L'Inde

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Tableau économique

L'Inde, après quatre ans de planification, a lancé en juin 1991 un programme de réformes structurelles, suscite aujourd'hui beaucoup d'intérêt dans le monde entier. L'importance de son économie, de sa population et de ses ressources naturelles, et surtout le niveau d'instruction et de qualification de sa main-d'œuvre et de son personnel scientifique la destinent à un rôle de premier plan dans la communauté des nations.

Avec environ 310 dollars par habitant en 1994, elle se classe parmi les pays à bas revenu. Contrairement aux autres pays d'Asie, elle a eu une croissance économique lente depuis la seconde guerre mondiale. C'est seulement pendant les années 80 que le taux de croissance du PIB a décollé, pour atteindre 5,4 pour cent par an, tandis que le PIB par habitant augmentait de 3,3 pour cent. A cette décennie de croissance rapide a fait suite, en 1990, une pénurie de devises d'une gravité sans précédent. Pour remédier à la crise, l'lnde a entrepris en juin 1991 un programme radical de stabilisation et d'ajustement structurel.

Peu après l'indépendance, l'lnde avait adopté une stratégie de développement planifié donnant au secteur public un rôle dominant dans la croissance, aussi bien au niveau fédéral qu'au niveau des Etats. Le premier plan quinquennal, lancé en 1950-51, était basé sur le modèle Harrod-Domar et visait principalement à stimuler l'investissement dans l'irrigation, l'électricité et les autres infrastructures de base pour accélérer la croissance. La stratégie a radicalement changé en 1956: l'lnde adopta alors le modèle Nehru-Mahalanobis de développement industriel privilégiant l'industrie lourde qui relevait du secteur public. L'industrie était protégée par des droits de douane élevés, des taux de change administrés, des mesures restrictives et un régime de licences. C'est à cette stratégie de substitution des importations et de promotion de l'industrie qu'a été imputée la mise en place d'une structure industrielle non compétitive, très capitalistique, à faible productivité et à coût élevé. On l'a également accusée de pénaliser les cultures d'exportation à forte intensité de main-d'œuvre et de dissuader les exportations dans un souci excessif d'autosuffisance. On peut répondre à ces critiques que, au cours de cette période, l'lnde s'est dotée d'une solide infrastructure, non seulement dans le secteur de l'industrie lourde et des machines-outils, mais aussi dans celui de la production et de la distribution d'énergie électrique, de l'irrigation, du crédit, de l'enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de la formation.

Le milieu des années 60 et le début des années 70 ont été caractérisés par de graves problèmes économiques. D'abord, les guerres qui ont opposé l'Inde à ses voisins l'ont amenée à consacrer d'importantes ressources aux dépenses militaires, d'où une forte contraction des investissements publics qui a ralenti la croissance économique. Deuxièmement, la pénurie de devises a obligé l'Inde à dévaluer sa monnaie en 1966. Enfin, la production vivrière n'a pas augmenté aussi vite que la demande et le pays est devenu de plus en plus tributaire des importations alimentaires au titre de la Loi 480 des Etats-Unis. La situation est devenue critique au milieu des années 60, à la suite de deux mauvaises récoltes consécutives (en 1964/65 et en 1965/66) et l'Inde a dû importer de grandes quantités de céréales vivrières au titre de la Loi 480.

A la fin des années 60, la croissance de l'agriculture a repris grâce à l'adoption, dans certaines régions, des techniques de la révolution verte. En même temps, le secteur manufacturier, dont la croissance avait nettement décéléré entre 1964-65 et 1975-76, a de nouveau fait un bond entre 1977 et 1978. Pendant les années 80, l'économie indienne a crû au taux sans précédent de 5,4 pour cent par an. Ce fut aussi une époque de libéralisation limitée et de modernisation de certaines industries importantes, telles que celles du ciment, de l'acier, de l'aluminium et des centrales électriques.

Origines et causes de la crise de 1990

Entre 1950 et 1980, quand l'économie indienne croissait au taux relativement modeste de 3,6 pour cent, l'investissement intérieur dépassait l'épargne intérieure d'une marge encore assez faible; l'écart pouvait être comblé par des emprunts extérieurs modestes. Mais entre 1979 et 1990, quand le taux de croissance du PIB est monté à 5,4 pour cent, le déficit de l'épargne s'est beaucoup creusé. Pour financer l'important volume d'investissements et d'importations de machines et de matières premières (y compris le pétrole) il a fallu largement emprunter à l'étranger. D'où un accroissement régulier de la dette extérieure et du poids de son service: la dette, qui ne dépassait pas 23,5 milliards de dollars en 1980, atteignait 63,4 milliards en 1991 et son service absorbait près de 28 pour cent des recettes d'exportation. L'augmentation du déficit de l'épargne s'explique principalement par le déficit croissant des finances publiques, qui a atteint 8,2 pour cent du PIB en 1990-91 contre 6,3 pour cent pendant le septième plan quinquennal.

Les importants déficits budgétaires ont plusieurs causes: d'une part, le coût exorbitant des subventions des engrais, des denrées alimentaires et des exportations pour le budget fédéral indien, ainsi que de celles de l'énergie, des transports et de l'irrigation pour le budget des Etats; d'autre part, le manque d'efficience de nombreuses entreprises publiques, tant au niveau central qu'à celui des Etats.

Enfin, en plus des opérations courantes, l'Etat indien et les entreprises publiques ont dû financer par des emprunts extérieurs leurs dépenses croissantes en compte capital. En 1990, la dette intérieure a atteint 53 pour cent du PIB contre 35 pour cent en 1980, et les intérêts n'absorbaient pas moins de 24 pour cent des dépenses publiques. Simultanément, les sources extérieures de capital changeaient: comme l'Inde ne pouvait plus compter sur les prêts à des conditions de faveur de l'Association internationale de développement, ni sur les prêts de gouvernement à gouvernement, elle dut se rabattre sur des prêts bancaires onéreux et sur les dépôts des Indiens de l'étranger.

Tant que la crédibilité internationale de l'Inde est restée bonne, le crédit a afflué et le pays pouvait continuer à vivre des emprunts extérieurs. Mais l'effet conjugué de plusieurs facteurs, notamment la flambée des prix à l'importation du pétrole et la détérioration de la solvabilité de l'Inde ont créé une crise de confiance qui a tari le crédit à court terme et provoqué un exode des dépôts des Indiens de l'étranger dans les banques indiennes. Ainsi, malgré les prêts du Fonds monétaire international (FMI), les réserves de devises se sont contractées. C'est sur cette toile de fond qu'a été introduite la nouvelle politique économique de réforme structurelle à laquelle les organismes multilatéraux ont subordonné leur intervention.

Les grandes lignes de la nouvelle politique économique

La nouvelle politique visait à restaurer un équilibre entre la demande intérieure et les ressources disponibles et à modifier la structure de l'offre et de la production afin de corriger les déséquilibres des comptes avec l'étranger. L'économie devait être peu à peu libéralisée et intégrée dans l'économie mondiale grâce au démantèlement des obstacles tarifaires, à la protection des investissements étrangers directs et à l'amélioration des techniques de production dans divers domaines. Les principes directeurs du programme étaient: stabilité financière, ouverture sur l'extérieur et déréglementation des marchés intérieurs.

La réforme comprenait deux volets. Les mesures immédiates de stabilisation à court terme visaient à corriger les déséquilibres des comptes en devises en réduisant la demande, en réformant la politique commerciale, en réduisant le déficit budgétaire et en démantelant les obstacles à la libre circulation du capital. Une importante dévaluation du taux de change nominal devait améliorer la compétitivité sur les marchés étrangers.

Le programme d'ajustement structurel à moyen terme introduisait des réformes dans les domaines des finances publiques, des taux de change, des politiques commerciales et industrielles ainsi que des politiques concernant le secteur public, le secteur financier et le marché des capitaux. Ces réformes comportaient notamment la déréglementation des prix et des investissements, une restructuration du système fiscal et des dépenses publiques, des mesures de modération des hausses salariales, la privatisation des entreprises publiques et une intégration plus poussée dans l'économie mondiale.

Les politiques d'ajustement ne devaient pas s'appliquer exclusivement au secteur agricole mais concerner toute l'économie. Toutefois, étant donné l'importance du secteur agricole, son rôle prédominant dans la création de revenus et d'emplois et ses interactions considérables avec les autres secteurs par le biais des intrants, des entrants et de la consommation, ce secteur a été très touché par les effets du programme de stabilisation et d'ajustement structurel, notamment par ses effets macroéconomiques.

Pour bien comprendre tous ces effets, il est utile d'avoir présente à l'esprit l'histoire du développement agricole depuis l'indépendance.

Politique agricole de l'Inde à l'ère de la planification

Avant la libéralisation économique de juin 1991, le secteur agricole était planifié. Toutes les politiques macroéconomiques, notamment les politiques commerciales, budgétaires et monétaires étaient conçues en fonction des objectifs du plan. Pour le secteur agricole, le plan, et en particulier les objectifs de financement et de production, étaient décidés par le gouvernement indien et les gouvernements des Etats.

Dans le secteur agricole, la nature et le rôle du plan étaient déterminés par le fait que l'agriculture était entre les mains de millions de producteurs indépendants. La planification visait à créer des infrastructures rurales et à assurer l'approvisionnement en intrants modernes; elle s'appuyait sur un système d'incitations pour aider les agriculteurs à adopter les techniques modernes et à accroître leur production. Le ravitaillement était à cette époque à la fois un objectif fondamental du développement et l'un des principaux facteurs limitatifs de sorte que l'accélération de la production agricole et céréalière en vue d'assurer la sécurité alimentaire est devenue l'objectif central de la politique agricole de l'Inde. Les plans quinquennaux, à commencer par le premier, comportèrent plusieurs éléments concernant l'agriculture, dont le plus important fut la mise en œuvre, au milieu des années 50, de réformes agraires visant à supprimer les intermédiaires et à réduire les inégalités en matière de répartition des terres.

La deuxième composante agricole a été un programme massif d'investissements dans les infrastructures rurales. Les plans fédéraux et ceux des Etats ont accordé une haute priorité aux investissements publics dans de grands, moyens et petits projets d'irrigation et de production d'électricité. En même temps des systèmes de crédit institutionnel à bas taux et de subventions aux agriculteurs ont été mis en place pour encourager l'investissement privé dans l'irrigation. Le prix de l'électricité et de l'eau d'irrigation, fortement subventionné, était nettement inférieur au coût de production. Cette politique visait essentiellement à créer un environnement macroéconomique propre à inciter les agriculteurs à investir, de façon à stimuler la production. Des programmes incitatifs, notamment le programme spécial de production vivrière, la planification par zone agroclimatique et le programme de mise en valeur des terres et des eaux devaient aussi aider à accélérer le développement agricole.

Enfin de gros investissements ont également été consacrés à la mise en place d'un système de recherche sous l'égide du Conseil indien de la recherche agronomique et des universités d'agriculture des Etats. Parallèlement, un réseau de vulgarisation bien conçu a été créé pour diffuser les nouvelles techniques parmi les agriculteurs. Il en est résulté une expansion rapide des superficies cultivées avec des variétés à haut rendement.

De 1950 à 1967, le Programme de développement communautaire et le réseau de vulgarisation furent les principaux instruments de la transformation de l'agriculture traditionnelle. Leur action fut complétée, au début des années 60, par des programmes d'intensification de la production dans quelques districts bien dotés en ressources naturelles.

Au milieu des années 60, la révolution verte a marqué un tournant dans la modernisation technologique de l'agriculture indienne. La recherche agronomique et la vulgarisation bénéficièrent d'une priorité particulière, d'une part pour adapter aux conditions locales les variétés de blé mexicaines et les variétés de riz de l'institut international de recherche sur le riz (IRRI), d'autre part pour les faire accepter par les agriculteurs grâce à des programmes de vulgarisation et de formation.

Au départ, l'utilisation des nouvelles techniques était limitée à la production de blé dans les Etats du Nord-Ouest. Mais à partir du début des années 70, de nouvelles variétés de riz ont été introduites avec succès et la révolution rizicole s'est propagée non seulement au Pendjab et dans l'Haryana, mais aussi dans d'autres parties de l'Inde, y compris les zones côtières méridionales. Le principal objectif de la politique agricole fut alors de moderniser l'agriculture en généralisant l'emploi de semences améliorées et d'engrais dans différentes zones du territoire. Semences, engrais et autres intrants modernes ainsi que du crédit subventionné ont été fournis aux petits agriculteurs et aux agriculteurs marginaux pour les intégrer dans ce processus.

Le troisième volet de la politique agricole pendant l'ère de la planification était constitué par ce qu'on appelle les prix administrés. Dans un contexte de pénuries alimentaires récurrentes qui a duré jusqu'au milieu des années 50, la politique de prix dans le secteur agricole a été guidée par l'objectif central du plan, à savoir assurer la sécurité alimentaire en maintenant les céréales à bas prix. A la suite de la création, en 1965, de la Commission des prix agricoles, les prix ont été fixés à des niveaux rémunérateurs et des prix de soutien minima ont été garantis pour inciter les agriculteurs à accroître leur production. A partir de ce moment, la politique de prix a visé à concilier deux objectifs opposés: assurer aux producteurs une juste rémunération, et c'est le propos du volet suivant, aux consommateurs des prix raisonnables.

Le quatrième grand volet de la politique fut la création d'un vaste système public d'achats, de stockage et de distribution de céréales vivrières pour fournir aux consommateurs des aliments à des prix raisonnables. En période de disette, les achats aux prix de soutien et les achats du secteur public aux prix fixés étaient complétés par des livraisons obligatoires, des taxes sur la meunerie, des restrictions dans certaines zones et d'autres mesures visant à permettre au système public de distribuer des céréales vivrières subventionnées. Les stocks alimentaires étaient maintenus à des niveaux suffisants pour assurer le fonctionnement du système public de distribution et pour permettre des interventions sur le marché en vue de stabiliser les prix.

Le cinquième volet concernait une réglementation très restrictive du commerce et du change. L'agriculture était pratiquement isolée des marchés mondiaux en raison de la main-mise presque totale sur les exportations et les importations, sauf pour quelques cultures commerciales traditionnelles. Les quantités à exporter ou importer étaient déterminées en fonction de l'excédent ou du déficit de la production par rapport aux besoins intérieurs. Des céréales vivrières, du sucre et de l'huile alimentaire étaient importés en période de pénurie pour empêcher la hausse des prix des produits de première nécessité et pour assurer une certaine stabilité des prix sur le marché intérieur dans l'intérêt tant des producteurs que des consommateurs. Le commerce extérieur de la plupart des produits agricoles était assujetti à diverses restrictions, notamment à des contingentements et à des prix minima.

Enfin, pour accompagner le plan quinquennal, la politique financière était tournée vers la mobilisation des ressources pour financer les dépenses de fonctionnement et d'équipement du secteur public. Un système de coopératives et d'institutions de crédit rural a été mis en place pour faciliter l'investissement privé dans l'infrastructure et encourager l'adoption des nouvelles techniques.

La planification dans le secteur agricole

Cette politique a permis d'atteindre une bonne partie des objectifs du gouvernement. Les mesures de réforme agraire, bien que modestes, ont réussi à faire du faire-valoir direct le principal régime d'exploitation. Toutefois, la législation limitant la superficie des exploitations a, pour l'essentiel, échoué. Quoi qu'il en soit, cette politique a permis d'accélérer la croissance de l'agriculture: la production agricole augmenta en moyenne de 2,7 pour cent par an entre 1949 et 1990, contre un taux inférieur à 0,25 pour cent entre 1904 et 1944; pour les céréales vivrières, le taux de croissance atteignit même 2,9 pour cent. L'introduction au milieu des années 60 des variétés à haut rendement a entraîné une accélération exceptionnelle de la production de blé, puis de riz: pour le blé, la croissance moyenne annuelle a été de 5,1 pour cent de 1967 à 1990 et pour le riz, elle a été de 4,1 pour cent par an entre 1980 et 1990.

En outre, les nouvelles techniques, dont l'emploi était au départ limité aux zones irriguées du Pendjab, de l'Haryana et de l'ouest de l'Uttar Pradesh pendant la première phase (1967-1975), ont commencé à se répandre dans d'autres régions. Avec la percée dans le secteur de la riziculture, les nouvelles technologies se sont graduellement répandues dans les zones côtières irriguées de l'Andhra Pradesh, du Tamil Nadou et du Karnataka. Pendant les années 80, elles sont parvenues dans les Etats orientaux très peuplés du Bihar, de l'Orissa, du Bengale occidental et de l'Assam, où elles ont permis une augmentation notable de la production de riz.

Enfin, et surtout, l'accélération de la croissance de la production céréalière a permis d'améliorer la sécurité alimentaire et de réduire la dépendance à l'égard des importations, alors que la population augmentait rapidement. A la fin des années 70, grâce à la croissance régulière de la production, l'Inde était devenue pratiquement autosuffisante en céréales vivrières et les prix de ces dernières désormais accessibles. Les disponibilités de céréales par habitant ont augmenté de plus de 20 pour cent entre 1960 et 1990.

Grâce à la croissance rapide de la productivité, le prix réel du blé et du riz a baissé et les populations pauvres y ont eu peu à peu accès. Pendant les années 80, alors que les prix de gros de l'ensemble des produits de base augmentaient de 6,9 pour cent par an, la hausse n'a été que de 4,1 pour cent par an pour le blé et de 6,5 pour cent pour le riz. L'amélioration de la productivité a profité à la fois aux producteurs et aux consommateurs. Même si les termes de l'échange intersectoriel se sont détériorés pour les producteurs de blé et de riz, leurs termes de l'échange des revenus sont restés favorables grâce à l'accroissement des rendements et de la rentabilité.

L'accès des populations pauvres aux denrées alimentaires s'est aussi amélioré à mesure que la proportion des revenus nécessaires pour se nourrir diminuait. Alors que l'indice des revenus par habitant a augmenté de 545 pour cent entre 1970 et 1990, celui des prix des aliments n'a augmenté que de 280 pour cent. Les plus déshérités ont bénéficié de programmes de dépaupérisation tels que le Programme de développement rural intégré, le Programme d'emploi garanti des «sans terre», le Programme national d'emploi rural et plus tard, le Jawahar Rozgar Yojana. Des programmes spéciaux d'emploi ont mis en place des dispositifs efficaces pour parer aux pénuries alimentaires et aux effets des sécheresses extrêmes.

La planification et le programme d'ajustement structurel.

S'il est en général reconnu que la politique indienne a réussi à accélérer la croissance et à améliorer la sécurité alimentaire d'une population toujours plus nombreuse, ces succès n'ont été obtenus qu'au moyen d'énormes subventions des engrais, de l'irrigation, de l'électricité, du crédit et des denrées alimentaires dont le coût était devenu insoutenable. La politique de commerce extérieur, la réglementation de l'agriculture et les distorsions qui en résultaient pénalisaient lourdement l'agriculture par rapport au secteur manufacturier. De plus, la réforme agraire n'ayant pas réussi à distribuer vraiment équitablement les terres, il reste de grandes disparités dans le secteur rural. Il faut enfin ajouter que les nouvelles techniques encouragées par les mesures de politique agricole et la réglementation étaient surtout adaptées aux régions irriguées et riches en ressources.

Les disparités de productivité et de revenus entre les régions sont donc restées considérables, et ont même, dans certains cas, augmenté. Les agriculteurs en général, mais surtout les petits exploitants et les exploitants marginaux, ainsi que les ouvriers agricoles sans terre, restent extrêmement pauvres dans les régions les moins riches en ressources. L'incidence de la pauvreté est très élevée tant dans les villes que dans les campagnes. Selon les dernières estimations de la Commission du plan, 39 pour cent des ruraux et 40 pour cent des citadins vivaient en-dessous du seuil de pauvreté en 1987-1988. Pas moins de 83 millions d'enfants indiens souffraient de malnutrition en 1991.

Jusqu'à une date récente, même si ces points noirs ont été soulignés par de nombreux observateurs, l'orientation générale de la politique agricole menée dans le cadre des divers plans n'avait jamais été sérieusement contestée. Mais après l'adoption, en 1991, de la nouvelle politique économique, tous les aspects de la planification et de la politique macroéconomique qui lui sont associés ont été remis en question:

Impact des réformes macroéconomiques sur le secteur agricole

La nouvelle politique économique de l'Inde a été lancée en juin 1991. Le gouvernement a commencé à libéraliser l'économie en réformant les politiques commerciales, financières et fiscales et le régime des investissements. Les entreprises publiques ont été restructurées et le budget a été géré de façon plus rigoureuse. Les principales réformes ont concerné le cours flottant de la roupie, la suppression presque totale des systèmes de licences dans le secteur industriel ainsi que des licences d'importation, la réduction des droits de douane et l'assouplissement du régime des investissements étrangers. Les effets de ces mesures ne se font pas encore totalement sentir mais il importe d'examiner d'ores et déjà certaines de leurs conséquences à court et moyen terme sur le secteur agricole.

La forte réduction des dépenses publiques et l'austérité budgétaire décidée dans le cadre de l'effort de stabilisation à court terme ont entraîné une baisse, non seulement des dépenses courantes, mais aussi des investissements publics. D'où une forte contraction de la demande, qui a fait tomber le taux de croissance du PIB à 0,9 pour cent en 1991/92, contre 5,4 pour cent l'année précédente; mais l'économie s'est redressée par la suite et le taux de croissance du PIB est remonté à 4,3 pour cent en 1992/93 et 1993/94; il devrait atteindre 5,3 pour cent en 1994/95.

La croissance de l'agriculture, qui avait été de 3,8 pour cent en 1990, a été négative en 1991 (-2,3 pour cent); elle est remontée à 5,1 pour cent en 1992,2,9 pour cent en 1993 et 2,4 pour cent en 1994. Mais étant donné les caprices de la mousson, il est très difficile de déterminer, sur une courte période, l'effet des réformes économiques sur le taux de croissance du secteur agricole.

En ce qui concerne les finances publiques, la mesure qui semble avoir eu le plus d'effet sur l'agriculture a été la réduction des investissements publics dans l'irrigation, l'électrification et les infrastructures rurales (y compris la recherche, les routes et les communications).

La dévaluation de la roupie, la réduction des obstacles tarifaires et la suppression de la protection dont bénéficiait l'industrie (sous forme de contingents et d'un régime de licences) devraient contribuer à mettre fin à la pénalisation de l'agriculture et lui permettre de ramener les intrants à des prix plus proches des cours internationaux.

La suppression de la subvention des engrais, de l'électricité et de l'irrigation a beaucoup contribué à réduire le déficit budgétaire. On sait que ce sont les engrais qui sont les principaux intrants achetés dans l'agriculture. Les engrais azotés sont, pour l'essentiel, produits dans le pays, mais la majorité des engrais potassiques et phosphatés sont importés. La subvention des engrais azotés a été en partie supprimée en 1991. Peu après avoir relevé de 135 pour cent le prix de l'urée, le gouvernement le diminua de 5 pour cent à cause des pressions exercées par le lobby koulak. Par la suite, sur recommandation du Comité parlementaire mixte du prix des engrais, le prix de l'urée a été encore été réduit de 10 pour cent à compter du 25 août 1992. Les prix des engrais phosphatés (P) et potassiques (K), qui étaient libres en 1992, ont beaucoup monté sous l'effet de l'accroissement de la demande. Pour permettre aux producteurs nationaux de soutenir la concurrence des importations, le droit de douane sur l'acide phosphorique a été supprimé. La hausse disproportionnée du prix de P et K a provoqué une utilisation très déséquilibrée des divers types d'engrais: le rapport N:P:K était de 4:2:1 pour l'ensemble du pays, contre 9:3:3 avant les réformes. Afin de rétablir un certain équilibre, le gouvernement a de nouveau relevé le prix de l'urée de 20 pour cent, avec effet au 10 juin 1994. La consommation d'engrais a augmenté pour atteindre 12,4 millions de tonnes en 1993/94 et devrait, en 1994/95, atteindre 14,1 millions de tonnes; ce nouveau bond est principalement dû à l'accroissement de la demande des Etats orientaux.

L'électricité et l'irrigation sont aussi très subventionnées par les Etats, à tel point que ces derniers n'ont plus toujours les moyens d'investir à long terme dans l'irrigation et la production d'électricité. C'est là un des facteurs importants du déclin des investissements publics dans l'agriculture.

La forte dévaluation de la valeur nominale de la roupie en 1991 a rendu plus compétitives les exportations de beaucoup de produits agricoles. C'est ainsi que les exportations de riz, de blé, de coton, de fruits et légumes, de produits de la pêche et de viande ont fait un bond important. La valeur des exportations des produits de l'agriculture et des industries agroalimentaires est passée de 3 338 millions de dollars en 1991/92 à 4 151 millions en 1993/ 94.

Malgré les recommandations tendant à restructurer complètement le crédit agricole, l'abolition du crédit subventionné et la fermeture des banques rurales régionales, il n'y a pas eu de transformations radicales depuis la libéralisation. Une des réformes importantes a consisté à modifier le prix d'achat pratiqué par le secteur public pour renforcer les incitations à la production. Il fallait en effet compenser la hausse du prix des engrais et de l'électricité. La politique traditionnelle de bas prix des denrées alimentaires, considérée autrefois comme un élément vital de la lutte contre la pauvreté, a dû être abandonnée parce qu'il fallait accroître les incitations à la production et améliorer la rentabilité de l'agriculture. Toutefois, compte tenu des contraintes techniques et institutionnelles, la plupart des experts indiens doutent que la hausse des prix à la production suffise pour accélérer la croissance de l'agriculture. Diverses études sur l'élasticité-prix à court terme et à long terme indiquent que la production réagit plus rapidement à l'infrastructure (et en particulier à l'irrigation) qu'aux prix.

Dans le cas du blé, par exemple, le prix de soutien (prix d'achat par le secteur public) est passé entre avril 1990 et janvier 1994, de 225 à 350 roupies le quintal, tandis que le prix de vente passait de 234 à 330 roupies. Dans le cas du paddy, le prix d'achat du secteur public a été porté de 205 roupies le quintal en 1990/91 à 340 en 1994/95 et le prix de vente de 377 à 537 roupies le quintal en avril 1994. Ces hausses de prix ont créé une situation paradoxale car les prix de vente du blé et du riz des stocks du système public de distribution ont dépassé le prix du marché. En conséquence, les prélèvements sur les stocks publics ont beaucoup diminué et les stocks de vivres se sont gonflés et ont dépassé les 30 millions de tonnes. Du fait de cette forte hausse des prix administrés, le riz indien n'a plus été compétitif sur le marché international et les exportations de blé sont elles aussi devenues impossibles. Bien pire, la flambée des prix des céréales vivrières et la hausse des prix de vente dans les magasins à «juste prix» ont compromis la sécurité alimentaire des pauvres. Selon les plus récents rapports, la pauvreté s'est étendue depuis trois ans.

Libéralisation de l'agriculture et autres aspects de la politique agricole

La sécurité alimentaire reste le principal objectif de la politique agricole de l'Inde. Comme la population, qui compte aujourd'hui 844 millions d'habitants, continue de s'accroître et qu'il faut s'attendre à une accélération de la croissance des revenus par habitant au cours des dix prochaines années, la demande de céréales vivrières devrait augmenter rapidement. Les autorités reconnaissent qu'il est essentiel d'accélérer la croissance de la production de céréales vivrières si l'on veut faire face à l'augmentation de la demande alimentaire.

Pour accélérer la croissance de l'agriculture, il faudrait que les investissements publics et privés dans les infrastructures rurales et notamment l'irrigation augmentent. Cependant, ils ne cessent de diminuer dans l'agriculture depuis le début des années 80. Cela s'explique en grande partie par le fait que, dans la plupart des Etats, une proportion importante du budget est absorbée par les énormes subventions de l'électricité, des transports et de l'eau et par le mauvais fonctionnement des réseaux d'électrification et d'irrigation. Les autorités envisagent de décentraliser et de privatiser les programmes d'irrigation (tout en maintenant des subventions ciblées sur certains projets présentant un important intérêt social), de louer les réseaux de distribution aux panchayats et de créer des coopératives d'irrigation. Celles-ci seraient chargées de fixer et de percevoir les redevances d'eau et de gérer et entretenir les canaux de distribution. Les investissements privés dans l'agriculture n'augmenteront probablement que si des investissements publics créent des conditions favorables à l'adoption de techniques permettant d'accroître les rendements et si les agriculteurs sont motivés par des prix rémunérateurs.

Les réformes et les exportations agricoles

Les autorités indiennes et les économistes reconnaissent en général que le potentiel de l'Inde lui permet d'exporter certains produits agricoles. Aux produits traditionnellement exportés tels que le thé et le café se sont ajoutés de nombreuses autres denrées telles que les produits de la pêche, le riz, les fruits et les denrées transformées. Selon certains auteurs, l'Inde pourrait beaucoup augmenter ses exportations de céréales vivrières telles que le riz et le blé. Toutefois, à court terme, la forte inflation qui résulte de la nouvelle politique économique érode la compétitivité de la plupart des produits agricoles.

Jusqu'à quel point l'Inde doit-elle libérer ses échanges de céréales vivrières, d'huile et de sucre, maintenant qu'elle est devenue signataire du GATT? La réponse est sujette à controverse. Certains pensent qu'une libération complète des échanges serait très avantageuse et que la sécurité alimentaire elle-même serait assurée de façon beaucoup plus efficiente et moins coûteuse si, au lieu de dépendre d'énormes stocks vivriers, elle importait et exportait des céréales vivrières pour amortir les fluctuations de l'offre intérieure. Selon les adversaires de la libéralisation, l'Inde devrait au contraire d'abord produire de quoi satisfaire sa demande de céréales vivrières. Leur argument est que la production vivrière est le principal moyen de subsistance d'un fort pourcentage de la population active, dont le sort dépend du taux de croissance de la production et de la productivité dans le secteur des céréales vivrières. L'Inde devrait donc être isolée des fluctuations des prix sur les marchés agricoles internationaux. Ils affirment qu'étant donné l'ampleur de ces fluctuations, le libre-échange accentuerait l'instabilité des prix sur le marché intérieur qui deviendrait risqué et incertain dans le court terme. Et la sécurité alimentaire des populations pauvres serait compromise.

En pratique, le climat de libéralisme qui accompagne une libéralisation des échanges devrait faciliter la suppression de nombreuses dispositions autoritaires telles que les approvisionnements forcés, les restrictions régionales et les limitations de stocks; et les forces du marché devraient jouer aussi efficacement sur le plan national que sur le plan international. Il importerait notamment de prendre plusieurs autres mesures: tout d'abord, réduire le coût des achats et de l'entretien des stocks publics en rationalisant les opérations de la Food Corporation of India et en associant le secteur privé aux opérations d'achats; deuxièmement, corriger une bonne partie des carences du système public de distribution en ciblant graduellement l'assistance sur les populations rurales et urbaines qui sont vraiment les plus déshéritées, car il faut supprimer les distorsions qui privilégient actuellement le secteur urbain et élargir la couverture dans les Etats pauvres tels que le Bihar et l'Orissa; troisièmement améliorer le rapport coût-efficacité de la gestion des stocks alimentaires en tenant compte de la demande probable et de l'ampleur des fluctuations de la production et des prix intérieurs; quatrièmement, autoriser la Food Corporation of India à faire des opérations sur le marché à terme international afin de réduire les stocks régulateurs et économiser sur les dépenses de fonctionnement et les subventions; et enfin, développer la coopération régionale.

En conclusion

Les réformes macroéconomiques devraient être très bénéfiques pour le secteur agricole. Ce dernier pourrait non seulement développer ses débouchés intérieurs grâce à l'accroissement de la demande mais aussi profiter de l'ouverture des marchés pour trouver de nouveaux créneaux à l'exportation. La mondialisation de l'agriculture indienne, tout à la fois, apporte un espoir et lance un défit aux responsables politiques. Une vigoureuse expansion des exportations agricoles, en particulier de produits onéreux à forte capacité de main-d'œuvre peut être extrêmement bénéfique. Mais ceci exige des investissements publics et privés dans les infrastructures rurales, la recherche en matière de développement, les nouvelles technologies et la commercialisation, quatre facteurs grâce auxquels le secteur agricole pourrait produire davantage. Il reste beaucoup à faire, non seulement pour rendre la petite agriculture efficace, compétitive et moderne, mais aussi pour faire participer toute les populations rurales, sans oublier les petits agriculteurs marginaux ni les ouvriers agricoles sans terre de toutes les régions de l'Inde, au processus de développement.


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