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Chapitre 2: Analyse des causes de l'accumulation de pesticides périmés


2.1 Interdiction de produits
2.2 Entrepôts non conformes et mauvaise gestion des stocks
2.3 Produits et emballages inappropriés
2.4 Dons ou achats de quantités supérieures aux besoins
2.5 Coordination insuffisante entre les organismes d'aide et au sein d'un même organisme
2.6 Intérêts commerciaux et facteurs cachés

II importe d'identifier et de comprendre les facteurs qui ont contribué à la constitution des stocks actuels de pesticides périmés afin de concevoir des mesures de prévention. Le présent chapitre analyse plus à fond les catégories de causes d'accumulation énumérées à la section 1.3.

2.1 Interdiction de produits

Dans de nombreux pays, où divers produits ont été interdits ou retirés de la vente pour des raisons de santé ou d'environnement, on se désintéresse souvent du devenir des stocks existant dans le pays. Les stocks restent là où ils se trouvent et finissent par se détériorer. C'est en particulier le cas des composés organochlorés qui font partie des stocks stratégiques de lutte antiacridienne.

2.2 Entrepôts non conformes et mauvaise gestion des stocks

Insuffisance de la capacité de stockage des pesticides

L'autorité gouvernementale responsable des stocks nationaux de pesticides ne dispose souvent pas d'une capacité de stockage suffisante pour entreposer l'ensemble de ses pesticides en toute sécurité. Beaucoup d'entrepôts sont mal construits, ne sont pas suffisamment ventilés ou sont trop chauds et/ou n'ont pas de sols en ciment. Souvent, faute de place, les pesticides ne sont pas empilés comme il faut, ce qui limite l'accès aux produits et ne permet pas de s'assurer facilement de l'état des conteneurs. Dans certains cas, les pesticides sont même stockés en plein air pendant des périodes prolongées. Les mauvaises conditions d'entreposage accélèrent la dégradation des produits et de leurs conteneurs. Les nouveaux produits sont parfois mal stockés parce que les produits périmés occupent une partie d'un espace limité.

Personnel non formé à la gestion des stocks

Les responsables des stocks des principaux entrepôts, et ceux qui sont chargés des stocks nationaux, connaissent souvent mal les règles d'une bonne gestion des stocks (empilage approprié, séparation des divers produits, principe du «premier entre-premier sorti», etc.). Les fuites et déversements peuvent ne pas être nettoyés immédiatement car le personnel n'a pas la formation requise ou parce que le matériel et les moyens de protection nécessaires ne sont pas disponibles. La contamination et un empilage laissant à désirer peuvent altérer d'autres produits et compromettre une application durable du principe «premier entre-premier sorti». Les registres des stocks peuvent ne pas être régulièrement mis à jour ni communiqués à l'autorité centrale chargée de calculer les besoins du pays en pesticides.

Mauvaise manutention pendant le transport

Les fûts et autres emballages sont souvent endommagés parce qu'ils sont manipulés brutalement ou à cause du transport. Lorsque les fûts sont cabossés, leurs revêtements intérieur et extérieur peuvent être endommagés, ce qui accélère la corrosion et abrège leur durée. L'exposition inutile et excessive aux rayons solaires pendant le transport est un autre facteur important qui a une incidence à la fois sur le conteneur et sur le contenu.

Absence de moyens d'analyse

Etant donné que la plupart des pays en développement ne sont pas dotés de laboratoires pour le contrôle de la qualité des pesticides, il peut être difficile de déterminer si un pesticide peut être encore utilisé à l'expiration de sa durée de conservation. Les insuffisances de l'étiquetage et l'absence de date de fabrication/sortie de l'usine sur les étiquettes ou sur le conteneur peuvent compliquer le problème. C'est pourquoi on a souvent une tendance compréhensible à passer outre au principe «premier entre-premier sorti» et à utiliser un produit plus récent pour être certain de son efficacité; cette pratique a abouti à un stockage prolongé des produits anciens.

2.3 Produits et emballages inappropriés

II arrive parfois que des produits ayant fait l'objet d'un don soient impropres a l'usage auquel ils sont destinés, restent donc stockés et se détériorent.

Matière active ou formulation ne convenant pas

II y a des cas dans lesquels des produits sont considérés comme non appropriés, à savoir.

· La matière active d'un produit ayant fait l'objet d'un don n'a pas été évaluée dans le pays bénéficiaire et des essais de terrain sont nécessaires avant que son utilisation puisse être autorisée. Cela prend du temps et le produit commence à se détériorer

· Le produit n'est pas efficace contre le ravageur ou l'adventice qu'il est censé détruire; ou bien il a des effets secondaires inacceptables (par exemple une action phytotoxique sur la culture elle-même).

· La formulation n'est pas stable en climat tropical et le produit se détériore rapidement.

· La formulation ne peut pas être utilisée avec le matériel local d'application (par exemple la formulation UBV destinée à de petits agriculteurs qui ne disposent que de pulvérisateurs à dos)

Dimensions excessives de l'emballage ou mauvaise qualité du conteneur

Les grandes quantités de pesticides sont souvent fournies en fûts métalliques de 200 litres. Pour les pays qui ne disposent pas de bonnes installations de reconditionnement, cela peut créer des problèmes si les pesticides doivent être employés par des agents chargés de la protection des végétaux, des vulgarisateurs ou de petits agriculteurs Pour transvaser le contenu de grands fûts dans des récipients plus petits, on a besoin d'un grand nombre de petits récipients vides, d'une pompe, d'étiquettes, etc. Souvent, ces articles font défaut, ou sont insuffisants à l'endroit où on doit procéder au reconditionnement En conséquence, les pesticides peuvent rester inutilisés ou il peut arriver que l'on prenne des mesures improvisées qui sont dangereuses pour les manipulateurs ou les utilisateurs.

Les pesticides sont parfois livrés en conteneurs peu résistants qui commencent très vite à fuir Une fois que les fûts ont été corrodés ou qu'ils fuient, ils ne sont plus transportables, de sorte qu'il devient beaucoup plus difficile d'utiliser leur contenu II en va de même pour les sacs déchirés et tous les autres emballages endommagés

Si la qualité du conteneur n'est pas précisée dans le cahier des charges, les soumissionnaires peuvent être tentés d'abaisser leurs prix en utilisant des conteneurs de mauvaise qualité.

Etiquettes manquantes ou incomplètes

Dans certains cas, les pesticides ne sont pas utilisés parce que l'utilisateur potentiel ne connaît pas les spécifications techniques du produit, ni les modalités d'application, car les étiquettes étant absentes ou incomplètes, illisibles (sous l'effet des intempéries, de fuites), ou libellées dans une langue que l'utilisateur ne connaît pas.

Communication insuffisante entre l'organisme d'aide et le pays bénéficiaire

Dans plusieurs cas, la quantité, la matière active, la formulation ou le conditionnement des pesticides ayant fait l'objet de dons sont impropres a l'usage auquel ils sont destinés Ces erreurs surviennent faute de spécifications détaillées dans les demandes de dons de pesticides et/ou d'informations essentielles et de justifications Pour leur part, les instances donatrices font souvent des efforts insuffisants pour obtenir ces enseignements avant de donner suite aux demandes de pesticides

Pratiques frauduleuses de fournisseurs peu scrupuleux

On connaît aussi des exemples de livraisons qui n'ont pas été utilisées parce que le produit avait été frelaté par un fournisseur peu scrupuleux, soucieux d'accroître ses profits, et était ainsi devenu impropre à l'usage auquel il était destiné

2.4 Dons ou achats de quantités supérieures aux besoins

Evaluation inexacte des besoins

L'évaluation des quantités nécessaires de pesticides repose en général sur des estimations approximatives de la superficie à traiter Souvent, on ne tient pas suffisamment compte des conditions agroécologiques réelles (par exemple variations de l'intensité des infestations de ravageurs, seuils de rentabilité, etc) et des facteurs qui peuvent limiter l'emploi de pesticides, tels que la capacité locale d'application (disponibilité de matériel de pulvérisation, vêtements de protection et personnel compétent), les moyens d'entreposage et l'efficacité des systèmes de distribution. La solvabilité des utilisateurs envisagés du produit est un autre facteur qui est parfois sous-estime De surcroît, on a tendance à surestimer les besoins pour éviter toute pénurie Parfois, on manque de renseignements centralisés et à jour sur les stocks existant dans le pays ou bien on ne dispose que d'informations incomplètes, ce qui rend plus ardue l'évaluation de besoins supplémentaires. Dans ce cas, l'autorité nationale responsable de l'évaluation des besoins annuels de pesticides du pays peut ne pas prendre en compte ces stocks et en faire abstraction lorsqu'elle établit la liste des produits à acheter ou à demander à des donateurs.

FIGURE 4. Détail d'une expédition de malathion envoyée par un donateur et maintenant périmée. Certains fûts ont fui et leur contenu s'est répandu sur le sol, tandis que d'autres sont gonflés, de sorte que le haut des fûts est bombé

Attaques de ravageurs moins graves que prévu

La gravité d'une infestation attendue de ravageurs est parfois difficile à prévoir. Si cette infestation est moins grave qu'on ne le pensait, des stocks de pesticides inutilisés se constituent.

Par le passé, ce fut en particulier le cas de foyers ou invasions de migrateurs nuisibles. Les pays qui mettaient en place d'importants stocks stratégiques de pesticides en prévision d'éventuels retours offensifs ou invasions finissaient souvent par disposer de grandes quantités de produits inutilisés. Ce risque était d'autant plus grand que les stocks étaient décentralisés.

La surveillance des infestations d'acridiens s'est beaucoup améliorée grâce au Programme FAO du Centre d'intervention antiacridienne d'urgence. Des stratégies de lutte ayant fait l'objet d'une coordination internationale et fondées sur la surveillance de l'évolution des infestations acridiennes ont montré que les pesticides peuvent être envoyés par voie aérienne au moment voulu et qu'il n'est plus nécessaire de constituer de stocks stratégiques importants.

Stockage excessif de produits ayant une faible durée de conservation

Les pesticides les plus courants ont une durée de conservation de deux ans. Le climat tropical, caractérisé par une forte chaleur, un fort degré d'humidité et/ou des écarts importants de température peut réduire cette durée de conservation déjà courte. Pendant les périodes de stockage à moyen ou à long terme, ces produits se dégradent et deviennent inutilisables. Le stockage de quantités excessives est une cause répandue de péremption des pesticides.

Dons de quantités excessives

Les organismes d'aide donnent parfois des quantités de pesticides bien supérieures aux besoins. Dans plusieurs cas, il s'agit de produits fabriqués dans le pays d'origine de l'organisme d'aide ou du gouvernement ayant assuré le financement (voir aussi section 2.6).

Dans le cadre d'un certain nombre de programmes pluriennaux de fourniture d'intrants agricoles, la fourniture de pesticides est automatique jusqu'à ce que l'on demande qu'elle cesse. Ce système, qui dépend du retour d'informations, n'est pas toujours efficace. Dans certains cas, il a conduit à une accumulation des pesticides lorsque la demande baissait et que la fourniture n'était pas modifiée en conséquence.

On connaît quelques exemples de dons de pesticides non demandés.

Suppression des subventions

De nombreux pays suppriment ou réduisent leurs subventions des pesticides. La modification des politiques des prix s'explique par des facteurs à la fois techniques et économiques. Les subventions directes et indirectes des pesticides ne sont pas souhaitables parce qu'elles encouragent une surconsommation et un recours excessif aux pesticides, et freinent l'adoption de la lutte intégrée contre les ravageurs (LIR). De surcroît, les programmes d'ajustement structurel nécessitent l'élimination des subventions des intrants agricoles en vue de la mise en place de mécanismes rationnels de marché. Cela entraîne souvent une baisse temporaire ou structurelle de la demande. De ce fait, des stocks peuvent demeurer dans les magasins plus longtemps que prévu et risquent d'autant plus de se périmer.

2.5 Coordination insuffisante entre les organismes d'aide et au sein d'un même organisme

Mauvaise coordination entre les organismes d'aide

La coordination insuffisante entre les organismes d'aide qui fournissent des pesticides, en particulier pour les opérations de lutte contre les acridiens et les migrateurs nuisibles, est une cause importante de donations excessives de pesticides. Le plus souvent, les gouvernements bénéficiaires n'ont aucune garantie que les pesticides qu'ils demandent seront fournis par le premier organisme d'aide auquel ils s'adressent. Dans les situations d'urgence, ils peuvent être amenés à s'adresser simultanément à plusieurs organismes, dans l'espoir que l'un au moins réagira assez vite. En fin de compte, la quantité demandée peut être reçue de plusieurs donateurs. Etant donné cet état de choses, la FAO renforce la coordination avec les donateurs dans les situations d'urgence, à la fois au plan international et à l'échelle nationale dans les pays bénéficiaires.

Procédures administratives au sein des organismes d'aide

Du fait des lenteurs administratives de traitement des demandes, les pesticides arrivent parfois trop tard.

Les fonds des projets ou programmes sont souvent affectés à des dépenses à effectuer pendant une certaine période, de sorte que le moment des achats de pesticides est parfois déterminé par des facteurs budgétaires, plutôt que par les besoins réels. Ainsi, les pays bénéficiaires peuvent être pressés d'accepter des quantités de pesticides à la condition «maintenant ou jamais», ce qui est dans de nombreux cas en contradiction avec le principe selon lequel on ne fournit de pesticides que lorsqu'ils sont vraiment nécessaires.

Plusieurs organismes d'aide n'ont pas encore confié à un de leurs bureaux techniques spécialisés la tâche d'évaluer et de traiter les demandes de pesticides. Au lieu de cela, ces demandes sont traitées par le bureau du pays en question. Il peut y avoir très peu de coordination entre les bureaux de pays eux-mêmes ou entre ceux-ci, les départements techniques et les départements des achats. Sans un bureau technique spécialement chargé d'évaluer les demandes de pesticides, il peut être difficile de constituer une mémoire institutionnelle afin d'éviter que les erreurs ne se reproduisent.

2.6 Intérêts commerciaux et facteurs cachés

Les fabricants de produits agrochimiques ou leurs agents locaux prennent souvent l'initiative de donner aux services de protection des végétaux et autres utilisateurs à grande échelle des avis sur leurs besoins de pesticides. Parfois, ces avis sont à la base des demandes adressées aux donateurs. Cependant, les sociétés ne placent pas toujours l'intérêt général au-dessus de leurs propres intérêts commerciaux et les évaluations peuvent être supérieures aux besoins réels. De surcroît, le produit recommandé est probablement l'un de ceux fabriqués par la société en question et donc pas nécessairement le plus approprié.

Les fournitures de pesticides portent sur des sommes importantes. De ce fait, toutes sortes d'intérêts cachés peuvent jouer un rôle dans les décisions concernant les achats ou dons de pesticides. Souvent, ces intérêts ne sont pas strictement liés à la meilleure solution technique des problèmes que posent les ravageurs. Les sociétés peuvent avoir recours à toute une série de méthodes agressives de promotion commerciale qui débouchent sur l'achat de quantités supérieures aux besoins, ou de produits de qualité inférieure. Certaines personnes qui participent aux achats de pesticides peuvent y avoir des intérêts personnels. Les pays donateurs peuvent mettre davantage l'accent sur la fourniture de pesticides car elle stimule leur industrie nationale des pesticides, ce qui accroît le risque de dons fondés sur l'offre plutôt que sur la demande. Les dons de pesticides fondés sur l'offre risquent davantage de se périmer. L'aide liée peut limiter le choix du produit.

Ces facteurs cachés compliquent souvent une approche technique rationnelle de la lutte contre les ravageurs et de la gestion des pesticides, et doivent être identifiés et traités dans les décisions de politique.


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