A laube du troisième millénaire, les forêts du monde sont un enjeu crucial. La croissance de la population mondiale et la modification de sa répartition géographique, les pressions économiques, le souci de combattre le paupérisme et dassurer la sécurité alimentaire incitent à sinterroger sur leur rôle actuel et potentiel dans le développement et sur lavantage quil y a à les conserver plutôt quà convertir la terre à dautres usages. Le principal défi à relever est de satisfaire la demande croissante de produits forestiers tout en protégeant la capacité des forêts de fournir toute une gamme de services environnementaux, et notamment de sauvegarder les ressources en sol et en eau, de protéger la terre contre la désertification, de conserver la diversité biologique et datténuer les changements climatiques. Il faut concilier des exigences contradictoires et des appréciations différentes de limportance relative des biens matériels et immatériels fournis par les forêts. Des arbitrages difficiles doivent être faits entre les avantages économiques chiffrables que produit la forêt production de bois et dautres produits, création demplois, etc. et les avantages environnementaux et sociaux, dont la valeur est incontestable mais peut rarement se mesurer en termes monétaires. Le souci de répartir équitablement les avantages que produit la forêt, de protéger les droits des habitants de la forêt et des populations autochtones et de faire participer plus largement les intéressés à toutes les décisions concernant la forêt accroîtra encore la complexité et limportance de laménagement des forêts et des politiques forestières au cours des prochaines années.
Les forêts ne sont pas sans se ressentir des grandes mutations qui caractérisent notre époque: poursuite de la croissance démographique et de lurbanisation, accélération de la croissance économique mondiale après le marasme des trois premières années de cette décennie, développement de léconomie de marché dans la plupart des pays qui autrefois avaient un régime déconomie planifiée et libéralisation des échanges. La structure et la fonction des administrations publiques, en particulier de celles qui soccupent des forêts, ont continué à se transformer ces dernières années. La tendance à la décentralisation, à la privatisation de fonctions autrefois réservées au secteur public et à létablissement dun environnement plus pluraliste et plus participatif sest confirmée. Dans les pays développés comme dans les pays en développement, les services des forêts ont été touchés par des coupes budgétaires. Le souci de protéger lenvironnement influe de plus en plus sur les politiques et les pratiques concernant les ressources naturelles et même, jusquà un certain point, sur le commerce international. Enfin, «la mondialisation» continue. Les instances politiques ont pris conscience des interactions entre le développement et les problèmes environnementaux et sociaux à loccasion des quatre grands sommets internationaux des deux dernières années: le Sommet mondial du développement social (Copenhague, mars 1995); la quatrième Conférence mondiale sur les femmes (Beijing, septembre 1995); Habitat II la deuxième Conférence des Nations Unies sur les établissements humains (Istanbul, juin 1996) et le Sommet mondial de lalimentation (Rome, novembre 1996). Limportance quattache la communauté internationale aux forêts est attestée par la décision qua prise en avril 1995 la Commission du développement durable des Nations Unies (CDD) de créer le groupe intergouvernemental sur les forêts pour promouvoir un consensus international sur les grands problèmes concernant les forêts. La Commission, qui a pour mandat de suivre la mise en uvre des accords conclus lors de la Conférence des Nations Unies sur lenvironnement et développement (CNUED, Rio de Janeiro, juin 1992), a rendu compte en juin 1997 à une session extraordinaire de lAssemblée générale des Nations Unies des progrès accomplis au cours des cinq dernières années. Cette session extraordinaire, à laquelle ont participé beaucoup de chefs dEtat, a contribué à maintenir la question du développement durable en bonne place dans les préoccupations des gouvernements.
Lévolution passée de la consommation illustre clairement les effets de la croissance démographique sur la demande de produits alimentaires et forestiers. Entre 1960 et 1995, la population mondiale a presque doublé et léconomie mondiale (mesurée par le PIB réel) a triplé. Pendant la même période, la production mondiale de céréales a plus que doublé tandis que celle de bois de feu a été multipliée par deux et celle de papier par plus de trois. Le monde compte aujourdhui 5,7 milliards dhabitants et on prévoit quil en comptera 7 milliards en 2010. Presque toute laugmentation se situera dans le monde en développement, où laccroissement de la production agricole et forestière se heurte à des contraintes particulièrement rigides et où les ressources naturelles sont déjà soumises à une dure épreuve à cause des impératifs économiques nationaux et de la répartition inégale des revenus. Ces facteurs influeront certainement sur laptitude des pays à réaliser la sécurité alimentaire à long terme et à maintenir la productivité de leurs ressources naturelles, et en particulier de leurs forêts.
A la suite du Programme dévaluation des ressources forestières, la FAO a publié en 1997 de nouvelles informations sur le couvert forestier mondial: superficie des forêts en 1995; variation de la superficie forestière entre 1990 et 1995; et estimation révisée de la variation de la superficie forestière entre 1980 et 199010. On estime quen 1995, 3 454 millions dhectares, soit 26 pour cent des terres émergées du globe, portaient des forêts (peuplements naturels et plantations) dont 57 pour cent se trouvaient dans des pays en développement. La figure 4 fait apparaître la répartition des forêts entre les grandes régions.
La superficie des forêts du monde a diminué de 56 millions dhectares entre 1990 et 1995. Ce recul est leffet net dune réduction de 65 millions dhectares dans les pays en développement et dun accroissement de 9 millions dhectares dans les pays développés. Si on prend en considération uniquement les forêts naturelles des pays en développement, où se situent lessentiel des déboisements, les estimations révisées indiquent que:
Bref, même si le déboisement est encore très rapide dans les pays en développement, il semble ralentir. Cette constatation est encourageante, mais il est difficile de savoir sil sagit de lamorce dune nouvelle tendance tant que lon ne disposera pas des données de lEvaluation des ressources forestières 2000 actuellement en préparation à la FAO.
Selon des informations récemment publiées11 sur les causes du déboisement entre 1980 et 1990, les principaux déterminants de la destruction du couvert forestier sont la croissance de la population rurale, conjuguée avec lexpansion de lagriculture (surtout en Afrique et en Asie) et les grands programmes de développement comportant des déplacements de populations, lexpansion de lagriculture et le développement de linfrastructure (en Amérique latine et en Asie). Lexploitation forestière nest généralement pas la cause directe du déboisement, mais elle le facilite dans certaines zones, notamment parce que la construction des routes forestières ouvre à la colonisation agricole des zones jusqualors inaccessibles.
Les forêts continueront de subir des pressions du fait de la demande de produits alimentaires pour nourrir la population croissante de la planète. Selon les estimations de la FAO, laugmentation de la production vivrière mondiale nécessaire pour satisfaire cette demande, principalement dans les pays en développement, sera probablement de lordre de 1,8 pour cent par an dici 2010. Dans certains pays, laccroissement des approvisionnements sera assuré par des importations ou par une intensification de la production sur les terres agricoles actuellement exploitées. Dans les pays où ni lune ni lautre de ces options nest possible et où il existe des possibilités daccroître les superficies cultivées (cest-à-dire principalement en Afrique subsaharienne et en Amérique latine), de nouvelles terres seront mises en culture pour produire davantage daliments. La nécessité daccroître la production alimentaire et daméliorer laccès aux vivres dans les pays en développement amène à sinterroger sur la façon dont les forêts et les arbres peuvent contribuer à la sécurité alimentaire des ménages et des pays et notamment sur leur rôle de protection des ressources naturelles dont dépend lagriculture.
Au contraire, dans certains pays développés, la saturation des marchés des produits agricoles et lintensification croissante de la production permettent de libérer des terres agricoles marginales qui deviennent ainsi disponibles pour le reboisement.
Malgré les résultats économiques encourageants obtenus ces dernières années dans une bonne partie du monde en développement (voir Environnement économique mondial, page 37), le paupérisme, la faim et la malnutrition persistent dans plusieurs régions du monde et parmi plusieurs groupes de population à cause de la répartition inégale des richesses et de laccès aux ressources. Beaucoup des pauvres du monde habitent dans la forêt ou à proximité et en dépendent pour vivre. Les forêts jouent et continueront à jouer un rôle particulièrement important en fournissant à ces populations forestières des produits et des revenus. La concurrence entre ces besoins locaux et la demande croissante des industries forestières, qui sera stimulée par laugmentation des revenus, risque fort de sintensifier.
Leffet combiné de lexpansion économique et de la croissance démographique sur la demande de produits forestiers risque dêtre considérable, dautant plus que lélasticité de la consommation de produits des industries forestières est particulièrement forte quand les revenus sont bas. La consommation de produits forestiers a augmenté de 36 pour cent entre 1970 et 1994. Un peu plus de la moitié de la production annuelle de bois est consommée sous forme de bois de feu, le reste étant destiné aux industries forestières. La demande de bois de feu continue daugmenter à raison denviron 1,2 pour cent par an (taux moyen daccroissement en 1992-94). La demande des produits des industries forestières semble plafonner dans les pays développés mais continue daugmenter régulièrement dans les pays en développement. Le prochain numéro de lEtude des perspectives mondiales de la production, de la consommation et du commerce des produits forestiers (EPM 96) contient des chiffres préliminaires indiquant que la demande totale de bois (bois de feu et bois duvre et dindustrie) augmentera de quelque 20 pour cent entre 1990 et 2010, principalement sous leffet de la croissance démographique et de lexpansion économique dans les pays en développement.
Les forêts du monde pourront-elles produire assez de bois pour répondre à la demande croissante des générations futures sans que cela entraîne des coûts sociaux et environnementaux inacceptables? Cest là une des plus graves questions concernant lavenir du secteur forestier. Plusieurs facteurs influent sur loffre de produits forestiers, notamment lexpansion des plantations et lamélioration des techniques de transformation (qui pourraient atténuer les problèmes), et la chute brutale des quantités enlevées en Fédération de Russie au cours de la présente décennie (qui a eu dimportantes répercussions sur la production mondiale de bois rond). En outre, loffre de bois rond industriel diminue dans plusieurs pays en développement à cause des restrictions imposées à lexploitation forestière pour des raisons environnementales.
Dans les régions en développement, la superficie des plantations a doublé entre 1980 et 1995 (elle est passée de 40 à 81 millions dhectares) et la production de bois duvre et dindustrie provenant des forêts de ferme et des systèmes agroforestiers gagne de limportance dans plusieurs pays. Ces tendances saccentueront probablement sous leffet de la demande croissante de produits forestiers.
Le progrès des industries forestières a permis daméliorer considérablement le rendement-matière (quantité de produits finis par unité de matières premières utilisées). Les industries ont notamment diversifié leur source de matière première (par exemple, elles consomment davantage de troncs de cocotier et dhévéa comme matière première, elles utilisent plus de résidus de bois et de vieux papier et elles ont adopté des procédés plus efficients). Beaucoup de pays auront de plus en plus recours au commerce international (dont le volume voir figure 6 et la valeur augmentent régulièrement) pour combler leur déficit de bois. Les pays développés continuent à dominer le marché mondial des produits forestiers, quil sagisse des importations ou des exportations, mais les pays en développement, en particulier ceux dAsie et dAmérique latine, y jouent un rôle de plus en plus important. On prévoit que certains pays dAsie importeront beaucoup plus de produits du bois car ils auront de gros déficits de bois.
Le démantèlement de lURSS et les efforts que font depuis les pays nouvellement indépendants pour passer à léconomie de marché ont de profondes répercussions sur le secteur forestier. Dabord, les systèmes daménagement et de production ont été gravement perturbés dans certains de ces pays, de même que les industries du bois et du commerce des produits forestiers. La désorganisation a eu des effets particulièrement notables en Fédération de Russie, où se trouve plus du cinquième des forêts du monde et qui est un des principaux pays producteurs de bois duvre et dindustrie. La chute brutale de la production de bois duvre et dindustrie dans les pays de la CEI et les Etats baltes (les quantités enlevées enregistrées ont baissé de moitié entre 1990 et 1994) a contribué à la réduction denviron 15 pour cent de la production mondiale de bois duvre et dindustrie pendant la même période. Deuxièmement, une grande réorganisation est en cours dans le secteur forestier des pays en transition dEurope centrale et orientale et de la CEI, comportant notamment la restructuration des politiques et des institutions forestières, la privatisation des activités forestières et des entreprises forestières dEtat et la restitution des forêts nationalisées à leurs anciens propriétaires ou à leurs héritiers.
Les effets du développement rapide des infrastructures et de lurbanisation sur lutilisation des terres, le couvert forestier et lenvironnement dans les zones urbaines et périurbaines sont évidents dans beaucoup de régions du monde, mais surtout en Afrique et en Asie, où lurbanisation est plus rapide quailleurs. Toutefois, les effets de lurbanisation sur la demande globale de produits forestiers et sur lutilisation des terres rurales ont été moins étudiés et moins bien compris que les relations entre les ressources forestières et la croissance démographique ou lexpansion économique; on ne sait pas très bien si lévolution observée dans les pays développés quand ils se sont urbanisés se reproduira dans les pays en développement, dont lurbanisation avance beaucoup plus vite et où les revenus sont bien inférieurs. Ce qui est certain, cest que la foresterie peut beaucoup pour améliorer lenvironnement et les moyens de subsistance des citadins et que, dans certains endroits, les plantations périurbaines pourraient aider à approvisionner les populations urbaines en produits du bois. Dans la plupart des pays développés, lurbanisation rapide ne pose plus de problèmes mais on sest rendu compte ces dernières années des avantages environnementaux et sociaux que peuvent présenter les forêts et les arbres urbains, ce qui a incité à lancer dimportants programmes de foresterie urbaine dans beaucoup de pays tels que les Etats-Unis, ainsi quen Europe.
Le souci de lenvironnement et la pression de lopinion publique ont continué à influer sur tous les aspects du secteur forestier, quil sagisse de laménagement, de lexploitation ou des activités ultérieures de la filière bois, des marchés ou du commerce des produits forestiers. Pour garantir que les forêts soient aménagées de façon à assurer la durabilité à long terme de leur productivité et de leurs fonctions environnementales et sociales, des critères et indicateurs daménagement forestier durable ont été mis au point12.
De plus en plus, on tend à aménager les forêts comme des écosystèmes polyvalents ayant de multiples fonctions économiques et environnementales et les objectifs daménagement font plus de place à la protection de lenvironnement et à la conservation de la diversité biologique. On se préoccupe plus quautrefois des avantages environnementaux et sociaux que pourrait rapporter le développement des produits non ligneux de la forêt. Des restrictions ont été imposées à lexploitation forestière en Amérique du Nord ainsi que dans certains pays tropicaux dAsie et du Pacifique Sud. On cherche à promouvoir des systèmes dexploitation «doux», respectueux de lenvironnement, pour réduire les dégâts que provoque la récolte du bois. Diverses initiatives ont été prises pour assujettir le commerce international à des règles dictées par le souci de protéger lenvironnement forestier, par exemple létablissement dune liste dessences forestières figurant en appendice à la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées dextinction (CITES).
Limportance croissante qui est attribuée aux fonctions environnementales de la forêt et à leur intégration dans laménagement durable des forêts est soulignée au chapitre 11 dAction 21 (Lutte contre le déboisement) et dans les «Principes forestiers» adoptés par la CNUED. Elle a aussi inspiré plusieurs conventions internationales conclues récemment, notamment la Convention internationale pour lutter contre la désertification, la Convention sur la diversité biologique et la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Ces conventions devraient stimuler les activités concernant les forêts entreprises à léchelon national, régional ou international.
Les fonctions socioculturelles de la forêt et les conséquences sociales de la répartition des avantages quelle produit continuent à mobiliser lattention internationale et les initiatives nationales. On se préoccupe aussi bien du point de vue particulier des besoins et des droits des populations autochtones qui habitent la forêt et qui en vivent que du point de vue plus large des exigences des groupes dintérêts très divers auxquels il faut fournir les produits et services quils demandent. Ces préoccupations ont inspiré le développement et la mise en place de divers systèmes daménagement participatifs, lattribution de droits de propriété sur les ressources forestières et la reconnaissance du droit daccès des communautés et groupes dusagers locaux. Dans beaucoup de pays en développement notamment, les communautés locales jouent un rôle de plus en plus important dans les activités quotidiennes daménagement et de protection de la forêt; dans le cas des populations autochtones, on sefforce de perturber le moins possible les pratiques traditionnelles daménagement des ressources. Tant dans les pays développés que dans les pays en développement, on cherche de plus en plus à mettre au point des formules permettant de tenir compte de lopinion de tout un éventail de groupes dintérêts dans la politique forestière et les décisions daménagement.
Le secteur forestier connaît actuellement une évolution dynamique dans un monde en pleine mutation. Létat des forêts et du secteur forestier est déterminé autant par les tendances économiques, politiques, démographiques et sociales que par les forces actives au sein du secteur forestier lui-même. Le présent et lavenir des forêts doivent être envisagés dans le contexte plus large du développement, dont lobjectif ultime est lamélioration du bien-être des générations présentes et futures.
Les femmes, qui représentent quelque 40 pour cent des actifs agricoles en Amérique latine et dans les Caraïbes et entre 60 et 80 pour cent en Asie et Pacifique et en Afrique13, jouent un rôle extrêmement important dans le développement agricole. Faute de recherches suffisantes sur la question, les estimations de leur contribution aux activités agricoles sont très sujettes à caution. Très peu représentées dans les organes qui élaborent les politiques nationales et régionales, invisibles dans les statistiques nationales et absentes des services de vulgarisation (à lexception des programmes déconomie domestique), elles sont le plus souvent oubliées lors de la planification, de lexamen, de lexécution, de la gestion et de lévaluation des politiques et programmes de développement rural, et leurs problèmes spécifiques ne sont pas pris en considération. La persistance dune telle situation tient aussi à la sous-représentation des femmes aux postes de décisions et au manque de ressources dans les pays bénéficiaires, ainsi quaux préjugés antiféminins dans les organismes donateurs14. Cet abandon des femmes freine les progrès de la productivité et la croissance économique.
La nécessité dintégrer les femmes dans le développement a été soulignée dabord par la Conférence mondiale sur les femmes de Mexico en 1975, puis par celle de Copenhague en 1980. A la suite de la Décennie des Nations Unies pour la femme (1975-1985), de nombreuses initiatives internationales ont contribué à faire prendre conscience du rôle déterminant des femmes dans le développement et en particulier le développement rural. La quatrième Conférence mondiale sur les femmes, tenue à Beijing en 1995, a confirmé une fois de plus que la promotion de la femme était un objectif majeur pour la communauté mondiale.
Depuis lors, beaucoup de gouvernements ont signé divers accords, traités et conventions, sengageant à sintéresser davantage aux besoins des femmes et en particulier des femmes rurales et à consacrer plus defforts et de ressources à lamélioration de leur productivité. La communauté officielle du développement a pris conscience de la problématique hommes-femmes et comprend mieux le rôle des femmes dans lagriculture et la sécurité alimentaire. Beaucoup de gouvernements et dinstitutions ont créé des services chargés spécifiquement de lintégration des femmes dans le développement et de la condition féminine en général et ont recruté des spécialistes de la question. On établit maintenant des statistiques ventilées par sexe et la recherche sur les ménages ayant à leur tête une femme, sur le rôle des femmes dans lagriculture et sur les moyens dinclure les activités des femmes dans la comptabilité nationale sest beaucoup développée. Des associations féminines efficaces aident les agricultrices à accéder aux crédits et aux ressources.
Malgré toutes ces déclarations publiques, le progrès est lent et la plupart des femmes restent à lécart des activités de développement. Lorsquune action est ciblée sur elles, cest généralement dans loptique de leur fonction de procréation ou en tant que bénéficiaires dinterventions sociales. Jusquà tout récemment, on ne sest occupé de leur rôle de productrices agricoles que dans le cadre de petits projets ou composantes de projets ponctuels, visant exclusivement les femmes, et qui nétaient pas intégrés dans la planification et la politique agricoles nationales. Or, étant donné le rôle crucial des femmes dans la production vivrière et le ravitaillement, laccroissement de leur productivité est un enjeu crucial pour la sécurité alimentaire mondiale. Un des moyens essentiels dy parvenir est de leur faciliter laccès à léducation, à la vulgarisation et à la formation agricoles car il est prouvé que la valorisation du capital humain est une condition essentielle à laccroissement de la productivité dans lagriculture. Pour obtenir des résultats immédiats, il est indispensable que les femmes participent aux projets pilotes du Programme spécial pour la sécurité alimentaire ainsi quaux analyses des contraintes.
Il ny a pas un modèle unique de la structure de la production des ménages, mais partout dans le monde les femmes jouent un rôle prédominant dans la sécurité alimentaire des ménages par leurs activités de production agricole et vivrière. On estime que dans les pays en développement, les femmes consacrent jusquaux deux tiers de leur temps à lagriculture traditionnelle et à la commercialisation, et quelles travaillent en général plus dheures par jour que les hommes. Les paysannes du tiers monde sont à lorigine dau moins 50 pour cent de la production vivrière mondiale. Elles travaillent à toutes les opérations culturales: semis, repiquage, dépressage, sarclage, fumure, récolte ainsi quaux activités après récolte telles quentreposage, manutention, stockage, commercialisation et transformation. Elles élèvent de la volaille et du bétail. Les potagers des femmes de lAsie du Sud-Est et du Pacifique ainsi que dAmérique latine sont parmi les systèmes agricoles les plus complexes de la planète. Les femmes assurent presque toute la production vivrière de subsistance et jouent aussi un rôle non négligeable dans la production des cultures de rente.
Un projet daccroissement de la productivité des agricultrices réalisé conjointement par le PNUD et la Banque mondiale au Burkina Faso, au Kenya, au Nigéria et en Zambie a révélé quétant donné le rôle vital que jouent les femmes dans lagriculture africaine, toute initiative visant à accroître la productivité dans ce secteur est vouée à léchec si elle ne tient pas compte des femmes. En Afrique subsaharienne, les femmes produisent les trois quarts des aliments de base et elles commencent à entreprendre des activités traditionnellement réservées aux hommes telles que la production de café et dautres cultures de rente ou le défrichage et à prendre elles-mêmes des décisions sur la gestion au jour le jour des exploitations et des ménages15. Cela tient en partie à ce que les hommes émigrent pour chercher des activités plus rémunératrices ailleurs que dans lagriculture.
Dans les pays en développement, ce sont principalement les femmes qui assurent le ravitaillement et cest sur elles surtout que reposent la production vivrière et lapprovisionnement des familles; toutefois, leur productivité est en général faible et elles doivent travailler de longues heures pour tirer de quoi vivre dexploitations exiguës. Elles nont guère accès à la formation, à la technologie, aux crédits et aux intrants et la plupart utilisent des méthodes agricoles traditionnelles et rudimentaires. La réalisation du potentiel de productivité inexploité est peut-être le moyen le plus efficace de promouvoir le développement agricole. La phase pilote du Programme spécial pour la sécurité alimentaire explore les possibilités dy parvenir dans les pays à faible revenu et à déficit vivrier.
Un des moyens les plus efficaces de combattre le paupérisme est de stimuler une croissance économique durable et dinvestir dans le capital humain. Selon certaines études, laugmentation dun an de la durée moyenne de la scolarité de la population active fait croître le PIB de 9 pour cent; il en va de même dune deuxième et dune troisième années supplémen-taires; si la scolarité moyenne augmente de trois ans, on peut sattendre à une augmentation de 27 pour cent du PIB16.
Pratiquement toutes les études sur la productivité dans le secteur agricole indiquent que plus les agriculteurs sont instruits, plus les bénéfices quils tirent de la terre sont élevés. Selon une étude17, quatre ans décole primaire accroissent la productivité des agriculteurs de 8,7 pour cent globalement, et de 10 pour cent dans les cas où lenvironnement est en cours de modernisation (essentiellement en Asie). Un environnement moderne est caractérisé par la disponibilité de nouvelles variétés de plantes, des méthodes novatrices de culture, des mesures de lutte contre lérosion et laccès aux intrants fongibles (insecticides, engrais) et aux biens déquipement (tracteurs, machines agricoles). Une production agricole régie par les forces du marché et la présence de services de vulgarisation sont aussi des indicateurs de modernité. Jamison et Lau18 estiment que lallongement dun an de la scolarité produit en moyenne une augmentation nette de la production agricole de 5,1 pour cent en Malaisie, de 2,8 en Thaïlande et de 2,3 pour cent en République de Corée.
Selon une étude de la Banque mondiale, le taux de rentabilité des investissements dans léducation des filles est de lordre de 12 pour cent (sous forme daccroissement de la productivité). Aucun investissement dans le monde en développement nest aussi rentable. Les auteurs estiment que, si les femmes avaient la même instruction que les hommes, les rendements agricoles au champ augmenteraient de 7 à 22 pour cent. Rien quen améliorant la scolarisation des femmes dans le cycle primaire, on obtiendrait un accroissement de 24 pour cent de la production agricole19.
Un autre effet important de léducation est quelle améliore la condition de la femme, la nutrition des familles et la production vivrière nationale. Léducation des femmes est extrêmement rentable sur le plan social. elle saccompagne dune amélioration de la santé et de la nutrition des ménages, dune réduction de la morbidité et de la mortalité néonatales et infantiles et dun ralentissement de la croissance démographique. En général, elle se traduit aussi par laccroissement des salaires, et donc des revenus des ménages20. Selon un rapport récent du BIT, une année supplémentaire de scolarité permet daccroître le gain des femmes de 15 pour cent (contre 11 pour cent pour les hommes)21.
Dans le secteur agricole, léducation des femmes est cruciale pour accroître la productivité et favoriser lapplication des mesures de protection de lenvironnement. Ses effets sur la productivité et la production globales sont particulièrement sensibles quand laccès aux intrants techniques, à la formation et à linformation est facile. Pour accroître la production agricole, il faut donc non seulement améliorer léducation, mais aussi assurer aux femmes laccès à la vulgarisation, au crédit agricole et aux autres intrants ainsi quaux services de soutien sur un pied dégalité avec les hommes.
Les programmes de vulgarisation agricole permettent de valoriser au champ les connaissances techniques. Ce sont en général des services publics gratuits, mais des redevances sont parfois perçues et il existe des services de vulgarisation privés. De nombreuses études montrent que le rapport coût-efficacité de la vulgarisation est généralement excellent. les agriculteurs apprennent beaucoup et adoptent de nouvelles techniques, ce qui fait progresser la productivité agricole et les revenus ruraux. En labsence dassistance technique, dinformation et de formation, les paysans nont guère de moyens dadopter de nouvelles techniques ni dutiliser des variétés améliorées. Ils peuvent être obligés de se contenter des techniques à faible apport dintrants et à faible productivité, ce qui limite lintensité de culture. Cela réduit les rendements et cela peut être un facteur de dégradation de lenvironnement.
Etant donné le rôle important que jouent les femmes dans le secteur agricole, il importe dintégrer les agricultrices dans les programmes de vulgarisation et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, si elles restent à lécart des programmes de vulgarisation, ceux-ci risquent dêtre inefficaces et peu rentables et la réalisation des objectifs de développement à long terme peut être compromise. Deuxièmement, des activités de vulgarisation excluant les femmes risquent davoir sur elles et sur leur famille des effets négatifs. Pour maximiser la productivité et le bien-être des ménages ruraux, il convient que les agricultrices, comme les agriculteurs, participent à des activités de vulgarisation qui soient en rapport avec leurs rôles dans la production agricole.
Malheureusement, linformation agricole nest pas transmise aux femmes ou si elle lest, celles-ci nen bénéficient pas. Selon la FAO, les femmes ont 20 fois moins de possibilités daccéder à la vulgarisation que les hommes22. Beaucoup de gens croient encore quelle leur parvient indirectement parce quelle circule dans les ménages; mais des études effectuées en Asie et dans le Pacifique, en Afrique, en Amérique latine et dans les Caraïbes montrent que cette transmission est souvent inefficace23.
Selon une enquête de la FAO (1989), environ 5 pour cent de leffort de vulgarisation agricole sadressent aux agricultrices et 15 pour cent des agents de vulgarisation sont des femmes; ces pourcentages sont hors de proportion avec le travail agricole queffectuent les femmes (tableau 2). Que cette disproportion soit voulue ou non, toujours est-il que les systèmes de vulgarisation agricole transmettent la formation, les techniques et linformation agricoles dans un monde purement masculin.
Le manque de vulgarisatrices est un des principaux obstacles qui empêchent les Africaines de sinformer et de se former. La FAO a constaté que moins de 11 pour cent du personnel de vulgarisation africain est féminin. Parmi les vulgarisatrices, rares sont celles qui ont une formation agricole. La plupart sont spécialisées en économie domestique. Sept pour cent seulement des services de vulgarisation agricole sadressent aux femmes et 1 pour cent seulement des ressources ont été allouées aux services traditionnellement destinés à celles-ci, à savoir la formation en économie domestique24.
Selon un rapport récent de la FAO sur la région Proche-Orient, où les femmes sont une composante importante de la main-duvre agricole, la majorité des agents de vulgarisation sont des hommes qui sadressent à des hommes25. En Egypte, 53 pour cent du travail agricole est effectué par les femmes, mais il y a moins de 1 pour cent de vulgarisatrices dans le personnel de vulgarisation agricole. La vulgarisation qui sadresse aux femmes est souvent limitée aux activités ménagères santé, hygiène, économie domestique. En Inde, les femmes, qui représentent 40 pour cent des actifs agricoles, ne sont pratiquement pas touchées par les services de vulgarisation. On a constaté des disparités analogues en Amérique latine et dans les Caraïbes.
Les messages de vulgarisation qui ne tiennent pas compte de la spécificité des rôles, des responsabilités et de la charge de travail des agricultrices ne conviennent pas à ces dernières. Selon un rapport de la FAO sur les femmes, lagriculture et le développement en Afrique, les services de vulgarisation sont axés sur les cultures de rente, qui sont traditionnellement lapanage des hommes, et non sur les cultures vivrières et de subsistance, qui relèvent principalement des paysannes et qui sont la clé de la sécurité alimentaire. Les femmes qui travaillent dans lagriculture ont en général un éventail très large dactivités et ont donc besoin dune information et dune formation plus diversifiées que les hommes. La plupart des programmes ont un contenu trop limité pour intéresser la majorité des femmes et leur être utiles.
Un autre résultat de la prédominance des hommes dans les services de vulgarisation est quil nest tenu aucun compte des contraintes spécifiques auxquelles sont assujetties les femmes. Dans beaucoup de pays, les vulgarisateurs oublient que les femmes doivent concilier leurs tâches ménagères avec leurs activités agricoles et organisent les réunions et les démonstrations dans des endroits et à des heures qui ne sont pas pratiques pour les agricultrices. Faute de garderies, et parce quelles doivent soccuper de leur ménage, les femmes sont souvent exclues. Les réunions de vulgarisation sont parfois aussi en conflit avec les activités lucratives. Ainsi, dans lest du Nigéria, les marchés locaux sont ouverts cinq jours par semaine et rares sont les femmes qui peuvent renoncer aux recettes dun jour de marché pour une séance de vulgarisation.
La distance peut aussi empêcher les femmes de participer aux activités à cause du coût des transports et des restrictions culturelles limitant leur mobilité. Par exemple, dans lest du Népal, les femmes, peu habituées aux interactions sociales, participent rarement aux cours de formation. Dans les communautés, ce sont principalement les hommes qui assurent les relations avec le monde extérieur26. Dans certains cas, les femmes ne peuvent pas modifier leurs programmes de travail sans lautorisation des anciens du village.
Linadaptation des services de vulgarisation est due à ce que lon ne tient pas compte du fait que les tâches des femmes sont souvent différentes de celles des hommes; elles ne cultivent pas les mêmes plantes, nélèvent pas les mêmes animaux, nont pas les mêmes fonctions ni les mêmes activités lucratives et nont donc pas les mêmes besoins en matière de vulgarisation. Cette méconnaissance des sexo-spécificités est illustrée par lexemple de la Zambie, où les vulgarisateurs ont distribué aux hommes des bechers spéciaux pour doser les engrais, alors que la fumure est une opération traditionnellement féminine. Les femmes nont donc pas de bechers pour mesurer les doses et celles-ci restent incorrectes27.
Le manque de vulgarisatrices freine sérieusement la diffusion dinformations vitales pour les femmes, car dans de nombreuses sociétés, celles-ci seraient mal vues si elles sentretenaient en tête à tête avec des vulgarisateurs hommes. Même dans les pays où elles peuvent parler aux hommes, les vulgarisateurs peuvent avoir des difficultés particulières avec elles et les esquiver, comme cela est arrivé dans un projet forestier au Honduras28. Mais quand on engage des vulgarisatrices, celles-ci sont souvent moins bien payées et défavorisées aussi sur dautres plans. En outre, les vulgarisatrices peuvent être gênées par des restrictions socioculturelles qui les empêchent par exemple de circuler en motocyclette ou daccepter un poste situé loin de leur famille et de leur village.
Le manque de vulgarisatrices tient en partie à ce que les organismes de vulgarisation et de recherche sont dominés par les hommes et ne comprennent pas la nécessité de cibler les services directement sur les femmes. Le «plafond de verre» qui limite la promotion des femmes dans ces organismes aggrave encore la situation. Une étude cite les cas du Département de la vulgarisation agricole au Bangladesh, où 5 pour cent seulement du personnel de niveau universitaire est constitué par des femmes et de lInstitut de recherche et développement agricoles des Caraïbes, dont le personnel ne compte que 22 pour cent de femmes. Ces organismes ont de plus en plus de mal à recruter des femmes en raison des restrictions budgétaires et de la réduction des effectifs29.
Le plus difficile est peut-être de recruter pour les services de vulgarisation des femmes qualifiées sortant détablissements déducation agricole. Il est vrai quil y a moins de femmes que dhommes dans ces établissements, mais leur proportion y est nettement supérieure à ce quelle est dans les services de vulgarisation. Par exemple, au Liban, la proportion de femmes parmi celles qui obtiennent des diplômes universitaires en agriculture et sciences vétérinaires est de 47 pour cent dans le premier cycle et de 59 pour cent dans le deuxième cycle. Au Pérou, 30 pour cent des diplômés en agriculture sont des femmes. Au Zimbabwe, la proportion de femmes parmi les étudiants des premier et deuxième cycles universitaires est de 22 pour cent à la faculté dagriculture et de 18 pour cent à la faculté de sciences vétérinaires. En Tunisie, 12 pour cent des étudiants en agriculture sont des femmes. Au Honduras, les femmes constituent 12 à 42 pour cent des étudiants dans les diverses disciplines agricoles. Au Soudan, où il y a très peu détudiants du troisième cycle en sciences agricoles ou vétérinaires, un tiers dentre eux sont des femmes.
Les services de vulgarisation qui sadressent aux femmes tentent à viser exclusivement leur fonction de procréation. Ils leur donnent une formation dans les activités ménagères traditionnelles telles que la puériculture et léconomie domestique, mais ne leur apprennent pratiquement rien dans le domaine des activités lucratives telles que les cultures et lélevage, les agro-industries et lagriculture durable. Dans les programmes de réinstallation au Sri Lanka et en Malaisie, par exemple, on apprend aux femmes à faire des gâteaux et à broder, alors quelles jouent un rôle considérable dans les activités agricoles. Pourtant les femmes ont plus que jamais besoin de vulgarisation agricole. Une étude de la Banque mondiale sur le Burkina Faso, la Gambie, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal a révélé que le rôle des femmes dans la production agricole augmente dans la région sahélienne à cause de lémigration des hommes, de lévolution des responsabilités de chaque sexe, de lintensification de lagriculture et de la dégradation de lenvironnement. Laccès des femmes aux ressources et aux services ne sest pas amélioré en proportion de cet accroissement de leur responsabilité30. Une des principales causes de cet état de chose est que les enquêtes rurales sont conçues et administrées pour recenser les hommes chefs de famille si bien que les ménages ayant une femme à leur tête ne sont pas comptés et sont exclus des projets et des financements. Cest dautant plus grave que dans certaines régions dAfrique, 60 pour cent des chefs de famille sont des femmes.
Dans la région Asie et Pacifique, où les femmes ont bénéficié de beaucoup dactivités de vulgarisation depuis une vingtaine dannées, de sérieux obstacles limitent encore leur accès à linformation et à lassistance technique. Par exemple, les femmes qui élèvent de petits animaux ce qui est une activité importante dans presque tous les pays dAsie se plaignent du manque de services de vulgarisation zootechnique et de services vétérinaires31.
Même lorsquelles sont en contact avec les vulgarisateurs, les femmes peuvent rarement appliquer leurs recommandations, faute daccès à la terre, au crédit, aux intrants, à la technologie et aux marchés. Ainsi, parmi les programmes de crédit existant au Proche-Orient, rares sont ceux qui sadressent spécifiquement aux femmes et seule une infime minorité de femmes demandent des crédits. Cette situation est due aux carences des institutions, à lillettrisme, au bas niveau dinstruction et au manque de collatéral. Dans beaucoup de pays en développement, les femmes, analphabètes ou quasi-analphabètes et nayant aucune notion de gestion, nont pas le minimum dinstruction et de compétence nécessaire pour comprendre les messages de vulgarisation et participer utilement aux activités.
Les donateurs et les gouvernements mesurent-ils la perte de productivité et de production quentraîne ce manque daccès aux intrants et aux services agricoles? Ces dernières années, laccès des femmes à la vulgarisation a un peu progressé, mais cela a eu moins deffet sur la production que dans le cas des hommes, ce qui prouve bien quil ne suffit pas de multiplier les messages de vulgarisation à lintention des agricultrices, il faut aussi les améliorer.
Plusieurs stratégies peuvent être utilisées, ensemble ou séparément, pour améliorer considérablement la qualité des services de vulgarisation destinés aux femmes et accroître le nombre des participantes. Il suffit souvent dadaptations relativement simples et économiques pour obtenir des progrès spectaculaires: on trouvera dans lencadré 3 un certain nombre de suggestions pour améliorer les programmes et les rendre plus efficaces.
Plusieurs pays ont pris des initiatives encourageantes. Ainsi, en Egypte, un service central a récemment été créé au Ministère de lagriculture pour donner des orientations et coordonner les activités en vue de résoudre les problèmes décrits plus haut. Des efforts ont été faits au Burkina Faso, au Kenya et au Maroc pour recruter davantage de vulgarisatrices et améliorer leurs compétences. En Gambie, grâce au ciblage des activités sur les femmes, la proportion de participantes est passée de 5 pour cent en 1989 à 60-70 pour cent en 1994. Au Zimbabwe, la mise au point de messages adaptés aux agricultrices et la possibilité qui leur a été donnée de se voir décerner un certificat de mérite agricole a fait progresser le taux de participation féminine de 44 pour cent en 1990 à plus de 60 pour cent en 1993.
Dans la région Asie et Pacifique, le ciblage de services de vulgarisation agricole sur les femmes a coïncidé avec une augmentation du nombre des agricultrices. Vers la fin des années 80, des publications de vulgarisation à lintention des femmes ont été éditées dans presque tous les pays de la région; on citera notamment limportante collection de manuels produite par lInstitut international de recherche sur le riz (IRRI) aux Philippines.
Les agricultrices sont loin de constituer un groupe homogène. Leur situation socioéconomique et leurs besoins en matière de vulgarisation peuvent être très divers. La nature et lampleur de leurs activités agricoles varient beaucoup dune région à lautre. Pourtant, on peut affirmer quil nest pratiquement aucune opération agricole à laquelle les femmes ne participent pas.
Dans le secteur agricole, il est incontestablement très rentable dinvestir dans léducation des femmes. Education, formation et vulgarisation sont dimportants facteurs daccroissement de la productivité; laction en faveur des femmes rurales doit être menée simultanément sur ces trois fronts pour profiter des effets de synergie. Une femme instruite est mieux armée pour acquérir des compétences techniques et pour obtenir du crédit et dautres ressources. Les femmes qui ont accès à la vulgarisation acceptent plus volontiers les technologies nouvelles et ont plus de chances dadopter des techniques respectueuses de lenvironnement. Une femme qui a reçu une formation peut transmettre son savoir à dautres et diffuser ainsi dutiles informations techniques.
ENCADRÉ 3
Accroître les effectifs de vulgarisatrices en recrutant davantage de femmes dans les services de vulgarisation et en leur assurant laccès à la formation, aux ressources et au soutien logistique sur un pied dégalité avec leur collègues masculins.
Créer un gisement de vulgarisatrices potentielles en développant la formation scientifique et technique des femmes, en orientant des étudiantes vers les établissements denseignement agricole et en équipant ces établissements pour les accueillir.
Recycler et réaffecter à des activités de vulgarisation agricole des vulgarisatrices des services déconomie familiale ou de développement rural, etc. Au Nigéria, le transfert au service de vulgarisation de spécialistes de léconomie domestique, qui connaissaient bien les paysannes et pratiquaient elles-mêmes lagriculture à temps partiel, a donné de bon résultats et na pas coûté très cher, puisquelles émargeaient déjà au budget public.
Accroître le nombre de femmes en contact avec les vulgarisateurs en fixant des objectifs. Au Burkina Faso, le ciblage a permis de porter de 15 000 à 299 000 le nombre des femmes en contact direct avec les vulgarisateurs.
Modifier les critères de sélection des agriculteurs de liaison, de façon à admettre davantage de femmes. Au Kenya, par exemple, les vulgarisateurs ont reçu linstruction de sadresser aux épouses des hommes désignés comme agriculteurs de liaison mais qui ne travaillaient à la ferme quà temps partiel.
Fournir des services de vulgarisation aux groupements féminins dans les situations où cela est plus efficace que les contacts individuels et lorsque les femmes elles-mêmes manifestent une préférence pour les activités collectives. Au Kenya, daprès certaines études, les activités collectives atteignent jusquà deux fois plus dagricultrices, et ce au même prix que les contacts individuels.
Utiliser plus efficacement les maigres effectifs de vulgarisatrices en les encourageant à familiariser les groupes féminins avec les services et les programmes de vulgarisation ainsi quavec les vulgarisateurs hommes affectés dans leur zone.
Améliorer le contenu des services de vulgarisation à lintention des agricultrices en veillant à transmettre des informations agricoles et des messages et recommandations techniques qui soient en rapport avec les activités de production des femmes. Adapter les technologies agricoles aux femmes.
Organiser les réunions et séances de formation à des heures et dans des lieux pratiques pour les femmes, par exemple le soir, au marché ou au moulin. Il peut également être utile de prévoir des modules plus courts et dorganiser des tournées dunités mobiles de formation dans les villages
Former les vulgarisateurs hommes pour quils soient capables de travailler avec des femmes et les sensibiliser aux sexo-spécificités. Ainsi, au Nigéria les vulgarisateurs examinent régulièrement avec les techniciennes spécialisées les messages de vulgarisation du point de vue des agricultrices.
Mettre en place un système dincitations pour encourager les vulgarisateurs à sadresser aux agricultrices. Au Nigéria, lappui des donateurs aux femmes et le retour dinformation positif ont donné aux vulgarisateurs le sentiment quils étaient un élément essentiel dune stratégie novatrice et efficace.
Diagnostiquer les besoins des femmes en matière de vulgarisation en réunissant et en analysant les données ventilées par sexe, et se servir de ces informations pour préparer et mettre en uvre les politiques et les interventions.
Surveiller et évaluer les programmes de vulgarisation en utilisant linformation en retour provenant des participantes et des vulgarisateurs sensibilisés à la problématique homme-femme pour vérifier si les programmes aident effectivement les agricultrices comme prévu.
Source: K. Saito, op. Cit., note 15, p. 60.
La corrélation entre le niveau de la productivité et de la production et laccès des agricultrices à léducation, à la formation et à la vulgarisation prouve quil est très rentable dinvestir dans les femmes. Il est certainement utile de supprimer les subventions, les régimes fiscaux, les règlements et les entreprises publiques inefficaces qui faussent le fonctionnement du marché comme le prévoient les programmes de réforme structurelle des dernières décennies; mais quand des défaillances ou des distorsions du marché ont créé une situation de sous-investissement, les pouvoirs publics doivent intervenir pour améliorer le fonctionnement du marché et le bien-être social.
Si des services de vulgarisation subventionnés sont maintenus, ils devront sadresser à la partie de la population agricole qui a le plus dinfluence sur la sécurité alimentaire des ménages, des pays et du monde: les agricultrices. Il faudra donc intensifier les contacts avec les paysannes et en améliorer la qualité. A cet effet, il convient daccroître la proportion de vulgarisatrices, de sensibiliser et de former les vulgarisateurs et dinclure des informations à lintention des agricultrices dans les messages que transmettent aussi bien les vulgarisateurs que les vulgarisatrices. Par ailleurs, laccès aux intrants complémentaires, au crédit et à la technologie est essentiel pour accroître la production.
Il est aujourdhui généralement reconnu que laccumulation de gaz à effet de serre risque de provoquer des changements indésirables du climat mondial. Conscients de la nécessité de réduire les émissions de ces gaz, les signataires de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (FCC)32 sont convenus que les pays développés sefforceraient dans un premier temps de ramener dici lan 2000 les émissions aux niveaux de 1990; certains pays sont toutefois exemptés de ces engagements. Il apparaît clairement que les pays en développement devront aussi à un moment ou à un autre prendre des mesures pour réduire les émissions. Etant donné que lagriculture joue un rôle dominant dans ces pays, quelle est tributaire du climat et quelle émet des gaz à effet de serre, elle mérite quon sy intéresse tout particulièrement.
La FCC établit une distinction entre les pays développés et les pays en développement. Les parties dont la liste figure à lannexe 1 (37 pays développés et pays européens en transition) sengagent à «ramener individuellement ou conjointement à leurs niveaux de 1990 ... les émissions anthropiques de dioxyde de carbone et dautres gaz à effet de serre...» En outre, les pays développés parties à la Convention ont lobligation de «... fournir des ressources financières nouvelles et additionnelles pour couvrir la totalité des coûts convenus encourus par les pays en développement du fait de lexécution de leurs obligations...» De plus, la Convention prévoit quil sera pleinement tenu compte du fait que «le développement économique et social et léradication de la pauvreté sont les priorités premières et essentielles des pays en développement».
Dans son préambule, la Convention-cadre fait une place particulière au rôle du secteur agricole et, rappelant que les «zones arides ou semi-arides et les zones sujettes aux inondations, à la sécheresse et à la désertification ... [sont] ... particulièrement vulnérables aux effets néfastes des changements climatiques» dispose que les pays développés doivent «aider à protéger» et remettre en état ces zones (Article 4), dont beaucoup sont situées dans des pays en développement, particulièrement en Afrique33.
Toutefois, même si la Convention insiste sur lobligation pour les pays développés de réduire leurs émissions et daider les pays en développement, ces derniers devront sattaquer aux problèmes au cours des prochaines années. Lessentiel de la croissance des émissions de carbone leur sera imputable34, à telle enseigne quen labsence dune réforme des politiques, même si les pays de lOCDE réduisaient leurs émissions à zéro, les émissions de dioxyde de carbone dépasseraient en 2010 le niveau de 1990 (22 milliards de tonnes) à cause de laugmentation rapide des émissions dans certains pays en développement. Il ne sera donc pas possible de freiner le réchauffement du climat mondial si les pays en développement ne sattaquent pas eux aussi au problème. Comme tous les secteurs utilisent de lénergie, tous sen ressentiront, en bien ou en mal. Pour le secteur agricole et forestier, qui, dune part émet du carbone, du méthane et de loxyde nitreux et dautre part fournit des puits à carbone qui absorbent ou retiennent le carbone, mais qui par ailleurs bénéficie de leffet de fertilisation par le CO2, les répercussions seront particulièrement complexes.
Une modalité qui intéresse particulièrement les pays en développement est la mise en uvre conjointe ou en association. La Convention-cadre prévoit que les pays peuvent remplir leurs engagements individuellement ou conjointement. Deux ou plusieurs pays peuvent donc coopérer pour réduire leurs émissions totales ou accroître la capacité des puits, par exemple en reboisant, de façon à absorber la quantité voulue de gaz à effet de serre. Selon des modèles quantitatifs, il semble que le coût de la dépollution tende à être plus bas dans les pays en développement tels que la Chine et lInde. Ces pays pourraient donc sassocier à dautres pour des projets conjoints de réduction des émissions.
Troisième aspect de la FCC qui intéresse particulièrement les pays en développement: limpact que peuvent avoir sur eux les politiques quappliqueront les autres pays. Les spécialistes ont proposé diverses estimations de ce quil en coûterait de ramener dici lan 2000 et au-delà des émissions à leurs niveaux de 1990 (cest-à-dire dassurer la «stabilisation» comme le prescrit la Convention-cadre selon linterprétation la plus courante) dans les pays de lannexe 1, mais certains craignent que le ralentissement de la croissance et la réduction de la demande des produits quexportent les pays en développement ne soient préjudiciables à ces derniers, même si eux-mêmes nappliquent pas de politique de dépollution et sils bénéficient de la délocalisation des industries quentraînera la modification de la compétitivité relative des divers pays. Pour toutes ces raisons, les politiques datténuation des changements climatiques sont importantes aussi bien pour les pays en développement que pour les pays développés.
Des incertitudes plus ou moins grandes persistent au sujet de plusieurs aspects techniques des changements climatiques (voir encadré 4). Il est généralement reconnu que les émissions anthropiques de dioxyde de carbone (CO2), de méthane (NH4), doxyde nitreux (N2O), de chlorofluorocarbures et de certaines autres substances réchauffent la planète, mais lampleur probable de cet effet ainsi que son impact sur le réchauffement du climat mondial sont très controversés. De combien les précipitations et le niveau de la mer varieront-ils et comment ces changements et leurs effets seront-ils répartis dans le temps et dans lespace? Dans certaines régions du monde, il est possible que le réchauffement du climat et leffet fertilisant de laugmentation de la teneur de latmosphère en dioxyde de carbone soient bénéfiques. Dautres pourront au contraire en souffrir de diverses façons: inondations provoquées par le relèvement du niveau de la mer, accroissement de la fréquence et de lampleur des catastrophes naturelles telles que tempêtes, inondations et sécheresses; recrudescence des maladies humaines et animales comme le paludisme; et réductions de la diversité biologique. Tous ces facteurs font peser une grande incertitude sur lampleur et la répartition des avantages quentraînera la réduction des émissions. Malgré tout, les conséquences probables du changement du climat sont assez inquiétantes pour que les responsables aient décidé de faire des efforts considérables pour freiner la croissance des émissions.
Limpact que pourrait avoir le changement du climat sur lagriculture et les forêts revêt une importance particulière parce quil influe directement sur la production. En outre, les cultures et les forêts font fonction de puits, car elles absorbent du carbone qui autrement viendrait sajouter au CO2 atmosphérique et accroîtrait leffet de serre35.
ENCADRÉ 4
CAUSES
Utilisation des combustibles fossiles
Production de CFC
Modification de lutilisation des terres
Croissance démographique
FACTEURS QUI MODIFIENT LAMPLEUR DU PHÉNOMÈNE
Concentration et persistance des gaz
Nuages
Océans
Glaces
Couvertures végétales
EFFETS PHYSIQUES
Changements de la température
Changements des précipitations
Changements du niveau de la mer
Répartition dans le temps et dans lespace des changements de la végétation
Daprès les modèles de circulation générale du climat mondial, la température moyenne à la surface du globe pourrait augmenter de 1 à 3,5 oC au cours du siècle prochain, ce qui entraînerait un déplacement des zones climatiques vers des latitudes plus élevées, un relèvement du niveau de la mer (probablement de moins dun mètre dici 2100) et un accroissement de la probabilité de tempêtes, dinondations et de sécheresses. Les changements de la température et de la pluviométrie sont particulièrement importants pour lagriculture, mais dautres facteurs qui influent sur les rendements interviendront également, par exemple la réduction de lhumidité des sols et laccroissement de lévapotranspiration. De plus, laugmentation de la concentration de CO2 devrait accroître la photosynthèse et faire monter les rendements quand les conditions sont favorables.
Laugmentation de la température moyenne sera plus forte près des pôles quà léquateur. Dans les zones tempérées, le réchauffement devrait déplacer les zones climatiques de 200 à 300 km par degré. Ainsi, quand la température est le facteur limitant de la croissance végétale, la production pourrait augmenter sous les hautes latitudes: lallongement de la période végétative permettrait détendre les cultures de blé vers le nord au Canada, en Scandinavie et en Fédération de Russie, et vers le sud en Argentine.
Pour beaucoup de cultures, notamment sous les tropiques, le facteur limitant est les précipitations. Il est probable que lemprise des moussons sélargira, mais les modèles climatiques ne permettent pas une prévision fiable de la répartition régionale des pluies. Si le surcroît de précipitations tombe dans des zones marginales (terrains fragiles, montagnes, etc.) ou sur la mer, il ne permettra pas daccroître la production suffisamment pour compenser les réductions provoquées dans dautres régions par la réduction des précipitations ou de lhumidité du sol.
Le réchauffement du climat pourrait réduire lhumidité des sols. Dans les latitudes moyennes, il accroît lévaporation denviron 5 pour cent par degré Celsius. Les cultures des régions arides peuvent être très sensibles à ce facteur. Selon certaines estimations, les rendements pourraient beaucoup baisser dans certaines zones. Mais ces estimations ne tiennent pas compte de la possibilité dadopter des variétés ou des cultures plus adaptées ni du fait que laugmentation du CO2, en réduisant lévapotranspiration, accroît le rendement de leau, particulièrement pour les cultures de type C4 telles que le maïs ou la canne à sucre.
Il faut aussi tenir compte de leffet de la concentration de CO2 sur la productivité: quand la concentration double, la photosynthèse peut elle aussi dans certains cas doubler, de sorte que les plantes poussent plus vite et deviennent plus grandes36 . Cela vaut particulièrement pour le blé, le riz, le soja, et aussi, dans une moindre mesure, pour les cultures de basse latitude telles que le maïs, le sorgho, le mil, la canne à sucre et les graminées fourragères.
Un autre gaz visé par la Convention et qui concerne particulièrement lagriculture est le méthane. On ne sest guère penché sur cette question jusquà présent parce quon manque de données, parce que toute lattention sest portée sur le carbone en raison de son importance primordiale pour la croissance économique (qui dépend de lénergie) et parce que les émissions de méthane augmentent assez lentement. La Convention-cadre prescrit toutefois de les réduire et les mesures qui seront prises à cet effet peuvent être particulièrement importantes pour les nombreux pays en développement qui vivent de la riziculture et de lélevage.
Après le CO2, le méthane est le principal gaz en cause: il est à lorigine de plus de 15 pour cent de leffet de serre. Selon des estimations récentes, les émissions atteignent environ 380 millions de tonnes par an, contre 80 millions avant lère industrielle37. Mais le méthane reste beaucoup moins longtemps dans latmosphère que le carbone. Les principales sources anthropiques démissions de méthane sont lélevage, la production de gaz naturel et de pétrole, lextraction de charbon, la riziculture, la combustion de la biomasse, les décharges et les eaux usées. Les ongulés, principalement les bovins, sont à lorigine denviron le quart des émissions anthropiques, environ 100 millions de tonnes38. Le volume démission par animal est très variable selon le régime alimentaire, lespèce, lâge, le poids et létat de santé. En moyenne, les bovins élevés dans les pays en développement, dont lalimentation est peu abondante, produisent probablement plus de méthane et doxyde nitreux par unité de viande et de lait que les animaux des élevages intensifs.
On estime que la riziculture aquatique produit quelque 60 millions de tonnes de méthane par an, mais cette estimation est très incertaine. Le riz est en majeure partie produit dans les pays en développement, la Chine et lInde en tête.
Les politiques de réduction des émissions de méthane ont des chances de frapper particulièrement durement les pays en développement, qui ont en général un secteur agricole important dans lequel la riziculture et lélevage tiennent une grande place. A mesure quils consommeront plus de viande, ces pays devront probablement accroître leur production animale, et donc leurs émissions de méthane, à moins dimporter davantage en provenance des pays développés.
Par ailleurs, il existe des moyens defficacité limitée de réduire les émissions de méthane. On peut par exemple donner au bétail des additifs alimentaires dont leffet peut nêtre pas négligeable, surtout dans les élevages intensifs. Il est plus difficile de réduire les émissions dues à la riziculture; on peut toutefois envisager de mettre au point des cultivars qui nont pas besoin de rester aussi longtemps submergés ou de remplacer le riz par le blé.
Lagriculture émet aussi un autre gaz à effet de serre, loxyde nitreux. Les émissions proviennent principalement des forêts, des marécages et des termitières ainsi que des activités de lhomme telles que la combustion de la biomasse, le défrichement, la fumure azotée des pâturages et des cultures, les cultures de légumineuses, les élevages intensifs de bovins, les déchets animaux et lutilisation des combustibles fossiles. Comme le carbone, les oxydes nitreux persistent longtemps dans latmosphère mais contrairement au méthane, leur concentration nest pas très supérieure à ce quelle était avant lère industrielle et augmente relativement lentement. Environ 90 pour cent des émissions mondiales sont imputables à lagriculture.
Les initiatives visant à réduire les émissions sont actuellement pour lessentiel concentrées dans les pays développés car ce sont eux qui sont responsables de la concentration actuelle de gaz à effet de serre dorigine anthropique. Toutefois, ces initiatives, du fait quelles suscitent des transferts démissions et une modification des termes de léchange, peuvent avoir des retombées importantes sur les pays en développement ainsi que sur leur agriculture, même sils nappliquent aucune politique de dépollution.
On dit quil y a transfert démissions de carbone quand la réduction des émissions dans un pays est partiellement ou entièrement compensée par un accroissement des émissions dans un autre, dont la compétitivité saméliore du fait quil continue à utiliser des techniques utilisant beaucoup de combustibles fossiles. Un taux élevé de transfert réduit manifestement lefficacité globale des politiques de réduction des émissions, mais les pays qui nappliquent pas de telles politiques peuvent en bénéficier. Les modèles quantitatifs aboutissent à un large éventail destimations de lampleur des transferts qui se produiraient si des politiques de réduction des émissions étaient systématiquement appliquées dans les pays développés. Les estimations vont dun transfert presque nul à un transfert total et même un accroissement du volume global des émissions; toutefois, les valeurs les plus probables vont denviron 10 pour cent à 35 pour cent39.
Deuxièmement, les politiques de réduction des émissions entraîneront une modification des termes de léchange (ratio entre les prix des exportations et ceux des importations). Quand les termes de léchange dun pays se détériorent, celui-ci a besoin dexporter davantage pour financer une quantité donnée dimportations. Les politiques de réduction des émissions auront probablement des effets sur les prix des importations et des exportations de tous les pays, y compris ceux qui nappliquent aucune politique de ce genre. Les prix des produits dont la production consomme beaucoup de combustibles fossiles (produits chimiques, caoutchouc, matières plastiques, fer, acier, métaux non ferreux et articles manufacturés) augmenteront parce quils incorporeront limpôt explicite sur la combustion. Toutefois, les prix des combustibles fossiles baisseront parce que limpôt réduira la demande. Enfin la demande dimportation diminuera dans les pays appliquant des politiques de réduction des émissions, parce que ces politiques freineront leur croissance économique; les exportations de tous les pays, et notamment les exportations agricoles des pays en développement, en souffriront. Leffet global de tous ces facteurs dépendra de la composition des importations et des exportations. Normalement, les termes de léchange devraient se détériorer pour les pays exportant beaucoup de combustibles fossiles (par exemple les membres de lOPEP) ou des marchandises dont la production nécessite de grandes quantités de combustibles fossiles, et samélioreront probablement pour les pays qui importent ces marchandises (par exemple le Japon).
La modification des termes de léchange peut compenser les déplacements de production associés aux transferts démissions. En dautres termes, les avantages que pourraient tirer les pays en développement de ces transferts pourront être plus quannulés par la baisse de la demande des pays développés pour les produits quils exportent.
La possibilité de transférer les facteurs de production agricole à dautres branches de production, dans le même pays ou à létranger, est aussi un facteur important. Il se peut que dans les pays en développement le capital et la main-duvre soient attirés par des industries plus compétitives sur le plan international et plus rentables, mais qui utilisent beaucoup de combustibles fossiles, telles que les fonderies et les aciéries, aux dépens du secteur agricole. Lampleur de ces transferts dépendra de limportance relative des différentes branches de production dans le pays.
Indépendamment des avantages ou des pertes que pourraient entraîner les politiques datténuation des changements climatiques pour les pays en développement, il convient de se demander sil existe dautres politiques qui pourraient être avantageuses pour tous les pays. Le thème central des négociations internationales récentes entre les parties à la Convention-cadre et les Nations Unies sur les changements climatiques a été la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans une proportion correspondant à la croissance des émissions dans chaque pays depuis une date de référence, 1990. Or cette politique de stabilisation dici lan 2000 aux niveaux de 1990 fait abstraction dun aspect fondamental du problème, à savoir que les changements de climat sont un phénomène véritablement planétaire. Les analystes sont généralement daccord pour reconnaître que leffet de serre est un problème planétaire en ce sens que son impact sur lenvironnement ne dépend pas du lieu démission. Ces gaz sont des polluants qui saccumulent cest leur concentration dans latmosphère qui produit leffet de serre, et non leur flux. Dans ces conditions, les gaz émis sous les tropiques auront le même effet que ceux qui sont émis dans les climats tempérés.
Leffet environnemental de la réduction des émissions ne dépend donc pas de lendroit où se situe cette réduction. En revanche, le coût de la réduction varie considérablement dun pays à lautre selon les technologies utilisées, la disponibilité dautres sources dénergie, la structure de lindustrie, la répartition des ressources énergétiques et des marchés de lénergie, la dépendance à légard des exportations, etc. Même à la marge, les coûts peuvent varier dans une fourchette très large.
Un fait qui a peut-être encore plus dimportance dans une perspective planétaire est que le coût de la réduction des émissions tend à être plus bas dans les pays en développement que dans les pays développés, car il est possible dans les premiers daméliorer considérablement le rendement énergétique en modernisant les techniques40. Par exemple, la Chine possède beaucoup de petites usines fonctionnant au charbon et ses fonderies et aciéries sont relativement inefficientes et surannées. Selon certains modèles quantitatifs, le coût marginal de la réduction des émissions en Chine pourrait être inférieur au cinquième du coût marginal dans lensemble de lOCDE41.
Un raisonnement analogue sapplique aux puits. Le coût de la création de puits tels que des forêts varie selon les ressources en terre et les autres utilisations possibles de ces terres. La valeur de la terre et le coût de la création de puits varient énormément selon les endroits, mais cest généralement dans les régions où la terre est utilisée de la façon la plus intensive quils sont le plus élevés. Cest probablement dans des pays tels que lAustralie, la Nouvelle-Zélande, le Brésil et lArgentine quil y aurait le plus de possibilités de développer les puits.
Etant donné le caractère planétaire de leffet de serre, les différences considérables qui existent entre les pays quil sagisse du coût de la réduction des émissions ou des taux de croissance économique et daugmentation des émissions il nest pas économiquement rationnel de vouloir ramener les émissions au niveau dune date de référence quelconque comme le voudrait la politique de stabilisation. A léchelle mondiale, la stratégie la plus économique pour atteindre lobjectif, quel quil soit, est dexploiter dabord toutes les possibilités les moins coûteuses de réduire les émissions. La façon la plus efficiente datteindre les résultats voulus serait de concentrer lessentiel de la réduction des émissions dans des pays en développement.
Selon certaines estimations, la perte de bien-être résultant dune politique efficiente de réduction des émissions dici lan 2020 sélèverait à 47 milliards de dollars (en dollars constants de 1988), soit 40 pour cent seulement de ce quil en coûterait si les pays développés devaient réduire les émissions sur leur propre territoire 42. Selon une étude antérieure de lOCDE, la solution efficiente ne coûterait que 20 pour cent43.
Mais cela ne veut pas dire que le coût de la réduction des émissions doit retomber entièrement ou principalement sur les pays en développement. Sil est vrai que la réduction coûte moins cher dans ces pays, il est vrai également quils ont une moins grande marge de manuvre pour financer la réduction des émissions, quil sagisse de leur compétitivité ou des pertes de revenus. Mais il reste vrai quil sagit dun problème planétaire et que tous les pays se partagent la responsabilité de le résoudre.
Leffet de serre est un problème environnemental dont lampleur nest égalée par aucun autre. Les causes comme les effets ont une assiette planétaire, et la réduction des concentrations de gaz à effet de serre dans latmosphère exigera la coopération de nombreux acteurs, sinon une coopération universelle. Le problème semble insoluble. Dans la plupart des pays développés, on a compris quil était nécessaire de réduire le volume des émissions à léchelle mondiale et, pour des raisons politiques aussi bien quéconomiques, il est essentiel que ces pays donnent lexemple. Mais nombre dentre eux nont pas encore fait preuve de la volonté politique nécessaire pour parvenir à des résultats. Beaucoup de pays en développement, considérant que le problème est une conséquence directe du développement industriel qui a permis aux pays avancés de sindustrialiser à un moment où leffet de serre nétait pas ressenti comme un problème, se sont fixé dautres priorités quils considèrent plus urgentes, même sil est vrai que lessentiel de laccroissement futur des émissions sera imputable aux pays qui sont actuellement en développement. Pourtant, il sera nécessaire à un moment ou à un autre que les pays qui ne se sont pas encore engagés à réduire leurs émissions participent à leffort international.
Bien que la nature et limportance du problème soient encore imparfaitement connues, il est certain que les politiques datténuation des émissions auront des retombées sur les pays en développement. Ces retombées seront dans certains cas positives les pays en développement bénéficiant de la délocalisation des industries émettant beaucoup de carbone et de métal mais elles risquent dêtre dans dautres cas négatives, si la demande des produits quexportent les pays en développement diminue. Il est très probablement possible de limiter les effets négatifs en encourageant des solutions efficientes et équitables. Il est sans doute dans lintérêt des pays en développement de participer individuellement et collectivement aux processus de négociation et aux projets exécutés conjointement. Tout au long du processus prolongé de négociation, il apparaîtra que la prudence conseille dutiliser lénergie de façon plus efficiente et de tirer un meilleur parti des techniques permettant des économies dénergie. Il serait souhaitable de supprimer toutes les subventions de la consommation dénergie.
Lagriculture et les forêts resteront au cur du débat sur les changements climatiques parce que cest dans ces secteurs que leur impact physique est le plus apparent. En létat actuel des connaissances, il est difficile dévaluer limpact du changement du climat sur la productivité nette de lagriculture à léchelle mondiale, car dun côté, lutilisation de cultures adaptées et leffet fertilisant du CO2 se traduiront dans certains cas par une augmentation des rendements, mais de lautre côté, la réduction de la pluviosité et de lhumidité des sols entraînera dans dautres cas une baisse des rendements. Leffet des politiques mondiales de réduction des émissions sur le secteur agricole sera différent selon les régions et selon les pays; en tout état de cause, la limitation des émissions de méthane et doxyde nitreux risque de freiner la croissance de lagriculture.
Dans ces circonstances, il faudra envisager dadopter dans le secteur agricole une politique de réduction du déboisement et de promotion des races améliorées de bétail et des pratiques de gestion des cultures propres à réduire les émissions de carbone, de méthane et doxyde nitreux. Lamélioration des pratiques daménagement des terres meilleure utilisation des eaux, des engrais et des carburants, conservation de la matière organique outre quelle permettra de réduire les émissions, aura probablement des effets bénéfiques pour les pays en développement.
9 Les données chiffrées dans la présente section sont tirées du rapport biennal de la FAO, Situation des forêts du monde 1997. Rome. Ce rapport présente un tableau densemble de la foresterie mondiale et de son évolution récente dans loptique des politiques forestières.
10 Ces données sont publiées dans FAO, op. cit., note 9, p. 50. Cet ouvrage présente aussi une analyse des chiffres et des données par pays sur le couvert forestier.
11 FAO. 1996. Forest resources assessment 1990: Survey of tropical forest cover and study of change processess. Etude FAO Forêts no 130. Rome.
12 Les efforts qui ont été faits à léchelle mondiale, régionale et nationale pour mettre au point des critères et des indicateurs de laménagement forestier durable sont présentés en détail dans Situation des forêts du monde 1997.
13 Daprès les estimations des Commissions économiques régionales de lONU: Commission économique pour lAfrique (CEA); Commission économique et sociale pour lAsie et le Pacifique (CESAP); et Commission économique pour lAmérique latine et les Caraïbes (CEPALC). Ces estimations sont des agrégats de chiffres provenant détudes au niveau micro prenant en considérant la totalité des systèmes agricoles et pas seulement les statistiques de la main-duvre agricole. Cité dans R.L. Blumberg. 1989. Making the case for the gender variable: women and the wealth and well-being of nations. USAID, Washington.
14 M. Snyder, F. Berry et P. Mavima. 1996. Gender policy in development assistance: improving implementation results. World Development, 24(9): 1481-1495.
15 K. Saito. 1995. Raising the productivity of women farmers in sub-Saharan Africa. Document dinformation de la Banque mondiale no 230, Africa Technical Department Series. Banque mondiale, Washington.
16 Après la troisième année, laugmentation du PIB nest plus que de 4 pour cent par année de scolarité supplémentaire, soit 12 pour cent pour trois années (Banque mondiale. 1991. World Development Report 1991. Oxford University Press, New York).
17 Lockheed, D. Jamison et L. Lau. 1980. Farmer education and farm efficiency: a survey. Economic Development and Cultural Change, 29(1): 37-76.
18 D. Jamison et L. Lau. 1982. Farmer education and farm efficiency. The Johns Hopkins University Press for the World Bank, Baltimore, Etats-Unis.
19 K. Saito, op. cit., note 15, p. 60.
20 K. Subbarao et L. Raney. 1995. Social gains from female education: a cross-national study. Economic Development and Cultural Change, 44(1).
21 L. Lim. 1996. Women swell ranks of working poor. World of Work, Vol. 17. OIT, Genève.
22 FAO. 1996. Farmersrights in the conservation and use of plant genetic resources: who are the farmers? Par S. Bunning et C. Hill. Rome.
23 B. Hertz. 1989. Bringing women into the mainstream. Finance and Development, (décembre): 22-25.
24 FAO. 1995. Women, agriculture and rural developmnent a synthesis report of the Africa region. Rome.
25 FAO. 1995. Women, agriculture and rural development a synthesis report of the Near East region. Rome.
26 P.P. Bhattarai. 1989. Womens roles - a case study of Tankhuwa Panchayat. PAC Occasional Paper No. 1. Pakhnibas Agricultural Centre, Katmandu.
27 V. Nayak-Mukeherjee. 1991. Women in the economy a select annotated bibliography of Asia and the Pacific. Asian and Pacific Development Centre, Kuala-Lumpur.
28 Ibid.
29 Ibid.
30 Banque mondiale. 1996. Rural women in the Sahel and their access to agricultural extension sector study. Rapport no 13532. Washington.
31 V. Nayak-Mukeherjee, op. cit., note 27, p. 65.
32 ONU. 1992. Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. New York.
33 Ibid.
34 Banque mondiale. 1995. World Development Report 1995. Oxford University Press, New York; BAsD. 1993. Electricity Utilities Databook. Manille.
35 Une analyse des effets possibles du changement du climat sur lagriculture, les forêts et les pêches est fournie dans FAO. 1994. La situation mondiale de lalimentation et de lagriculture 1994, p. 55-62. Rome.
36 PNUE. 1996. http:/www.unep.ch/ipcc/fs101.html.
37 D. Stern et R. Kaufman. 1995. Estimates of global anthropogenic methane emissions, 1860-1993. Document de travail no 4. Center for Energy and Environmental Studies, Boston, Etats-Unis.
38 PNUE. 1996. http:/www.unep.ch/ipcc/fs032.html.
39 ABARE/Gouvernement australien 1995. Global climate change: economic dimensions of a cooperative international policy response beyong 2000. Canberra; A. Manne et J. Oliveira-Martins. OECD Model Comparison Project (II) on the Costs of Cutting Carbon Emissions. Economics Department Working Paper No. 146. OCDE, Paris.
40 AISE. 1994. World Energy Outlook. Paris, OCDE.
41 Z.X. Zhang. 1996. Macroeconomic effects of CO2 emissions limits: a computable general equilibrium analysis for China. Wageningen Economic Papers 1996-1. Université dagriculture de Wageningen, Pays-Bas.
42 ABARE/Gouvernement australien, p. 112 op. cit., note 39 page 77.
43 J.-M. Berniaux, J.Martin, G. Nicoletti et J. Martins. 1991. The cost of policies to reduce CO2 emissions: initial simulation results with GREEN. Document de travail no 103. OCDE, Paris.