Allocution prononcée
par le Directeur général à la
Conférence internationale sur la fièvre
aphteuse
Bruxelles, Belgique, 12
décembre 2001
Les effets de la fièvre
aphteuse et d'autres maladies animales sur la
sécurité alimentaire
mondiale
Madame le Président,
Madame et Monsieur le Ministre,
Monsieur le Commissaire,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
C'est un honneur pour la FAO d'être aujourd'hui
représentée à cette
Conférence pour évoquer un des grands
problèmes de la santé animale, la
fièvre aphteuse, qui a un impact non
négligeable sur la sécurité
alimentaire dans le monde et qui a
particulièrement touché l'Europe. Je
souhaite vivement remercier Son Excellence Madame le
Ministre chargée de l'agriculture de Belgique pour
son invitation à cet échange de vues et
d'expériences au niveau international.
En novembre 1996, réunis à Rome au
Sommet
mondial de l'alimentation, les représentants
de 186 pays, dont 112 Chefs d'Etat ou de
Gouvernement, ont réaffirmé le droit de
tous les habitants de la planète d'être
à l'abri de la faim et d'avoir accès
à une nourriture saine et nutritive. Ils ont
établi un objectif précis : réduire
de moitié, d'ici à 2015, le nombre des
personnes sous-alimentées, qui était alors
estimé en 800 millions de personnes.
En 2020, le monde devrait compter 8 milliards
d'habitants, avec une croissance démographique
nettement plus rapide dans les pays en
développement. Au cours des vingt prochaines
années, la consommation de viande et de lait dans
les pays en développement devrait selon toute
probabilité progresser plus rapidement que celle
de céréales. Pour satisfaire cette demande
croissante, ces pays devraient augmenter
considérablement leur production animale. D'ici
2015, ils devraient produire 60 pour cent de la viande et
52 pour cent du lait contre, respectivement, 51 et
36 pour cent aujourd'hui et 37 et 26 pour cent
il y a dix ans.
Par ailleurs, les trois quarts des pauvres habitent
dans les zones rurales des pays en développement,
et deux tiers d'entre eux élèvent des
animaux. Les revenus générés par
l'élevage et ses produits représentent une
partie très importante des ressources des
communautés pauvres. L'élevage devrait
connaître dans les années à venir un
essor sans précédent, pour offrir aux
éleveurs des régions
défavorisées la possibilité
d'échapper au piège de la faim et de la
pauvreté.
Tout indique que les échanges de produits
d'origine animale seront rapidement
«mondialisés», comme c'est
déjà le cas des produits de la pêche.
Cependant, actuellement le commerce international de
produits d'origine animale est dominé par les pays
industrialisés, qui assurent environ 80 pour
cent des exportations mondiales. La question qui se pose
est donc de savoir comment assurer une offre croissante
d'aliments d'origine animale provenant des pays en
développement.
L'IMPORTANCE CROISSANTE DES MALADIES TRANSFRONTIERES
DES ANIMAUX
Le Sommet de 1996 a reconnu les conséquences
négatives des maladies animales sur la
sécurité alimentaire, sur la production
animale durable et également sur le commerce. Les
Chefs d'Etat et de Gouvernement ont
déclaré, dans leur Engagement No. 3,
"qu'ils s'efforceront d'assurer une prévention
efficace et une maîtrise progressive des
infestations de ravageurs et des maladies des animaux et
des plantes, notamment lorsqu'elles sont de nature
transfrontière comme la peste bovine, la tique du
bétail, la fièvre aphteuse (...)"
Les crises de la fièvre aphteuse, de la peste
porcine classique et de l'encéphalopathie
spongiforme bovine (ESB) ont touché
récemment l'Europe et ont secoué la
confiance des consommateurs. Ces crises ont
affecté sérieusement l'élevage, la
production et la commercialisation d'aliments d'origine
animale. Les événements récents
montrent que cet engagement du Sommet est loin
d'être accompli, même dans les pays les plus
avancés. L'Union européenne occupe donc une
position privilégiée pour promouvoir un
débat international sur ces questions. Il s'agit
en effet d'évaluer la réelle incidence
mondiale des maladies animales et de rechercher des
solutions dans l'intérêt de tous pour
protéger la production et le commerce
international des produits d'origine animale, favorisant
ainsi la sécurité sanitaire des aliments et
la sécurité alimentaire mondiale.
La fièvre aphteuse
Permettez-moi d'examiner brièvement
l'évolution récente des cas de
fièvre aphteuse et d'autres maladies
transfrontières importantes.
Depuis dix ans, la fièvre aphteuse fait des
ravages dans des pays jusque là indemnes, dans
lesquels le commerce d'animaux et de produits de
l'élevage joue un rôle important. La souche
dite «de Hong Kong adaptée aux porcins»
a dévasté le secteur porcin en
Taiwan-Province de Chine et a arrêté pendant
plusieurs mois ses importantes exportations vers le
Japon. Elle a également frappé gravement
les Philippines et gagné le Viet Nam.
Entre temps, une autre souche de type «O»
très virulente, dite «panasiatique», a
fait une apparition discrète et s'est
propagée progressivement, finissant par frapper de
plein fouet le Royaume-Uni. Originaire de l'Asie du Sud
et détectée pour la première fois en
1990, cette souche s'est propagée vers l'Est en
Malaisie, en Chine, au Japon, en Russie et en Mongolie.
Certains de ces pays étaient indemnes depuis des
décennies. Vers l'Ouest, la même souche a
atteint le Moyen-Orient en 1994, puis la Turquie et enfin
la Grèce et la Bulgarie, où sa progression
a été arrêtée en 1996. En
2000, après avoir frappé l'Afrique du Sud,
cette souche est apparue au Royaume-Uni et s'est
propagée ensuite en Irlande, en France et aux
Pays-Bas. Ses graves conséquences pour
l'économie rurale et le secteur alimentaire sont
bien connues.
La propagation de cette souche est associée au
mouvement des marchandises importées. Elle
s'était introduite au Japon par du foin
contaminé, et la contamination de l'Afrique du Sud
semble avoir été provoquée par des
déchets de nourriture provenant d'un navire. Le
premier foyer qui s'est déclaré au
Royaume-Uni était également dû, selon
toute probabilité, au fait que des porcs avaient
reçu des déchets de nourriture
contaminés. En outre, il est inquiétant de
noter que ce virus a été capable de se
propager à des ovins infectés de
façon sub-clinique au Royaume-Uni, qui ont
à leur tour permis la propagation en Irlande, en
France et aux Pays-Bas.
Il faut souligner également la
réintroduction de la maladie en Afrique du Nord en
1999, après une absence de près de dix ans.
Il a été démontré que la
souche virale en cause, différente des souches
précédentes, était
étroitement liée aux souches en circulation
en Afrique de l'Ouest, ce qui indique que le Sahara n'est
plus une barrière à la migration des agents
pathogènes.
Parallèlement, de l'autre côté de
l'Atlantique, les progrès remarquables obtenus
dans la maîtrise et l'éradication de la
fièvre aphteuse dans les grands pays
éleveurs du MERCOSUR, notamment l'Argentine, le
Brésil et l'Uruguay, ont été
brutalement remis en cause avec l'émergence de
foyers provoqués par deux virus différents,
de type O et A, qui se sont propagés dans la
région.
Ces exemples saisissants illustrent l'incursion de la
fièvre aphteuse dans des zones jusque-là
indemnes ou libérées et témoignent
du rapport étroit entre la prolifération
des échanges et celle des agents
pathogènes.
Dans la région andine de l'Amérique du
Sud, en Afrique tropicale, au Moyen-Orient, en Asie du
Sud et dans de nombreuses régions d'Asie de l'Est,
la fièvre aphteuse est un problème
permanent pour l'élevage. Plus que toute autre
maladie, elle empêche ces pays de participer
pleinement au commerce international des produits de
l'élevage dans le cadre des régles
zoosanitaires actuelles.
Le fait que le virus de la fièvre aphteuse
puisse se diffuser très facilement et se propager
en passant inaperçu, car il ne provoque pas de
signes cliniques chez certaines espèces, indique
clairement qu'il ne suffit pas de renforcer les
contrôles frontaliers et les inspections des
produits pour maîtriser le risque de propagation.
Une stratégie mondiale pour circonscrire les
foyers et lutter contre la fièvre aphteuse
à la source doit être mise en place
principalement dans les régions où elle est
encore endémique.
Autres maladies animales
transfrontières
Il faut noter également que la fièvre
aphteuse n'est qu'une des grandes maladies animales
transfrontières. Il en existe d'autres qui ont une
grave répercussion sur l'économie rurale,
la survie des éleveurs et la
sécurité alimentaire des pays
concernés.
La peste bovine a toujours été
présente sur tous les continents mais,
heureusement, grâce au Programme mondial
d'éradication, aujourd'hui son incidence diminue
progressivement et, si l'appui international se
maintient, il y a d'excellentes probabilités de
l'éradiquer avant 2010.
En revanche, les perspectives sont moins bonnes pour
la peste des petits ruminants, qui s'attaque aux ovins et
aux caprins. Jadis considérée comme une
maladie propre à l'Afrique de l'Ouest, elle
s'étend aujourd'hui du Sénégal au
Bangladesh, remontant au nord jusqu'à certaines
régions de la Turquie et de l'Iran. Au cours des
dernières années, cette maladie a
provoqué de lourdes pertes de bétail en
Jordanie, en Iraq, au Népal, en Inde, au Pakistan
et au Bangladesh. Dans ce dernier pays, les pertes ont
été estimées en 1998 entre 25 et
30 pour cent des caprins.
La peste porcine classique quant à elle a
occasionné de sérieux dégâts
ces dernières années en Europe (les
Pays-Bas, l'Allemagne, le Royaume-Uni et l'Espagne). Elle
sévit aussi en Asie de l'Est et en Amérique
du Sud. Je dois noter avec satisfaction que les pays de
cette dernière région ont
décidé d'éradiquer cette maladie
d'ici 2020. Par contre, on n'attache pas assez
d'importance à la peste porcine africaine, qui a
récemment affecté gravement l'Afrique de
l'Ouest et certaines zones d'Afrique orientale et
australe. Elle a provoqué entre 1996 et 1999 la
perte d'environ 50 pour cent de la population
porcine en Afrique de l'Ouest. Des poches très
limitées de la maladie posent encore des menaces
dans la péninsule ibérique et en
Sardaigne.
Les maladies tributaires des conditions
météorologiques, transmises par des
vecteurs, constituent un autre groupe non
négligeable. Depuis quelque temps, on assiste
à une expansion géographique de plusieurs
maladies virales transmises par les insectes, qui se sont
propagées à partir de leurs zones
endémiques habituelles. Ce phénomène
pourrait être lié au réchauffement de
la planète.
Ainsi, depuis 1977, la fièvre de la
Vallée du Rift s'est étendue
progressivement à partir de l'Afrique orientale et
australe pour gagner l'Egypte au Nord et le
Sénégal et la Mauritanie à l'Ouest.
En 2000, cette maladie a été
détectée pour la première fois hors
de l'Afrique, en Arabie Saoudite et au Yémen.
La fièvre catarrhale du mouton est une autre
maladie transmise par des vecteurs qui est
préoccupante pour l'Europe. Depuis 1999, des
foyers sont apparus dans des zones voisines de la
Bulgarie, de la Grèce et de la Turquie, et la
maladie a touché en 2001 la Yougoslavie, la
Macédoine et la région du Kosovo, où
elle était jusqu'alors inconnue. Des foyers se
sont également déclarés dans le sud
et l'ouest du bassin méditerranéen.
Relever le défi des maladies
animales
Tous ces faits montrent clairement que la
prévention et la maîtrise des maladies
animales transfrontières, en particulier celles
qui affectent la sécurité sanitaire des
aliments, la sécurité alimentaire et le
commerce, doivent être considérées
comme des questions d'intérêt public
prioritaire pour la communauté internationale
C'est pourquoi la FAO a mis en place dès 1994
un programme spécial, le Système
de prévention et de réponse rapide contre
les ravageurs et les maladies transfrontières des
animaux et des plantes (EMPRES), dont l'un des
objectifs est «d'aider à combattre et
à enrayer efficacement les principales
épidémies du bétail, ainsi que des
maladies émergentes, en les éliminant
progressivement sur le plan régional et mondial
grâce à une coopération
internationale portant sur l'alerte précoce, la
réponse rapide, la recherche appliquée et
la coordination».
Dans le cadre de ce programme, la FAO coordonne un
effort international visant notamment
l'éradication mondiale de la peste bovine en 2010.
Les enseignements tirés de la lutte contre cette
maladie sont applicables à la fièvre
aphteuse et à d'autres épizooties. La peste
bovine semble désormais maîtrisée. Il
en allait bien différemment aux XIXe et XXe
siècles, jusqu'au milieu des
années 90.
Si la communauté internationale agit de
façon déterminée et
concertée, il est raisonnable de s'attendre
à une forte réduction des risques que des
maladies telles que la fièvre aphteuse font peser
sur la production animale mondiale. La Conférence
internationale sur la fièvre aphteuse
organisée en avril 2001 à Paris par
l'Office international des épizooties (OIE) et la
FAO, a lancé un appel à une action
internationale concertée contre la fièvre
aphteuse et d'autres grandes épizooties.
Cet appel a été confirmé en
novembre par la Réunion ministérielle sur
les expériences en matière de fièvre
aphteuse qui s'est tenue à Rome pendant la
31ème session de la Conférence de la FAO,
avec la participation de 80 pays, de la Commission
européenne et de l'OIE et sous la
présidence de Son Excellence, Monsieur Brinkhorst,
Ministre de l'agriculture des Pays-Bas, dont je salue la
présence aujourd'hui à nos
côtés. Permettez-moi de souligner certaines
des conclusions de cette réunion:
1. il est nécessaire d'améliorer les
systèmes d'alerte précoce au niveau
national, régional et international, et il faut
mettre à la disposition de tous une information
complète et exhaustive;
2. la question de la vaccination doit faire l'objet de
discussions ultérieures; Je voudrais souligner
à ce sujet que dans les pays en
développement, où 800 millions de
personnes souffrent de la faim, les populations sont
souvent perplexes devant les destructions massives
d'animaux. Les experts ici présents devraient
relever cette perplexité;
3. les mesures de contrôle et de lutte contre la
maladie doivent avoir un caractère durable;
4. le problème comprend, outre les domaines
vétérinaire et commercial, des dimensions
socio-économiques et éthiques qui
requièrent une approche globale;
5. il faut mettre en uvre une stratégie
mondiale intégrée, avec la participation de
toutes les parties concernées : gouvernements,
organisations internationales, secteur privé,
organisations non gouvernementales;
6. la FAO a un rôle clair à jouer, en
fournissant une plate-forme opérationnelle pour la
mise en place d'une telle coopération,
particulièrement dans le domaine de la gestion et
l'échange de l'information et de la coordination
des programmes.
Sur la base de ces importantes conclusions, je
souhaiterais mettre l'accent sur quelques
considérations relatives à l'action
à mener au niveau de la communauté
internationale :
- Il faudrait établir un système
analogue au Système
mondial d'information et d'alerte rapide (SMIAR)
que la FAO a mis en uvre pour la situation
alimentaire afin de renforcer la surveillance mondiale
des maladies transfontières des animaux. Ce
système tiendrait compte du système de
notification officielle de l'OIE ainsi que de
données de terrain issues d'enquêtes et
d'études épidémiologiques et de
laboratoire, afin de permettre des prévisions
et des alertes rapides internationales.
- Un appui considérable aux pays en
développement, ainsi qu'à une recherche
convenablement ciblée dans ce domaine, est
essentiel pour lutter avec succès contre des
maladies transfrontières
déterminées. Il faut réduire le
risque de cas d'infection «non
comptabilisés» et pour cela
améliorer et renforcer les services
d'inspection vétérinaire et les
systèmes de contrôle. Ces conditions sont
nécessaires pour permettre le
développement de l'élevage et un
commerce sans danger des produits d'origine
animale.
- La mise en place d'un programme mondial, avec le
soutien des pays industrialisés et en
particulier des membres de l'Union européenne,
afin d'aider les pays en développement à
maîtriser et éradiquer les maladies
transfrontières, est dans
l'intérêt mutuel des uns et des autres.
Le programme EMPRES de la FAO peut y contribuer de
façon considérable, apportant
l'expérience acquise notamment dans la lutte
contre la peste bovine.
- Le Fonds
fiduciaire de la FAO pour la sécurité
alimentaire et la sécurité sanitaire des
aliments, récemment établi avec un
montant initial de USD 500 millions comme
objectif, peut servir à canaliser des
ressources pour appuyer une action concertée
sur le plan international.
- Il est nécessaire de mettre en place un
renforcement des règlements et des normes
internationales qui reposent sur des bases
scientifiques, en vue de promouvoir des
réglementations propres à assurer un
commerce équitable.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
L'Europe a toujours relevé les défis
posés par les maladies animales et joué le
rôle de chef de file. C'est en effet à la
demande d'un groupe de pays européens que la FAO a
créé en 1954 la Commission
européenne de lutte contre la fièvre
aphteuse, qui a permis de grands progrès dans la
maîtrise et l'éradication de la maladie dans
la région. Près de cinquante ans plus tard,
elle doit continuer à jouer ce rôle pour
servir les membres européens de la FAO mais aussi
ceux du tiers monde
Des problèmes d'une époque que l'on
croyait révolue sont réapparus avec la
propagation accrue des maladies animales dans le cadre
d'une croissante mondialisation des échanges. Les
mécanismes de prévention, de contrôle
et d'éradication ne sont plus adaptés
à ce nouvel environnement.
La communauté internationale, et l'Europe en
particulier, doit contribuer à mobiliser les
ressources technologiques, scientifiques et
financières nécessaires pour une
prévention internationale efficace et une
maîtrise des maladies animales. Aucun pays, aucune
région, ne peut affronter le problème de la
fièvre aphteuse avec succès de façon
isolée: plus que jamais, une action internationale
concertée est aujourd'hui nécessaire.
Je vous remercie.