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Allocutions
Curriculum
vitae du Dr Jacques Diouf
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"Science, éthique et
sécurité alimentaire"
BioVision: Forum international des sciences de la
vie
Lyon, France, 26-29 mars 1999
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Le droit à la nourriture, est, sans aucun doute,
une impérieuse préoccupation
éthique. Scientifiques, agents de l'Etat,
politiciens ou dirigeants du secteur privé
engagés, directement ou indirectement, dans la
production alimentaire doivent partager l'objectif commun
non seulement de produire la nourriture de la
façon la plus efficace possible, mais
également d'en assurer l'accès et la
distribution équitables, quantitativement et
qualitativement. A ceux d'entre vous qui, comme la FAO,
oeuvrent pour la sécurité alimentaire dans
le monde en développement, il n'est pas
nécessaire de rappeler que plus de 800 millions
d'êtres humains se couchent affamés, chaque
nuit. Les délibérations des derniers jours,
dans le cadre de ce Forum international des sciences de
la vie, sont le témoignage de l'ampleur et de
l'urgence du défi de nourrir une population
mondiale toujours croissante. C'est ce défi qui a
conduit à l'organisation du Sommet mondial de
l'alimentation à Rome, en novembre 1996. A ce
Sommet, les hauts représentants de 186 pays, dont
112 Chefs d'Etat et de gouvernement, ont pris des
engagements fermes et solennels, notamment celui de
mettre en oeuvre des mesures de nature à
réduire de moitié le nombre des personnes
sous-alimentées en l'an 2015 au plus tard. C'est
pourquoi la mission de la FAO a été
recentrée autour de l'objectif d'assurer "la
sécurité alimentaire durable pour
tous".
Mais dans l'effort pour tirer les bénéfices
que la science et la technique pourraient offrir sur la
voie de la sécurité alimentaire durable, il
est essentiel de ne pas perdre de vue les
responsabilités éthiques. Le
développement durable et la sécurité
alimentaire requièrent une gestion prudente et
économe des ressources naturelles,
institutionnelles, humaines et sociales.
Quelles sont ces responsabilités
éthiques?
Les considérations relatives à la gestion
des ressources naturelles englobent des sujets à
la fois biotiques et abiotiques. Les manipulations du
matériel animal et végétal,
notamment l'ingéniérie
génétique, soulèvent des questions
non seulement au sujet des aliments
génétiquement modifiés, mais aussi
de la biodiversité et de la responsabilité,
incontournable, envers les générations
futures. De même, les techniques agricoles doivent
être analysées au regard de leurs
implications dans la chaîne alimentaire, pour la
santé humaine, pour l'agrobiodiversité et
pour les changements écosystémiques.
La gestion des sols et de l'eau pose des problèmes
éthiques d'un tout autre ordre. Les
systèmes de culture qui conduisent à la
dégradation anthropique des sols défient le
concept même de la durabilité. Certaines
pratiques de gestion de l'eau, à terme,
mènent à l'épuisement de la nappe
phréatique, à la diminution des ressources
halieutiques et autres effets néfastes à
l'aval. En outre, les questions relatives à
l'utilisation de l'énergie en agriculture
constituent une autre dimension du problème non
seulement dans le contexte de la diminution des
ressources énergétiques fossiles, mais - ce
qui est encore plus important - dans celui de la
pollution atmosphérique et des changements
climatiques.
Le développement des ressources humaines pose un
autre type de responsabilités éthiques. La
nécessité de promouvoir l'
égalité entre genres s'impose de
manière encore plus urgente depuis la 4ème
Conférence mondiale sur les femmes qui s'est tenue
à Beijing en 1995. D'autres secteurs
défavorisés de la société
méritent aussi une attention particulière:
les jeunesses urbaines et rurales, les couches les plus
pauvres de la société dont les
réfugiés et les sans-logis. Concentrer les
efforts de développement sur ces groupes humains
est un devoir moral et une exigence sociale. C'est la
préoccupation du Programme spécial pour la
sécurité alimentaire de la FAO qui suscite
un intérêt croissant dans le monde, car il
est opérationnel dans 39 pays en
développement et en cours de formulation dans 34
autres. Assurer la participation effective des peuples et
l'implication de la société civile dans le
processus du développement constituent des
conditions indispensables pour la durabilité. Dans
ce cadre, le respect des religions et des cultures, des
traditions et des systèmes de valeur
indigènes doivent être au centre des
stratégies de développement.
Les problèmes posés par la biotechnologie
revêtent un caractère certain
d'actualité. Il est clair qu'elle pourrait offrir
des solutions judicieuses à certaines des
contraintes à la production végétale
et animale. Mais l'usage de cette technologie
soulève des problèmes
d'équité liés au
déséquilibre dans son appropriation et
aussi des difficultés psychologiques qui
procèdent pour certains de son interférence
"avec les processus naturels et de la création".
Enfin, il y a la perception diffuse d'une course aux
bénéfices commerciaux au détriment
des précautions que devraient imposer les risques
encourus.
Plusieurs questions d'éthique font actuellement
l'objet de discussions, notamment la législation
sur la propriété intellectuelle (brevets
sur la vie); la réglementation et le
contrôle de la "bioéthique" ainsi que les
problèmes de qualité des aliments et de
leur étiquetage. Ces derniers aspects sont
particulièrement importants pour le Programme
conjoint FAO/OMS sur les normes alimentaires et la
Commission du Codex Alimentarius. Il n'en reste pas moins
que plusieurs problèmes n'ont pas encore
trouvé de solution satisfaisante, notamment ceux
relatifs aux aspects culturels et aux niveaux de
perception et de prise de conscience du public qui, de
par leur nature, ne sont pas très faciles à
cerner à l'échelle mondiale.
Il faut cependant rappeler que plusieurs des
avancées technologiques récentes ne
présentent que des différences mineures
avec les techniques classiques d'amélioration
génétique végétale ou
animale. Essentiellement, ces techniques ne sont que des
outils au service de l'amélioration
génétique classique. Les applications de la
biotechnologie qui soulèvent le plus de
problèmes d'ordre éthique sont celles
relatives au clonage somatique des animaux et celles
liées à la production, l'évaluation,
la vulgarisation et l'utilisation des organismes
génétiquement modifiés (OGM).
Mais il convient surtout de signaler que la
complexité de certaines biotechnologies est telle
qu'elles sont difficilement accessibles aux chercheurs
des pays en développement ; en fait, elles sont en
général très largement aux mains du
secteur privé du monde industriel. Il est vital
que les pays en développement ne soient pas des
laissés-pour-compte et se retrouvent
désavantagés. Pour faire face à ce
problème, la FAO, avec ses partenaires, notamment
les institutions faisant partie du Groupe consultatif
pour la recherche agricole internationale, s'efforce
d'aider ses pays membres à optimiser leurs
capacités pour développer, adapter et
utiliser la biotechnologie et ses produits de
façon à répondre à leurs
besoins et contribuer ainsi à la
sécurité alimentaire globale. Il est
impératif que toutes ces actions se
développent dans le respect de la
biosécurité et des considérations
éthiques des pays participants.
D'autres questions d'ordre éthique ont trait
à l'équité de l'accès au
bénéfice résultant de la
conservation et de l'utilisation des ressources
génétiques. Au cours des
millénaires, les paysans ont contribué
à la conservation et à
l'amélioration des plantes et des animaux pour
satisfaire leurs besoins. Ces communautés
d'agriculteurs, aujourd'hui, tirent moins de profit de
l'exploitation économique des ressources
génétiques indigènes de leurs
exploitations. La nécessité d'assurer, par
des incitations appropriées, la conservation des
ressources génétiques pour les
générations futures est incontestable, mais
il est tout aussi important et légitime de faire
en sorte que les paysans d'aujourd'hui prennent leur part
des bénéfices résultant de
l'utilisation de ces ressources.
La FAO participe activement aux grands débats sur
la biovision. Elle abrite le Secrétariat et
l'administration de la "Convention internationale de la
protection des végétaux" qui s'occupe de
prévenir l'introduction et la dissémination
d'organismes nuisibles aux végétaux et
produits végétaux. La "Commission des
ressources génétiques pour l'alimentation
et l'agriculture" de la FAO traite notamment des
problèmes d'éthique en
référence directe au "Protocole de
biosécurité" et à la "Convention sur
la diversité biologique". La "Commission du Codex
Alimentarius", organe inter-gouvernemental statutaire
FAO/OMS, étudie actuellement la question de la
biosécurité relative aux avancées de
la biotechnologie. Enfin, la 28ème session de la
Conférence de la FAO en 1995 a adopté le
"Code de conduite pour une pêche responsable".
La FAO, en outre, oeuvre pour faciliter l'accès
des pays en développement à la
biotechnologie et à ses applications, à
évaluer les conséquences et les
bénéfices de l'utilisation de nouvelles
technologies et à aider les pays membres à
développer leurs propres protocoles de suivi et de
contrôle ainsi que les instruments de
régulation appropriés. La FAO étant
un forum de discussion des questions d'ordre
éthique relatives au développement durable
et à la sécurité alimentaire, j'ai
récemment créé un Comité
d'éthique qui va rassembler les meilleurs experts
internationaux de ce domaine pour guider l'Organisation
dans ses travaux.
Il est en outre important d'attirer l'attention sur un
point qui, à l'heure actuelle, interpelle tout ce
qui a trait au développement durable et à
la sécurité alimentaire dans le monde en
développement, celui de l'accès à la
technologie de l'information qui croît à un
rythme accéléré. Combien
d'autorités gouvernementales ou de chercheurs dans
les pays en développement auront accès aux
communications présentées lors de ce Forum
et aux résultats des discussions? Il faut que,
dans le domaine des technologies et des ressources
offertes par les autoroutes de l'information, se
réduise le fossé entre les riches et les
pauvres, entre le monde développé et celui
en développement. Ce n'est pas seulement une
responsabilité éthique, c'est une exigence
fondamentale pour garantir un meilleur équilibre
des échanges d'information à travers le
monde.
Enfin, je voudrais adresser mes vives
félicitations aux organisateurs du Forum BioVision
et leur exprimer toute mon appréciation pour
l'opportunité qui m'a été offerte de
souligner, encore une fois, l'urgence de poursuivre la
lutte pour le développement durable et la
sécurité alimentaire et de mettre en
exergue l'importance des sciences de la vie
utilisées avec conscience pour atteindre cet
objectif si vital pour l'humanité.
Je vous remercie de votre aimable attention.
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