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1. Les circuits d’approvisionnement et les marchés


1.1 Les circuits d’approvisionnement des villes et les acteurs
1.2 Le secteur des marchés
1.3 La problématique des marchés de gros

1.1 Les circuits d’approvisionnement des villes et les acteurs


1.1.1 Les produits vivriers: circuits marchands et non-marchands
1.1.2 L’organisation des circuits marchands indirects
1.1.3 Le fonctionnement dans un environnement économique risqué: des stratégies et des pratiques non concurrentielles
1.1.4 Les acteurs des marchés: grossistes et détaillants
1.1.5 Les produits manufacturés et les denrées alimentaires de base (riz, farine, sucre)

En distinguant produits vivriers et produits manufacturés, on présentera dans cette partie le fonctionnement des circuits d’approvisionnement et les caractéristiques de leurs acteurs urbains: les grossistes et les détaillants.

Alors que les études sur le commerce des produits manufacturés restent extrêmement rares, il existe une abondante littérature sur les systèmes de commercialisation des produits alimentaires, vivriers en particulier. C’est la raison pour laquelle on est limité, pour ces produits, à faire le point sur les acquis de la recherche.

On soulignera, en particulier, le rôle déterminant de la mainmise sociale sur l’information commerciale comme facteur-clé de différenciation dans l’organisa-tion et le fonctionnement des systèmes d’approvisionnement, et l’importance des pratiques non concurrentielles en tant que réponses économiques à un environnement imparfait.

1.1.1 Les produits vivriers: circuits marchands et non-marchands


1.1.1.1 L’auto-approvisionnement aujourd’hui en milieu urbain: une réponse à la crise
1.1.1.2 Les circuits marchands fournissent l’essentiel de l’approvisionnement urbain en produits vivriers

L’approvisionnement des citadins des villes subsahariennes est assuré conjointement par des circuits marchands et non-marchands. Parmi les premiers, on a coutume de distinguer les circuits directs dans lesquels le producteur vend directement au consommateur, et les circuits indirects, qui font intervenir un nombre plus ou moins grand d’intermédiaires. Par circuits non-marchands, on fait référence aux diverses formes de l’auto-approvisionnement (auto-production et échanges intra-familiaux).

1.1.1.1 L’auto-approvisionnement aujourd’hui en milieu urbain: une réponse à la crise

Au début des années 70, l’existence d’activités agricoles dans les capitales africaines était mise en relation par les géographes avec le bas niveau d’urbanisation des pays et la faible capacité intégratrice de leurs centres urbains. Vingt ans plus tard, malgré la pression du foncier dans des métropoles dépassant parfois le million d’habitants, on constate non seulement la permanence d’activités agricoles urbaines mais aussi leur dynamisme soutenu, en particulier dans le secteur du maraîchage.

L’agriculture urbaine - entendue au sens large, à la fois intra-urbaine et surtout périurbaine - recouvre des situations très différentes du point de vue de l’approvisionnement alimentaire. Parmi les ménages pratiquant des activités agricoles on ne connaît pas la proportion de ceux qui assurent toute, ou l’essentiel de leur consommation avec leurs propres cultures (auto-production), ni la proportion de ceux qui sont des acheteurs nets, leur production ne couvrant que très imparfaitement leurs besoins de base en grands produits vivriers.

On sait, toutefois, que les activités agricoles, qu’il s’agisse de parcelles cultivées à proximité de la ville ou du retour au village de certains membres du groupe familial au chômage, représentent aujourd’hui non seulement une stratégie de rechange en matière de revenus mais parfois aussi un moyen de survie pour des ménages urbains durement touchés par la crise.

C’est, par conséquent, dans ce contexte qu’il faut analyser aujourd’hui le rôle des échanges alimentaires intra-familiaux dans l’approvisionnement des citadins. Entre le village et la ville, depuis longtemps les produits alimentaires circulent dans les deux sens: du village à la ville à la récolte, en sens contraire pendant la période de soudure et pendant «les mauvaises années».

Le recours accru à l’auto-approvisionnement, qu’il s’agisse des cultures urbaines ou périurbaines ou des échanges intra-familiaux, est attesté par différentes sources et par nos propres interlocuteurs: il apparaît bien comme l’une des réponses à la dégradation des conditions de vie en milieu urbain.

1.1.1.2 Les circuits marchands fournissent l’essentiel de l’approvisionnement urbain en produits vivriers

Souples, efficaces, très structurés et surtout organisés, tels sont décrits les systèmes privés de commercialisation des produits vivriers (ARDITI, 1975; CIRES, 1980; COUTY et BARRIS, 1977; YUNG, 1983). Ils ont fait la preuve de leur capacité d’assurer, sans heurt important, l’approvisionnement des grandes métropoles, et cela même dans les conditions les plus difficiles. Ils ont su s’adapter en permanence aux changements de la demande alimentaire urbaine et ont, en retour, provoqué nombre de mutations dans les systèmes de production agricole.

Les circuits commerciaux, loin d’être perçus comme un facteur d’appauvrissement du monde rural (approche caractéristique de nombreux travaux des années 70), sont plus souvent analysés aujourd’hui comme la principale sollicitation externe au développement des campagnes.

La permanence des circuits directs

La commercialisation directe du producteur au consommateur est un fait encore observée sur les marchés de toutes les villes africaines.

Le rôle et l’importance de ce circuit varient fortement selon les produits, les saisons culturales, les types de marchés urbains, et le niveau de développement de la fonction commerciale dans le pays.

Il concerne prioritairement les produits maraîchers des cultures intra et périurbaines, moins fréquemment, les autres produits vivriers. Les zones d’approvisionnement sont rarement distantes de plus de trente kilomètres de la ville, et au-delà, la fonction commerciale prend généralement le relais, sauf situation exceptionnelle. Les ventes de produits vivriers en ville par les producteurs - ou plus généralement par les femmes de ceux-ci - s’effectuent principalement après la récolte et sur les marchés de quartier, beaucoup plus rarement sur les marchés centraux. Elles ne se pratiquent d’ailleurs pas que sur les marchés, la vente de porte à porte étant courante dans les quartiers périphériques, proches des zones de culture.

Les apports par vendeur représentent nécessairement de très faibles quantités, mais le volume global peut être significatif: en 1988, Chaleard soulignait comme un fait marquant dans l’approvisionnement de Bouaké en manioc frais, l’importance des ventes directes réalisées par les femmes de planteurs (plus du tiers, semble-t-il).

Les circuits indirects: un rôle majeur dans l’approvisionnement urbain

Alors que «crises agricoles et crises alimentaires» (CNRS, 1987) se succèdent dans la plupart des pays africains compromettant la sécurité alimentaire des populations rurales, on constate que les circuits privés, considérés dans leur dynamique historique (GUYER, 1991), ont montré leur capacité à assurer sur le long terme et sans trop d’à-coups l’approvisionnement de villes à la forte croissance démographique (LEPLAIDEUR et MOUSTIER, 1991).

Il est vrai que cet approvisionnement est souvent réalisé à un coût élevé, et ce, tant en raison des contraintes s’exerçant sur les conditions de la production agricole qu’en raison de celles propres aux systèmes privés de commercialisation. La politique d’importations de biens de première nécessité - en particulier de riz - a répondu moins au souci des Autorités de se prémunir contre les risques de pénurie urbaine qu’à celui de garantir le maintien de la paix sociale en permettant de ravitailler à prix modiques les «segments les plus vulnérables des consommateurs urbains».

Dans les pays sahéliens, quand bien même les Offices céréaliers ont été appuyés dans leurs activités par des aides substantielles, leurs achats de céréales locales n’ont jamais représenté que de très faibles tonnages. L’essentiel des céréales qu’ils ont fourni aux populations urbaines - et encore s’agissait-il de certaines catégories très minoritaires - a consisté en maïs, sorgho ou riz importés. En définitive, les circuits privés de commercialisation ont assuré, en quantité et en régularité, l’approvisionnement de la très grande majorité des consommateurs des capitales sahéliennes et ce, même dans les pires conditions.

D’une manière générale, les interventions autoritaires des Etats dans les circuits de commercialisation ont été plus efficaces pour faire disparaître les produits des étals que les sécheresses, les inondations ou les guerres (l’approvisionnement de N’Djamena en céréales n’a jamais cessé, même lorsque la guerre civile transforma la capitale en champ de bataille) (ARDITI, 1993). Nombreux sont les exemples de métropoles dont les habitants ont survécu grâce à la faculté des systèmes privés d’organiser des circuits parallèles d’approvisionnement qui ont permis de compenser, et surtout de suppléer au rationnement alimentaire organisé par les Autorités (Antananarivo, ou Conakry, par exemple).

Ainsi, les circuits privés d’approvisionnement ont non seulement réussi à organiser des flux réguliers sur les villes en produits vivriers de base (céréales, tubercules, féculents) qui composent encore une très grande part de l’alimentation urbaine domestique, mais ils ont su aussi s’ajuster aux changements de cette demande et répondre à celle de nouveaux secteurs tels que la restauration populaire, la fabrication de plats cuisinés, et les filières de transformation artisanales agroalimentaires: on relève, par exemple, le développement remarquable des filières maraîchères urbaines, périurbaines et même internationales, celui de la commercialisation de l’igname précoce comme variété de «luxe», des circuits de commercialisation et de transformation du manioc pour la fabrication de l’attiéké, et du sorgho germé pour la fabrication de la bière de mil.

1.1.2 L’organisation des circuits marchands indirects


1.1.2.1 Des fonctions commerciales spécifiques
1.1.2.2 L’organisation des circuits marchands et mainmise sociale sur l’information commerciale

1.1.2.1 Des fonctions commerciales spécifiques

En amont de la chaîne de commercialisation, on n’observe pas d’intégration de la production par le commerce.

Des cas existent, certes, de grands commerçants urbains mettant en valeur d’importantes exploitations agricoles à l’aide d’une main-d’oeuvre salariée. Mais, dans ces exemples qui concernent d’ailleurs toujours les zones soudano-sahéliennes, la finalité est presque toujours domestique (l’approvisionnement du groupe familial et du vaste réseau de dépendants) et secondairement commerciale (ventes des excédents).

La situation inverse est fréquente. Ainsi des producteurs de zones mal desservies par les commerçants peuvent se grouper pour affréter un véhicule, des planteurs à la tête d’exploitations produisant plusieurs dizaines de tonnes de tubercules peuvent acheter un camion pour maîtriser les circuits de gros, etc. Ces tentatives, nombreuses, restent très épisodiques et se soldent souvent par des échecs. Si l’activité de commercialisation devient régulière, c’est généralement parce que le producteur s’est spécialisé dans le convoyage et la vente de ses récoltes et de celles d’autres exploitants, accédant de ce fait au statut de «commerçant-exploitant».

En aval, quand la distribution jusqu’au consommateur n’est pas organisée seulement par les détaillantes mais aussi par les artisans de la transformation agroalimentaire, meuniers, restaurateurs des gargotes, préparatrices des plats cuisinés, etc., le travail des détaillantes se spécialise. Par exemple, la redistribution intermarchés est assurée exclusivement par les détaillantes.

L’approvisionnement des villes en produits vivriers est donc organisé par des grossistes dont le métier spécifique recouvre plusieurs opérations: la prospection, l’achat, le groupage des produits, leur collecte, l’expédition, le transport et la mise sur les marchés.

Ces opérations peuvent être assurées par des agents différents, relativement spécialisés, ou par un seul et même agent, seule la fonction transport étant alors remplie par un intervenant spécialisé.

1.1.2.2 L’organisation des circuits marchands et mainmise sociale sur l’information commerciale

La façon dont se réalise la mainmise sociale sur l’information commerciale est un élément-clé de différenciation dans l’organisation des circuits d’approvisionnement.

Le commerce à moyenne et longue distance suppose en effet un réseau d’informations rassemblant des données sur la production, sur la demande quantitative et qualitative, et sur celui des routes. Comme le souligne Bredeloup (1989): «Il ne suffit pas d’être présent dans la chaîne de distribution pour avoir une connaissance précise et actualisée de la situation. Chaque maillon détient une information partielle et partiale. De façon à maîtriser l’information, il convient de se déplacer physiquement tout au long du circuit ou bien d’avoir intégré dans son organisation des agents spécialisés».

L’existence de réseaux anciens de commercialisation, les trajectoires migratoires des commerçants urbains, leurs relations avec leurs zones d’origine et leur type d’implantation dans le pays, leur essaimage dans des villes relais sur le plan national et international, expliquent le développement de fonctions commerciales spécialisées dans certains circuits d’approvisionnement des villes, indépendamment du produit traité.

On peut distinguer deux formes principales d’organisation des circuits d’approvisionnement:

Les systèmes d’approvisionnement des villes sont caractérisés par la coexistence de différents types de circuits et de réseaux, sans que l’on puisse toujours saisir avec précision leurs articulations dans le temps et dans l’espace, leurs relations exactes de concurrence, de complémentarité ou de dépendance versus domination.

1.1.3 Le fonctionnement dans un environnement économique risqué: des stratégies et des pratiques non concurrentielles

Dans le commerce des produits vivriers, le niveau élevé d’atomisation des acteurs, la faiblesse relative des marges, compte tenu de la très forte dispersion de l’offre agricole et de l’importance du temps improductif, les volumes limités traités par la plupart des grossistes urbains, et le faible montant de capital nécessaire au démarrage dans ce type d’activité, ont souvent fait conclure à l’existence d’un système ouvert fonctionnant de façon «plutôt concurrentielle» en dépit de certaines «imperfections du marché».

Les travaux de recherche actuels, en mettant l’accent sur l’analyse des stratégies commerciales et du comportement des acteurs, ouvrent de nouvelles perspectives dans la compréhension du fonctionnement des systèmes d’approvisionnement. Pour la plupart, elles relèvent l’importance des comportements anticoncurrentiels mis en oeuvre pour prévenir les risques et l’instabilité des marchés.

L’environnement économique du commerce des produits vivriers se caractérise par un niveau élevé de risques et d’incertitudes: en amont, il s’agit des risques dus aux aléas de la collecte compte tenu d’une offre agricole dispersée et irrégulière, au manque d’information sur la disponibilité des produits, aux insuffisances de l’offre de transport, à son irrégularité et à son prix. En aval, les risques découlent de la conjoncture du marché, de la concurrence permanente de nouveaux arrivants, des fluctuations des prix et de la demande sous l’effet de différents facteurs non prévisibles. L’environnement institutionnel, quant à lui, se caractérise par l’existence de pratiques réglementaires inadaptées et tatillonnes, de taxations abusives et fréquemment arbitraires, etc. A ces différentes contraintes s’ajoutent celles propres aux commerçants - de capital, d’accès au crédit -, pour ne citer que les deux plus importantes.

Ces contraintes affectent, par conséquent, tous les commerçants, façonnent leurs comportements, orientent leurs choix et fixent leurs stratégies.

Ces stratégies revêtent des formes identiques, quels que soient les produits ou les types d’organisation des circuits (collecteur indépendant ou inséré dans un réseau marchand): ce sont des pratiques d’achat et de vente basées sur des relations personnalisées pour fidéliser à la fois les vendeurs et les acheteurs, des contrats et des commandes anticipées pour réguler l’approvisionnement, des systèmes de crédit pour sécuriser l’approvisionnement et garantir l’écoulement des marchandises, la constitution d’associations entre commerçants visant à limiter la concurrence sur les marchés d’achat ou sur les marchés de vente, et à restreindre l’accès au crédit des «outsiders», etc.

Les recherches menées par l’IRAT/CIRAD sur les filières maraîchères en Afrique centrale sont particulièrement intéressantes à cet égard1. Dans ce secteur marqué par une très grande variabilité des flux et des prix, on s’aperçoit que plus la mise de fonds initiale nécessaire est faible, plus facile est, théoriquement, l’entrée dans le commerce, et plus fortes sont les pratiques des acheteuses collectrices visant à limiter la concurrence de façon à garantir un niveau d’activité à peu près régulier. L’accès sélectif des nouvelles venues aux réseaux de crédit est au coeur de ces pratiques.

A une toute autre échelle, un certain nombre d’études anciennes (SAUL, 1985; WILHELM, 1994) et plus récentes (ARDITI, 1993) sur le commerce des céréales en zone soudano-sahélienne soulignent, à certains moments-clé, le rôle que jouent les pôles d’accumulation représentés par les grands grossistes stockeurs hors marchés. Les études remettent en cause l’opinion généralement partagée (depuis les rapports Berg) de systèmes commerciaux concurrentiels.

En définitive, on remarque que les grossistes des marchés constituent des communautés dont l’accès est relativement fermé, soudées par de forts liens sociaux et ethniques dans lesquels la concurrence joue peu, ce qui permet la permanence et la stabilité de leurs activités.

La prolifération d’intermédiaires occasionnels peut créer l’illusion de marchés vivriers «ouverts»; en réalité, la durée de vie très limitée de leur commerce et les faillites rapides et fréquentes qui les sanctionnent, montrent à l’évidence que «le jeu économique reste le plus souvent déterminé par le système social».

On en voit les conséquences sur le processus de formation des prix: les grands marchés urbains sur lesquels s’exerce l’essentiel des activités de gros d’approvisionnement ne sont pas forcément des lieux de formation des prix (au sens de la rencontre entre offre et demande); ceux-ci se fixent en amont, par le jeu des rapports de force et de négociation entre le producteur et le commerçant et, en aval, entre les détaillantes et les acheteurs, suivant les relations de crédit et de confiance nouées et, en dernier ressort, suivant le pouvoir d’achat des consommateurs urbains.

1.1.4 Les acteurs des marchés: grossistes et détaillants


1.1.4.1 Les grossistes
1.1.4.2 Les détaillantes des marchés

1.1.4.1 Les grossistes

Les grossistes des marchés urbains sont pour la plupart des grossistes collecteurs traitant des quantités limitées de produits.

Dans le commerce des céréales, en particulier pour les produits secs et les tubercules, d’après nos enquêtes sur les marchés de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso, la majorité des grossistes commercialise en moyenne entre 200 et 300 tonnes par an. Une minorité (moins d’une dizaine pour les deux principales villes du pays) peut intervenir sur un millier de tonnes par an2.

A N’Djamena, sur le Marché au mil, les ordres de grandeur sont sensiblement les mêmes: sur 70 grossistes environ, quelques six commerçants seulement commercialisent entre 600 et 1000 tonnes par an, la plupart ne dépassant pas les 300 tonnes.

L’enquête générale sur les grossisses en Côte d’Ivoire permet de se faire une idée du volume moyen d’activité de ces commerçants dans des villes assez différentes: par exemple, sur les marchés d’Abidjan, les grossistes de produits secs et féculents traitent moins d’une tonne par jour, en moyenne entre 0,5 et 0,8 tonne.

En revanche, les grossistes expéditeurs de la ville de Bouaké, principal centre de redistribution et d’expédition des produits vivriers pour tout le pays, traitent entre deux et trois tonnes par jour, en moyenne.

A Madagascar, les grossistes du marché d’Isotry ne traitent que rarement plus de 0,4 tonne par jour, signe de perte de vitesse de ce marché alors que, d’après nos enquêtes, ceux d’Andravoahangy et surtout d’Anobie commercialisent entre 0,8 et 2 tonnes par jour en moyenne.

Cette moyenne de une tonne par jour sur l’année dans le commerce des produits secs, des tubercules et des fruits (produits majoritairement commercialisés par les grossistes hommes) donne une idée assez concrète du volume d’activité de la majorité des grossistes exerçant sur les marchés de distribution terminale des grands centres urbains.

La maîtrise des débouchés est le principal souci des grossistes car la rapidité de rotation des expéditions en dépend. Ils se déplacent peu, ne possèdent pas de véhicule, utilisent les services de collecteurs ou achètent aux paysans qui se rendent sur les marchés en convoyeurs de leurs récoltes.

La collecte étant longue et coûteuse, les grossistes cherchent à limiter au maximum leurs dépenses et leur temps. Le coût du stockage et du transport, ainsi que les risques de pertes impliquent que l’écoulement soit d’autant plus rapide que la collecte a été longue.

En ce qui concerne les produits périssables (produits maraîchers) et semi-périssables (manioc, féculents), les quantités traitées par les grossistes collecteurs sont beaucoup plus variables.

Sur de très grands marchés comme celui de la ville de Dakar, les grossistes collecteurs de produits maraîchers traitent également environ une tonne par jour. Mais, l’essentiel de ces opérateurs commercialise des volumes nettement plus limités, entre 300 et 500 kg par jour.

Ces grossistes collecteurs sont en général en contact étroit avec les zones de production.

Les femmes sont en nette majorité sur les marchés et sont spécialisées dans les produits périssables: bananes, manioc, produits maraîchers. Elles assurent la recherche du produit (et souvent sa récolte), son groupage, la recherche du véhicule et le convoyage du chargement.

Convoyeuses de produits fragiles, ne disposant pas de réseau de commercialisation ni souvent de structures d’accueil, elles cherchent à assurer la sécurité de leurs débouchés par des réseaux courts, intégrant détaillantes, gros consommateurs et transformatrices.

Le risque de leur profession est élevé, les opérateurs occasionnels de ce créneau venant nombreux en pleine période de commercialisation les concurrencer dans leurs zones d’achat.

Ces collectrices manquent d’information sur la demande ponctuelle, font face à la faible solvabilité des clients (les détaillantes) et doivent financer une partie de la filière en aval pour fidéliser leur clientèle.

Les caractéristiques de ces circuits concourent à rendre la revente et la marge bénéficiaire aléatoires et irrégulières.

En conclusion:

1.1.4.2 Les détaillantes des marchés

L’activité des détaillantes est principalement conditionnée par l’extrême faiblesse de leur capital commercial. Les quantités pouvant être journellement commercialisées sont de ce fait toujours très limitées.

En conséquence, la détaillante est fortement dépendante des possibilités de crédit accordées par le grossiste, ce qui l’empêche de jouer entre plusieurs fournisseurs selon les saisons ou l’état du marché, pour pouvoir obtenir le «meilleur prix».

Le transport urbain intermarché représente un coût particulièrement élevé dans l’ensemble des frais de redistribution, et ceci en dépit du développement dans toutes les grandes villes de moyens de transport (mécanisés et surtout non mécanisés: pousse-pousse, charrette, etc.) adaptés précisément aux faibles quantités commercialisées par les détaillantes de produits vivriers. Par conséquent, une bonne partie du transport se fait encore par portage (soit par la détaillante elle-même, soit par porteur), ce qui limite encore les quantités pouvant être commercialisées.

A la vente, l’activité de la détaillante est soumise à une double contrainte: celle de la concurrence d’innombrables autres marchandes, en particulier de toutes les vendeuses à la sauvette, et celle des possibilités financières réduites de sa clientèle.

1.1.5 Les produits manufacturés et les denrées alimentaires de base (riz, farine, sucre)

Dans le domaine des produits manufacturés, l’approvisionnement des marchés, principalement à partir des circuits de la fraude, est le fait marquant de la situation actuelle.

En effet, le recours massif aux importations frauduleuses a permis de satisfaire les besoins des citadins alors même que les circuits de distribution, mis en place par des industries nationales érigées à la grande époque de la substitution des importations (le secteur textile principalement mais aussi les industries agroalimentaires et le petit tissu manufacturier national), se sont révélés incapables de s’adapter en prix et en qualité à la demande de ménages paupérisés.

L’essentiel de l’approvisionnement urbain en marchandises générales et en denrées alimentaires de base a longtemps dépendu des réseaux marchands très structurés des grands patrons de commerce. S’ils gardent la maîtrise de certains grands secteurs - denrées de base (riz, en particulier), mais aussi matériaux de construction -, on assiste, depuis la fin des années 80, à la prolifération de nouveaux intervenants dans les circuits d’approvisionnement de produits manufacturés: ce sont tous «les exclus des systèmes productifs villageois et urbain à la recherche d’un hypothétique revenu dans la petite entreprise contrebandière».

En amont, dans les opérations d’approvisionnement, les recherches actuelles3 (LABAZEE, 1993) mettent en évidence les phénomènes de concurrence qui se développent entre ces différents circuits et leur répercussion en matière de partage de la rente frontalière. En aval, compte tenu de la multiplicité des canaux par lesquels les produits manufacturés arrivent aujourd’hui sur les marchés, il faut souligner aussi l’exacerbation de la concurrence entre les vendeurs réguliers payant patente et droit de place et les innombrables colporteurs ambulants démarchant les consommateurs urbains. On ajoutera que, dans un tel contexte, il est extrêmement difficile d’estimer les marges actuelles des commerçants des marchés de produits manufacturés.

C’est le circuit des denrées alimentaires (riz, farine, etc.) qui a offert les plus grandes opportunités d’accumulation rapide de richesses ces dernières années en Afrique. En conséquence, la formation et le contrôle de la répartition de la rente interne et/ou frontalière (réexportations non contrôlées) ont fait l’objet des conflits les plus vifs entre grands commerçants et fonctionnaires.

C’est dans le circuit de commercialisation des denrées importées que l’on observe les investissements les plus élevés en capacités de stockage (magasins et boutiques divers sur les marchés) et véhicules lourds (semi-remorques).

Ce circuit occupe dans le tissu urbain des espaces toujours bien délimités et d’une grande lisibilité - zones de concentration d’entrepôts autour des marchés ou dans certains quartiers, boutiques bien construites sur les marchés - et dont le statut d’occupation est pour l’essentiel bien défini (bail, location, propriété titrée), ce qui en garantit la pérennité, contrairement à la précarité caractéristique des installations de grossistes de produits vivriers.

Les circuits d’approvisionnement des denrées alimentaires sont encore dominés, comme on l’a noté, par un groupe de quelques grands importateurs ou distributeurs agréés (dans les pays où le secteur de l’importation est contrôlé par l’Etat) coiffant une pyramide, non seulement de nombreux grossistes régionaux et urbains, mais également de semi-grossistes des marchés. La filière de la distribution repose sur une cascade de crédits entre opérateurs. La rotation des stocks est particulièrement rapide, à tous les échelons, ce qui permet un rapide amortissement des investissements.

1.2 Le secteur des marchés


1.2.1 La place des marchés dans le secteur commercial urbain
1.2.2 Les caractéristiques des marchés
1.2.3 La localisation et la répartition des marchés sur le territoire de la ville
1.2.4 Le rôle des marchés dans les circuits d’approvisionnement intra-urbains
1.2.5 Les relations fonctionnelles entre marchés et pôles commerciaux: l’importance des moyens de transport pour la redistribution
1.2.6 La situation actuelle des marchés: diagnostic technique, sanitaire et économique
1.2.7 Le développement d’hypercentres

1.2.1 La place des marchés dans le secteur commercial urbain


1.2.1.1 Un secteur moderne de la grande distribution
1.2.1.2 Un secteur import-export animé principalement par des grands commerçants nationaux organisés en réseaux
1.2.1.3 Un secteur de la petite distribution formelle fragilisé
1.2.1.4 Un secteur des marchés qui concentre l’essentiel de l’activité et du dynamisme du secteur commercial informel urbain

Le secteur commercial de l’approvisionnement des villes d’Afrique subsaharienne peut être décrit succinctement comme suit:

1.2.1.1 Un secteur moderne de la grande distribution

Il se compose essentiellement des filiales de grandes sociétés commerciales étrangères (par exemple, de la Société commerciale pour l’Afrique occidentale (SCOA), de la Compagnie française de l’Afrique occidentale (CFAO), etc.). Depuis les années 60, elles sont intervenues principalement dans deux directions:

D’autres opérateurs étrangers ou nationaux ont ouvert, à leur suite, dans la plupart des grandes villes africaines, des supermarchés et des supérettes dont les caractéristiques en matière de produits (essentiellement importés, même pour les produits frais) et de clientèle sont semblables. On n’observe pas pour le moment un réel développement de ce secteur dans les villes.

1.2.1.2 Un secteur import-export animé principalement par des grands commerçants nationaux organisés en réseaux

Ce secteur fournit aujourd’hui à la population la plus grande partie de son approvisionnement en produits alimentaires de première nécessité et en produits manufacturés.

Ce secteur est issu des anciens circuits marchands à longue distance qui ont façonné l’organisation des échanges en Afrique depuis la période pré-coloniale. Organisant à l’origine les échanges entre des aires de production complémentaires (produits de la forêt comme la cola; contre produits de la zone soudano-sahélienne comme le natron, le poisson séché, le bétail; etc.), ces échanges se sont ensuite accrus pendant la période coloniale pour répondre aux exigences de ravitaillement des troupes et des villes naissantes (céréales, viande, oléagineux principalement). Progressivement, les marchands africains ont saisi les nouvelles opportunités commerciales de la collecte des «produits du cru» (karité, arachide, huile de palme, etc.), d’abord comme sous-traitants des grands comptoirs et des libano-syriens, ensuite pour leur propre compte, comme exportateurs.

Les grands commerçants d’aujourd’hui sont très souvent les descendants de ces anciennes lignées marchandes. Ils sont organisés en réseaux solidement structurés, reposant à la fois sur des rapports de parenté et de clientèle. Le «capital relationnel», en d’autres termes, le nombre de dépendants, qui peut être mobilisé à leur profit par ces «patrons de commerce» est une condition-clé de leurs stratégies commerciales et donc de leur réussite.

La diversification des risques entre plusieurs activités (commerce des produits agricoles, transport, importations de marchandises générales, etc.) est l’une des principales caractéristiques de la pratique entrepreneuriale de ces commerçants.

Ces réseaux marchands ont des champs géographiques d’intervention multiples. Ils opèrent aussi bien à l’échelle régionale, nationale, transfrontalière qu’intercontinentale4 (LABAZEE, 1993). Ils mettent en oeuvre simultanément des circuits officiels et des circuits parallèles à cheval sur plusieurs pays, «jouant des différences de politiques économiques suivies par les Etats, de leur appartenance à des zones monétaires distinctes, du prix et de la disponibilité de ces marchandises de part et d’autre de ces frontières» (EGG et al., 1988).

Ils sont les principaux fournisseurs des revendeurs des marchés en produits manufacturés et en denrées de première nécessité (riz importé, farine, sucre, etc.). Dans les pays soudano-sahéliens, ces grands commerçants ont aussi maintenu un rôle déterminant dans les circuits de commercialisation des céréales locales et, à ce titre, ils sont les fournisseurs privilégiés, à certaines périodes de l’année, des grossistes des marchés.

1.2.1.3 Un secteur de la petite distribution formelle fragilisé

Il s’agit de l’ensemble des petites entreprises commerciales de la ville répertoriées par la Chambre de commerce: boulangeries, quincailleries, librairies-papeteries, commerces alimentaires, etc. Ces entreprises ont peu de rapports économiques avec les commerçants des marchés. L’essentiel de leur clientèle se recrute parmi les ménages salariés du secteur public et privé.

Aussi victimes de la concurrence des produits de la fraude, les petites entreprises sont surtout touchées par les conséquences de la crise économique sur les revenus et l’emploi des ménages salariés.

1.2.1.4 Un secteur des marchés qui concentre l’essentiel de l’activité et du dynamisme du secteur commercial informel urbain

Le marché est encore l’endroit où s’approvisionne la très grande majorité de la population urbaine aussi bien pour le manufacturé et le vivrier que pour les grands produits de base de première nécessité (riz, sucre, farine, etc.).

Le commerce des produits alimentaires est un élément important de l’activité économique des marchés. Mais les grands marchés centraux doivent leur dynamisme, leur rayonnement national, et même souvent international, à la vente des produits manufacturés.

Selon leur situation - proximité de plusieurs frontières, marchés de capitales portuaires -, ils sont devenus des centres privilégiés de groupage et d’éclatement de produits manufacturés acheminés par les multiples circuits animés tant par les réseaux fortement structurés des grands commerçants que par les «petites entreprises contrebandières» (LABAZEE, 1993) (détaillants des marchés, petits trafiquants et «aventuriers» des villes). C’est essentiellement pour ces produits que se pressent autour des boutiques et des étals les consommateurs urbains, les producteurs des régions voisines, les commerçants et les colporteurs étrangers venus chercher auprès de leurs logeurs des lots de pagnes, de tissus, de friperie, de pièces détachées, etc.

Aussi distingue-t-on nettement deux sous-secteurs dans l’activité des marchés:

Les commerçantes de vivriers occupent les secteurs les plus dégradés des marchés, ceux qui cristallisent tous les dysfonctionnements: surconcentration, enclavement, manque d’hygiène, bâti vétuste à la limite du dangereux. Quant à la rue, elle accueille aujourd’hui non seulement les petites détaillantes progressivement refoulées hors des marchés par les vendeurs de produits manufacturés, mais aussi, en nombre toujours plus grand, des grossistes de produits vivriers.

1.2.2 Les caractéristiques des marchés


1.2.2.1 Les marchés dont l’influence s’exerce sur la ville, le quartier ou les zones intermédiaires
1.2.2.2 Les marchés «officiels», «administrés» ou «organisés» (suivant les appellations en vigueur) par opposition aux marchés de rue ou spontanés
1.2.2.3 Les marchés polyvalents
1.2.2.4 Les marchés urbains et les marchés villageois
1.2.2.5 Les marchés diurnes et les marchés «de nuit»
1.2.2.6 Les marchés provisoires et les emplacements réservés

Suivant les critères de niveaux de desserte, d’équipement et de services, ainsi que de catégories de produits vendus, il existe différentes typologies de marchés urbains.

1.2.2.1 Les marchés dont l’influence s’exerce sur la ville, le quartier ou les zones intermédiaires

Les grands marchés historiques localisés dans les quartiers anciennement urbanisés exercent un rayonnement sur la ville toute entière.

Souvent dénommés marchés centraux, même s’ils ne sont plus situés au centre géographique de la ville actuelle, ils réunissent le nombre le plus important de commerçants, ceux dont la gamme de produits et de services est la plus étendue. Le rayonnement de certains de ces marchés centraux dépasse de loin la seule clientèle locale (la ville) mais atteint la région, le pays tout entier ou même des territoires plus vastes.

Les marchés de quartier (parfois appelés secondaires) sont des équipements de proximité assurant essentiellement un approvisionnement alimentaire des habitants. On considère que leur desserte correspond à environ 10 000 habitants.

Dans les grandes agglomérations, on observe, pour quelques marchés, une desserte à un échelon intermédiaire: selon les découpages administratifs, on parlera de marché d’intérêt communal ou de marché de secteur, voire de marché interquartiers. Leur chalandise concerne au moins 100000 habitants.

1.2.2.2 Les marchés «officiels», «administrés» ou «organisés» (suivant les appellations en vigueur) par opposition aux marchés de rue ou spontanés

Parmi les marchés organisés, les plus anciens s’exercent sur un terrain officiellement affecté spécifiquement à cet usage. Ils se caractérisent généralement par un certain niveau d’équipement (halle, hangars, stalles, latrines, borne-fontaine) et d’organisation, et, à ce titre, ils bénéficient de prestations de la mairie pour l’entretien et le nettoyage. D’autres marchés, dits organisés, sont d’origine spontanée et ne disposent d’aucun équipement public mais sont officiellement «reconnus». Dans les deux cas, la distinction entre marché organisé et marché spontané est surtout d’ordre fiscal: les marchés «organisés» sont ceux où les droits de place sont en principe régulièrement perçus.

La plupart des marchés de quartiers sont des marchés spontanés, localisés dans la rue, et leur commerçants sont uniquement des tabliers ou des vendeurs à la sauvette. Leur existence est connue des services de la municipalité mais celle-ci n’y perçoit pas de droits de place et n’y assure aucun service.

En effet, s’il existe souvent une liste et une première typologie des marchés de la collectivité locale, celles-ci ne prennent généralement en compte que les mar-chés où sont perçus les droits de place. Il est alors très important de réintroduire les marchés de rue pour une première appréciation, non seulement de la dynamique des marchés en termes de fonctions et de services au public, mais aussi pour évaluer les recettes potentielles pour la collectivité locale.

1.2.2.3 Les marchés polyvalents

A l’exception des marchés spécialisés, tous les marchés urbains sont polyvalents, c’est-à-dire des marchés vendant aussi bien tous les produits manufacturés que les produits alimentaires, des marchés spécialisés dans un seul produit ou une gamme de produits.

Dans cette catégorie, seuls diffèrent d’un marché à l’autre l’étendue de la gamme de produits, le nombre et la variété de services (artisans, réparateurs, etc.) et les prix. Les grands marchés présentent toujours la gamme complète de prix et de qualité nécessaire à la satisfaction d’une demande hétérogène (clientèle de proximité pour les produits banals, clientèle de produits de luxe, nationale et/ou étrangère).

Nombre de marchés spécialisés résultent d’une décision des Autorités qui ont regroupé en un lieu déterminé des activités et des commerces qu’elles ne voulaient plus laisser subsister au centre-ville, du fait des nuisances entraînées par les ventes de combustibles, de matériaux de construction et d’animaux, les activités d’artisans divers (ferrailleurs, forgerons, réparations automobiles, etc.) ou bien celles dont les vendeurs sont devenus si nombreux qu’elles justifient un emplacement spécifique.

On constate que, progressivement, sous l’effet de l’intervention des Autorités ou du fait des commerçants et artisans à la recherche d’espace plus fonctionnels, les marchés spécialisés et les artisans sont repoussés de plus en plus loin des centres-villes. C’est particulièrement le cas pour tous les produits et les services liés à la construction de l’habitat domestique. Cet éloignement représente un coût additionnel d’approvisionnement pour la population.

On associe aux marchés spécialisés les «marchés de gares routières» qui ne sont pas non plus de véritables marchés d’approvisionnement polyvalents.

On désigne sous ce terme la concentration d’activités commerciales liées à la présence de voyageurs. Ces marchés se caractérisent par le nombre important d’activités et de services liés à la restauration (gargotes, vente de produits alimentaires préparés ou non sur place) et le grand nombre de vendeurs ambulants.

D’autres caractéristiques peuvent être retenues pour spécifier certains marchés dans l’ensemble du secteur commercial non sédentaire de la ville.

1.2.2.4 Les marchés urbains et les marchés villageois

Dans certaines grandes villes subsahariennes, les villages ayant été englobés par l’extension urbaine ont pu maintenir des caractères propres à leur origine rurale, comme le type d’habitat, la proportion élevée d’habitants pratiquant une activité agricole régulière, et notamment la fréquence des marchés. Dans ces «villages-quartiers», la fréquence des marchés n’est pas celle quotidienne des marchés urbains.

1.2.2.5 Les marchés diurnes et les marchés «de nuit»

Des marchés de quartier peuvent ne présenter de jour qu’une activité réduite (faible nombre de commerçants, gamme de produits limitée) et jouer au contraire un rôle dominant dans l’approvisionnement urbain le soir ou la nuit. C’est le cas, par exemple, du marché de Farakan à Bobo-Dioulasso qui, dès 19 heures, prend le relais du marché central. De jour, il compte environ une centaine de commerçants et, la nuit, il totalise plus de 1000 vendeurs, offrant aussi bien des produits vivriers que toute une gamme variée de produits manufacturés (vêtements, équipements domestiques, etc.).

1.2.2.6 Les marchés provisoires et les emplacements réservés

Les marchés provisoires sont installés sur des terrains réservés par l’Administration pour la construction de marchés dans les zones d’extension. On trouve, dans cette catégorie, des marchés en cours de construction et des terrains vagues. Ces terrains, actuellement non utilisés, constituent une réserve d’emplacements pour les années à venir.

1.2.3 La localisation et la répartition des marchés sur le territoire de la ville


1.2.3.1 Du point de vue géographique
1.2.3.2 Du point de vue de la population desservie
1.2.3.3 La répartition en fonction du découpage administratif

1.2.3.1 Du point de vue géographique

La répartition des marchés, du point de vue géographique, est forcément très variable d’une ville à l’autre selon la morphologie de la ville (contraintes de site plus ou moins importantes), le type d’urbanisation, les politiques foncières mises en oeuvre, etc. La répartition des marchés sur le territoire de la ville est aussi tributaire de la plus ou moins grande facilité de circulation des marchandises et des commerçants: elle est donc intimement liée au développement du réseau routier.

Mais, au-delà d’une simple localisation des marchés sur une carte, c’est le croisement de l’analyse typologique des marchés avec leur mode de répartition spatiale sur le territoire de la ville qui fait apparaître les facteurs d’équilibre ou de déséquilibre dans le réseau des marchés urbains.

Si l’examen du réseau des marchés, d’une ville à l’autre, révèle bien évidemment des situations variées, la polarisation des activités commerciales sur un seul grand marché et ses effets de dépression sur le réseau des marchés secondaires s’observe fréquemment. Nous aurons l’occasion d’y revenir et d’en mesurer ses implications à la fin de ce chapitre.

1.2.3.2 Du point de vue de la population desservie

Les données précises sur la population desservie par marché sont difficiles à établir et demandent toujours une étude approfondie. Mais la démarche est nécessaire afin de constituer une base pour la programmation des besoins futurs en équipements commerciaux.

Elle doit partir des observations et des analyses des marchés qui ont permis d’apprécier le niveau d’activité, le nombre de vendeurs, les surfaces commerciales et la nature des produits vendus. La répartition des zones d’influence est définie en privilégiant la fonction de proximité que chaque marché, même le plus important, est appelé à jouer sur la population environnante pour les besoins quotidiens.

On peut alors calculer la population actuellement desservie et celle à desservir par le marché à court et moyen termes, compte tenu du taux de croissance démographique rapporté aux densités observées et au type d’urbanisation de la zone desservie.

Le ratio m2 de surface commerciale (marché) pour 100 habitants fournit les indications concernant le niveau de desserte actuelle. Sur la base d’un ratio de 15 m2 pour 100 habitants, généralement estimé comme un niveau de desserte commerciale satisfaisant, on détermine la surface de terrains nécessaire pour les marchés à prévoir et le niveau du déficit pour chaque marché existant.

On notera que la saturation de nombreux marchés et la prolifération de vendeurs à la sauvette dans les rues sont certainement le signe de l’insuffisance de places de marchés dans certains quartiers.

Inversement, le gonflement de l’effectif des marchés et la multiplication des petits métiers de rue sont aussi à mettre en rapport avec une situation économique générale médiocre.

Dans ce contexte, il faut pouvoir distinguer entre les besoins en nouveaux marchés, dont la création devra accompagner la croissance de la population urbaine, et ceux qui, du fait de la réduction extrême du chiffre d’affaires et de la parcellisation des volumes de vente caractérisant pour longtemps encore l’activité commerciale des vendeurs non sédentaires, ne pourront être satisfaits.

1.2.3.3 La répartition en fonction du découpage administratif

La distribution des marchés dans une ville, en fonction du découpage administratif, permet d’apprécier le niveau d’équipement marchand de chaque commune.

Il n’y a, en général, pas d’équilibre entre les communes pour des raisons qui tiennent à la fois à l’histoire et au mode de développement urbain:

Cette répartition, forcément provisoire, évolue au fur et à mesure que la ville se développe, et a une incidence sur la gestion des marchés et le montant des recettes perçues.

Les communes de périphérie, lorsqu’elles sont très peuplées, ont un grand besoin des recettes que leur apportent les marchés. Ce sont précisément celles dont les marchés sont les plus pauvrement équipés en boutiques et où les locations mensuelles représentent des ressources plus sûres que les faibles droits de place versés par les micro-détaillantes de vivriers constituant le gros de l’effectif des vendeurs de leurs marchés.

D’où la tentative des communes d’augmenter la rentabilité de ces marchés en délivrant des permis de construire à des commerçants souvent absentéistes qui profitent de cette opportunité pour «geler» leur installation (boutique transformée en dépôt), ce qui aboutit à l’effet inverse à celui recherché en terme de dynamisme économique.

1.2.4 Le rôle des marchés dans les circuits d’approvisionnement intra-urbains


1.2.4.1 Les marchés d’approvisionnement et de redistribution
1.2.4.2 Les marchés de consommation

Le rôle joué par les marchés dans ces circuits et la hiérarchisation ou spécialisation des places de marchés qui se dessinent dans l’armature commerciale varient selon les produits considérés: vivriers ou manufacturés.

Suivant les fonctions qu’ils remplissent dans les circuits d’approvisionnement en produits vivriers, on distingue deux grandes types de marchés urbains:

1.2.4.1 Les marchés d’approvisionnement et de redistribution

Ce sont ceux où opèrent les grossistes de vivriers. Ainsi, les marchés d’approvisionnement et de redistribution fonctionnent tout à la fois comme «marchés de gros» et «marchés de détail». Ces concentrations de grossistes correspondent souvent à des points de rupture de charge qui varient selon la géographie des approvisionnements (axes routiers principaux, aires à proximité de gares routières ou ferroviaires, débarcadères, etc.). Mais elles trouvent aussi leur origine dans le contexte socio-économique et politique ayant marqué le développement du secteur marchand de la ville (formation du réseau des marchés, interventions de l’Etat).

Les principaux d’entre eux représentent toujours des lieux d’articulation entre circuits nationaux et circuits locaux, entre circuits internationaux et nationaux.

Pour leur approvisionnement, ils drainent les productions et les marchandises bien au-delà des frontières nationales, leur clientèle se composant aussi bien des revendeurs détaillants, locaux et étrangers, que de l’ensemble des consommateurs urbains.

Ils assurent souvent une fonction de réexpédition pour des villes éloignées.

Quatre facteurs les caractérisent comme places de gros prééminentes:

D’autres marchés d’approvisionnement ont une influence plus locale. Le nombre de grossistes y est réduit (une vingtaine tout au plus), mais on y observe un nombre assez élevé de «revendeuses-détaillantes». La fonction d’approvisionnement et de redistribution qu’ils assurent se limite aux besoins de consommation de la capitale, et éventuellement à un ensemble de quartiers des zones suburbaines.

Ils sont souvent spécialisés dans un ou deux types de produits vivriers, liés à leur situation géographique (proximité d’une zone de grande production maraîchère, etc.). En amont, les grossistes de ces marchés se réapprovisionnent à certaines saisons sur les marchés principaux tandis qu’en aval, leur réseau de redistribution ne concerne qu’un nombre réduit de marchés.

Il faut souligner dès à présent qu’il existe toujours plusieurs marchés d’approvisionnement et de redistribution en milieu urbain.

La dispersion de places de gros est un élément important de la problématique de la création des marchés de gros dans les villes subsahariennes.

1.2.4.2 Les marchés de consommation

Sous le nom de marchés de consommation sont regroupés les marchés de quartier, officiels et spontanés, les marchés spécialisés et les marchés de gare routière. Il s’agit toujours des marchés de détail.

Les marchés d’approvisionnement et de redistribution structurent l’espace urbain sur un réseau de centres de décision commerciale qui présente les caractéristiques suivantes:

Le réseau des marchés ne présente pas un caractère figé dans le temps: selon les saisons, le type de produit et leur origine géographique, l’importance respective des marchés d’approvisionnement et de redistribution se modifie, le nombre de grossistes qui s’y trouvent augmente ou, au contraire, se contracte.

L’évolution des conditions et des modes de transport, tant des voyageurs que des marchandises, l’organisation des parcours, spontanée ou guidée par des interventions administratives, expliquent l’émergence de certains marchés d’approvisionnement, leur déclin, voire leur disparition.

Elle traduit une capacité de réaction très rapide des circuits d’approvisionnement à toute intervention extérieure.

Ceci concerne surtout les grossistes qui travaillent à l’extérieur des marchés, dans des conditions très précaires, en particulier sur la chaussée.

On observe souvent, suite à des mesures administratives concernant la réglementation de la circulation, l’interdiction de tel ou tel commerce pour cause de nuisance, la disparition, voire la reconstitution, des activités des grossistes dans d’autres lieux de la ville, ce qui entraîne de nouvelles concentrations de détaillants et, par là même, le développement d’un véritable marché d’approvisionnement et de redistribution.

Il y a à la fois autonomisation partielle et hiérarchisation des places de marchés du point de vue des circuits d’approvisionnement en produits vivriers.

En effet, si les grossistes des places de gros secondaires ont leurs réseaux d’approvisionnement directs auprès des producteurs ou des grossistes régionaux, en période de rareté (chronique comme la soudure ou conjoncturelle), ils sont toujours obligés de se réapprovisionner auprès des grossistes du principal marché de gros qui ont seuls les moyens financiers et le réseau de collecteurs capables de garantir l’approvisionnement pérenne de la ville.

Ce dernier type de marché organise de fait une hiérarchisation dans les circuits de distribution infra-urbains.

Dans le cas des produits manufacturés, on observe toujours une polarisation des activités d’approvisionnement et de redistribution sur un seul grand marché (marché spécialisé ou marché polyvalent).

1.2.5 Les relations fonctionnelles entre marchés et pôles commerciaux: l’importance des moyens de transport pour la redistribution

L’analyse des relations fonctionnelles entre marchés ne doit pas se limiter aux seuls marchés (organisés ou spontanés). Une approche en terme de circuits d’approvisionnement doit prendre en compte d’autres pôles commerciaux qui constituent, avec les marchés, l’ensemble des centres d’approvisionnement et de redistribution d’une ville. Ils assurent les fonctions commerciales essentielles de conditionnement, de stockage, de conservation, de transformation des produits et de transport, sans lesquelles les produits n’arriveraient pas sur les marchés.

Il nous apparaît indispensable de pouvoir situer sur une carte, en même temps que les marchés, ces différents pôles d’approvisionnement et de redistribution pour comprendre la dynamique des relations entre les marchés au sein de la ville. On peut, de cette manière, saisir les raisons pour lesquelles des marchés s’implantent à tel ou tel endroit, celles qui font que certains marchés s’étiolent, ou que d’autres connaissent au contraire un fort développement.

Les systèmes de transport qui relient les marchés entre eux, et entre ces derniers et les pôles commerciaux, jouent un rôle particulièrement important.

Trop souvent, lors des opération d’aménagement ou de création de marchés, la question des transports est oubliée. L’organisation fonctionnelle doit prévoir des aires de stationnement pour le déchargement (poids lourds pour l’approvisionnement, camionnettes, véhicule légers, taxis, ou transport non mécanisé pour la redistribution).

La réflexion sur les conditions d’approvisionnement des ménages urbains doit tenir compte de ce réseau commercial et de transport urbain spontané qui est le moins coûteux et le plus adapté aux revenus des citadins.

En tenir compte, c’est principalement définir des emplacements qui leur seront réservés.

1.2.6 La situation actuelle des marchés: diagnostic technique, sanitaire et économique

Toutes les grandes villes africaines ont connu et connaissent encore une forte croissance démographique. Parallèlement, la situation économique a engendré le développement du secteur informel et la multiplication des petits métiers.

Ces éléments ont eu pour conséquence l’augmentation considérable des effectifs des vendeurs sur les marchés existants et, de façon générale, dans toute la ville. Cette augmentation n’a pas été accompagnée d’une expansion significative du nombre d’équipements commerciaux.

Ces deux facteurs conjugués sont en grande partie à l’origine de la situation actuelle caractérisée par la saturation, la désorganisation et l’insalubrité des équipements existants ainsi que par l’occupation généralisée des emprises de la voirie par les vendeurs.

La situation de profondes carences techniques et sanitaires qui prévaut sur l’ensemble des marchés a deux causes essentielles: une insuffisance d’infrastructures techniques de base (drainage, eau, électricité) et un manque d’entretien et de services.

Sur la plupart des marchés, les infrastructures de base font défaut, soit parce que ces marchés n’ont jamais été construits (c’est la situation de tous les marchés spontanés), soit parce que, bien qu’existants, en particulier sur les grands marchés centraux, ils ne fonctionnent pas ou sont insuffisants. Quant à l’entretien et aux services (évacuation des ordures ménagères, nettoiement, entretien des installations et des réseaux) en raison des difficultés tant financières qu’organisationnelles de la part des Autorités, ils sont assurés de manière très imparfaite et, seulement, sur les quelques marchés organisés.

Du point de vue organisationnel, les dysfonctionnements les plus apparents se traduisent principalement par le mélange des activités de gros et de détail, le regroupement non fonctionnel des produits, la présence d’activités nuisibles ou dangereuses sur les marchés (utilisation de foyers dans les activités de restauration, blanchisserie, repassage, etc.).

L’ensemble de ces facteurs techniques, sanitaires et organisationnels créent des risques graves pour les usagers consommateurs et commerçants.

Certains dysfonctionnements sont moins connus et demandent à être soulignés. On mentionnera, en particulier, le cercle vicieux qui s’est instauré à cause de la concurrence des vendeurs à la sauvette qui s’agglutinent autour des grands marchés: la prolifération de ces vendeurs qui, pour la plupart, ne paient pas de droits de place, finit par entraver l’accès de celui-ci aux usagers consommateurs. Cette situation incite alors les commerçants du marché, qui eux paient des droits, à en sortir à leur tour pour tenter de maintenir leur chiffre d’affaires. C’est l’une des raisons de la sous-occupation de l’intérieur des grands marchés que l’on peut constater un peu partout.

Il faut noter, enfin, le faible dynamisme commercial de nombreux marchés de quartier créés à l’occasion de programmes d’urbanisme récents. Ces marchés ont été en général enclavés en plein coeur du quartier, suivant une démarche urbanistique classique, mais aujourd’hui obsolète en Europe, qui fait abstraction des axes de circulation et de chalandise. Ces marchés n’ont jamais correctement fonctionné, les vendeurs ayant toujours préféré s’installer sur les voies routières les plus passantes à la lisière du quartier.

1.2.7 Le développement d’hypercentres

Le développement d’hypercentres concentrant au coeur des agglomérations l’ensemble des formes d’activité commerciale (gros, demi-gros, détail, micro-détail), à la fois sur l’espace public du marché, dans les rues adjacentes et dans les entrepôts des grossistes des quartiers environnants, est un aspect caractéristique de l’urbanisme commercial de nombreuses villes subsahariennes aujourd’hui.

Il est frappant de constater que les activités d’approvisionnement et de distribution des produits vivriers occupent, en définitive, une place secondaire dans les flux économiques et financiers brassés par ces commerces.

La vente des produits manufacturés est le véritable moteur de l’activité économique de l’hypocentre. Certains sont fournis par les circuits non contrôlés d’importation et de réexportation. D’autres permettent une accumulation plus rapide de capital dans un contexte de crise économique aiguë. Les denrées de base importées telles que le riz, le sucre, le sel, la farine, et les produits manufacturés tels que les tissus, les articles de friperie et les pièces détachées, occupent le premier rang dans les échanges trans-frontaliers.

La polarisation des activités commerciales dans le centre-ville s’explique largement par le rôle charnière que joue la plupart des grands marchés entre ces différents circuits.

On doit souligner, par conséquent, que cette surconcentration d’activités et de vendeurs sur un marché pôle exerce un effet dépressif sur l’ensemble du réseau de distribution.

Les marchés de quartier étant peu attractifs, les usagers (clients et commerçants) les délaissent au profit du marché central pôle, qui exerce alors, à l’échelle urbaine, une majeure attraction. Ce processus précipite le déclin des autres marchés dont le niveau de recettes est tellement faible qu’ils ne peuvent pratiquement faire l’objet d’aucun investissement en l’état actuel des choses.

Cette analyse montre comment des interventions publiques peuvent influencer le fonctionnement de l’ensemble du réseau des marchés. En effet, une intervention limitée au marché pôle risque fort d’accentuer encore le déséquilibre de l’armature des marchés en survalorisant l’effet d’attraction de celui-ci.

Il est donc nécessaire d’inscrire les interventions publiques dans une stratégie d’ensemble de rééquilibrage du réseau des marchés.

1.3 La problématique des marchés de gros


1.3.1 Des situations diverses qui appellent des réponses adaptées
1.3.2 Les caractéristiques des activités de gros dans le tissu urbain: lieux et modes de fonctionnement
1.3.3 Les fonctions d’approvisionnement et de réexpédition
1.3.4 La problématique de la création de marchés de gros

1.3.1 Des situations diverses qui appellent des réponses adaptées

La création de marchés de gros est aujourd’hui une nécessité pour les grandes villes subsahariennes. Le marché de gros est en effet la réponse rationnelle pour le développement d’une fonction commerciale moderne.

Cette solution suppose cependant de saisir correctement le fonctionnement des circuits de gros à l’intérieur de la ville, circuits sur lesquels les décideurs ont le plus souvent une vision réductrice et quelquefois erronée.

Un même problème, en effet, détermine des situations très diverses qui demandent des réponses différentes, cas par cas:

Les caractéristiques ainsi dégagées permettent d’apprécier les besoins réels de délocalisation, voire simplement de localisation et de définir les nécessités du ou des marchés de gros à créer.

On peut aussi, et c’est fondamental, évaluer l’amélioration de l’approvisionnement urbain ou au contraire l’aggravation des dysfonctionnements que telle ou telle solution entraîne. Le souhait des Autorités est plus souvent dicté par des considérations sur l’environnement (réductions des nuisances) que soutenu par la conviction que la création d’un marché de gros est une étape économique nécessaire pour l’amélioration des circuits d’approvisionnement des populations urbaines. Bien que ces deux raisons ne s’excluent d’ailleurs pas l’une l’autre, les effets attendus ne sont pas les mêmes et les retombées politiques seront différentes. Il faudra donc définir très précisément les objectifs.

1.3.2 Les caractéristiques des activités de gros dans le tissu urbain: lieux et modes de fonctionnement


1.3.2.1 Les produits vivriers
1.3.2.2 Les marchandises générales et les denrées alimentaires de première nécessité: une surconcentration d’entrepôts dans le centre-ville

L’organisation des activités de gros recouvre des situations contrastées suivant les groupes de produits (vivriers locaux et importés) et les catégories de grossistes.

On notera, en préambule, ces deux caractéristiques majeures de la répartition spatiale des circuits de gros qui sont communes à toute la sous-région:

1.3.2.1 Les produits vivriers

L’approvisionnement des villes en produits vivriers est organisé par des grossistes regroupés sur les marchés dans des quartiers proches des grands marchés, et de plus en plus sur la voie publique.

Les lieux d’activité se différencient nettement en fonction des types de produits commercialisés.

Les grossistes de produits frais (légumes surtout) et de féculents (banane plantain) exercent leurs activités sur les marchés mais aussi, le plus souvent, sur la voie publique. Ces aires de dégroupage des cargaisons peuvent s’être développées sur un des axes principaux de pénétration de la ville, très souvent à côté d’une gare routière.

Cette situation est générale. Elle s’observe aussi bien à Conakry et à Abidjan qu’à Bouaké, Bangui, Brazzaville, Dakar, etc.

Pour les fruits et les tubercules, il faut remarquer que les plates-formes d’arrivée fonctionnent à la fois comme relais dans le trajet des poids lourds et comme lieux d’achat. Il s’agit d’aires de stationnement situées à côté de grands marchés et de gares routières où sont donnés les ordres d’acheminement vers l’intérieur de la ville. Les chargements étant le plus souvent achetés en bloc, le dégroupage y est rare.

Ce mode de distribution par chargement est fonction de la taille du marché de consommation urbain: il se développe dans les villes de plus d’un million d’habitants.

Les grossistes de produits vivriers secs, tels que les céréales, les légumineuses, les tubercules et, dans certains cas, les fruits (ces deux produits pouvant être traités ensemble par les mêmes grossistes) sont installés principalement sur les marchés (principaux et secondaires) ou dans les quartiers où ils forment souvent un ensemble dense de magasins réunis dans une ou deux rues.

Le regroupement des grossistes sur un marché ou dans un quartier résulte de la combinaison d’un ensemble de facteurs historiques (primauté et pouvoir des commerçants de produits secs par rapport aux acteurs des autres circuits commerciaux), ethniques et familiaux (spécialisation dans un type de produits), et enfin socio-économiques (communautés de besoins et d’intérêts).

Les quartiers «spécialisés» dans lesquels opèrent aujourd’hui les grossistes de produits vivriers sont situés à proximité immédiate du marché central5.

Ce processus, assez récent, de transformation du tissu urbain d’habitation autour des marchés au profit de la fonction commerciale (plus spécialement le commerce de gros et le stockage) trouve sa source dans la pression foncière qui découle de la saturation des installations actuelles des marchés centraux.

En résumé, on observe que les lieux où s’exerce le commerce de gros de produits vivriers présentent trois caractéristiques:

Dans ces conditions, l’activité des grossistes représente un facteur parfois non négligeable, mais surtout le plus visible et souvent le plus spectaculaire, des nuisances liées à la présence des grossistes de vivriers dans les villes. Cette situation alimente le discours des Autorités sur «la nécessaire délocalisation des grossistes du centre-ville».

Les besoins prioritaires exprimés par les grossistes de produits vivriers sont de deux types:

1.3.2.2 Les marchandises générales et les denrées alimentaires de première nécessité: une surconcentration d’entrepôts dans le centre-ville

Contrairement à l’activité des grossistes de produits vivriers dont l’activité est dispersée, le commerce de gros des marchandises générales et denrées alimentaires importées se déroule essentiellement dans les centres-villes.

Les lieux d’activités dans le commerce de gros des denrées alimentaires se différencient suivant la catégorie du commerçant:

Les grands grossistes importateurs ou grossistes distributeurs

La commercialisation des denrées alimentaires est organisée depuis leur réseau de magasins entrepôts.

Les magasins des grands importateurs grossistes peuvent être regroupés en majorité dans un seul quartier adjacent au marché central, comme Dantokpa-Gbogbanou à Cotonou ou Madina à Conakry, ou quelque peu dispersés dans l’agglomération. Mais même dans ce dernier cas, on observe toujours une nette concentration d’entrepôts dans les quartiers du centre-ville.

On rappellera que la stratégie de la plupart des grands grossistes de denrées alimentaires cherchant à limiter au maximum leurs coûts de stockage consis-te à revendre immédiatement la plus grande partie du stock aux clients semi-grossistes. Ces opérateurs cherchent à entreposer les stocks les plus réduits dans leurs magasins, qui sont souvent d’anciens entrepôts situés dans leurs concessions et dont les dépenses d’entretien sont minimes. C’est le cas généralement des grossistes des villes sahéliennes.

Au contraire, des dépenses importantes pour la construction d’entrepôts de grande taille ou la location de magasins sont consenties par les principaux grossistes et/ou importateurs de villes côtières, telles que Cotonou ou Conakry, grâce aux profits substantiels générés par le commerce de réexpédition non contrôlé (riz principalement) vers les pays voisins.

Les conditions d’activité, du point de vue de la majorité de ces opérateurs privés, sont par conséquent satisfaisantes.

Tout au plus existe-t-il un problème pour les «derniers arrivés» du fait de la saturation aujourd’hui presque totale des quartiers-entrepôts adjacents aux marchés centraux. C’est la raison pour laquelle on a pu observer quelques implantations décentrées de nouveaux magasins de stockage, comme à Conakry en 1991 ou à N’Djamena en 1992.

Mais ces initiatives restent très ponctuelles et ne constituent pas les prémices d’un mouvement plus général.

La tendance encore et toujours observée est celle de la densification du centre-ville par les magasins des grands grossistes importateurs et distributeurs de denrées alimentaires ou de produits manufacturés: Cotonou et Conakry en sont des exemples types.

Les petits grossistes

Les lieux d’activités sont identiques à ceux des commerçants de produits vivriers de base: on les trouve aussi bien sur les marchés que dans les quartiers, et exceptionnellement sur la chaussée, comme à Cotonou, à côté du marché Dantokpa. Leurs contraintes étant pratiquement les mêmes que celles des grossistes de produits vivriers, leurs souhaits, en matière d’amélioration du fonctionnement de leurs activités, sont identiques.

1.3.3 Les fonctions d’approvisionnement et de réexpédition


1.3.3.1 Les marchés de gros terminaux: une dominante, la fonction approvisionnement
1.3.3.2 Des villes-carrefours assurant les fonctions de groupage pour la réexpédition
1.3.3.3 La fonction réexpédition: un rôle moteur pour les grossistes importateurs de riz et de denrées alimentaires

1.3.3.1 Les marchés de gros terminaux: une dominante, la fonction approvisionnement

Ils opèrent le dégroupage nécessaire à la répartition entre les différents marchés de quartiers. En aval, les clients sont principalement les petites détaillantes des marchés et, secondairement, les consommatrices.

Encadré 1. Importance de quelques marchés de gros dans différentes villes d’Afrique et de Madagascar

Bobo-Dioulasso

Une ville secondaire de quelque 300000 habitants en 1990, mais un centre de réexpédition pour les fruits et les céréales.

A Bobo-Dioulasso, deux marchés centralisent les activités des grossistes: le marché de fruits et tubercules de Sikasso Cira, organisé par des grossistes, et tourné quasi exclusivement vers la réexpédition sur la capitale et les villes du Niger, et le Marché central polyvalent de la ville où exercent les petits grossistes de céréales ainsi que les grossistes de légumes (sur la voirie à côté du marché) pour l’approvisionnement local.

Les quantités traitées par les grossistes du Marché central et de ses abords (légumes frais) portent environ sur 30000 tonnes, celles traitées par le marché de Sikasso Cira sur environ 70000 tonnes.

Il faut également noter les 60000 tonnes environ de céréales transitant par les magasins des grossistes stockeurs de la ville qui sont, pour l’essentiel, destinées à la réexpédition sur Ouagadougou et les villes sahéliennes.

N’Djamena

Une ville moyenne d’environ 600000 habitants en 1991.

A N’Djamena, le Marché au mil constitue la plus importante concentration des activités de gros de produits vivriers de la capitale (plus de 60000 tonnes de céréales), loin devant le Marché central (20000 tonnes) qui est pourtant le pôle dominant pour l’approvisionnement en produits secs et frais. Des aires de dégroupage très actives (produits frais, céréales et aussi poisson frais) se sont développées sur des marchés d’approvisionnement secondaires tels Dembe et Choléra. Au total, on a évalué à environ 45000 tonnes les flux commerciaux de produits maraîchers, fruits et tubercules arrivant sur les quatre marchés d’approvisionnement et de redistribution de la capitale tchadienne, dont 80 pour cent sur les deux principaux marchés urbains (Marché au mil et Marché central).

Dakar

Une très grande agglomération de près de deux millions d’habitants en 1994.

Il existe plusieurs marchés d’approvisionnement et de redistribution de produits vivriers à Dakar. Les deux plus importants en nombre de grossistes et en volumes traités sont situés dans la commune de Pikine: il s’agit du marché de fruits Syndicat, regroupant environ 200 grossistes et plus de 1500 vendeurs semi-grossistes, et du marché de légumes et de tubercules de Thiaroye-Gare. Le premier traite environ 260000 tonnes par an alors que le seul «parc à produits» de Thiaroye-Gare, qui regroupe environ 200 grossistes et courtiers, traite à plus de 100000 tonnes de produits frais périssables par an. Ces deux marchés s’exercent dans des conditions extrêmement difficiles.

Antananarivo

Une grande ville d’environ 1,1 million d’habitants en 1991.

La géographie des zones d’approvisionnement de la capitale malgache a suscité le développement de deux grands marchés, Anosibe et Andravoahangy, aux points de rupture de charge des camions et des camionnettes en provenance de l’Ouest et du nord.

L’activité du marché d’Anosibe, qui s’est développée de façon spontanée sur une ancienne gare routière au sud-Ouest de la ville, porte sur quelques 100000 tonnes annuelles, dont 60 pour cent en produits frais périssables (fruits et légumes) et le reste en produits secs. Environ 12000 à 15000 tonnes de fruits et légumes sont réexpédiées sur Toamasina et Majunga. Andravoahangy est devenu le premier centre d’approvisionnement de produits secs (riz et légumineuses) des quartiers nord très peuplés et des localités suburbaines. Ce marché de gros assure aussi la commercialisation des légumes verts produits dans la couronne maraîchère nord et nord-est, et il est un important centre de stockage et de commercialisation de l’oignon et de l’ail. Son activité pour les produits secs porte sur au moins 20000 tonnes.

Quant à Isotry, situé en plein centre urbain à proximité de la gare ferroviaire et officiellement seul marché de gros de la capitale, il a perdu une grande partie de sa fonction de redistribution des produits secs au profit des deux autres marchés de gros. Le marché d’Analakely ne représente plus, quant à lui, le pôle de redistribution qu’il a assuré au niveau des circuits d’approvisionnement dans les années 60. Il n’assume plus guère un rôle de gros que pour la commercialisation de certains légumes verts (brèdes, cressons et tous les légumes «haut de gamme» dits «européens»).

Bouaké

Une petite ville moyenne d’environ 500000 habitants, mais un rôle exceptionnel de carrefour dans les circuits de commercialisation de produits vivriers de la sous-région.

La ville de Bouaké et son marché de gros jouent un rôle particulièrement important et fort ancien dans les circuits marchands de produits vivriers, non seulement de la Côte d’Ivoire, mais aussi de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest.

Ce marché traitait en 1993 près de 360000 tonnes, dont plus des deux tiers étaient réexpédiées. On estime qu’en 1997, année de son ouverture, le futur marché de gros traitera environ 650000 tonnes, dont seules quelque 200000 tonnes représenteront la consommation urbaine de Bouaké.

La majorité des réexpéditions concerne l’igname qui fait de Bouaké le plus grand centre de redistribution de ce tubercule de la sous-région, un tiers des tonnages réexpédiés portant sur des produits secs (maïs et arachide). La cola transite dans le sens sud-nord et Bouaké constitue le principal lieu de stockage et de reconditionnement des noix avant leur exportation dans les pays voisins du nord.


Le fractionnement des lots est très important étant donné la faiblesse des capacités commerciales de la majorité des acteurs de la redistribution; l’utilisation de moyens de transport non mécanisés est une pratique courante et concerne, dans presque toutes les villes, une part importante de la redistribution intermarchés.

En amont, les moyens de transport acheminant les produits jusque sur les aires techniques des grossistes sont extrêmement divers, mais les véhicules légers forment une grande partie du trafic fret et la quasi-totalité de celui des marchés de produits frais (à Dakar, N’Djamena, Cotonou, etc.).

La plupart des marchés de gros de produits vivriers assurent aussi une fonction secondaire de réexpédition plus ou moins développée selon le produit, le marché, et le rôle de la ville dans les circuits d’approvisionnement interrégionaux6. Cette fonction peut être ancienne (N’Djamena), saisonnière et récente (Cotonou) ou permanente (Anosibe à Antananarivo). Bien que portant sur des tonnages limités, les réexpéditions jouent un rôle économique non négligeable sur le développement de l’ensemble de l’activité des grossistes.

1.3.3.2 Des villes-carrefours assurant les fonctions de groupage pour la réexpédition

Certaines villes secondaires remplissent une fonction stratégique de groupage et de réexpédition de produits vivriers dans les circuits à longue distance interrégionaux et/ou internationaux.

Les tonnages traités par les grossistes pour la réexpédition excèdent largement ceux destinés à la consommation urbaine locale. C’est le cas de Bouaké en Côte d’Ivoire et, dans une bien moindre mesure, celui de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso.

Les lieux d’activités et les acteurs ne sont d’ailleurs pas les mêmes selon que l’on considère la fonction approvisionnement de la ville à Bobo, assurée par les petits grossistes du Marché central et des rues adjacentes, ou celle de réexpédition, gérée par les grossistes transporteurs de Sikasso Cira et les grands commerçants stockeurs de la ville.

1.3.3.3 La fonction réexpédition: un rôle moteur pour les grossistes importateurs de riz et de denrées alimentaires

Pour les grands grossistes importateurs ou les grossistes distributeurs de denrées alimentaires, la fonction réexpédition joue toujours un rôle aussi important que celle de la consommation urbaine, et peut même représenter le moteur de leur activité (Cotonou, Conakry). Leurs clients sont quasi exclusivement des grossistes et semi-grossistes urbains et ruraux, nationaux et étrangers. En amont comme en aval, l’approvisionnement des magasins, comme les flux de réexpédition, se font essentiellement par les gros porteurs.

Aussi faut-il souligner que le trafic fret généré par ces commerces de gros représente une source d’embouteillage et de congestion du centre-ville souvent bien plus importante que ceux occasionnés par les activités des grossistes de produits vivriers.

Ces problèmes généraux de circulation et d’organisation des flux de transport (passagers et marchandises), dont souffrent les grandes villes, ont suscité l’élaboration de nombreux projets: plans de circulation, projets de rationalisation des activités de transport et projets d’équipements connexes en périphérie des villes (plates-formes bimodales, gares routières, zones d’entreposage, etc.). Force est de constater que peu de projets ont été réalisés jusqu’à présent (ils supposent toujours une mobilisation importante de financements extérieurs) et peu de mesures ont été prises par les Autorités pour limiter la prolifération des entrepôts privés en plein coeur des villes sur le court terme (incitations à la délocalisation vers une zone de stockage, application plus rigoureuse de règlements de circulation, de stationnement et de traversée de la ville pour les poids lourds, etc.).

1.3.4 La problématique de la création de marchés de gros


1.3.4.1 Le choix du site d’implantation
1.3.4.2 Le regroupement des grossistes sur un marché de gros unique? Quelles incitations?
1.3.4.3 La gestion et la concertation
1.3.4.4 L’importance de constituer des réserves foncières

La création de marchés de gros représente une étape nécessaire aujourd’hui pour l’amélioration de l’approvisionnement et de la distribution alimentaires des grandes villes en Afrique. Les avantages économiques qu’ils offrent à l’organisation des filières sont bien identifiés7 (GERGELY, 1996; TOLLENS, 1997). La question qui se pose actuellement est celle des modalités de leur réalisation et non plus seulement de leur justification.

A cet égard, un nombre de facteurs doit être pris en considération.

1.3.4.1 Le choix du site d’implantation

La création d’un marché de gros en-dehors de la ville a l’avantage de la simplicité (peu ou pas du tout de problème foncier, pas d’expropriation à envisager) et le mérite de proposer une réponse apparemment rationnelle.

Cependant, à la lumière des analyses qui ont été menées dans plusieurs villes en Afrique et dans la capitale malgache, la création d’un seul marché de gros de vivriers ex nihilo implanté très à l’extérieur des zones les plus peuplées et des lieux d’activités du centre urbanisé semble vouée à l’échec, étant donné la logique actuelle des circuits d’approvisionnement.

En ce qui concerne les critères d’implantation des marchés de gros, le débat est ouvert entre les partisans d’une implantation à distance minimum des points de vente principaux (les centres de gravité du réseau des marchés de détail) afin de diminuer les temps de transport intra-urbain (dont le coût est le plus élevé), et ceux qui estiment «... que l’impact du marché sur la circulation est plus déterminant: une implantation en périphérie offrirait une facilité d’accès qui compenserait le surcoût du trajet pour le détaillant.» (DCGTX, 1988).

Deux aspects de la question doivent être soulignés:

1. L’impact sur les coûts du transport intra-urbain et, d’une manière générale, sur les coûts de redistribution.

Le principal coût dans les circuits de distribution intra-urbaine est celui du transport.

L’une des conséquences de la réalisation d’un marché de gros très loin hors de la ville est vraisemblablement, dans un premier temps, la hausse sensible des coûts de distribution intra-urbaine.

Pour pouvoir effectivement amortir ces hausses de prix du transport, il faudrait que les revendeuses puissent augmenter substantiellement leur volume d’achat, ce qui paraît difficile dans l’immédiat, vu la faiblesse de leurs disponibilités financières.

Il faut souligner, à cet égard, qu’on ignore en grande partie le coût réel de la redistribution en milieu urbain. Cette méconnaissance des caractéristiques et du coût du fret urbain pour la redistribution intermarchés, qui n’est pas propre aux grandes villes africaines (DIAGONAL, 1996), appelle un certain pragmatisme en matière de localisation des équipements de gros et, surtout, une connaissance plus approfondie de cet aspect déterminant de l’approvisionnement urbain.

2. La multiplication des déchargements sauvages au coeur de la ville.

Une implantation loin à l’extérieur de la ville est susceptible d’entraîner la multiplication des lieux de déchargement sauvages à proximité des marchés de détail, recréant ainsi les nuisances que l’on pensait supprimer. L’extrême volatilité des places de grossistes a déjà été soulignée.

Il faut, en effet, tenir compte des spécificités propres du fret approvisionnant les grossistes urbains en fruits et légumes: une très grande part de ces produits est acheminée par véhicules légers (de une à deux tonnes de charge utile). On constate quotidiennement, dans les capitales, combien il leur est facile de «contourner» (au sens propre et figuré) les différentes réglementations de police sur la circulation et le stationnement.

En conclusion, un aménagement de marché de gros de vivriers doit avoir, pour premier objectif, d’améliorer le fonctionnement des circuits d’approvisionnement ainsi que les conditions d’activité des opérateurs (grossistes comme détaillants) et non de les pénaliser.

C’est pourquoi, lorsque c’est possible (configuration du terrain, possibilité d’extension, localisation par rapport aux flux principaux, situation déjà à la périphérie de la ville), il faut privilégier la réorganisation des activités de gros sur les sites existants.

Dans d’autres cas, la délocalisation peut s’avérer nécessaire: des sites d’implantation potentielle doivent être recherchés à distance raisonnable des lieux d’activités du centre urbanisé.

1.3.4.2 Le regroupement des grossistes sur un marché de gros unique? Quelles incitations?

Il s’agit de considérer les types de regroupements de grossistes qui peuvent être envisagés en fonction des produits vendus, et la possibilité de rassembler la totalité des grossistes des diverses places de gros de la ville en un seul lieu: le futur marché de gros.

Dans un premier temps, les regroupements possibles et prioritaires concernent les produits frais périssables et semi-périssables (tubercules). Dans les villes de plus d’un million d’habitants, les tonnages commercialisés justifient amplement la création de marchés de gros spécifiquement destinés à ces produits. Dans de plus petites villes, notamment celles de la zone soudano-sahélienne dont la consommation comprend encore une part importante de céréales locales, il peut être envisagé de regrouper commerçants de produits secs et les grossistes de vivriers frais. Bon nombre de ces grossistes de produits secs exercent aujourd’hui dans les magasins de certains quartiers «spécialisés». Ils sont souvent locataires. Il faut donc les intéresser à se délocaliser sur un marché de gros (conditions de location plus sûres, financièrement abordables, meilleur fonctionnement, etc.). C’est un processus qui demande à être organisé par étapes.

D’une manière générale, on soulignera qu’il semble indiqué d’associer au départ des opérateurs qui partagent des conditions communes de fonctionnement et d’organisation et de ne pas associer des filières aussi différentes que les filières animales (foirail ou abattoir, comme dans l’exemple du projet de Dakar mentionné ci-dessus) à celles de produits vivriers.

La possibilité de regrouper la totalité des grossistes de la ville dès le démarrage du marché de gros dépend de la taille et de la configuration géographique de la ville - et donc de la dispersion des places de gros sur son territoire -, mais aussi de la fonction principale des grossistes urbains (approvisionnement, réexpédition). Le regroupement des grossistes sur l’équipement envisagé tient aussi, et surtout, aux efforts de concertation déployés et aux mesures incitatives mises en place pour le favoriser.

Cela suppose un processus de concertation qui tienne compte des souhaits en matière de services (eau, gardiennage, sécurité, éclairage, etc.), d’installation de stockage, de groupage, de conditionnement et de manutention.

1.3.4.3 La gestion et la concertation

Si le marché de gros représente une condition pour l’amélioration du fonctionnement de l’approvisionnement urbain, ses répercussions ne se feront sentir que progressivement sur le moyen et long termes, au cours d’un processus de mutation des circuits de gros, des comportements des opérateurs et de l’apparition de nouveaux opérateurs. Ces changements ne pourront se réaliser sans un processus correspondant de concertation entre les partenaires concernés.

Les marchés de gros sont des équipements dont les communes attendent légitimement des gains supplémentaires, quel que soit le mode de répartition adopté entre l’Etat, l’agglomération et la commune où sera implanté le marché.

Par conséquent, le succès d’un marché de gros dépendra étroitement de la volonté des opérateurs d’y participer et de développer leurs activités dans ce cadre nouveau. Il est donc impératif d’impliquer dès le démarrage du projet les grossistes concernés. En particulier, ceux-ci doivent être consultés, non seulement sur le site d’implantation, mais aussi sur les installations de vente, les services et les règles de fonctionnement du marché et de gestion.

Le type de gestion adopté pour le marché de gros représente un aspect-clé de l’implication des grossistes. Dans le cadre des quelques expériences de Sociétés d’économie mixte (SEM) gérantes de grands marchés urbains en Afrique (marchés polyvalents en général), le rôle mineur dévolu dans le capital social aux usagers grossistes directement intéressés ou au secteur privé est une des principales raisons des nombreuses défaillances de gestion.

On préconise aujourd’hui dans le montage institutionnel, quand la formule d’une SEM est retenue, de limiter l’apport dans le capital social des organismes publics et parapublics afin d’éviter une mainmise de l’Administration, de droit ou de fait, sur la gestion courante de la société. D’autres pistes doivent être enfin explorées, comme celle de la privatisation qui supposent un secteur privé acceptant de prendre des risques.

1.3.4.4 L’importance de constituer des réserves foncières

Quelle que soit la solution retenue pour le court terme, une démarche de programmation urbaine sur le long terme semble nécessaire afin de préparer l’avenir.

En particulier, il semble important d’attirer l’attention des Autorités, dès la mise en oeuvre d’un projet de réaménagement ou de création d’un marché de gros, sur la nécessité impérieuse de procéder à la constitution de réserves foncières qui sont une condition de la réalisation du réseau d’équipements nécessaires à la mutation progressive souhaitée des circuits d’approvisionnement.


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