Viale delle Terme di Caracalla
00100 Rome, Italie
Téléphone: +39 06 57051
Fax: +39 06 570 53152
Telex: 625852/610181 FAO I /
Télégrammes: FOODAGRI ROME
Courrier électronique:
FAO-HQ@fao.org

EnglishEspañol

 

Allocutions

Curriculum vitae du Dr Jacques Diouf

 


Allocution du Directeur général de la FAO devant le
Comité d'aide au développement de l'OCDE

Réduction de la pauvreté et sécurité alimentaire

Paris, France, le 9 juin 2000

 

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

C'est un honneur et un privilège pour moi d'être ici aujourd'hui, et je remercie sincèrement M. Jean-Claude Faure de m'avoir donné l'occasion de partager avec vous les vues et les préoccupations de la FAO en ce qui concerne la réduction de la pauvreté et la sécurité alimentaire, qui représentent l'un des principaux défis auxquels est confrontée l'humanité à l'aube de ce nouveau millénaire.

L'an dernier, la Banque mondiale concluait que "dans de nombreux pays en développement, les progrès accomplis dans la lutte contre la pauvreté ne permettront sans doute pas d'atteindre l'objectif fixé par la communauté internationale qui est de réduire de moitié la pauvreté d'ici 2015". A la FAO, nous sommes également très préoccupés car la plupart des indicateurs donnent à penser que nous progressons trop lentement pour atteindre l'objectif analogue, fixé lors du Sommet mondial de l'alimentation à Rome en 1996, de diminuer de moitié le nombre de personnes sous-alimentées d'ici 2015. D'après nos dernières estimations, le nombre de personnes sous-alimentées devrait passer de 790 millions en 1995/97 à 575 millions en 2015, et seulement 400 millions d'ici 2030.

Nous pouvons interpréter ces estimations de diverses façons.

Nous pouvons, par exemple, souligner l'augmentation considérable du nombre absolu de personnes correctement nourries dans les pays en développement. Ce chiffre devrait passer de 3,6 milliards à 5,2 milliards (soit de 82 à 90 pour cent de la population totale) entre 1995/97 et 2015.

Nous pouvons aussi nous demander pourquoi nous n'arrivons pas à faire mieux. Pourquoi devrions-nous accepter que des objectifs fixés il y a quatre ans seulement &endash; et jugés par certains trop modestes &endash; soient déjà considérés comme irréalisables? N'est-il pas absurde que dans un monde de plus en plus interdépendant, riche de plus de nourriture qu'il n'en faut pour nourrir tout un chacun, tant de personnes aillent se coucher chaque jour en ayant faim? Que des millions de jeunes gens, faute d'une alimentation correcte dans leur enfance, meurent avant de parvenir à l'âge adulte ou ne parviennent pas à développer au maximum leurs capacités physiques et mentales? Que les alertes à la famine continuent à passer inaperçues jusqu'au moment où nous voyons mourir nos semblables sur CNN ou à la BBC? Que des gens continuent à mourir de dénuement dans un monde où tant d'autres jouissent et font étalage d'une telle aisance?

Il nous appartient, selon moi, de répondre à ces questions difficiles, de trouver des solutions pratiques (puisque ces solutions doivent exister) et de les appliquer résolument &endash; et non pas seulement en paroles. Dans le domaine de la sécurité alimentaire, il existe un impératif moral, incarné à l'échelle internationale dans le concept d'accès à une nourriture suffisante, reconnu comme un droit de l'homme.

Je serai bref aujourd'hui, préférant poser, pour en débattre, un certain nombre de questions délicates sur les politiques de développement ayant un impact majeur sur la sécurité alimentaire des générations présentes et futures. Si nous reconnaissons que nos efforts pour atteindre les objectifs auxquels nous avons souscrits ont été vains, alors il nous faut nous demander si nous utilisons les bons instruments et si nous les appliquons à l'échelle voulue. Peut-être devrions-nous envisager de travailler différemment.

Dans ce contexte, je me contenterai de poser quelques grandes questions.

1. Si nous reconnaissons que la sous-alimentation est habituellement la conséquence de l'incapacité d'une personne à produire ou à acheter une nourriture appropriée, quel type de politiques intérieures a le plus de chances de réduire la malnutrition?

Jusqu'à récemment, la sagesse traditionnelle voulait que des taux de croissance économique élevés soient une condition préalable indispensable à la réduction de la pauvreté et qu'à mesure que la pauvreté diminuait, l'état nutritionnel de la population s'améliorait. Il existe aujourd'hui de plus en plus de preuves, sauf peut-être dans des économies bien gérées dotées d'importantes réserves de richesse minérale, qu'une forte incidence de la pauvreté, notamment de la malnutrition, fait obstacle à la croissance économique en réduisant la productivité de la main-d'œuvre et son espérance de vie. Selon des calculs récents, la malnutrition serait responsable d'un déficit de 0,23 à 4,7 points de pourcentage de la croissance du PIB par habitant à l'échelle mondiale.

Il s'ensuit que les gouvernements qui adoptent des politiques de réduction de la malnutrition ont plus de chances d'obtenir une croissance durable que ceux qui misent tout sur la croissance, sans se préoccuper d'assurer l'équité et une consommation alimentaire adéquate. Étant donné que 70 pour cent de la population des pays en développement vit dans le monde rural et que la pauvreté et la malnutrition sont fortement concentrées dans ces zones, une approche vigoureuse du développement rural doit jouer un rôle central dans la lutte contre ces deux tragédies. La recherche montre que les pays qui ont adopté des politiques associant l'augmentation de la production vivrière par les petits agriculteurs et la mise en place de filets de sécurité nutritionnelle ciblés sont ceux qui obtiennent les meilleurs résultats en matière de lutte contre la malnutrition. Logiquement, ces succès devraient entraîner à moyen terme une croissance robuste, à base large.

Tel est le raisonnement qui sous-tend le Programme spécial pour la sécurité alimentaire (PSSA) de la FAO pour les pays à faible revenu et à déficit vivrier (PFRDV), qui est en cours d'exécution dans 60 pays. Ce programme repose sur l'idée qu'il est possible d'améliorer la production agricole des petits exploitants de ces pays (à l'aide, le plus souvent, de technologies simples et peu coûteuses) et d'atteindre, dans la plupart des cas, les objectifs combinés d'une amélioration des revenus ruraux, d'un accroissement des disponibilités alimentaires au sein des communautés rurales, avec un effet multiplicateur sur la croissance économique, et d'une réduction des dépenses en devises liées aux importations de denrées alimentaires. Des hypothèses analogues sous-tendent l'approche adoptée par le Département britannique pour le développement international du Royaume Uni en matière de moyens de subsistance durable, le programme Sasakawa Global 2000 et l'Initiative pour la fertilité des sols.

Selon moi, il faut nous demander pourquoi, si ces hypothèses sont valides et si les moyens techniques existent pour améliorer la productivité des petits agriculteurs (comme c'est le cas le plus souvent), les gouvernements sont encore si peu nombreux à appuyer résolument ces programmes de façon qu'ils soient exécutés sur une échelle adaptée aux problèmes qu'ils visent à résoudre. Pourquoi, sauf dans une poignée de pays, voyons-nous si peu de signes que les engagements pris lors du Sommet mondial de l'alimentation sont suivis d'actions énergiques, sur une large échelle, pour améliorer la production alimentaire et l'accès aux vivres? L'adoption généralisée de politiques demandant une attitude moins interventionniste et davantage de laisser-faire de la part du secteur public contribuerait-elle, sans qu'on l'ait voulu, à dissuader les gouvernements d'agir de manière déterminée pour résoudre les problèmes critiques de la pauvreté et de la malnutrition rurales, malgré le succès des projets pilotes?

2. Sommes-nous certains que les politiques libérales en matière de gestion économique et de commerce actuellement appliquées contribuent à réduire la pauvreté et à renforcer la sécurité alimentaire, notamment dans les pays à faible revenu et à déficit vivrier?

Rares sont ceux qui doutent des avantages à long terme de marchés plus ouverts et plus concurrentiels, mais, au moins pendant la période de transition, de nombreux pauvres, notamment dans les zones rurales, ne risquent-ils pas de devenir encore plus pauvres et de ce fait, de souffrir davantage de l'insécurité alimentaire? La réaction, au niveau de l'offre, des sociétés agraires des pays en développement à la mutation des marchés ne peut être que lente, étant donné l'accès limité de beaucoup de petits agriculteurs au capital, aux technologies, à l'information sur les marchés et à la terre et les faiblesses généralisées des institutions d'appui. Pendant ce temps, les agriculteurs se trouvent en concurrence de plus en plus directe avec les gros exploitants du monde développé qui, bénéficiant d'un meilleur accès aux technologies modernes, de diverses formes de protection ininterrompue et d'une expansion progressive de la taille des exploitations, ont pu résister au déclin régulier des cours mondiaux des céréales. Pour les petits exploitants du monde en développement, la chute des prix des céréales signifie une diminution rapide des revenus ruraux, des difficultés accrues pour acheter des intrants, enfin et surtout une chute des incitations à la production, autrement dit le scénario que nous souhaitons tous éviter.

Nous devons nous demander quelles sont les options dont nous disposons pour gérer, sur les plans tant national qu'international, les processus mondiaux et nationaux de libéralisation, de façon qu'ils contribuent sans aucun doute possible à améliorer la sécurité alimentaire des pauvres, tant urbains que ruraux, à court et à long termes.

3. Malgré l'accent mis par tous les principaux donateurs, y compris toutes les banques internationales, sur la réduction de la pauvreté et la reconnaissance du fait que la pauvreté est plus sévère dans les zones rurales, pourquoi l'APD pour l'agriculture et le développement rural continue-t-elle de diminuer d'année en année?

Le Forum conjoint sur les progrès du développement convoqué par l'ONU, l'OCDE, la Banque mondiale et le FMI a déploré, à sa session du début de cette année, le fait que "l'aide ait sensiblement diminué depuis 1992 - passant d'un tiers à un quart de un pour cent du PIB des donateurs", et a estimé qu'il fallait relever le niveau actuel de l'aide publique au développement afin de financer de nombreux projets valables qui contribueraient à renforcer la capacité des pays en développement à atteindre leurs objectifs en matière de réduction de la pauvreté.

La part de l'aide publique au développement consacrée à l'agriculture et au développement rural a chuté de manière particulièrement marquée, puisqu'elle est passée de 25 à 30 pour cent de l'APD totale dans les années 80 à moins de 15 pour cent dans les années 90. En outre, comme c'est bien souvent le cas en matière d'assistance, cette aide n'est pas nécessairement ciblée sur les pays qui en ont le plus besoin.

Je constate que les transferts des pays de l'OCDE aux populations rurales des pays en développement s'élèvent à quelque 10 milliards de dollars par an, contre plus de 350 milliards de dollars en faveur des agriculteurs des pays membres de l'OCDE.

En Afrique, la situation est particulièrement choquante. Par exemple, depuis trois ans, le financement total Banque mondiale/IDA pour l'agriculture et le développement rural en Afrique subsaharienne s'élève à moins de 250 millions de dollars par an, soit moins de 1,40 dollar par personne sous-alimentée de la région - une goutte d'eau dans un océan de misère.

Comment expliquer cela? Est-ce l'absence de possibilités d'investissement viables? Ou les mauvais résultats des projets agricoles exécutés dans le passé? Ou bien le manque de confiance dans les capacités institutionnelles et dans les politiques nationales de développement rural? Y-a-t-il un parti pris favorable aux zones urbaines en matière d'allocations de ressources? Ou bien est-ce parce qu'il est beaucoup plus facile d'investir dans d'autres secteurs, où les résultats ne dépendent pas des décisions d'un grand nombre de petits agriculteurs très dispersés et exposés aux caprices de la nature?

Personnellement, j'ai constaté, quand je suis parti en quête de financement international pour les Etats Membres de la FAO souhaitant entreprendre des programmes à grande échelle pour améliorer leur sécurité alimentaire, qu'il était très difficile de persuader les donateurs d'engager les fonds nécessaires, malgré la priorité que tous déclarent accorder à la lutte contre la pauvreté et à la gestion durable des ressources naturelles.

Si nous reconnaissons que nombre de pays parmi les plus pauvres &endash; comme ceux de la Corne de l'Afrique qu'un Groupe spécial de l'ONU mis sur pied par le Secrétaire général sous ma présidence est en train d'étudier &endash; demeureront largement tributaires d'un financement extérieur pour pouvoir avancer dans la lutte contre la pauvreté et vers la sécurité alimentaire, que faire pour inverser les tendances récentes et garantir un financement approprié pour des programmes bien conçus visant à atteindre les objectifs auxquels tant les pays en développement que les pays développés ont souscrits?

4. Est-il raisonnable que l'essentiel du financement public international disponible pour lutter contre la pauvreté continue à être offert sous forme de prêts?

Il semble évident que la lutte contre la pauvreté et pour la sécurité alimentaire aurait davantage de chances d'atteindre son but si le financement nécessaire se présentait sous forme de dons plutôt que de prêts, ne serait-ce que parce que cela inciterait davantage les gouvernements des pays en développement à allouer des ressources à ces fins. De nombreux donateurs bilatéraux ont changé leur politique d'aide au développement pour octroyer des dons plutôt que des prêts. Nombre de pays pauvres en développement nous disent leur réticence à utiliser des fonds empruntés pour des programmes de sécurité alimentaire, alors qu'ils ne peuvent même pas payer les salaires de leurs fonctionnaires. Mais comme ils ne peuvent pas mobiliser le financement nécessaire sur le plan intérieur, les programmes ne décollent pas vraiment et ne sont pas réalisés à l'échelle requise. Si, comme nous l'avons déjà suggéré, l'investissement dans la nutrition est justifié sur le plan économique, son intérêt potentiel ne sera pas immédiatement évident dès lors que les recettes fiscales et les réserves en devises doivent être utilisées pour rembourser la dette.

Etant donné les progrès accomplis en matière de réduction de la dette grâce à l'initiative en faveur des pays pauvres très endettés, ne pourrions-nous pas axer les programmes de réduction de la pauvreté à l'échelle nationale &endash; auxquels il faudra consacrer des ressources importantes &endash; sur des projets de sécurité alimentaire accompagnés d'activités sanitaires et éducatives? Ne pensez-vous pas non plus que le moment est venu d'envisager sérieusement et sans délai les moyens d'obtenir des fonds suffisants sous forme de dons pour lancer une offensive généralisée contre la pauvreté et pour la sécurité alimentaire des pays les plus pauvres de la planète? Est-ce que l'élan public qui a tant contribué à renforcer la résolution internationale de réduire la dette ne pourrait pas aussi mobliser un soutien politique pour mettre fin à la pratique des prêts pour financer des programmes de réduction de la pauvreté?

5. La sécurité alimentaire à long terme est-elle compromise par le sous-investissement manifeste dans les biens collectifs à l'échelle mondiale et par l'absence d'instruments réglementaires efficaces visant la production vivrière et l'utilisation durable des ressources naturelles?

L'expérience récente en matière de coopération mondiale dans le domaine de l'environnement &endash; aux fins, par exemple, de la réduction de la production de substances qui appauvrissent la couche d'ozone, de la création d'un Fonds pour l'environnement mondial et de la négociation (mais pas la ratification) du Protocole de Kyoto &endash; est encourageante. Mais la dégradation des ressources naturelles &endash; pêches maritimes, forêts, terres agricoles et eaux &endash; se poursuit à une échelle massive; l'éradication des principales maladies transfrontières du bétail progresse à un rythme désespérément lent; et il existe un risque, si on laisse jouer les forces du marché, de sous-investissement relatif dans les nouvelles technologies de production agricole utiles aux agriculteurs des pays en développement. A preuve, le sous-financement de la recherche sur la fixation de l'azote biologique, malgré son intérêt potentiel immense sur les plans économique et écologique, à cause de la menace que représenterait le succès de cette recherche pour l'industrie pétrolière et le secteur des engrais.

Quelles mesures prendre pour relever le niveau d'investissement et d'intérêt suscité par ces biens collectifs et pour assurer la sauvegarde des ressources productives limitées de la planète en renforçant leur potentiel productif pour les générations à venir? Le modèle appliqué aujourd'hui pour rechercher de nouveaux moyens de lutter contre le SIDA et le paludisme, pourrait-il être adapté pour renforcer l'offre de biens collectifs pour l'agriculture?

 

Mesdames, Messieurs,

Je vous ai posé quelques-unes des questions les plus graves. Je pourrais continuer à en poser beaucoup d'autres sur lesquelles je souhaiterais avoir votre avis &endash; par exemple, sur les liens entre pauvreté, insécurité alimentaire, conflits, migrations et prospérité mondiale; ou encore, sur les options les plus prometteuses pour améliorer la rentabilité de la coopération technique grâce à des arrangements tripartites à l'appui de la coopération Sud-Sud. Mais je préfère avoir votre avis sur les grandes questions que je viens de poser car la façon dont nous y répondrons pourrait avoir un impact fondamental sur les moyens de survie d'une grande partie de l'humanité.

Je souhaiterais vous demander également, ainsi qu'à vos collègues du Forum pour le développement mondial, de veiller à inclure l'objectif fixé lors du Sommet mondial de l'alimentation, à savoir de réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées d'ici 2015, parmi les objectifs de développement international appuyés par l'OCDE, la Banque mondiale, le FMI et le PNUD. Il est important de rappeler à toutes les parties prenantes le rôle central de la sécurité alimentaire dans la lutte contre la pauvreté.

Je reste convaincu que nous avons collectivement les moyens de nourrir toute l'humanité et qu'il est dans l'intérêt de chacun &endash; riches et pauvres &endash; que la malnutrition disparaisse de la face de la terre et que les ressources de la planète soient gérées de manière durable. Mais nous ne devons pas nous contenter de ce que nous faisons actuellement, si nous ne voulons pas être accusés par les générations à venir d'avoir laissé passer l'occasion d'instaurer la sécurité alimentaire universelle alors qu'elle est, pour la première fois dans l'histoire, à portée de main. Cela exigera de nous une audace (y compris le courage de remettre en cause certaines idées reçues), une volonté et une générosité qui nous ont, à ce jour, fait défaut.

Je vous invite à me faire part de vos observations et suggestions sur la voie à suivre.

Je vous remercie.

 


Cherchez | Page d'accueil de la FAO | Anglais | Arabe | Espagnol

[ Commentaires?: Webmaster@fao.org ]