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Première partie: analyse de la situation


Première partie: analyse de la situation

Section 1

La femme rurale méconnue...

Existe-t-il une identité de situation entre la femme peulh de Guinée et la femme muhutu du Burundi? Y a-t-il une possibilité de poser des conclusions qui puissent s'appliquer à toute femme bien qu'appartenant à des sociétés différentes? Les femmes, au sein même d'un groupe ou d'une société, peuvent-elles être toutes comprises dans un même ensemble?

La réponse immédiate à ce type d'interrogations est évidemment négative. Le contraire serait source de visions réductrices de ce que les femmes sont, vivent, subissent, veulent, choisissent... en tant que personnes, productrices, mères et citoyennes au sein de la famille, de la communauté, de la société, du pays.

Cette toile féminine se décline en une palette de couleurs aux mille et mille nuances, ses formes s'expriment par de multiples et complexes facettes, son espace couvre un ensemble de reliefs écologiquement diversifié. Et pourtant il est possible d'y repérer et d'y distinguer une unité réelle. Il y transparaît des lignes et des traits dominants qui dessinent une condition et une situation communes aux femmes rurales dans les différentes sphères où elles évoluent.

Sans réitérer les multiples analyses et diagnostics posés pour caractériser la condition féminine, un rappel de la problématique spécifique aux femmes rurales n'est pas inutile. La connaissance acquise par les études et appuis de la FAO en est la référence. Extraire et souligner les blocages que devrait dénouer une politique de développement, qui réponde aux demandes et intérêts des femmes, à ceux du monde rural et aux priorités d'un gouvernement, est le but de cette esquisse de contraintes.

Femme objet ou sujet de droit?...

Toutes les femmes, et en l'occurrence les femmes rurales d'Afrique, se voient confrontées à des questions:

La faiblesse, sinon l'absence, d'un statut juridique reconnu à la femme trouve une part d'explication dans les fondements et les mécanismes de la société 1. Les sociétés rurales s'articulent autour de lignages, organisés en unités de production sous la tutelle d'un chef de famille. La pérennité de ces unités est conditionnée par leurs capacités de production et surtout de reproduction. Le facteur main-d'oeuvre y est primordial. Il doit être disponible de façon permanente. La continuité du facteur humain est entre les mains de la femme reproductrice, qui revêt alors un caractère de valeur et de richesse soumis, comme un bien, aux lois de l'échange.

(1 A ce sujet, se référer, entre autres, aux ouvrages suivants:

C. MEILLASSOUX, Femmes, greniers, capitaux, Maspéro, 1977

G. BALANDER, Anthropo-logiques, PUF, 1974

I. DROY, Femmes et développement rural. Karthala, 1990)

Pour les femmes, cette situation se concrétise par une faible ou inexistante capacité juridique. Par conséquent, il est hors de la règle que les femmes aient compétence sur la gestion, la décision et le contrôle des ressources et des biens qui ne peuvent que rarement leur appartenir.

L'élément le plus crucial de cette spoliation de droits concerne la terre, sa propriété, son accès et son utilisation. Que ce soit par la transmission liée à l'héritage ou par les réglementations foncières, les femmes rurales sont souvent exclues de ce facteur primordial à la production. La succession de la terre s'effectue au profit des hommes et les réformes et les réglementations foncières écartent involontairement (ou inconsciemment) les femmes de la terre.

Le critère d'attribution des terres, distribuées à partir du patrimoine ou réhabilitées ou aménagées, est le statut de chef de famille. Les femmes rurales remplissent souvent cette fonction 2 étant donné l'absence des hommes (migration, veuvage, divorce). Elles ne sont cependant pas éligibles à l'obtention des terres car la loi ne leur reconnaît pas le statut de chef de famille.

(2 Au Fouta-Djallon, en Guinée, il est évalué que 30% des exploitations agricoles sont conduites sous la seule responsabilité des femmes.)

Tous les pays se fixent comme objectif la recherche de l'autosubsistance et de la sécurité alimentaire, basées sur l'élévation de la production et de la productivité des cultures vivrières. Ces dernières sont pratiquement du ressort des femmes. La contradiction apparaît ici: si les femmes n'ont pas accès à la terre et n'ont pas la garantie d'usage, pourquoi investiraient-elles pour augmenter la productivité? Leur production répond prioritairement à la logique élémentaire d'autoconsommation individuelle et familiale et non à celle d'une sécurité pour l'ensemble du pays.

Les femmes, spoliées par les lois coutumières et juridiques de leur outil de travail, ne peuvent adhérer à des programmes d'amélioration technique des terres, d'exploitation rationnelle et de sauvegarde des ressources. C'est ainsi qu'elles sont écartées des bénéfices du développement. L'écart entre les hommes et les femmes s'accentue et provoque un déséquilibre de société encore plus grand que celui qui peut être engendré par toute intervention de développement. Il reste à la traîne plus de la moitié de la population qui dans les coûts sociaux pèsera de plus en plus lourd et pénalisera l'ensemble du pays. Tous les investissements et efforts consentis n'atteindront jamais les résultats escomptés.

Les femmes doivent avoir des droits égaux à ceux des hommes, surtout quand elles se retrouvent chef d'exploitation dans les faits. Dès la préparation des réformes et des textes fonciers, les spoliations dont font l'objet les femmes devraient être analysées pour pouvoir y remédier de façon juste socialement et économiquement. L'identification des goulots d'étranglement dans les législations existantes et dans les pratiques coutumières doivent viser la promulgation de textes et réglementations qui élargissent le champ de compétence et la capacité juridique des femmes pour accéder légalement aux droits qui leur reviennent. Il restera ensuite à veiller à leur diffusion, leur compréhension et leur explication auprès des personnes intéressées et concernées. La majorité de la population rurale est peu alphabétisée, d'autant plus en français, langue utilisée pour les lois. Combien de textes juridiques ont été bénéfiques à une seule partie de la population parce que non portés à la connaissance du public sous prétexte que "Nul n'est censé ignorer la loi"?

Femme agricultrice à part entière ou seulement main-d'oeuvre?

La participation des femmes à la production agricole est évaluée, au minimum, à égalité à celle des hommes et, le plus souvent, largement supérieure. Pourtant le rôle de productrice à part entière et son importance sont rarement reconnus à la femme rurale. Son rôle de reproduction (épouse et mère de famille) est souvent le seul retenu.

Au-delà de la mesure quantitative de sa contribution à la constitution des ressources et des produits, la durée du travail effectué (plus de 12 heures par jour) et la diversité des spéculations conduites (cultures de rente et vivrières, maraîchage, élevage, etc.) sont immédiatement observables pour, si besoin est, démontrer sa participation. Il faut y ajouter, dans le domaine agricole, toutes les activités de récolte, stockage, transformation, cueillette, commercialisation, etc. La liste des difficultés auxquelles la femme est confrontée est, de plus, longue et lourde: outillage archaïque, technologie rudimentaire, équipement inexistant, techniques inadaptées, crédit rare, formation quasi nulle, etc.

En outre, après avoir effectué tous ces travaux et assuré l'aspect domestique (corvées d'eau et de bois sur de longues distances, préparation des repas, éducation et soins aux enfants avec des services sociaux peu accessibles et souvent chers), elle doit souvent se livrer à d'autres activités, à titre personnel, pour pouvoir bénéficier d'un revenu propre. En effet, les revenus produits par les spéculations menées au sein de l'unité d'exploitation ne lui reviennent pas. Ils sont gérés par le chef d'exploitation qui redistribue suivant des normes qui lui sont propres. Comme les femmes rurales ont la charge d'assurer la nourriture quotidienne, elles se voient obligées de dégager seules un surplus monétaire journalier pour faire face à cette responsabilité.

Parallèlement, les résultats des programmes et projets de développement permettent d'affirmer qu'ils ne sont pas encore conçus pour valoriser le rôle de productrice à part entière des femmes rurales. Elles sont rarement bénéficiaires des services et des appuis orientés vers le monde rural (voir encadré page suivante). Les fondements du système de production agricole sont une des contraintes à cette situation.

Dans le système de production agricole, les femmes, en plus des contraintes liées à leurs activités, n'accèdent pas ou difficilement aux facteurs de production: terre, capital et main-d'oeuvre. La terre comme espace exploitable est soumis à des règles d'acquisition, d'obtention et d'usage`. L'obtention du capital est soumise à des règles de garanties et à des capacités à s'introduire sur le marché. La qualité et la quantité de la main-d'oeuvre pour la femme rurale se réduisent souvent à leurs propres forces.

Extraits du 3ème Rapport de situation sur le Programme d'action de la Conférence mondiale sur la réforme agraire et le développement rural (Rome 1991)

Pauvreté rurale:

Dans les familles pauvres, ce sont souvent les femmes qui paient le plus lourd tribut aux sécheresses, aux disettes et aux creux saisonniers: ajustements dans la consommation, appauvrissement des ressources, surcroît de travail, dénuement et abandon.

Alphabétisation:

Les taux d'alphabétisme en milieu rural accusent une différence entre hommes et femmes: 70% d'analphabètes hommes pour 82% de femmes, alors que les gains de productivité agricole dus à l'instruction sont plus importants chez les agricultrices que chez les agriculteurs.

Mortalité infantile et malnutrition:

Le taux de mortalité infantile est d'autant plus élevé que le niveau d'alphabétisation des mères est bas. Selon le sexe, le pourcentage d'enfants au poids insuffisant est plus élevé parmi les filles.

Emploi:

En général,. Par rapport aux hommes, les femmes fournissent plus d'heures de travail par jour, sont préférentiellement employées sous des contrats temporaires et ce, pour une rémunération inférieure de 30 à 40%.

Technologie:

Les effets des nouvelles technologies sur les femmes ne sont pas toujours favorables. L'introduction de nouvelles techniques en riziculture l'a fait évoluer d'une culture vivrière à une culture de rente, a spolié les femmes d'un revenu, a mis sous la coupe des hommes une plus large partie des terres agricoles familiales et a évincé les femmes du contrôle de cette spéculation.

Epargne et crédit:

Les programmes de subventions au crédit et de garantie des prêts profitent aux agriculteurs et les femmes, sans terre et sans garantie, en sont tenues à l'écart, alors qu'il est reconnu qu'elles sont moins enclines à défaillance de paiement et qu'elles ont plus grande propension à l'épargne que les hommes.

Terre:

Les droits des femmes dans la répartition des droits fonciers en régime de tenure communautaire s'effritent et deviennent de moins en moins équitables. Les programmes de redistribution prennent pour cible le ménage sans se préoccuper de la répartition des terres au sein de la famille ni des besoins spéciaux des femmes.

Vulgarisation:

Les systèmes de vulgarisation agricole ne desservent pas aussi bien les agricultrices que les agriculteurs, alors qu'elles jouent un rôle capital dans la production de cultures vivrières et de rapport, la transformation des produits agricoles, leur stockage et leur commercialisation... La représentation des femmes vulgarisateurs dans le personnel de terrain est insignifiante: 7% et contraste avec l'ensemble de la population rurale qui compte plus de femmes que d'hommes.

Organisations paysannes et coopératives;

Les femmes ne représentent qu'une partie infime de la totalité des membres des coopératives agricoles

Le schéma ci-après montre, synthétiquement, comment les femmes rurales se situent dans le système de production et quel est leur degré d'accès aux facteurs de production (terre, capital, main-d'oeuvre)3 et aux ressources.

(3 Terre: ensemble des ressources disponibles (terre et ressources naturelles) qui peut être utilisé à des fins productives; soumises à des règles d'acquisition, d'obtention et d'usage.

Capital: ressource constituée utilisée à des fins autres que personnelles: intrants, capital fixe, etc.; soumis à des garanties.

Main-d'oeuvre: ressources humaines productives dont la qualité dépend de l'éducation, de la formation, etc., et dont la quantité est sujette au temps de travail, aux flux saisonniers, à la disponibilité de personnes, à leur âge, etc.)

Femme rurale et production

Le premier constat est que la femme rurale est proche du facteur main-d'oeuvre dans le sens où la qualité et la quantité se réduisent souvent à ses propres forces. Elle compte prioritairement sur elle-même alors que la terre lui échappe totalement. Le capital lui est accessible dans la mesure où elle peut parfois, grâce à certaines activités destinées à la commercialisation, générer un revenu. Ce sont ces facteurs de production qui conditionnent son accès ou non aux ressources et sa prise en compte ou non dans les projets de développement.

Le deuxième constat est que l'accès aux ressources est directement proportionnel à l'accessibilité des facteurs de production. Le facteur main-d'oeuvre se manifeste par son travail et correspond souvent à des fonctions d'exécution. Il lui est donc plus facile, sans pour autant être évident, de prétendre et de bénéficier d'appuis comme la vulgarisation, la formation et de faire partie de groupes d'entraide informels.

Au facteur capital est associée toute action qui demande un investissement, un apport financier, un fonds de roulement, une trésorerie: donc un minimum de reconnaissance et de capacité à la gestion. Il s'agit de l'acquisition d'intrants, d'équipement, de technologies, de crédit. Le capital se conjugue souvent avec le statut et la possibilité ou non d'être admissible dans les organisations paysannes et communautaires. Les femmes ont rarement un revenu propre, un capital personnel et un statut reconnu. C'est ainsi que les actions de développement, sujettes à la disponibilité du facteur capital, oublient souvent les femmes.

Ces actions sont conçues sur le principe de l'unité d'exploitation ou de l'unité familiale. Les bénéficiaires sont alors les chefs de famille (hommes) ou les organisations juridiquement ou socialement reconnues. La tendance alors est de développer des projets spécifiques pour les femmes portant sur les activités de transformation agricole: projets moulins, projets décortiqueuses, etc.; sur les activités génératrices de revenus: maraîchage, artisanat; sur les organisations féminines: production, commercialisation. Le risque de dissocier les femmes du monde rural y est éminemment présent.

Le facteur terre est étroitement lié au statut et à la décision. Il induit la reconnaissance et la capacité d'adhérer et de faire partie d'organisations professionnelles, syndicales, coopératives. Rares sont les programmes et projets de développement qui, à ce niveau, envisagent d'associer les femmes.

Femme figurante ou actrice du développement?

Dans la plupart des cultures, les femmes sont exclues des postes de commande et des décisions. Elles ne sont pas admises à part entière aux processus de décision à l'échelle familiale, communautaire et nationale. Leur représentation dans les partis politiques, les institutions publiques, les organisations populaires, paysannes, professionnelles est faible. Il est pourtant indispensable que leurs capacités de décision soient reconnues à tous les niveaux.

La question de l'intervention des femmes dans les processus de décision n'est pas simple. Les intérêts des hommes et des femmes dans les zones rurales sont parfois divergents. Les femmes doivent cependant avoir la même possibilité que les hommes, et dans les mêmes conditions, de s'exprimer, de participer, de décider. Egalement, les hommes doivent prendre leurs responsabilités dans les domaines qui sont, par facilité, traditionnellement attribués aux femmes. Une famille, une société, une nation ne peut prétendre à une gestion rationnelle, à un fonctionnement sain et à une organisation équilibrée si toutes les parties et pour toutes les questions ne sont pas sollicitées. Il n'existe pas de problème qui se résolve avec le seul assentiment des hommes ou celui des femmes.

Les méthodes qui peuvent le plus sûrement promouvoir le rôle des femmes dans les prises de décisions et de gestion sont l'appui à des groupements organisés et la formation des femmes et des hommes.

Les groupements, mixtes ou féminins, augmentent la visibilité des femmes au niveau du village, en les représentant et en veillant à ce que soit respecté le droit de participation réelle aux décisions du village, des projets et des actions. Le groupement permet également de vaincre les réticences des femmes à s'exprimer, à agir, à intervenir isolément. Ce poids est d'autant plus appréciable quand il s'agit d'obtenir des crédits, des équipements, des terres et d'accéder à des services.

Les groupements sont également une excellente structure pour la formation: formation technique, à la gestion, à la négociation, alphabétisation, formation sociale. La mixité des publics permet la discussion et la valorisation des uns et des autres. Accroître le niveau de connaissance favorise les capacités techniques et économiques, améliore le statut, renforce le pouvoir de décision. La participation conjointe des hommes et des femmes à la gestion, à l'organisation facilite également le partage des bénéfices et des ressources.

Femme conservatrice ou novatrice?

Les femmes rurales, dans la société africaine, sont reconnues, dans le discours, comme contribuant activement à la constitution du produit agricole et à la subsistance des familles, depuis des temps immémoriaux Elles sont donc intégrées au processus de développement. Alors pourquoi parler de leur intégration? Ne s'agirait-il pas plutôt d'une question de rapports entre les hommes et les femmes? Et de capacité des uns et des autres à produire le changement?

Il est assez fréquent de constater que ce sont les femmes elles-mêmes qui résistent au changement et qui tiennent un discours conservateur. Elles font souvent référence à la tradition, à la coutume, aux habitudes, à l'ordre établi, à la nécessité de transmettre tout l'héritage culturel et à l'impossibilité de modifier le cours des choses.

Le rapport femmes rurales et projets de développement est également une réponse à la question: novatrice ou conservatrice? Leur potentialité d'assimilation et d'appropriation des projets et des mesures qui les accompagnent est impressionnante. Les femmes, soit individuellement, soit collectivement, sont de "grandes consommatrices" de projets. Elles s'accordent facilement à la logique des financeras et des organismes d'appui qu'elles interprètent à leur convenance. Ce constat s'applique à des projets de faible envergure et concernant un nombre de bénéficiaires relativement restreint.

Tout ce qui se réfère à l'organisation collective est fortement prisé chez les femmes. Leur création et leur pérennisation sont d'autant plus aisées que chaque femme d'un village est, à son arrivée, une étrangère. Son point de ralliement, au-delà de la famille dans laquelle elle s'est mariée, est immédiatement l'ensemble des autres femmes. En plus d'être une pratique traditionnelle, les groupes (d'entraide, de travail, d'animation, de tontine) sont, pour les femmes, une réponse à la nécessité de contrôler au moins un espace. Elles sont écartées par tradition du pouvoir politique et coutumier et il arrive que les évolutions techniques leur soustraient une partie de leur contrôle économique. Dans ces groupes, les femmes ont leur propre règlement, fonctionnement et logique. Les hommes en sont exclus, sauf ceux que les femmes ont choisis elles-mêmes pour des raisons souvent techniques ou pour faciliter la négociation avec le reste de la communauté. Le groupe est un moyen pour se garantir des ressources, des facteurs de production et s'assurer les résultats de leur investissement en énergie, en temps, en finances.

Par le biais des groupements, les femmes savent qu'elles peuvent obtenir éventuellement des moyens de production (terre, intrants, équipement), accéder à certaines ressources (crédit) et profiter des services (formation, alphabétisation). Dès l'instant où est ouverte aux femmes une voie d'amélioration et de changement, celles-ci répondent favorablement. Le crédit est certainement l'exemple le plus significatif.

Les systèmes d'épargne et de crédit, mutualistes ou non, ont été pensés par rapport à l'agent économique masculin, chef de famille. Progressivement, ces mécanismes bancaires se sont ouverts aux femmes parce qu'elles étaient elles-mêmes demandeuses. Si, en nombre, les femmes ne représentent pas la majorité des clients, elles sont de façon unanime les meilleures dans le rapport contractuel: mobilisation des apports personnels, régularité des engagements, capacité de remboursement.

Le budget familial commun entre l'homme et la femme est encore rare. Les femmes sont dans l'obligation de générer quotidiennement un produit monétaire pour assurer la subsistance de l'unité familiale. Imagination, créativité, dynamisme sont indispensables. Si la répartition sexuelle du travail est un fait, il en est de même pour les budgets. Chacun est responsable d'engagements financiers et de dépenses précises dans le temps. Le budget de l'homme a comme unité périodique l'année culturale, celui des femmes le jour. Elles sont contraintes de saisir les opportunités et les créneaux porteurs de ressources et d'amélioration du revenu. Quitte à les inventer pour remplacer ceux dont elles ont été dessaisies.

La modernisation apportée à certaines spéculations (riz, maraîchage, petit élevage) entraîne un transfert des bénéfices vers les hommes au détriment des femmes. Une constante en milieu rural est fréquemment rencontrée grâce aux recherches sur les effets des innovations technologiques sur la situation des femmes: pour toute activité porteuse de revenus, plus celui-ci s'élève et moins la charge de travail globale est lourde, plus l'activité, son contrôle et le profit des bénéfices se déplacent vers le groupe masculin.

Conservatrice? Oui. Novatrice? Oui. Tant que les femmes ne seront pas convaincues que la possibilité de changement repose d'abord sur elles seules, la probabilité que rien ne bougera est certaine. Par contre, dés l'instant où elles perçoivent le bien-fondé d'une action donnant une réponse en accord avec leurs intérêts, la potentialité de changement et la rapidité de transformation sont manifestes.

L'analyse du vécu des femmes montre la permanence d'interactions entre les différents domaines (politique, économique, social) d'intervention de la femme rurale. Une présentation linéaire de son rôle et de son statut est inopérante.

Toute femme, et particulièrement la femme rurale, s'implique qualitativement, de façon égale, dans l'ensemble de ces activités. Il n'existe pas pour elle de séparation entre ce qui est purement économique et ce qui est exclusivement domestique. La logique qui préside à ses activités est avant tout la survie et la pérennité de la famille. Les notions de rentabilité et de productivité sont présentes mais ne sont pas appréhendées avec la même rationalité qu'une approche exclusivement économique. Entrent en jeu des éléments reposant sur les rapports sociaux au sein des familles et des communautés rurales.

Cette attitude n'est certes pas spécifique aux femmes rurales. Les hommes, exploitants agricoles, suivent un raisonnement similaire. Cette évidence est rarement prise en compte et a une incidence sur les activités conduites lors de la mise en oeuvre des programmes et projets de développement.

Les approches "système", "logique paysanne", "recherche développement", abandonnant la perception productiviste et sectorielle, décodent et tentent de comprendre les choix et logiques du monde rural. L'unité d'exploitation est souvent retenue comme référence de base. Ces modes de diagnostic, performants et interactifs, escamotent pourtant les priorités de certains groupes de population, dont celui des femmes. Chaque élément du système d'exploitation a sa propre cohérence et met en oeuvre régulièrement des mécanismes, sources de contradiction, de dysfonctionnement ou de rééquilibrage

Section 2

Parole de femmes

Dans les années 1960, aux Etats-Unis d'abord, dans les pays occidentaux ensuite, une vague de féminisme déferle sur le monde. Les intellectuelles féministes entendent expliquer le pourquoi de la subordination des femmes qui est un fait de société et non un fait naturel.

En 1970, était publié "Women's Role in Economic Development" écrit par Ester Boserup 4. Pionnière en sa matière, elle souligne que quelles que soient les théories de développement avancées, quels que soient les auteurs et quels que soient les Ouvrages, les réflexions sur les problèmes particuliers de la femme sont très rares et plutôt superficielles. Elle met en évidence les détériorations subies par les femmes rurales du tiers monde quant à leur statut et leur autonomie au fur et à mesure que les programmes et projets de développement sont implantés et exécutés.

(4 Publié en français, en 1983, aux Editions PUF, sous le titre "La femme face au développement économiques.)

Parallèlement, les colloques, les séminaires, les ateliers sur les femmes et leur situation se multiplient rapidement. Les réseaux "Femmes et Développement" se structurent au Nord, ensuite entre le Nord et le Sud et maintenant au Sud entre pays. Les questions posées par E. Boserup en 1970 sont reprises par les chercheurs. La littérature sur l'intégration des femmes au développement se multiplie. Elle est recensée dans les centres de documentation et il devient presque impossible d'embrasser l'ensemble des articles, livres, essais sur ce sujet qui, depuis les années 1980, sortent à une vitesse phénoménale.

Reprise et confirmée par les politiques par un oui à l'intégration

En 1975, année de la femme, à Mexico, était inaugurée la décennie des Nations Unies pour la femme et le thème "Intégration de la femme au développement économique" retenait l'attention. Une centaine de pays adopte et signe un plan d'action mondial en faveur des femmes qui fait l'objet d'une évaluation à mi-parcours en 1980 à Copenhague. En 1985, se clôture à Nairobi cette décennie et rendez-vous est pris pour 1995 où il sera fait état des avancements dans ce domaine et où recommandations, directives et orientations ne manqueront pas de nouveau. Entre-temps, en 1989, plus des deux-tiers des Etats Membres des Nations Unies ont ratifié la Convention pour l'élimination des discriminations à l'égard des femmes, adoptée en 1979 par l'Assemblée générale des Nations Unies.

A cette suite d'événements et de faits, s'ajoutent d'autres manifestations visibles au niveau des gouvernements marquant leur volonté de ne pas négliger les femmes droit de vote et d'élection, reconnaissance de la majorité, proclamation de l'égalité entre hommes et femmes, mise hors-la-loi de la polygamie.

De façon plus spécifique, une grande importance a été accordée à la conférence régionale des pays d'Afrique de l'Ouest pour l'élaboration d'un plan d'action pour les femmes africaines, qui s'est tenue en 1988 et 1990: Conférence de Lomé pour l'intégration des femmes au développement.

La décennie de la femme a réellement dynamisé les pays et favorisé des retombées concrètes. Les esprits ont été marqués et la réflexion des gouvernements sollicitée. La prise de conscience d'une situation inéquitable et de l'indispensable association des femmes au développement a émergé.

Facilitée par un contexte politique favorable

La société civile des pays africains a affirmé, ces dernières années, sa volonté de prendre en main sa destinée. Elle a mis au pouvoir des gouvernements de type transitoire ou de nouveaux gouvernements. Leurs mandats est d'asseoir une démocratie, de développer des politiques équitables, de préparer de nouveaux textes constitutionnels et juridiques justes, de reconnaître les droits de l'homme...

L'expression de ces mouvements politiques et sociaux a permis d'insister sur l'égalité de la femme et de l'homme, sur l'élimination des discriminations sexuelles et sur la nécessaire amélioration du statut de la femme. L'égalité est proclamée ou confirmée lors de la révision des textes constitutionnels et législatifs. Les gouvernements mettent à l'ordre du jour les problèmes de la femme dans la préparation et la rédaction de leurs textes d'orientation de politique générale. Le comportement global et les attitudes de la société sont plus ouverts: on parle des femmes.

A la conviction, encore en question

Les organismes de coopération, technique ou de financement, ont adhéré au concept d'intégration des femmes. Ils ont inscrit explicitement dans leurs directives et orientations d'assistance la prise en compte et l'association des femmes à tout le processus des programmes et projets de développement. La participation effective des femmes est de plus en plus un critère de choix et un indicateur d'évaluation pour l'acceptation, la prolongation ou le refus de financement.

La pression sociale ainsi que les financements extérieurs favorables aux programmes associant les femmes au changement poussent les gouvernements à s'intéresser effectivement au développement d'actions répondant aux intérêts des femmes. Au cours de ces dernières années, la multiplicité et la variété des demandes des gouvernements auprès de la FAO pour une assistance dans ce domaine démontrent une préoccupation et une attitude favorable voir encadré page suivante).

Un bémol doit être toutefois porté. La conviction proclamée perd de sa force dès l'instant où il s'agit de passer aux actes concrets. Un glissement négatif s'opère entre l'adhésion politique et l'action effective. Si aux décideurs des politiques agricoles et rurales, il n'est pas rappelé que les femmes sont citoyennes et productrices à part entière, le constat d'une faible prise en compte dans les actions planifiées est malheureusement à faire. L'acceptation de discuter sur la nécessaire intégration des femmes au développement et sur les modalités de concrétisation est quand même acquise. Réflexion nécessaire pour que, tout d'abord, I 'ensemble des partenaires concernés par ce concept et cette idée soit convaincu de son opportunité.

REQUETES DES GOUVERNEMENTS ET REPONSES DE LA FAO POUR L'INTEGRATION DES FEMMES AU DEVELOPPEMENT

1. Renforcement institutionnel des unités "Intégration de la femme au développement" (IFD)

Centrafrique

1992

- appui au Séminaire national pour élaborer un plan d'action en faveur des femmes rurales

   

- renforcement de la nouvelle unité "Femmes et Développement" du Ministère de l'Agriculture

   

- formulation d'un projet de coopération technique

Egypte

1992

- appui à la nouvelle unité "Femmes et développement. du Ministère de l'Agriculture

   

- appui à l'établissement d'un secrétariat technique "Genre et Développement" au Ministère de l'Agriculture

   

- formulation de projets pour l assistance à ces unités

Soudan

1990

- appui aux programmes et stratégies pour les femmes rurales

   

- formulation d'un projet

2. Formation et renforcement de capacités pour la création et l'appui des unités IFD

Mauritanie

1991

appui à la prise en compte des femmes pour la planification

   

- formation des cadres et techniciens à l analyse différentielle selon les genres

   

- formulation et exécution d'un projet de coopération technique

3. Formulation de politique et de stratégie nationale en faveur des femmes rurales

Bénin

1991

définition d'orientations stratégiques pour l'IFD

   

revue des projets de développement rural et propositions de politique nationale

Centrafrique

1991

- assistance pour la formulation d'une politique nationale pour les femmes rurales

   

- révision des programmes et élaboration de nouveaux projets

Egypte

1990

.analyse pour établir une unité de planification "Femmes et Développement" au Ministère de l'Agriculture

Guinée-Bissau

1991

assistance au Ministère de la Promotion de la Femme pour:

   

- un système de banque de céréales pour les femmes

   

- la formulation de projets pour l'intégration des femmes

   

- élaboration et exécution d'un projet de coopération technique

Guinée

1992

- renforcement d'un programme de formation pour les femmes rurales

   

formulation d'un projet de coopération technique de formation des cadres et agents à l'analyse différentielle selon les genres

Madagascar

1992

- appui au Ministère de la Population pour élaborer une stratégie nationale pour les femmes rurales

   

participation au séminaire national sur "Femmes et développement.

   

formulation de fiches de projets pour les femmes rurales

   

intégration d'actions pour les femmes dans le programme d'urgence pour la région sud affectée de sécheresse

Mali

1991

appui au Ministère de l'Agriculture pour définir des stratégies nationales pour les femmes rurales

   

formulation d'une stratégie et d'un plan d'action pour le Ministère de l'Agriculture

Niger

1991

- appui au Ministère des Affaires Sociales pour formuler un plan d'action national pour les femmes rurales

   

- formulation et exécution d'un programme de coopération technique

   

- appui au séminaire national de formulation du plan d'action

Tunisie

1989

- appui à la formulation d'un plan national en faveur des femmes

   

séminaire national sur la vulgarisation féminine et prise en compte des recommandations pour une opération pilote

4. Assistance technique spécifique aux unités IFD

Guinée Bissau

1992

- Formation des vulgarisateurs: santé, environnement

5. Programmes inter-pays ou établissement/gestion de réseaux

Région Est

1990

- atelier régional du projet interrégional d'assistance et de suivi des services de la population et aux services femmes et développement du développement rural et agricole des pays suivants: Lesotho, Malawi. Ouganda, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe

La perception de la situation des femmes demeure souvent superficielle et elle est assimilée, dans le meilleur des cas, à celle du monde rural. L'autre réponse est de considérer les femmes comme un groupe défavorisé, dans la même logique qui retient l'enfance handicapée et la jeunesse délinquante comme des cas sociaux. Les actions en faveur des femmes sont et restent encore trop souvent du domaine exclusivement social, en oubliant les dimensions économiques et politiques. Les causes de la discrimination et de la réelle marginalisait des femmes ne sont pas explicitement identifiées et sa situation reste ignorée.

L'intégration des femmes au développement est alors considérée comme un mot d'ordre politique donnant le ton au discours global et non comme une indispensable nécessité à un développement durable. Rien d'étonnant alors que les décideurs et les responsables nationaux ne se sentent pas concernés par l'idée d'intégrer les femmes au développement dans toute conception de programmes et projets. Peu convaincus du bien-fondé et de l'opportunité de cette nouvelle dimension, leurs interrogations sur le besoin d'un nouveau déploiement des investissements et des actions sont normales.

Souvent par manque de méthodes

La subordination de fait des femmes dans pratiquement toutes les sociétés n'est pas l'explication fondamentale à cette attitude. Son origine s'explique par la difficulté de compréhension du concept d'intégration des femmes au développement. Son apparition n'a pas été accompagnée d'explications nécessaires à son respect dans la conception et la mise en oeuvre de programmes et de projets. Peu de méthodes et d'outils de prise de décision et d'établissement de priorités ont été diffusés facilitant la prise en compte des spécificité des femmes ainsi que de leurs complémentarités avec les hommes.

L'absence de ces connaissances est une véritable pierre d'achoppement. Les travaux conduits de façon conjointe, Gouvernements et FAO, ont mis en évidence une grande difficulté méthodologique de concrétisation des directives gouvernementales en faveur des femmes. Cette lacune renforce la perception du groupe femme en tant que donnée naturelle de fait et non comme un groupe ayant ses propres logiques et enjeux. Ce malaise entraîne un attentisme pour le passage de l'intention à l'opération.

En 1979, K. Young et B. Rogers5 introduisent un concept distinguant le sexe et le genre, permettant d'étudier les mécanismes sociaux et économiques régissant les rapports hommes-femmes. Il s'agit de l'approche Genre et développement". Cette approche ne peut être confondue, bien que ce soit souvent le cas dans le langage courant, avec l'approche Intégration des femmes au développement (IFD). Cette approche est une première étape obligée qui se concentre sur la mise en évidence de l'importance du rôle des femmes, les inégalités qu'elles subissent et les contraintes qu'elles rencontrent. Il est indispensable de bien cerner leur place dans le système rural et dans le processus de développement.

(5 K. Young: Special Issues on the Continuing Subordination of Women in the Development Process, IDS bulletin, vol. 10, 1979

B. Rogers: The Domestication of Women, Tavistock, 1980)

Le passage à l'approche genre et développement peut alors se faire avec des données pertinentes et fiables. Cette approche est plus globalisante et prend en compte les mécanismes du développement dans son ensemble en regardant, de façon systématique, les rapports hommes-femmes. Plutôt que de comprendre une situation donnée par la seule catégorie femmes, les rapports entre les hommes et les femmes et leurs interrelations au sein de la société en évolution sont privilégiés. Il s'agit alors d'augmenter la capacité de production, de gestion et de décision de l'ensemble de la population et plus spécifiquement des femmes pour un rééquilibrage des rapports inégaux et inéquitables.

C. Overholt et M. Anderson6 ont développé à partir du concept "Genre et développement" une méthode d'analyse appelée "Analyse différentielle selon les genres" qui utilise différents outils pour la collecte systématique d'informations permettant de comprendre, dans un contexte donné, le rôle des femmes et des hommes. Sont décodées les activités de reproduction et de production au niveau de la division sexuelle du travail et des rôles que la société et les systèmes de production ont conférés aux hommes et aux femmes. Appliquée aux programmes et projets du secteur rural, l'analyse différentielle selon les genres prend en compte les activités et les responsabilités des femmes et des hommes, les ressources auxquelles les individus ont accès, celles qu'ils contrôlent et les bénéfices qu'ils en obtiennent ainsi que l'influence des facteurs sociaux, économiques et environnementaux.

(6Overholt, Anderson: Gender Roles in Development Projects, Kumarian Press, 1984)

Et d'outils statistiques désagrégés par sexe

Les modes de collecte et de traitement (exploitation et utilisation) de l'information, surtout en ce qui concerne l'outil statistique posent aussi problème. Les femmes en sont les grandes oubliées et y sont invisibles. Les statistiques nationales et les statistiques agricoles induisent "une sous-estimation et une sous-évaluation de l'activité des femmes. Non seulement, celles-ci ne sont pas comptabilisées dans les enquêtes relatives à l'activité économique des populations, mais encore la valeur monétaire de leur production de subsistance est systématiquement (et par convention) exclue de la comptabilité nationale. L'utilisation d'indicateurs économiques biaises conduit à une perception fausse de l'économie et des ressources humaines d'un pays. Si le nombre de femmes économiquement actives est sous-estimé, les données agrégées sur les activités, employées à des fins de planification, perdent de leur pertinence". 7

(7A. Slothouber: Femmes et développement, Ministère du plan et des finances, Guinée, juin 1992)

Les a priori sociaux font qu'une femme mariée n'est pas économiquement active et elle est soit escamotée des chiffres, soit assimilée à la catégorie aide-familiale non rémunérée. La réalité n'est pas saisie. Les femmes sont des agricultrices qui assument des fonctions, des responsabilités, des tâches génératrices de résultats productifs et financiers.

Dans le secteur agricole, il existe une catégorisation des travaux. Il y a les activités économiques comptabilisées et les activités non-économiques exclues de la comptabilité. La production destinée à l'autoconsommation ou au petit commerce n'est pas comptée par opposition à l'élevage du gros bétail et la production vendue en gros. Semer est une activité économique, transformer le produit n'en est pas une, etc.

L'information statistique sur l'emploi et l'activité en milieu agricole sert de point de départ à la planification du développement rural et à l'élaboration des projets. Le recueil et le traitement de données fiables est important. L'application de l'analyse différentielle selon les genres peut être un premier ancrage pour répondre à cette nécessité et apporter des clarifications sur le temps de travail des hommes, des femmes et des enfants, sur leurs activités, leur rémunération, les bénéfices retirés et les effets sur le processus du changement.

Demandant une information et une formation

Il est donc important que les responsables, les décideurs et les cadres de conception et d'exécution soient informés et formés de, et sur l'existence de concepts, de méthodes et d'outils opérationnels et efficients pour prendre en compte chaque acteur du changement. L'information-formation facilite le renforcement de l'adhésion à la réalité que certaines catégories de population sont spoliées dans l'obtention des bénéfices du développement. Elle favorise également une démarche de réflexion qui n'isole plus les problèmes de femmes.

Percevoir, comprendre et être convaincu de l'approche qui appréhende la globalité du monde rural, les différentes catégories de population, les interrelations et les influences, est le premier pas vers une politique en faveur des femmes. L'information-formation est alors un acte de développement de la capacité nationale et une des premières étapes de la formulation d'une politique rationnelle en faveur des femmes rurales.

Pour un exercice cohérent de planification

Les requêtes des gouvernements pour un appui à la conception et à la formulation d'une politique en faveur des femmes en général ou des femmes rurales en particulier pèchent très souvent sur deux points: leur contenu et le moment où elles se placent.

La clarification du contenu se révèle toujours indispensable. La requête est souvent le produit de la conjonction d'opportunités liées aux personnes, aux financements, aux disponibilités de ressources plutôt que d'une réflexion approfondie donnant lieu à une demande substantielle et argumenté.

La réflexion et la définition d'une politique en faveur des femmes devraient, pour une cohérence avec les plans nationaux et sectoriels, se situer aux périodes charnières de la planification. Lors de la révision et formulation des plans de développement, de l'élaboration de schéma directeur du secteur rural, de la conception de stratégies sectorielles, intégrer et associer l'exercice pour une politique en faveur des femmes seraient ainsi les premiers actes garantissant une cohérence et une coordination entre les différents plans d'action.

Les financeras mettent de plus en plus une condition au financement: la prise en compte des femmes. La réponse automatique des gouvernements, tous dans des situations économiques et financières graves et profondes, est de répondre à ce principe pour mobiliser au mieux le maximum de ressources sans perdre aucune opportunité. Par contre, il est peu acceptable que ce soit les organismes bilatéraux ou internationaux d'assistance technique et d'exécution qui provoquent, cautionnent et perpétuent ce type de situation. Il est alors légitime de supposer qu'au sein même de ces institutions ayant dans leurs orientations des plans d'actions en faveur des femmes rurales, ce même fonctionnement existe pour la préparation, le suivi et l'évaluation des programmes et des projets. Formuler une politique en faveur des femmes rurales n'est pas un exercice indépendant; il n'est pas non plus une réponse à des pressions; il est partie intégrante de l'ensemble des processus de planification d'un pays.

Section 3

Des alliances et des relations complexes entre institutions

Actuellement, dans les pays africains affirmant leur volonté d'une meilleure intégration des femmes au développement, la multiplicité des institutions concernées, intéressées, impliquées est grande: institutions gouvernementales, non-gouvernementales, nationales, internationales, civiles, associatives, de financement et, de façon timide encore les organisations professionnelles.

Comment se fait-il alors que l'évolution en faveur des femmes soit si lente alors que tant et tant affirment leur volonté, leur intérêt et leur préoccupation pour cette moitié de la population? Le manque de coordination, les conflits d'intérêts, l'absence de politique claire et explicite, la faiblesse des niveaux de compétence, sont les éléments visibles d'explication. Un problème plus profond existe: la difficulté à cerner que l'intégration des femmes au développement est une garantie et une réponse à un développement durable. En effet, elle apporte des résultats économiques nationaux et individuels et aussi des changements sociaux et personnels.

Ces deux champs, l'économique et le social, ne sont pas incompatibles, contradictoires ou conflictuels. Leur jonction et leur interférence sont, en revanches pour les institutions source de heurts. Chaque structure est marquée par un domaine de compétence s'apparentant, prioritairement, ou à l'économique ou au social. Son mode de création, sa stratégie, son idéologie, son statut juridique, sa place dans l'appareil d'Etat, sont les caractéristiques qui l'orientent vers l'une ou l'autre sphère. Alors que l'efficacité demanderait que toutes les institutions associent leurs efforts, la conviction de détenir l'axe d'intervention le plus juste fait qu'elles ont tendance à s'isoler les unes des autres.

Etatiques

Après que le Gouvernement ait posé le principe, exprimé de différentes manières, que "sans la participation effective des femmes au développement, il ne pourra être question de développement", deux structures sont immédiatement impliquées dans la recherche d'une réponse à la prise en compte des femmes rurales. Il s'agit, d'une part, de l'organe ministériel chargé de la promotion de la femme et, d'autre part, de celui responsable du développement agricole et rural.

Les institutions ayant officiellement mandat et compétence envers la femme, appelées ci-après: structures pour l'intégration de la femme au développement (IFD), sont actuellement à leur second souffle ou renaissent grâce ou à cause des mouvements politiques et sociaux.

Tout d'abord, l'existence de ces structures avec un titre caractérisant une charge envers les femmes s'est rarement accompagnée de substance. Les politiques, les stratégies en faveur des femmes n'étaient pas explicites. Les programmes et les actions s'orientaient, plus ou moins, vers les aspects sociaux, le bien-être social et communautaire, réduisant la femme à son seul rôle reproductif.

Actuellement, les changements politiques et sociaux, les modes d'accès et d'appropriation du pouvoir, le contexte économique international et les rapports de coopération, font renaître ces structures IFD. Les gouvernements marquent leur désir d'inscrire la femme comme bénéficiaire et actrice du développement.

Mais, ce retour n'est pas nécessairement accompagné d'un contexte favorable à la mise en oeuvre d'une politique, d'une stratégie, de programmes et d'actions. Le mandat global assigné est explicite: veiller à la prise en compte des femmes comme bénéficiaires du développement au niveau de la politique générale ainsi qu'au niveau des politiques sectorielles, ce qui signifie:

Pour répondre à ces directives, dès le départ, des contraintes se présentent. L'ancrage institutionnel des structures IFD dans l'appareil d'Etat est déjà restrictif. Ces structures IFD se retrouvent, la plupart du temps, associées aux champs exclusivement sociaux: santé, affaires sociales, famille, et sont au rang de direction, service, secrétariat. Leur poids politique est très faible. La communication avec les ministères techniques qui sont leurs partenaires immédiats se heurte à deux blocages: le champ de compétence limité au social, le circuit hiérarchique et administratif long et complexe.

Ensuite, les ressources (humaines, techniques et financières) sont souvent insuffisantes et inadaptées. Le personnel est minimal, très souvent de formation sociale ou pédagogique, exclusivement ou majoritairement féminin et mandaté pour une fonction sans y avoir été préparé. Les domaines de compétences couverts par ce personnel répondent à une partie des besoins mais occultent les domaines fondamentaux comme l'économique, le politique, la planification, le sociologique. Les programmes développés manquent de consistance. Ils sont réduits et partiels. La mobilisation de financement est alors délicate.

La carence principale de ces structures, qui influe sur le fonctionnement, est la limitation, surtout qualitative, des ressources humaines. Pour assumer des fonctions, il est indispensable de connaître, maîtriser et savoir faire ce qui est attendu. L'intérêt seul est insuffisant.

Ces structures IFD, après avoir vu le jour officiellement, dotées d'un large mandat et d'une organisation institutionnelle limitante, concentrent leurs efforts pour agir. Le premier travail auquel elles s'attellent est, souvent et à juste raison, de formuler une politique nationale en faveur des femmes, acceptée et reconnue par le gouvernement, les ministères techniques, les financeras et autres partenaires du développement. Elles sollicitent souvent l'assistance des organismes de coopération bilatéraux et internationaux, reconnus avancés et favorables à cette démarche: USAID, FAO, Pays-Bas, ACDI, UNICEF, UNIFEM,..

L'élaboration de cette politique est le moment où se posent explicitement des interrogations sur les implications du mandat accordé: responsabilités, fonctions, champ de compétence, contenu et modes de collaboration... La plus cruciale est celle du domaine d'intervention. La problématique femme n'est pas linéaire, elle concerne tous les secteurs du développement. C'est un thème transversal. Les questions: qui est responsable? qui décide? qui fait quoi?... peuvent être, alors, sources de conflits et de revendications de prérogatives.

La formulation d'une politique en faveur des femmes s'identifie alors à un exercice théorique plutôt qu'à une application pratique des options et choix gouvernementaux. Le rôle de catalyseur de la structure IFD est reconnu. Il est réaffirmé sa compétence pour agir comme garant et expert des intérêts et des problèmes féminins auprès des ministères techniques. Ceux-ci restent les spécialistes et les maîtres d'oeuvre pour les actions en faveur des femmes dans leurs champs respectifs de compétence sectorielle. Le mandat est clair, le domaine de compétence circonscrit.

Passé ce stade, la concrétisation est encore une épreuve. La structure IFD, tout en marquant une volonté de couvrir l'ensemble des domaines, émet un doute quant à sa capacité. La structure chargée du secteur rural, sûre de ses compétences, affirme que tout ce qui relève de l'agriculture et du développement rural est de son seul ressort. D'un côté, un désarroi, de l'autre, une résistance à la collaboration et communément, mais en opposition, la volonté d'être le responsable premier pour l'ensemble des opérations. Diverses raisons peuvent être avancées pour expliquer ce passage difficile.

L'ensemble des pays dépendent, en grande partie, sur le plan économique et social, du secteur agricole et rural qui contribue de façon considérable au produit national et qui tente de garantir la sécurité alimentaire. L'opportunité d'un ministère du secteur rural n'est pas à faire, il tient un rôle de premier plan dans la politique générale d'un pays et peut justifier d'une grande expérience. Il est très souvent imposant, lourd et de grande envergure et obtient assez aisément des ressources pour fonctionner.

A l'inverse, les structures IFD sont le résultat de courants de pensée politiques et sociaux visant l'équité et l'égalité. L'impératif économique n'est pas visible pour tous. Dans l'appareil d'Etat ces structures ne peuvent se prévaloir d'une place où il leur est possible d'influer sur les prises de décisions. Elles sont jeunes et l'obtention des moyens est complexe. Elles ont encore à prouver qu'elles ne sont pas l'expression d'un épiphénomène et d'une mode.

Ce défi se révèle d'autant plus urgent à relever que tous les pays d'Afrique vivent à l'heure des programmes d'ajustement structurel. Les politiques financières sont drastiques. Les directives associées aux mesures recommandées, sinon imposées, exigent des résultats immédiats quantifiables. L'ajustement à visage humain tombe souvent sous le couperet du taux de rentabilité interne. Les ministères chargés du plan et des finances, déjà peu informés sur les questions de genre, privilégient alors les seuls aspects macro-économiques. Ils oublient que les impasses faites sur les femmes dans les politiques et leur planification coûtent à l'économie nationale et à la qualité de vie.

Parfois, dans ces ministères a été mise en place une unité (ou une personne) chargée des questions féminines à l'identique des points focaux dans les ministères techniques. Leur existence est le résultat des mécanismes de collaboration entre institutions. Leur fonction est d'être une référence, un point de rencontre, une source d'information, pour les problèmes relatifs aux femmes. Dénuée de moyens, de compétence et noyée dans les structures, l'invisibilité de ces interfaces est à déplorer. Pourtant, la potentialité représentée par ces chaînons est porteuse de changement d'attitude et de pression sur les décisions à prendre.

Civiles

La société civile, au cours de ces dernières années, est sortie de son silence et de sa passivité. Elle s'est donnée les moyens de se faire entendre et écouter, de faire vaciller les pouvoirs établis et les certitudes acquises... Les processus démocratiques en cours lui sont dus.

Les organisations non gouvernementales (ONG), déjà nombreuses avant cette période de changement, se sont multipliées à grande vitesse. D'ONG de coopération et d'assistance technique, le mouvement est passé à celui des ONG locales.

Les ONG représentent une force à ne pas négliger. Elles sont un potentiel de pression et d'influence sur les orientations gouvernementales en ce qui concerne les besoins, les intérêts et les changements possibles des différentes catégories de la population. Les ONG effectivement opérationnelles connaissent les milieux ruraux et urbains, expérimentent des méthodes éminemment participatives et peuvent prouver leur efficacité. Elles ont des liens privilégiés avec les organismes de financement qui les considèrent comme des "fers de lance" et des "premières lignes". Les financeras les associent (ou les utilisent) à l'expérimentation de nouvelles approches pour des thèmes nouveaux, sur des espaces géographiques restreints et directement en lien avec les bénéficiaires ultimes. Suivant les résultats et la réponse du gouvernement, ces thèmes deviennent mot d'ordre, ces approches deviennent stratégies et l'espace d'intervention est élargi. Les ONG de leur côté répondent favorablement à cette sollicitation car elle répond entièrement à leur philosophie d'intervention: créativité, changement, marge de manoeuvre, flexibilité.

Du côté associations féminines, la coupure avec le cordon ombilical est souvent difficile. Depuis toujours liées à l'appareil d'Etat et à la politique dominante, il leur est difficile de faire la part des choses entre ce qui est de l'Etat et ce qui est de leur responsabilité, entre ce qu'elles peuvent attendre et ce qui relève de leurs propres forces. Dans un contexte démocratique, le processus d'indépendance lié à l'existence progressive d'une véritable société civile n'est pas aisé.

Les catégories socio-professionnelles se sont également inscrites dans le mouvement associatif. Les juristes, les commerçantes, les entrepreneuses, les productrices agricoles, entre autres, s'associent, se constituent en unions, en fédérations. Certaines existaient déjà auparavant, surtout les associations de commerçantes et d'entrepreneurs. Dans le champ professionnel et économique, elles sont les organisations les plus au fait de la situation et des opportunités et les plus clairvoyantes sur les changements et évolutions possibles.

Ces associations féminines professionnelles, ignorées ou minimisées au profit des associations masculines, sont souvent déjà dans une dynamique de réseau. Elles ont établi des antennes et des relais sur l'espace national, ont des contacts concrets au niveau régional et même international. Elles ont à la fois un poids économique et un poids social et elles évitent l'institutionnalisation bureaucratique.

De coopération et de financement

Les orientations et les pratiques de ces organisations confirment que "sans la prise en compte des femmes, il est vain d'envisager un développement rationnel". Un des critères d'évaluation retenus pour mesurer la pertinence, l'efficacité, L'efficience, les effets et l'impact (de la conception à l'évaluation) est la participation des femmes rurales. Certaines agences et/ou financeras, devant le peu de résultats effectifs, ont mis en place des quotas minimaux à respecter.

Une identité de vue sur la problématique des femmes rurales existe entre ces organisations. Les principes de cohérence, d'harmonie et de coordination ne sont cependant pas toujours respectés.

Les gouvernements, au vu de ce type de fonctionnement, utilisent cette situation pour mieux prospecter le marché, placer leurs requêtes et satisfaire leurs besoins d'investissement et de mobilisation de ressources. Alors que les organismes de coopération devraient, avec les pays, éviter les duplications et les contradictions pour favoriser les priorités et assurer une planification cohérente, force est de constater qu'il n'en va pas toujours ainsi.

La clarification justifiée des requêtes appuyée d'une présentation de ce qui est en cours, pourrait réduire le nombre de situations où la multiplicité des interventions se contrecarre plutôt que de se renforcer mutuellement. La perte d'énergie et d'investissements en serait certainement amoindrie et la crédibilité mutuelle renforcée. Qui parle d'ajustement structural, de taux de rentabilité interne, de ratio coût/efficacité, de planification raisonnée, d'économie des ressources, de développement harmonieux, de durabilité?

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