Déclaration du
Directeur général
à l'occasion de la Journée mondiale de
l'alimentation
Siège de la FAO, Rome, Italie, 16 octobre
2001
Votre majesté,
Monsieur le Président de la République
d'Allemagne,
Monsieur le Ministre des politiques agricoles et
forestières de la République italienne,
Monseigneur, Observateur permanent du
Saint-Siège,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
À l'occasion de la célébration de
la Journée
mondiale de l'alimentation qui, malheureusement, se
déroule dans un monde en crise dans lequel
l'attention du public est entièrement
tournée vers les conflits et la guerre, n'oublions
pas les 800 millions de personnes qui ne
bénéficient pas d'un accès
adéquat à la nourriture et faisons tout
notre possible pour répondre à la
préoccupation fondamentale de l'humanité:
libérer le monde de la faim et de la
pauvreté.
À la fin du deuxième millénaire,
le monde a connu une croissance des revenus et une
amélioration des conditions de vie sans
précédent. Grâce aux progrès
considérables de la productivité agricole,
les approvisionnements alimentaires par habitant sont
aujourd'hui supérieurs de 18 pour cent
à ce qu'ils étaient il y a trente ans. Et
pourtant, aujourd'hui encore, plus de 800 millions
de personnes dans le monde souffrent de
sous-alimentation. Ainsi, abondance et richesse
coexistent avec le plus extrême des
dénuements.
La pauvreté est au cur de la faim et de
la sous-alimentation, mais la faim est également
l'un des facteurs fondamentaux de la pauvreté.
Souvent, les personnes sous-alimentées sont
prisonnières d'un cercle vicieux:
sous-alimentation, faible productivité, mauvaise
santé, et donc, pauvreté
inéluctable. Par conséquent, la lutte
contre l'insécurité alimentaire doit
être au cur des programmes nationaux et
internationaux de réduction de la
pauvreté.
Non seulement la sous-alimentation fragilise les
populations, mais elle affaiblit les nations. Les
mères qui ne mangent pas à leur faim
mettent au monde des enfants qui souffrent d'insuffisance
pondérale et dont la santé et la croissance
risquent d'être compromises toute leur vie. Les
enfants qui vont dormir le ventre creux ne peuvent
résister à la maladie ou à
l'infection, ni étudier avec suffisamment
d'application à l'école, perdant ainsi une
occasion qui ne s'offrira plus d'échapper au
piège de la faim et de la pauvreté. Les
adultes sous-alimentés travaillent plus lentement
et moins efficacement. Un pays d'affamés ne peut
se développer et prospérer.
C'est précisément en raison du lien
complexe qui existe entre la faim et la pauvreté
que le thème "lutter contre la faim pour
réduire la pauvreté" a été
retenu pour célébrer la Journée
mondiale de l'alimentation cette année.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
La lutte contre la faim est une obligation morale. Le
droit à une nourriture suffisante est un droit de
l'homme inaliénable et fondamental. Sans
l'intégrité biologique de l'être
humain qui ne peut vivre sans son pain quotidien, il ne
saurait y avoir aucun progrès réel et
durable dans la lutte pour un monde plus équitable
et plus respectueux de la justice.
Depuis le début des années 1990, la
communauté internationale s'est donné
plusieurs objectifs dans sa lutte contre la
pauvreté sous ses différentes formes et
dimensions. Des buts ont été fixés
dans des domaines comme la création de revenus, la
réduction de la pauvreté, la scolarisation,
l'égalité entre les sexes, la
réduction de la mortalité infantile et
maternelle, l'accès aux services de santé
génésique et l'adoption de
stratégies nationales de développement
durable.
En ce qui concerne l'insécurité
alimentaire, il y a cinq ans, les dirigeants mondiaux se
sont réunis à Rome pour le Sommet
mondial de l'alimentation et se sont engagés
solennellement à réduire de moitié
le nombre de personnes sous-alimentées au plus
tard en 2015. Dans la pratique, cet engagement signifiait
que le nombre de personnes sous-alimentées devait
diminuer de 20 millions par année pour
pouvoir atteindre l'objectif fixé.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
J'ai le regret de vous faire savoir que, depuis le
Sommet mondial de l'alimentation, la situation demeure
alarmante. À l'époque du Sommet, en 1996,
on estimait qu'il y avait 792 millions de personnes
sous-alimentées dans les pays en
développement. Selon les dernières
estimations de la FAO, en 1997-99, ce nombre atteignait
encore 777 millions. Nous ne pouvons nous satisfaire
de ces chiffres, car ils signifient que seules
6 millions de personnes sont rayées des
listes de la faim chaque année. À ce
rythme, il nous faudra plus de 50 ans pour atteindre
l'objectif établi en 1996.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Si nous voulons atteindre l'objectif fixé au
Sommet au plus tard en 2015, il faudrait que le nombre de
personnes sous-alimentées diminue chaque
année en moyenne de 22 millions à
l'échelle internationale. Par conséquent,
il est crucial que les décideurs du monde entier
fassent le point sur la situation en 2001 afin que des
mesures soient prises rapidement pour
accélérer les progrès. C'est dans ce
contexte que le Conseil de la FAO, à sa cent
dix-neuvième session tenue en novembre 2000, a
décidé que la Conférence de la FAO,
qui se tiendrait en novembre 2001, servirait de forum
pour le Sommet
mondial de l'alimentation: cinq ans après, et
que les chefs d'État et de gouvernement seraient
invités à cette réunion afin de
donner un nouvel élan à la mise en
uvre du Plan
d'action défini lors du Sommet.
Malheureusement, les circonstances internationales
actuelles et la perte de tant de vies innocentes ainsi
que la crise qui a suivi, nous ont amenés à
envisager le report de cette événement.
Certaines des dimensions de la faim et de la
malnutrition sont vraiment alarmantes: selon les
estimations, il y aurait eu en 1996/1998
174 millions d'enfants de moins de cinq ans atteints
de malnutrition. On s'accorde désormais à
reconnaître que, chez les jeunes enfants,
près de 54 pour cent de la mortalité
infantile est associée à la malnutrition
dans les pays en développement, ce qui
représente 6,6 millions des
12,2 millions de décès d'enfants de
moins de cinq ans.
La faim a également des conséquences
économiques considérables pour les
individus, les familles et l'ensemble des
sociétés. Les pertes de productivité
chez les adultes induites par les effets combinés
du retard de croissance et des carences en iode et en fer
équivalent à quelque 3 pour cent du
PIB chaque année dans certains pays.
Selon une étude récente, si l'apport
alimentaire avait été suffisant dans les
pays en développement où la
sous-alimentation est répandue, le produit
intérieur brut de ces pays aurait pu augmenter de
45 pour cent sur les 30 dernières
années.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
La lutte contre la faim sera peut-être
difficile, mais c'est une bataille à notre
portée, que nous nous devons de gagner. Plusieurs
pays nous ont montré qu'il était possible
de remédier à la faim rapidement. Il
ressort de ces réussites que la réduction
de la faim peut effectivement être rapide dans un
contexte de paix et de stabilité politique. Le
succès ne peut être garanti que si les
conditions de base sont réunies: augmentation des
investissements dans l'agriculture, notamment dans les
infrastructures de base liées à la gestion
de l'eau, aux routes des zones rurales et à
l'entreposage, mais également politiques
favorables à une hausse des revenus agricoles,
incluant une protection sociale pour les pauvres.
Les efforts visant à conjurer le fléau
de la pauvreté et de la faim sont une noble
entreprise, à la fois complexe et
pluridimensionnelle. Mais les affamés de ce monde
ne sauraient attendre que les conditions essentielles
aient été réunies.
C'est d'abord aux individus, puis aux familles,
communautés et gouvernements, qu'il incombe de
faire en sorte que chacun puisse exercer son droit
à une nourriture suffisante. Mais la
communauté internationale a également
d'importants rôles d'appui à jouer,
notamment en aidant les gouvernements, et en particulier
ceux des pays à faible revenu et à
déficit vivrier et d'autres pays
vulnérables, pour qu'ils aient les moyens de faire
les investissements supplémentaires
nécessaires que leurs propres ressources ne leur
permettent pas.
Il est donc encourageant de noter qu'au cours du
dernier Sommet du G8 qui s'est tenu en juillet dernier
à Gênes, les dirigeants ont
expressément insisté sur le soutien
à l'agriculture en tant qu'élément
clé de l'aide publique au développement.
À cette occasion, ils ont souligné que la
sécurité alimentaire et le
développement rural devraient être
prioritaires et placés au cur des
stratégies de lutte contre la pauvreté.
L'idée de nourriture pour tous n'est pas un
rêve irréalisable. L'objectif fixé en
1996 peut encore être atteint. Mais il faut engager
les ressources nécessaires et faire preuve d'une
inébranlable volonté politique.
À l'occasion de cette Journée mondiale
de l'alimentation, je demande à chacun - qu'il
s'agisse des dirigeants du monde, des gouvernements, des
organisations de la société civile, de la
communauté scientifique, du secteur privé,
des organisations internationales ou de l'ensemble du
public - de se mobiliser pour lutter contre la faim et
réduire la pauvreté, puisque partout
où vivent des êtres chroniquement
sous-alimentés, on ne saurait s'attendre à
l'avènement d'un monde juste, non-violent et
prospère, tel que veulent le bâtir les
Nations Unies et la FAO en particulier.