I. Guèye, A. Kané et O.N. Koné
Ibrahima Guèye est le directeur adjoint de la Direction des eaux, forêts, chasses et de la conservation des sols (DEFCCS) et coordonnateur du Projet de développement de la foresterie rurale au Sénégal.
Abdoulaye Kané était coordonnateur national du Plan d'action forestier du Sénégal jusqu'en novembre 1993, date à partir de laquelle il est devenu Directeur de la DEFCCS.
Oumy Ndiaye Koné est chef du Bureau information, formation et sensibilisation de la DEFCCS.
Les problèmes forestiers, et en particulier la bataille contre la désertification, font à présent l'objet du débat sur l'environnement au Sénégal. En conséquence, le moment est venu d'examiner le processus qui a porté à l'actuel engagement officiel vers la participation de la population à une gestion rationnelle des ressources forestières du Sénégal dont les implications dans le domaine de la production et de la protection pour l'avenir sont importantes.
Au cours des trois dernières décennies, les institutions forestières sénégalaises ont connu une évolution qui se mesure à l'aune des soubresauts qui ont marqué les dynamiques environnementales à l'échelle du pays. L'administration forestière, née de l'héritage légué par le système colonial, a adopté, au lendemain de l'indépendance, une politique plutôt conservatrice vis-à-vis des ressources forestières nationales. L'équilibre écologique relatif qui régnait à l'époque n'incitait guère à des actions régénératrices de grande envergure, ni du côté du service forestier (qui paraissait ne privilégier que l'exercice de ses fonctions de gardien du patrimoine forestier), ni du côté des populations qui considéraient ces ressources comme un don inépuisable de la nature; toute stratégie d'intervention était basée sur des méthodes de type paramilitaire. Ainsi, le forestier apparaissait tantôt comme un «gendarme» posté à l'orée des forêts, repoussant délibérément toute sollicitation des ressources; tantôt comme un «brigadier» donnant l'ordre à ses ouvriers de planter et de restaurer la forêt; tantôt comme un «douanier» verbalisant tout contrevenant et percevant des taxes et redevances au bénéfice de l'Etat.
...vont maintenant progressivement vers les populations rurales
A l'aube des années 70, la sécheresse et la désertification ont déclenché un changement d'attitude qui a fait comprendre combien il était important d'intervenir de manière énergique pour parer à ce mal écologique qui venait de s'abattre sur les écosystèmes et les ressources naturelles du pays. Le service forestier renforça donc son attitude militaire en faisant de ses hommes des soldats engagés dans la bataille contre la désertification; il entreprit des opérations de réhabilitation tout en consolidant les actions de conservation. Ces dernières se révélèrent insuffisantes face au mal qui prenait le dessus, un mal qui a réussi à s'étendre de façon inquiétante sur l'ensemble du territoire national, menaçant aussi bien la nature que la société rurale et urbaine. Ainsi, à partir des années 80, les populations locales ont été encouragées à collaborer avec le service forestier pour essayer d'effectuer une intervention plus radicale et plus décisive. Le service forestier adopta alors une approche plus en accord avec les exigences de l'heure et qui pouvaient se résumer en une action durable de reconstitution, de conservation et de gestion du patrimoine forestier national. La répression passée a ainsi fait place à une meilleure protection des collectivités vivant en harmonie avec la forêt et à un partenariat constructif pour une gestion des ressources durable et bénéfique aux Sénégalais d'aujourd'hui et de demain. Ce changement d'attitude a été suivi d'importantes mutations institutionnelles qui ont progressivement mené l'administration forestière à développer:
· une approche participative au lieu d'une politique autoritaire;
· une attitude éducative en appui à l'approche participative;
· une démarche intégrée à la place d'une démarche sectorielle.
Dès l'indépendance, le Service national des eaux et forêts a pris la responsabilité de la quasi-totalité des actions entreprises par l'administration coloniale en matière de gestion des ressources forestières. En s'appuyant sur le décret du 4 juillet 1935, base essentielle de la réglementation en vigueur à l'époque, ce service s'est d'abord concentré sur la surveillance du domaine forestier. Des actions de reboisement étaient cependant menées ou poursuivies plus ou moins timidement (filaos sur les dunes du domaine des Niayes, anacardier sur les sols sableux du Cayor méridional et du Cap-Vert, teck dans quelques espaces forestiers de Casamance, neem au niveaux de certains axes routiers, etc.). Ces travaux furent menés entièrement en régie, avec une main-d'uvre placée sous les ordres d'experts techniques. Les actions communautaires se limitaient à quelques distributions individuelles de plants. L'initiative populaire était insuffisante et l'administration ne tenait pas suffisamment compte des besoins, exprimés ou non, des populations locales.
Cet état de fait a prévalu jusqu'au début des années 70, pour se confirmer et se consolider par la suite, avec l'irruption dans l'environnement biophysique sénégalais, de données écologiques nouvelles et accablantes. Le patrimoine jalousement gardé par l'administration forestière et ses fonctionnaires était devenu très vulnérable. La mortalité affichait des taux alarmants au sein de bon nombre de peuplements forestiers, et ouvrait la porte à un déboisement que des facteurs anthropiques sont venus aggraver par la suite. Les sols s'exposaient ainsi à une perte de plus en plus importante de leur fertilité et de leur stabilité structurale. La désertification s'installait alors pour devenir, au fil des ans, un fait marquant et fondamental de la crise environnementale au Sénégal.
Pour tenter de juguler ce phénomène, l'Etat a entrepris la mise en uvre de grands projets de plantation d'arbres. Il s'agit notamment du projet de reboisement et d'aménagement de la zone nord, du projet de plantation de gommier et de reboisements sylvopastoraux de Mbiddi (nord du Sénégal), des projets de fixation des dunes sur le littoral nord-ouest (domaine de Niayes), etc. Toutefois, vu le caractère prohibitif des dépenses d'investissement et d'exploitation, on s'est vite rendu compte des limites qu'offrait un tel mode d'intervention où seul l'Etat est acteur. La nécessité de faire appel à d'autres acteurs, de manière à porter l'action à la hauteur du mal et à l'engager dans une perspective de durabilité, est devenue évidente.
Dans cette optique, la participation des populations est apparue comme un élément incontournable dès le début des années 80. Cela s'est d'abord manifesté par l'intégration dans quelques-uns des grands projets susmentionnés, notamment le projet de reboisement et d'aménagement de la zone nord, de volets d'intervention communautaire. A partir de ce moment-là, les opérations prenaient, année après année, une allure de plus en plus communautaire, érigée en option politique prioritaire par le Plan directeur de développement forestier (PDDF) qui venait de naître. C'est dans ce cadre que le projet de reboisement communautaire du bassin arachidier (PRECOBA) fut porté sur les fonts baptismaux en 1982, avec, pour mission essentielle, de définir une méthodologie d'intervention forestière en milieu rural, et ce avec la participation complète des villageois. Un nouveau type de rapport s'instaura entre l'administra tion forestière et les populations locales avec l'idée que ces dernières participeraient à fond à la reconstitution et la gestion des ressources forestières.
Initialement, une approche directive a été choisie pour stimuler la participation locale. Cette approche vers une participation communautaire consistait à adopter une conception unilatérale des programmes (par les services techniques) suivie d'une invitation à la participation populaire. La population locale apparaissait donc comme une sorte de main-d'uvre bénévole exécutant un programme qui, à ses yeux, appartenait au service forestier même si ce dernier lui donnait la propriété nominale des bois de villages ou bois communautaires sur lesquels elle avait travaillé. Cette confusion était entretenue par l'existence d'un ancien code forestier (loi 74-046 de juillet 1974 modifiant à son tour la loi 65-25 de février 1965), dont le trait dominant était sa dimension répressive. Aucun de ces codes ne faisait allusion aux droits de propriété des travailleurs engagés dans les activités de plantation d'arbres. Le résultat était que la continuité des interventions se trouvait fortement compromise. Mais la critique essuyée par le service forestier à l'époque, et surtout l'autocritique développée par les forestiers lors des réunions, séminaires et autres rencontres, ont permis d'opérer des changements dans le but d'améliorer cette approche.
La nouvelle approche a revêtu un caractère de nature incitative, son but étant de galvaniser la population locale dont la participation se révélait de plus en plus nécessaire. Ces incitations, qui pouvaient être soit des primes (cas du projet de reboisement et d'aménagement de la zone nord), soit des clôtures posées pour assurer la protection des jeunes arbres plantés, soit des vivres, etc., malgré le coup de fouet très positif qu'elles pouvaient donner aux opérations, n'en revêtaient pas moins un caractère ponctuel et limité dans le temps. Le ralentissement voire le retrait de telles incitations, a eu des effets sensibles sur la mise en uvre et le suivi de ces actions. De plus, on sentait que la population locale n'était pas suffisamment concernée par l'objectif des opérations; cela sapait bien sûr le facteur durabilité.
L'approche a alors pris un caractère vraiment participatif, fondé sur les principes de motivation communautaire, de responsabilisation et d'autonomie des populations en matière de conception, de mise en uvre, de suivi et de contrôle à long terme des efforts de développement forestier. Cette nouvelle approche a été lancée en 1982 par le projet de reboisement villageois (PROBOVIL) qui a démarré dans la région de Louga, à cheval entre la zone écogéographique du Ferlo et celle du bassin arachidier, où l'on observe les traits les plus marquants de la désertification, tant au niveau biophysique qu'à celui des populations. Dans ce milieu austère, le PROBOVIL a adopté avec succès une approche audacieuse contrastant très vivement avec l'approche incitative et qui consistait à provoquer une prise de conscience de la population rurale. Cette approche, développée au cours de la première phase du projet, a été reprise et consolidée par le projet de reboisement villageois (PREVINOBA) en 1986. Ainsi, un pas important venait d'être franchi pour mettre l'énergie et le potentiel des populations rurales au service des actions forestières. Les trois projets (PRECOBA, PROBOVIL et PREVINOBA) s'employèrent à développer cette tendance, avec cependant des manières différentes. D'autres projets se sont aussi plus ou moins engagés dans la même voie, mais un certain désordre régnait dans leurs interventions.
Il fallait donc que l'administration forestière, qui assurait la gestion technique de ces projets, procède à un travail d'harmonisation des approches et interventions pour mieux gérer les nouvelles relations qui se tissaient entre elle et les populations locales. Cela a entraîné deux changements au niveau institutionnel: la révision du code forestier d'une part, et la création, au niveau de la Direction des eaux, forêts, chasses et de la conservation des sols, d'un bureau chargé de l'information, de la formation et de la sensibilisation (BIFS). Une dimension à la fois plus démocratique et surtout plus didactique est venue ainsi imprimer une nouvelle dynamique à l'administration forestière et à son personnel.
La nouvelle loi sur les forêts (93-06), votée par l'Assemblée nationale en février 1993, a défini des conditions d'encouragement à une gestion rationnelle des ressources forestières, par l'affirmation du droit de propriété des personnes physiques ou morales, sur leurs réalisations, et par le réajustement des modalités d'exploitation des produits de ces plantations. Concrètement, les innovations consistaient à:
· reconnaître que les particuliers étaient propriétaires des arbres qu'ils avaient plantés et pouvaient en disposer comme ils le voulaient (art. L1);· transférer une partie du Fonds forestier national, alimenté par les redevances et adjudications de coupes, aux communautés locales selon des modalités à fixer par décret (art. L4);
· reconnaître les droits des collectivités locales d'exploiter les forêts et terres à vocation forestière du Domaine national (art. L5).
Le BIFS a été consolidé par un projet FAO d'appui institutionnel au Programme de développement de la foresterie rurale au Sénégal. Appelé à rester une structure pérenne dans l'organigramme de la DEFCCS, cette unité a pour fonction essentielle de concevoir, de coordonner et de gérer l'appareil de vulgarisation du service forestier. Ainsi, il est concrètement chargé de:
· définir une stratégie nationale stimulant la participation des populations locales dans la réalisation des activités de foresterie rurale, obéissant à des exigences d'un aménagement et d'une gestion intégrés des terroirs;· définir le système d'encadrement approprié pour l'application de cette stratégie;
· mettre au point l'application de cette stratégie par l'élaboration d'une méthodologie sous-tendue par des techniques performantes de. mobilisation et de sensibilisation des populations;
· adapter cette méthodologie aux contextes spécifiques des six zones écogéographiques du pays;
· faciliter la production et la circulation de supports de communication pour les besoins des programmes de mobilisation/sensibilisation, de formation des agents de terrain, et de vulgarisation de thèmes techniques jugés prioritaires;
· assurer la coordination de la formation et du recyclage des agents forestiers en vue de la mise en place progressive d'un cadre de ressources humaines bien formées tout en maintenant l'équilibre entre l'aspect contrôle et l'aspect éducatif.
Les agents forestiers ont toujours été connus pour la nature répressive de leur travail. Cette réputation a longtemps contribué à entretenir des relations teintées de méfiance entre eux et les populations, surtout rurales. Cela explique en partie l'accueil peu chaleureux de la population rurale aux appels répétés et pressants du service forestier pour des actions de réhabilitation de l'environnement si gravement affecté par une désertification galopante. Le message semblait toujours être perçu par les populations locales comme un appel à l'action dont le bénéfice leur échappait ou, pire encore, leur serait de toute façon interdit.
Il a fallu bien du temps, le temps qu'a duré tout le processus menant vers l'approche participative actuelle, pour que ces relations plutôt tendues deviennent plus conviviales. Le forestier a su en quelque sorte se faire violence pour ajouter à son rôle de technicien, d'administrateur et de gardien du patrimoine forestier celui d'éducateur et de communicateur; cela a été fait dans l'effort de gagner la confiance puis la sympathie, voire la complicité des populations rurales en vue d'une gestion rationnelle et d'une protection efficace des ressources forestières, domaine où elles devraient avoir le dernier mot. Dans ce processus, le contrôle strict est plutôt orienté vers des éléments externes considérés comme une menace pour les ressources, parce que beaucoup moins soucieux de leur conservation et de l'harmonie qui devrait régner entre les forêts et les populations riveraines. Ainsi, le forestier participe pleinement au processus de consolidation d'un schéma qui veut que l'Etat reste garant des ressources forestières et que la population en devienne le gérant.
Pour s'adapter à un tel processus l'administration forestière a mis en place une stratégie de formation dont le fil conducteur est le développement de l'approche participative, et dont l'exécution est pilotée par le BIFS. Cette formation intéresse aussi bien les forestiers (et même d'autres agents intervenant en milieu rural comme les monitrices rurales) que les populations rurales elles-mêmes. La formation des forestiers est basée sur l'enrichissement, voire l'approfondissement du cursus classique, et comporte des aspects dont la nécessité est dictée par le nouveau profil dont doit se doter l'agent forestier (un profil d'agent de développement).
Graphiques utilisés dans le cadre de la méthode GRAAP
Au niveau national, le Centre forestier de recyclage de Thiès, dépendant de la DEFCCS, et le Projet sénégalo-suisse d'enseignement supérieur du Ministère de l'emploi et de la formation professionnelle, figurent parmi les instruments institutionnels qui participent activement à cette stratégie de formation. En même temps, celle-ci a dû être adaptée à une responsabilisation accrue des populations locales. C'est ainsi que l'agent forestier s'est inscrit dans une dynamique qui lui permet de se familiariser avec des outils pédagogiques qui doivent le conduire à mieux développer ses nouvelles fonctions d'éducateur, ou, en d'autres termes, ses nouvelles relations de partenariat avec la population. Parmi ces outils, on peut mentionner la méthode du Groupe de recherche et d'appui à l'autopromotion paysanne (GRAAP), la Méthode accélérée de recherche participative (MARP), la Méthode du «Diagnosis and Design» (D&D), la radio rurale qui a été particulièrement efficace surtout dans sa nouvelle forme interactive.
Grâce à ces outils, les agents sont à même d'instaurer un climat de dialogue avec les populations locales, en aidant ces dernières à exprimer leurs problèmes, à identifier les solutions appropriées et les appliquer par le biais de techniques acquises lors des sessions de formation qui renforcent et améliorent leurs nombreux talents traditionnels. Cette formation des populations rurales est directement assurée par les projets forestiers opérant sur le terrain et renforcée par d'autres structures, notamment les organisations non gouvernementales (ONG) intervenant dans le domaine de la foresterie rurale. La méthode GRAAP est en train de devenir un outil privilégié utilisé par les agents forestiers engagés dans des programmes de développement forestier en milieu paysan. A la lumière de l'expérience acquise par le PREVINOBA, des sessions de formation décentralisée sont régulièrement organisées par les Services régionaux des eaux et forêts (démembrements provinciaux de la DEFCCS), et supervisées par le BIFS, pour doter, à terme l'ensemble des agents forestiers du pays de cet outil de travail. Déjà, de nombreux agents sont parvenus à intégrer complètement cet outil dans l'arsenal de techniques qu'ils détiennent pour les besoins de l'exercice de leur profession sur le terrain, ce qui montre combien il est important. Un agent technique des eaux et forêts, ayant travaillé avec le PREVINOBA et affecté par la suite dans une autre région, en donne une illustration édifiante lorsque, au moment de rejoindre son nouveau poste, en 1990, il proclama que «le PREVINOBA est comme une école d'où je viens de sortir avec un savoir et un savoir-faire que je vais désormais m'employer à mettre en pratique dans les prochaines tâches qui m'attendent».
Il en est de même pour les autres outils de communication utilisés dans la dynamique de l'approche participative par les agents forestiers, comme la radio rurale. Cet outil, revu dans un sens beaucoup plus interactif qu'il ne l'a été jusqu'ici, fait actuellement l'objet de séances retransmises par les antennes de la Radio télévision du Sénégal (RTS) dans de nombreuses localités du pays, et donne l'occasion d'un échange inédit d'expériences entres techniciens forestiers, animateurs de radio et populations locales. L'un des résultats obtenus par ce processus a été de renforcer les compétences des agents forestiers en matière de techniques d'animation. Il existe aujourd'hui un groupe de 11 agents forestiers sénégalais ayant un rôle d'animateur-communicateur-éducateur. Ils opèrent régulièrement avec des animateurs de la RTS pour la production d'émissions de radio rurale qui passent au niveau des antennes régionales, avec des thèmes relatifs à la foresterie.
Le développement rural a longtemps été freiné par un effort persistant qui consiste à faire une distinction nette et précise entre ses principaux secteurs, alors que le paysan, principale cible, est déjà polyvalent. Le secteur forestier a payé les frais de cette distinction et a eu beaucoup de mal à se faire comprendre en milieu rural.
L'arbre et la forêt, points essentiels du message du forestier en milieu rural puisqu'ils offrent des biens et services à long terme - se trouvent relégués au second plan par la population rurale sénégalaise. Ils ne sont pas perçus de la même façon que les cultures annuelles qui promettent des récoltes au bout de quelques mois, ni comme le bétail qui au bout d'une année permet de réaliser des gains sous forme de produits carnés ou laitiers. Dans le cadre de la formule de reboisement communautaire, l'espace villageois réservé aux reboisements était un endroit plus ou moins abandonné et marginalisé, et, de surcroît, difficilement extensible les années suivantes parce que la population locale n'attachait pas beaucoup d'importance aux arbres. Par conséquent, les travaux entrepris risquaient fort de ne pas produire les résultats escomptés en termes de biens et services pour les populations locales.
Qui plus est, les forestiers, victimes et prisonniers d'une vision et d'une approche trop sectorielles - centrées sur l'arbre et la forêt -, prisonniers de leur administration, n'ont pas réussi à discerner les réalités profondes des communautés rurales et se sont emparés de leur espace pour y développer des activités forestières. Les autres agents et institutions de développement opérant en milieu rural, quelque peu plus chanceux, parce que porteurs d'un message plus alléchant, n'ont pas été associés (ou n'ont pas cru devoir s'associer) à ce processus de foresterie rurale.
La dynamique de réflexions et de questionnements qui a accompagné tout ce processus a amené les forestiers, de plus en plus engagés aux côtés des populations locales et de leurs réalités, à tester et à raffiner des modèles plus ou moins aptes à surmonter ces contraintes. Ces modèles consistent globalement à mieux insérer l'arbre dans le terroir villageois, au lieu de le concentrer uniquement dans un coin perdu, sous forme d'un petit bois. En d'autres termes, il s'agit de procéder à un mariage judicieux entre l'arbre et la production rurale et la vie rurale sociale et culturelle en le plantant dans des endroits appropriés à l'intérieur des terroirs villageois (champs, parcours, chemins, places publiques, concessions, etc.).
Programme de gestion des terroirs villageois de Keur Maguèye (1992-1993/1994)
Source: FAO (1992)
Il s'agit donc d'intégrer la foresterie dans la gestion des terroirs villageois. Ce créneau est aujourd'hui activement utilisé par l'administration forestière dans le cadre du développement de la foresterie rurale. Les projets forestiers opérant dans le bassin arachidier, notamment le PREVINOBA, le PROBOVIL et le PRECOBA, constituent la cheville ouvrière de cette démarche d'intégration. Les premiers résultats sont nettement prometteurs. Pour le village de Keur Maguèye, par exemple, (un des 127 villages directement ciblés par le PREVINOBA), les populations, engagées depuis 1987 dans des actions de plantation d'arbres et de régénération assistée de ligneux utiles pour les champs (Acacia albida et Borassus aethiopum principalement), ont par la suite développé, avec l'équipe technique du projet et du Centre d'expansion rurale polyvalent (CERP) couvrant la localité, une analyse plus globale sur les différents problèmes les interpellant au sein du village. Ceci les a conduit à procéder, en 1991, à une analyse méthodique et concertée avec ces techniciens (avec l'appui de la MARP) de leur terroir et à mettre en place un programme d'actions réaliste, conciliant les activités forestières avec les activités liées à l'élevage et à d'autres domaines d'ordre socio-économique et socioculturel (amélioration de pistes et sentiers, divers programmes du groupement de promotion féminine, etc.).
Cette stratégie intégrée, menée dans le cadre de l'approche-terroir, conduit l'administration forestière à développer activement des synergies avec de nombreuses structures, tant gouvernementales que non gouvernementales, qui interviennent auprès des populations rurales. Pour ce faire, elle a créé la Cellule aménagement des terroirs villageois et cartographie (CAC), opérant au sein de la Division de la conservation et de la restauration des sols, et utilisant des aménagistes et cartographes qualifiés venus renforcer les experts forestiers. Comme le BIFS, cette nouvelle structure est appelée à garder un caractère permanent au sein de l'administration forestière.
La situation institutionnelle s'est donc nettement améliorée ce qui facilite énormément le développement de la foresterie rurale dont les composantes dépassent maintenant le seul élément ligneux pour prendre en compte l'ensemble des ressources naturelles utiles à un développement durable du secteur rural. Des cadres de concertation sont d'ailleurs en train de voir le jour au niveau des régions administratives du pays, sur l'initiative du service forestier, pour permettre à ce dernier de mieux intégrer sa stratégie d'intervention participative dans l'ensemble des activités de développement rural. Ces cadres de liaison ont été envoyés dans les régions de Thiès, de Saint-Louis et de Fatick, à l'issue de séminaires organisés dans chacune de ces régions, à l'initiative du service forestier et sous la présidence des gouverneurs. Leurs fonctions essentielles consistent, pour le moment, à provoquer une prise de conscience quant aux différentes structures opérant dans le secteur rural et à identifier les possibilités de complémentarité permettant l'harmonisation des interventions. Pour la région de Thiès par exemple, 29 structures, dont quatre projets forestiers et le Service régional des eaux et forêts, se sont mis d'accord pour parler le même langage aux populations rurales et adopter la même approche en matière de sensibilisation, de formation, de programmation et de suivi-évaluation dans les différents domaines d'intervention identifiés. Elles se sont ainsi constituées en une unité régionale de coordination des activités de développement dont la présidence est assurée par le gouverneur et avec un secrétariat exécutif constitué par deux représentants d'ONG, deux représentants des projets et deux représentants de l'administration; cette unité comprend aussi les trois préfets de Mbour, Thiès et Tivaouane ainsi que l'ensemble des projets et ONG opérant dans la région. Les régions de Tambacounda et Kolda sont sur le point d'emboîter le pas aux trois régions susmentionnées afin que, à terme, l'ensemble des 10 régions administratives du pays soient dotées de ce genre de cadres de concertation.
La forêt et les forestiers du Sénégal sortent ainsi de leurs bastions traditionnels pour se propulser et se repositionner à l'avant-garde du développement rural, voire du développement tout court. On peut ainsi dire que cette ®évolution à trois dimensions (participative, éducative et intégratrice) est en train de consacrer une transformation radicale des relations entre institutions forestières et populations locales au Sénégal, par rapport à ce qu'elles étaient il y a près de 30 ans. Ces relations se traduisent progressivement en un partenariat au service d'un développement forestier durable, qui devrait permettre aux Sénégalais d'aujourd'hui et de demain, non seulement de satisfaire leurs besoins en produits et services de la forêt, mais aussi d'asseoir et de maintenir une base solide de développement de leurs différentes formes de production.
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