l'Afrique du Nord d'exprimer au Gouvernement et au peuple du Maroc notre profonde gratitude pour l'accueil fraternel qui nous est réservé. Le soin attentif et chaleureux que nos amis marocains mettent à nous recevoir s'inscrit dans le droit fil de la tradition d'hospitalité dont ce noble pays s'honore depuis toujours.

Cette conférence va examiner les problèmes de l'agriculture, de l'alimentation et du développement rural qui se posent dans la Région. Elle revêt cependant un caractère singulier car elle va définir la position régionale en vue du Sommet mondial de l'alimentation qui va se tenir à Rome en novembre de cette année. L'apport que vous allez faire à la réflexion commune est d'importance car cette rencontre est la première d'une série de cinq réunions préparatoires. Elle va en conséquence servir d'exemple pour les autres régions du monde. Votre Région a joué un rôle historique dans la naissance et le développement de l'agriculture. Elle en fut le berceau à l'aube de l'histoire; elle sut tirer un parti extraordinaire des ressources en terres et en eau des grands bassins fluviaux: le Tigre, l'Euphrate, le Nil. Elle inventa l'irrigation; jusqu'au Moyen-Age, ce sont ses agronomes qui ont, plus que quiconque, fait progresser les techniques de production, mais aussi d'utilisation rationnelle et de conservation de la base de ressources.

Après une longue période où les vicissitudes de l'histoire et du climat ont recouvert d'un manteau d'oubli cette frange faste du passé, voici revenue l'époque où les politiques gouvernementales et l'action résolue de nouvelles générations d'ingénieurs agronomes, mais aussi et surtout les savoirs, la sagesse millénaire et le patient courage des paysans de cette région ont suscité un remarquable renouveau. L'essor de la production et des disponibilités alimentaires dans la Région au cours des 20 ou 30 dernières années en offre un éclatant témoignage, hélas festonné de l'ombre d'une forte croissance démographique.

Les progrès de la Région en matière de production alimentaire ne manqueront pas d'exercer une profonde influence sur les travaux du Sommet. En effet, celui-ci vise essentiellement à susciter au plus haut niveau un engagement solennel à supprimer la faim et la malnutrition et des mesures concrètes pour assurer la sécurité alimentaire pour tous par une action concertée aux niveaux mondial, régional et national.

Pourquoi ce Sommet, puisque c'est déjà cette même préoccupation qui a inspiré la création de la FAO, le lancement de la Campagne mondiale contre la faim, les deux Congrès mondiaux de l'alimentation de 1963 et 1970, la Conférence mondiale de l'alimentation de 1974, et plus récemment, la Conférence internationale sur la nutrition de 1992?

La réponse c'est d'abord parce que c'est la première réunion, en 50 ans d'existence de la FAO, qui se tient au niveau des Chefs d'Etat et de Gouvernement. Et si sa convocation a été approuvée à l'unanimité par la Conférence de la FAO et l'Assemblée générale des Nations Unies, c'est que le problème alimentaire mondial revêt maintenant un caractère particulièrement grave. Et c'est la responsabilité primordiale de la FAO d'alerter l'opinion publique internationale et les plus hauts responsables du monde sur une situation alimentaire mondiale qui se dégrade avant qu'elle n'atteigne les dimensions d'une crise funeste.

La réponse c'est ensuite que, si le mandat de la FAO n'a pas changé et demeure tel que l'ont fixé nos pères fondateurs dans l'Acte constitutif, les dimensions et même la nature des problèmes à résoudre ont évolué avec la rapidité qui caractérise notre siècle.

Certes, les savoirs et les technologies ont progressé de façon prodigieuse, comme en témoigne notamment la Révolution verte; certes, la transformation des modes de production végétale et animale, la connaissance et l'utilisation des intrants, la maîtrise de l'eau, le perfectionnement des techniques de conservation des ressources, de stockage et de traitement des produits ont provoqué un véritable bouleversement du secteur agricole et rural.

Mais, dans le même temps, le nombre des bouches à nourrir a plus que doublé et continue d'augmenter, si bien que la superficie arable disponible par habitant ne cesse de diminuer. L'exploitation intensive que pratiquent notamment les pays les plus développés dégrade l'environnement; dans les pays pauvres, le couvert forestier disparaît trop rapidement, la mise en culture de terres de plus en plus marginales accélère l'érosion. Les ressources halieutiques sont surexploitées; dans ce domaine, comme dans bien d'autres, la nature ne parvient plus à régénérer les ressources au rythme auquel l'homme les détruit.

De plus, si les aliments sont disponibles pour nourrir tous les habitants du globe, la répartition demeure terriblement inégale, tant à l'intérieur des pays qu'entre les pays et les régions. La pauvreté des personnes et des ménages, des groupes sociaux et des nations opère de cruels clivages. Les bouleversements politiques, les conflits, la multiplication des réfugiés et des personnes déplacées ne font qu'aggraver la situation. Dans les pays en développement, on compte près de 800 millions de personnes qui souffrent de sousalimentation chronique, et quelque 200 millions d'enfants de moins de cinq ans sont atteints de carences protéino-énergétiques aiguës ou chroniques. Nous sommes loin de la vision des pères fondateurs de l'Organisation, et, plus de 20 ans après la Conférence mondiale de 1974, l'objectif "d'éliminer en une décennie la faim, la malnutrition et l'insécurité alimentaire" demeure obstinément au delà de l'horizon.

Et pourtant, le droit à la nourriture est absolument fondamental; c'est le premier des droits humains et, là où il n'est pas assuré, tous les autres droits apparaissent comme vains et inconsistants. Si une personne ne mange pas à sa faim, comment pourrait-elle exercer son droit à la formation, au travail, à la culture, comment pourraitelle participer pleinement à la vie politique et sociale de la communauté? Parmi les grands défis qui se profilent à l'aube du troisième millénaire, la nourriture et l'eau figurent au premier plan. Ce problème revêt à la fois une dimension éthique, politique et stratégique, et il risque bien de conduire à des conflits d'une violence et d'une gravité extrêmes si l'on ne fait rien pour améliorer le cours des choses.

La FAO a si vivement conscience de la nécessité d'agir vite et fort que, sans attendre les décisions que le Sommet va prendre à l'échelle mondiale, elle a lancé à l'intention des pays à faible revenu et à déficit alimentaire un Programme spécial pour la production vivrière à l'appui de la sécurité alimentaire. Ce Programme est assez connu pour que je n'aie pas à y revenir dans le détail, mais il propose une approche qui pourrait être une source d'inspiration dans la mise au point définitive de la Déclaration politique et du Plan d'action qui seront soumis à l'approbation du Sommet.

En effet, ce programme aborde sous plusieurs angles le défi de l'insécurité alimentaire:

Il s'agit tout d'abord de mener une action concrète, au quotidien, auprès des cultivateurs, des éleveurs, des forestiers, des pêcheurs et des pisciculteurs pour augmenter durablement leur productivité et lutter ainsi contre la pauvreté; les activités comportent notamment des démonstrations de technologies améliorées effectuées dans les champs mêmes des exploitants. L'identification, la mise en œuvre et l'évaluation seront faites par les premiers intéressés, à savoir les agriculteurs eux-mêmes.

Ce dernier point laisse déjà entrevoir une deuxième caractéristique du programme: l'importance extrême dévolue à la participation populaire, et tout spécialement à celle des femmes. Celles-ci jouent en effet, dans l'alimentation des ménages et des communautés, un rôle capital, multiple et tout à fait irremplaçable: mères nourricières, ce sont elles qui assurent dans bien des régions l'essentiel de la production vivrière; elle veillent à la préparation et à la conservation des aliments. Elles veillent à l'éducation des enfants, et transmettent donc les connaissances et les valeurs culturelles liées à la nourriture. Sans une large participation populaire, et en particulier féminine, il ne saurait y avoir d'effet de masse et de multiplication, de continuité, d'adhésion de tous à l'entreprise commune; bref, le Programme risquerait alors de perdre tout son élan et tout son impact.

Parallèlement à cette participation populaire, le Programme repose sur un troisième aspect: l'immense effort de coopération et de consultation organisé à tous les échelons: entre la FAO et les pays bénéficiaires aussi bien que les bailleurs de fonds; entre pays engagés dans le Programme et pays développés fournissant une aide bilatérale; échanges Sud-Sud dans l'esprit de la coopération technique et économique entre pays en développement. La philosophie qui préside à ce programme dont la phase pilote se poursuit avec des résultats encourageants dans une quinzaine de pays va aider à tracer les grands axes que le Sommet sera appelé à définir.

L'accent portera en outre sur l'action concrète et durable. Dans l'esprit du Programme "Action 21" de la CNUED, plutôt que de viser une expansion sans frein des superficies cultivées, qui risque de détruire les écosystèmes fragiles, il s'agira de prendre appui sur les zones à potentiel élevé où l'accroissement de productivité résultera d'une intensification des modes de culture, grâce notamment à la gestion de l'eau, par sa conservation, sa collecte, et sa maîtrise. Cependant, là où cette option n'est pas disponible, comme c'est le cas pour plusieurs pays de votre région, il convient d'effectuer la mise en valeur des terres marginales de manière durable sans impact négatif sur l'environnement; c'est pourquoi cette question fait l'objet d'un point spécial de votre ordre du jour. Le but, en tout cas, est d'augmenter la production dans une mesure suffisante pour faire face à la croissance démographique et relever les niveaux de nutrition là où sévissent des carences alimentaires. L'accroissement de la production ne résoudra d'ailleurs qu'une partie du problème. Il convient en effet de veiller à ce que le résultat de cet effort national puisse bénéficier à toutes les couches sociales et surtout les plus pauvres. Des dispositions devront donc être prises pour assurer un accès plus équitable de tous aux aliments, une distribution plus efficace et une forte réduction des pertes de denrées alimentaires.

Il faudra mobiliser l'opinion publique et les médias, grâce aux orientations que les plus hautes autorités politiques du monde voudront formuler en vue de l'élaboration de politiques alimentaires énergiques et du lancement d'une action concrète, vigoureuse et soutenue. Le grand débat sur l'alimentation doit aussi s'attaquer aux problèmes des investissements et du commerce; votre ordre du jour prévoit d'ailleurs un débat sur l'impact des accords découlant de l'Uruguay Round sur les économies agricoles de la Région.

Au delà du Sommet lui-même, il importe d'assurer par la coopération et la consultation, à tous les niveaux, le démarrage d'une véritable campagne mondiale. S'inscrivant dans le sillage de la Campagne mondiale contre la faim, celle-ci serait axée sur le thème "nourrir le monde", dont la FAO a fait sa devise pour les prochaines années. L'impulsion de cette Campagne serait donnée par des Comités nationaux avec la participation de toutes les composantes de la société civile: secteur privé, organisations non gouvernementales, institutions académiques et de recherche, associations féminines et mouvements de jeunesse. Elle devra assurer de façon suivie le soutien et la mobilisation nécessaires à un effort qui, pour être couronné de succès, exige un engagement et des ressources à long terme. Le mandat et les objectifs de cette Campagne "Nourrir le monde" seront décidés par le Sommet, tandis que sa structure sera adaptée à la situation particulière de chaque pays. Le mécanisme mis en place viendra compléter les Comités nationaux FAO qui existent déjà dans les pays membres. Un document à ce sujet vous est présenté et vous pouvez envisager de recommander le lancement d'une telle Campagne par le Sommet.

Venant après tant d'initiatives destinées à vaincre la faim et la malnutrition, en quoi ce Sommet est-il novateur? A-t-il plus de chances d'aboutir que toutes les tentatives précédentes?

Il convient de souligner l'originalité de la démarche adoptée pour la préparation du Sommet: elle ne donne pas lieu à de coûteuses réunions spéciales, mais les consultations nécessaires se déroulent dans le cadre des sessions normales des organes statutaires. C'est ainsi qu'il y a quelques semaines, la vingt-et-unième session du Comité de la sécurité alimentaire mondiale a commencé de discuter des facettes multiples des projets de Déclaration politique et de Plan d'action qui seront finalement soumis à l'approbation du Sommet. Le texte dont vous êtes saisis ne représente déjà plus une première ébauche, et votre réflexion va faire ultérieurement progresser son évolution. Le Sommet se déroulera au Siège même de l'Organisation. Des efforts résolus sont faits pour associer à sa préparation le secteur privé, les ONG, les parlementaires, les chercheurs et universitaires, ainsi que les jeunes, et pour stimuler toutes les initiatives susceptibles de contribuer à son succès.

A bien des égards, le Sommet mondial de l'alimentation se distingue de tout ce qui a pu être fait auparavant pour traiter à l'échelon mondial le problème de la sécurité alimentaire.

A la différence des réunions au plus haut niveau qui ont pu être organisées ces temps derniers, le Sommet est convoqué par une institution créée spécifiquement pour s'occuper du développement alimentaire et agricole et s'appuie donc sur une structure solide, dotée des moyens humains et matériels nécessaires œuvre de ses programmes. De plus, deux initiatives concrètes indispensables et fondamentales pour atteindre l'objectif de sécurité alimentaire pour tous sont déjà initiées et permettront au Sommet dans ses débats de prendre des décisions concrètes pour leur mise en œuvre effective et globale.

Le Sommet mondial de l'alimentation ne va pas cependant devoir faire face à un défi sans précédent: beaucoup a été fait pour lutter contre la faim et la malnutrition, pour stimuler la croissance de la production agricole, pour assurer une répartition plus équitable des aliments disponibles, mais il s'agissait la plupart du temps d'actions séparées menées en ordre dispersé. Maintenant, il est nécessaire d'intégrer ces actions et les focaliser dans chacun des pays où le besoin de programmes visant à assurer ou à consolider la sécurité alimentaire se fait sentir avec acuité. Tout se tient, et il faudra attaquer de front les multiples aspects de cette gigantesque tâche, qui ressortit à la production, à la conservation de la base de ressources, aux investissements et infrastructures, aux politiques sociales et économiques propres à garantir une juste répartition des aliments disponibles, sans oublier l'épineuse question du commerce et des échanges internationaux. Immense défi en vérité: comment changer tout ce qu'il faut changer dans la situation alimentaire du monde entier, c'est-à-dire l'alimentation au quotidien de centaines de millions de nos frères et soeurs de la confraternité humaine, auxquels il faut d'une façon ou d'une autre assurer enfin l'accès à une nourriture adéquate?

La FAO n'est pas restée sur le bord du long chemin qui mène au succès, elle a fait, et bien fait, ce qui lui était demandé. Elle a réalisé beaucoup d'actions concrètes et fait avancer les normes internationales en vigueur touchant les pesticides, les ressources phytogénétiques, etc. mais la vie dans les villages pauvres du tiers monde s'en est-elle trouvée transformée? La productivité a-t-elle augmenté dans les pays en développement les moins favorisés? L'utilisation des engrais et autres intrants, la lutte biologique contre les ravageurs et les maladies ont-elles suffi à augmenter la production dans la mesure nécessaire et sans dommage pour l'environnement? Des progrès décisifs ont-ils été réalisés dans le combat contre la faim et la malnutrition, contre la pauvreté des personnes et des nations?

La réponse n'est, hélas, que trop évidente. Pour le bien-être des générations qui viennent, pour la survie même de l'espèce humaine, il doit être possible de faire plus et mieux, de ne plus se contenter d'un saupoudrage, d'une multitude d'actions dispersées; il faut maintenant lancer une attaque de grande envergure sur tous les fronts de la lutte contre la faim.

Pendant longtemps, les énormes excédents accumulés dans les pays développés et dont la gestion posait d'ailleurs de graves problèmes économiques, avaient fait illusion car devant mettre le monde à l'abri des pénuries aiguës. Déjà, la crise alimentaire des années 1970 avait permis de constater que ces excédents pouvaient fondre comme neige au soleil et laisser place à de cruelles pénuries. Après une nouvelle période fortement excédentaire, voici revenue une situation où les stocks mondiaux de céréales sont tombés au-dessous du niveau considéré comme nécessaire pour garantir la sécurité alimentaire du globe, les prix flambent sur le marché mondial et le coût des importations des pays en voie de développement à revenu faible et à déficit vivrier va augmenter de 3 milliards de dollars cette année.

"Rien n'est jamais acquis à l'homme", disait le poète Aragon. Mais c'est justement dans cette précarité que réside le ressort de son action. N'est-ce pas en effet l'imminent péril qui a toujours poussé l'humanité à trouver les ressources d'énergie et d'invention qui lui ont permis de survivre? Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, il y aujourd'hui péril imminent pour l'humanité entière.

Paradoxalement, ce danger mortel représente aussi une chance de salut pour la présente génération et celles qui suivront, dans la mesure où elle se montrerait capable de lire les signes des temps et de s'élever à la hauteur des circonstances. Il y faudra une somme prodigieuse de lucidité, d'imagination, de courage, de patience et de ténacité. Il y faudra en outre une mobilisation unanime dont il existe peu d'exemples dans l'histoire de l'humanité. Citoyens de tous pays et de toutes conditions, de tous âges, de tous sexes et de toutes religions; associations et groupements de toutes natures; professionnels de tous les secteurs; forces vives de la communauté dans l'ordre intellectuel, social, économique, politique, spirituel; responsables et représentants des pouvoirs publics à tous les niveaux, depuis le hameau jusqu'à l'organisation internationale, tous doivent mobiliser leurs énergies et se lancer sans réserve dans l'action commune. Existe-t-il des ressorts suffisants pour une si gigantesque entreprise? L'interdépendance du village planétaire qu'est devenue la terre sera-t-elle plus forte que les intérêts étroits et à courte vue qui divisent? De toutes mes forces, je veux le croire. La réunion ici même, aujourd'hui, de tant de nations que rassemblent le sens de la solidarité et la soif de justice ne peut que me conforter dans cette conviction que, plus une situation est difficile et grave, plus on peut avoir foi dans le génie humain.

Aussi est-ce avec confiance que je souhaite le plein succès de vos travaux.

Je vous remercie.

 


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