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CHAPITRE III

LES INDUSTRIES AGROALIMENTAIRES ET LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE


LES INDUSTRIES AGROALIMENTAIRES ET LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE

INTRODUCTION

L’agriculture et l’industrie ont toujours été considérées comme deux secteurs radicalement distincts, qu’il s’agisse de leurs caractéristiques ou de leur rôle dans la croissance économique. L’agriculture était le précurseur du développement et celui-ci était jugé au degré d’industrialisation atteint par les pays. La croissance n’était autre chose que le passage plus ou moins graduel d’une économie agricole à une économie industrielle, financé par le produit de l’agriculture.

Aujourd’hui, ce modèle n’est plus valable. D’une part, la contribution de l’agriculture à l’industrialisation ainsi que son importance pour le développement harmonieux et la stabilité politique et économique ont été réévaluées. De l’autre, l’agriculture est devenue une sorte d’industrie: la technologie, l’intégration verticale, la commercialisation, les préférences des consommateurs sont devenues très semblables à ce qu’elles sont dans les autres branches de l’industrie. Elles sont souvent caractérisées par un degré élevé de complexité, de diversité et d’intégration. L’affectation des ressources est de plus en plus déterminée par les forces du marché et intégrée dans le réseau de liaisons interbranches. Les produits agricoles, qui sont l’aboutissement de techniques de plus en plus complexes, elles-mêmes fruit d’un gros effort de recherche-développement, permettent de répondre à des préférences individuelles et collectives dictées par des critères nutritionnels, sanitaires et écologiques de plus en plus exigeants. Il est encore possible de distinguer le stade de la production des matières premières de celui du traitement et de la transformation, mais cette distinction est souvent estompée par la complexité des techniques et par le degré élevé d’intégration verticale: l’industrialisation de l’agriculture et le développement des industries agricoles sont donc deux processus indissociables qui donnent naissance à une branche de production entièrement nouvelle.

On s’est proposé dans les pages qui suivent de présenter certains des problèmes en jeu et d’évaluer le rôle actuel et potentiel des agro-industries dans le développement économique. Après avoir proposé une définition du secteur agricole et cité des chiffres qui permettent de mesurer son importance économique, on examinera le rôle que les agro-industries peuvent jouer dans l’expansion économique des pays en développement. La troisième partie du chapitre décrit la transformation du contexte du développement agro-industriel qui résulte des nouvelles politiques commerciales et de l’évolution des techniques et des modèles de consommation. La quatrième partie traite de l’internationalisation des activités agro-industrielles qui résulte notamment de l’importance croissante des mouvements internationaux de capitaux et du rôle qu’y jouent les sociétés multinationales. On présente en conclusion les éléments d’une politique de promotion des agro-industries visant à optimiser la contribution de celles-ci au développement économique.

LES AGRO-INDUSTRIES: DÉFINITION ET DIMENSIONS

Typologie des agro-industries

Par agro-industrie, on entend généralement la partie du secteur manufacturier qui transforme les matières premières et les demi-produits provenant du secteur agricole au sens large, c’est-à-dire y compris la foresterie et la pêche.

Une grande partie de la production agricole subit une transformation plus ou moins poussée entre la récolte et l’utilisation finale. Les industries utilisant comme matières premières des produits de l’agriculture, de la pêche ou des forêts sont extrêmement variées, depuis les activités étroitement liées à la récolte ou destinées à assurer la conservation des produits par des méthodes les plus simples (telles que le séchage au soleil) jusqu’à la production d’articles très élaborés au moyen de méthodes modernes à forte intensité de capital comme les textiles, la pâte et le papier.

Les industries alimentaires sont beaucoup plus homogènes et faciles à classer que les autres, leurs produits ayant la même utilisation finale. La plupart des techniques de conservation sont utilisées de façon pratiquement identique pour une grande diversité de denrées périssables: fruits, légumes, lait, viande ou poisson. Pour les denrées les plus périssables, la transformation vise surtout à assurer la conservation.

Au contraire, les produits des industries non alimentaires ont toutes sortes d’utilisations finales. Presque tous nécessitent une ouvraison très poussée qui, le plus souvent, se fait en plusieurs étapes intermédiaires et donne lieu à divers demi-produits avant d’aboutir au produit final. Comme la valeur ajoutée augmente à chaque stade, la proportion du coût total que représente la matière première diminue tout au long de la filière. Un autre caractère distinctif des agro-industries non alimentaires est que la plupart utilisent aujourd’hui de plus en plus les produits synthétiques et artificiels (en particulier les fibres) parallèlement aux matières premières naturelles.

On peut aussi classer les agro-industries en industries d’amont et d’aval. Les industries d’amont procèdent à la première transformation des produits agricoles. Ce sont par exemple les rizeries et les minoteries, les tanneries, les usines d’égrenage du coton, les huileries, les scieries et les conserveries de poisson. Celles d’aval transforment les produits intermédiaires ainsi obtenus en produit fini: pain, biscuits et pâtes alimentaires, fils et tissus, vêtements et chaussures papier et articles en caoutchouc.

Quant aux systèmes de production, ils peuvent aller de l’artisanat le plus rudimentaire à l’organisation industrielle la plus moderne. Par exemple, dans certains pays en développement, le même tissu peut être produit par des artisans travaillant chez eux sur des métiers à main ou par de grandes fabriques de textile utilisant des machines perfectionnées et des systèmes d’organisation complexes et produisant toute une gamme de produits industriels pour le marché intérieur et pour l’exportation. Seul le deuxième exemple présente vraiment des caractéristiques industrielles, si bien qu’on ne peut pas définir les agro-industries uniquement sur la base des marchandises produites.

Il est de plus en plus difficile de délimiter précisément le secteur agro-industriel1: l’innovation et le progrès technologique obligent à élargir la gamme de ce qui peut être considéré comme des intrants agro-industriels pour y inclure des produits synthétiques et des produits issus des biotechnologies. Ainsi, l’agro-industrie continue à transformer les produits primaires de l’agriculture, mais elle utilise aussi comme matières premières des produits industriels très perfectionnés qui souvent sont l’aboutissement de gros investissements dans la recherche, la technologie et l’innovation. A cette complexité croissante des intrants fait pendant un élargissement de la gamme des procédés de fabrication, caractérisés par des transformations physiques et chimiques visant à ouvrir de nouveaux créneaux pour la production primaire en l’adaptant aux utilisations finales.

Toutes ces raisons – complexité croissante des intrants, impact de l’innovation et des nouvelles technologies, perfectionnement et diversification des procédés de transformation – font qu’il est de plus en plus difficile d’établir une nette distinction entre les industries proprement dites et ce que l’on peut considérer comme des agro-industries.

Malgré sa rigidité, la Classification internationale type, par industrie, de toutes les branches d’activité économique (CITI) de l’ONU peut être utile à des fins statistiques. Selon la CITI, les agro-industries peuvent se classer dans de nombreux secteurs des industries manufacturières, à savoir: 3.1 fabrication d’aliments, de boissons et de tabac; 3.2 textiles, vêtements et industries du cuir; 3.3 transformation du bois et produits du bois (y compris meubles); 3.4 fabrication de papier et produits en papier, impression et édition; 3.5.5 fabrication de produits en caoutchouc. Le présent chapitre porte sur toutes les agro-industries, mais en mettant l’accent sur le groupe particulièrement important des produits alimentaires, des boissons et du tabac.

TABLEAU 3

Part des agro-industries dans la valeur ajoutée1 dans certains groupes de pays, 1980 et 19942

Groupes de pays Produits alimentaires, boissons, tabac

Textiles, vêtements, cuir, chaussures

Produits du bois, meubles

Papier, produits du papier, imprimerie

Produits en caoutchouc

Agro-industrie, total


(3.1)

(3.2)

(3.3)

(3.4)

(3.5.5)

(3.1-3.4, 3.5.5)


1980

1994

1980

1994

1980

1994

1980

1994

1980

1994

1980

1994

Pays industrialisés

13,3

12,6

8,3

5,7

3,6

3,1

7,9

8,9

1,2

1,1

34,3

31,4

CE

11,9

13,5

8,5

6,0

3,7

3,4

6,8

7,6

1,3

1,1

32,2

31,6

Japon

11,3

9,4

7,2

4,3

4,4

2,3

8,8

9,2

1,4

1,2

33,1

26,4

Amérique du Nord

13,7

11,9

6,4

4,8

2,8

3,0

11,4

11,3

1,0

1,1

35,3

32,1

Europe orientale et CEI

20,8

20,5

14,4

13,7

2,7

3,2

2,2

1,8

1,4

1,1

41,5

40,3

Pays en développement

18,2

17,7

15,2

11,4

2,8

2,2

4,3

4,6

1,5

1,7

42,0

37,6

ENI3

15,1

14,5

15,0

10,8

2,4

1,6

4,5

5,0

1,6

1,8

38,6

33,7

Nouvelles ENI4

23,5

19,7

16,2

13,0

3,2

3,8

3,3

3,8

2,0

2,2

48,2

42,5

Note: Les chiffres entre parenthèses se réfèrent aux codes de la CITI. 1 Aux prix constants de 1990. 2 1993 pour les pays en développement. 3 ENI = Argentine, Brésil, Mexique, ex-Yougoslavie, Hong Kong, Inde, République de Corée, Singapour et Taïwan Province de Chine. 4 Nouvelles ENI = Maroc, Tunisie, Chine, Turquie, Indonésie, Malaisie, Philippines et Thaïlande. Source: ONUDI. 1997. International Yearbook of Industrial Statistics 1997. Vienne.

Les agro-industries en chiffres

Le tableau 3 indique la part de la valeur ajoutée dans le secteur manufacturier qui provient des agro-industries (classées selon la CITI) pour 1980 et 1993-1994. Même dans les pays les plus avancés, ces industries représentent une proportion importante de l’activité industrielle totale. Dans les pays industrialisés, où l’agriculture primaire ne fournit qu’un très faible pourcentage de la production totale, les diverses industries transformant les produits agricoles représentent près du tiers de la valeur ajoutée dans le secteur manufacturier (en 1994). La proportion est encore plus forte (37,6 pour cent) dans les pays en développement, où les agro-industries dominent souvent l’activité industrielle et sont à l’origine d’une grande partie de la production, des recettes d’exportation et de l’emploi. Toutefois, depuis 1981, cette part a baissé de trois à quatre points de pourcentage aussi bien dans les pays en développement que dans les pays industrialisés; cette baisse est un peu plus marquée dans les premiers que dans les seconds.

Tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement, les produits alimentaires, les boissons et le tabac jouent un rôle dominant dans la production agro-industrielle, qui, en 1994, a représenté environ 13 pour cent de la valeur ajoutée totale dans le secteur manufacturier des pays industrialisés et 18 pour cent dans celui des pays en développement; cette proportion tend toutefois à baisser dans les deux groupes de pays.

La part du monde en développement dans la valeur ajoutée dans les diverses agro-industries est en augmentation rapide; elle atteint près du tiers pour le tabac, la chaussure et le textile et elle a aussi beaucoup augmenté entre 1980 et 1994 pour les boissons et les industries du cuir (tableau 4).

En ce qui concerne le monde industrialisé, la CE a gagné du terrain dans les sous-secteurs des produits alimentaires, des boissons, du tabac et du cuir, mais en a perdu dans presque toutes les autres agro-industries. L’Amérique du Nord a confirmé sa position dominante dans le secteur du bois et du papier et accru sa part de valeur ajoutée dans les industries du caoutchouc et des textiles. Au contraire, la part de l’Europe orientale et de la CEI, où les agro-industries, comme les autres secteurs, ont beaucoup souffert des répercussions de la transition économique, a nettement diminué dans tous les sous-secteurs: elle a reculé de quelque trois points de pourcentage pour la chaussure, les produits du bois et le tabac et de neuf à 10 points pour les produits alimentaires, les boissons, les textiles et le cuir.

Si la part des pays en développement a ainsi augmenté, c’est que l’expansion de l’industrie y a été plus rapide que dans les pays développés entre 1980 et 1994 (tableau 5). Dans toutes les branches d’activités industrielles, ces pays ont affiché des taux de croissance plus élevés que les pays industrialisés et les pays en transition pendant les années 80 et de nouveau entre 1990 et 1994. Les secteurs les plus dynamiques ont été le caoutchouc et le papier tout au long de la période et l’industrie des boissons surtout entre 1990 et 1994.

Tant dans les pays développés que dans les pays en développement, le sous-secteur des produits alimentaires, des boissons et du tabac est devenu la principale composante des activités agro-industrielles et constitue une proportion importante de l’activité économique totale. Dans les pays en développement, la part de ce sous-secteur, qui est l’ordre de 3 ou 4 pour cent du PIB, s’est uniformisée entre les diverses régions au cours des dernières décennies (figure 13). Toutefois, la région Amérique latine et Caraïbes contraste avec les autres régions: cette part y était autrefois plus grande qu’ailleurs, mais elle tend à diminuer depuis le milieu des années 80 alors que dans les autres régions elle est en augmentation. C’est dans la région Asie et Pacifique qu’elle a augmenté le plus rapidement pendant une bonne partie des années 70 et 80; cette tendance s’est maintenue pendant les années 90.

A l’échelle mondiale, les pays développés jouent un rôle dominant dans le sous-secteur des produits alimentaires, des boissons et du tabac: en 1994, ils ont produit environ 80 pour cent de la valeur ajoutée dans ce sous-secteur, l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale représentant à elles deux près de 60 pour cent du total (figure 14).

TABLEAU 4

Répartition mondiale1 de la valeur ajoutée par les divers secteurs agro-industriels en 1980 et 19932

Secteur (CITI) Pays industrialisés et économies en transition

Pays en développement



Année

Total

CE

Japon

Amérique du Nord

Europe orientale et CEI

Total

ENI

Monde1

Produits alimentaires

1980

85,5

28,0

14,8

22,3

16,3

14,5

7,4

100,0

(3.1.1/2)

1994

82,0

32,3

13,7

24,7

6,9

18,0

9,0

100,0

Boissons

1980

79,3

32,6

10,4

18,6

14,0

20,7

11,1

100,0

(3.1.3)

1994

73,2

36,3

8,8

19,2

4,8

26,8

13,6

100,0

Tabac

1980

73,7

33,7

3,2

29,3

5,8

26,3

12,2

100,0

(3.1.4)

1994

66,8

35,9

2,8

23,4

2,8

33,2

14,7

100,0

Textiles

1980

78,1

29,3

14,4

14,0

17,9

21,9

13,2

100,0

(3.2.1)

1994

71,3

29,7

11,4

19,0

8,8

28,7

16,5

100,0











Vêtements

1980

81,5

34,2

11,1

21,7

11,6

18,5

10,9

100,0

(3.2.2)

1994

76,0

29,3

10,3

25,9

7,4

24,0

12,6

100,0

Cuir

1980

76,7

34,6

9,9

12,0

18,9

23,3

15,3

100,0

(3.2.3)

1994

72,2

39,1

10,4

11,5

9,1

27,8

18,1

100,0

Chaussures

1980

74,1

42,1

4,4

13,1

11,7

25,9

17,6

100,0

(3.2.4)

1994

69,3

41,8

6,4

8,5

9,2

30,7

20,0

100,0

Produits du bois

1980

89,6

33,5

22,1

19,4

7,6

10,4

4,9

100,0

(3.3.1)

1994

87,8

34,4

14,7

27,5

4,3

12,2

4,0

100,0

Papier

1980

90,4

33,1

12,7

35,0

6,1

9,6

6,3

100,0

(3.4.1)

1994

88,3

33,5

13,4

36,5

1,5

11,7

7,7

100,0

Caoutchouc

1980

84,9

36,3

17,2

17,6

11,3

15,1

10,1

100,0

(3.5.5)

1994

78,2

31,7

16,2

24,3

3,7

21,8

14,2

100,0

Secteur manufacturier, total

1980

87,1

35,7

14,2

23,9

9,5

12,9

8,2

100,0

(3.1-3.9)

1994

83,5

33,0

17,1

25,9

4,2

16,5

9,8

100,0

1 Sauf la Chine, pour laquelle on ne dispose pas de données. 2 Aux prix constants de 1990. Source: ONUDI. 1997. International Yearbook of Industrial Statistics 1997. Vienne.

TABLEAU 5

Taux de croissance annuel de la valeur ajoutée dans les agro-industries par groupe de pays, 1980-1990 et 1990-19941

Activité o Secteur?
(CITI)
Pays industrialisés

Europe orientale et CEI

Pays en développement


1980-1990

1990-1994

1980-1990

1990-1994

1980-1990

1990-1994

Produits alimentaires (3.1.1/2) 1,8

1,4

1,7

..

2,6

3,4

Boissons (3.1.3) 1,8

1,2

-1,7

..

2,6

4,9

Tabac (3.1.4) 0,0

-1,4

0,4

..

1,8

2,1

Textiles (3.2.1) 0,2

-1,5

1,1

..

2,2

0,8

Vêtements (3.2.2) -0,6

-2,3

1,7

..

2,4

-1,7

Cuir (3.2.3) -1,4

-4,1

0,0

..

0,7

-3,6

Chaussures (3.2.4) -3,1

-3,5

2,4

..

-0,4

-2,4

Produits du bois (3.3.1) 1,6

-0,1

2,1

..

2,1

..

Papier (3.4.1) 3,4

1,8

1,2

..

4,3

4,5

Caoutchouc (3.5.5) 2,6

-0,3

1,4

..

4,9

3,9

Secteur manufacturier, total 2,8

-0,4

2,5

-10,1

4,4

3,5

1 Aux prix constants de 1990. Source: ONUDI. 1997. International Yearbook of Industrial Statistics 1997. Vienne.

Dans les pays en développement, l’essentiel de la production du sous-secteur est concentré dans les deux régions Asie et Pacifique et Amérique latine et Caraïbes, qui représentent chacune environ 45 pour cent de la production des pays en développement (figure 15). Mais alors que la région Amérique latine et Caraïbes qui, pendant les années 70, était à l’origine de 50 à 60 pour cent de la production des pays en développement, a vu sa part baisser notablement pendant les années 80, la part de la région Asie et Pacifique a beaucoup augmenté pendant la même période. La réduction de la part de l’Afrique subsaharienne a été très brutale. Après avoir culminé en 1983, cette part a régulièrement baissé, et elle est maintenant inférieure à celle du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord.

La valeur ajoutée dans le sous-secteur des produits alimentaires, des boissons et du tabac, exprimée en pourcentage du PIB agricole, constitue un indicateur de l’importance relative des industries de transformation par rapport à l’agriculture primaire (figure 16). La figure montre que les opérations de transformation sont depuis toujours une composante importante de la production agroalimentaire en Amérique latine et dans les Caraïbes, ce qui indique que toute la filière alimentaire était plus avancée dans cette région que dans les autres. Toutefois, le ratio valeur ajoutée dans les agro-industries/PIB agricole tend à diminuer depuis le début des années 80 alors qu’il tend à augmenter dans toutes les autres régions en développement, et plus particulièrement en Asie et dans le Pacifique.

RÔLE DES AGRO-INDUSTRIES DANS LE DÉVELOPPEMENT

L’étude théorique et empirique des modifications structurelles qui accompagnent le développement ont révélé certaines tendances universelles. D’abord, on observe une tendance séculaire au déclin du poids relatif du secteur agricole dans l’économie à mesure que les revenus par habitant augmentent. Ce déclin relatif est attesté par la chute de la part de l’agriculture dans la valeur ajoutée, l’emploi, le commerce et la consommation. Il s’accompagne d’une réduction de la part des produits agricoles primaires dans la valeur des produits finis à laquelle fait pendant l’accroissement de la valeur ajoutée dans les agro-industries.

C’est cette observation qui a inspiré l’idée très répandue que le développement implique nécessairement un transfert de ressources aux dépens de l’agriculture, qui serait une condition sine qua non du développement industriel. Mais aujourd’hui, on se demande plutôt comment optimiser la contribution du secteur agricole à la croissance économique d’ensemble. Ce qui est en question, c’est non seulement la dimension et le fonctionnement du secteur agricole lui-même, mais aussi ses liaisons avec le reste de l’économie. Plus précisément, certains affirment que le développement de l’agro-industrie, du moins dans les pays où elle jouit d’un avantage comparatif, peut contribuer à assurer un juste équilibre entre l’agriculture et l’industrie.

La théorie des liaisons2 de Hirschman, selon laquelle la meilleure stratégie de développement consiste à choisir les activités dont le progrès stimulera d’autres progrès ailleurs, justifie que l’on attribue un rôle important à l’agro-industrie dans le développement. En effet, selon cette théorie – toute activité comportant d’importantes interactions avec le reste de l’économie – ces interactions étant mesurées par la proportion de la production qui est vendue ou achetée à d’autres industries – peut être un puissant moteur de croissance économique. La question des relations interbranches sera examinée de façon plus détaillée ci-après; mais on peut d’ores et déjà affirmer qu’étant donné leurs fortes interdépendances avec les activités d’amont et d’aval, les agro-industries peuvent beaucoup contribuer à accélérer l’activité économique.

Potentiel des agro-industries dans les pays en développement

Le potentiel de développement des agro-industries dans les pays en développement tient pour beaucoup au fait que la plupart d’entre eux possèdent une abondance relative de matières premières agricoles et de main-d’œuvre bon marché. Dans ces conditions, les industries les plus adaptées sont celles qui utilisent relativement plus ces ressources abondantes que sont les matières premières et la main-d’œuvre non qualifiée, et relativement moins celles plus rares que sont le capital et le personnel qualifié.

Beaucoup des industries qui transforment les matières premières agricoles se trouvent posséder des caractéristiques qui les rendent particulièrement adaptées à la situation de nombreux pays en développement. Quand la matière première représente une proportion considérable du coût total, son abondance et son coût raisonnable peuvent souvent compenser le désavantage qui résulte du manque d’infrastructures ou de personnel qualifié. En outre, dans beaucoup de branches de l’agro-industrie, une petite usine peut être économiquement efficiente, ce qui est un facteur important dans les pays en développement, où le marché intérieur est limité par le manque de pouvoir d’achat et aussi parce qu’il est intrinsèquement exigu.


ENCADRÉ 11

PRODUCTIVITÉ DU TRAVAIL ET STRUCTURE DES COÛTS DANS LES AGRO-INDUSTRIES

La valeur ajoutée par salarié varie beaucoup entre les pays et entre les diverses branches de l’agro-industrie. La première colonne du tableau indique la valeur ajoutée par employé dans les industries alimentaires de certains pays. On constate que l’éventail est très ouvert: il va de 1 700 dollars en Inde à 102 300 dollars aux Etats-Unis. La valeur ajoutée par salarié varie aussi considérablement (d’un facteur 10 et plus) entre les ENI (telles que la République de Corée, Singapour et Hong Kong) et les pays à bas revenus (Chine, Kenya et Inde); cette divergence tient certainement aux différences de technologie et de compétence administrative et technique. La deuxième colonne du tableau montre que comme on pouvait s’y attendre, il y a une corrélation positive entre les salaires et la productivité. Dans le sous-secteur des produits alimentaires, le salaire annuel va de 600 dollars en Indonésie à 27 800 dollars en Allemagne. Les travailleurs des industries alimentaires de Singapour gagnent en moyenne 20 fois plus que ceux du Kenya et de l’Inde.

En ce qui concerne la structure des coûts, les matières premières et les services (eau et électricité) représentent nettement plus de la moitié du coût total de production dans les industries alimentaires (3e colonne). Dans la plupart des pays, le coût de ces intrants représente 60 à 90 pour cent de la valeur brute de la production. Cette proportion tend à baisser quand la productivité augmente. C’est en Inde et au Kenya qu’elle est le plus élevée: 93,1 pour cent et 87,7 pour cent respectivement (chiffres de 1993). Le coût de la main-d’œuvre, en pourcentage de la valeur totale de la production, varie dans une fourchette relativement étroite, mais tend à être plus élevé dans les pays industrialisés que dans les pays en développement. Les chiffres de l’excédent d’exploitation (5e colonne) qui représentent la rémunération du capital et de l’entreprenariat (intérêts, bénéfices et dividendes) ne font apparaître aucune tendance nette. Leur niveau semble dépendre plutôt de l’état du marché et de la concurrence que de la nature des techniques utilisées.

Indicateurs de l’industrie alimentaire1 dans certains pays, 1991-1993

Pays

Valeur

Salaires

Pourcentage dans les coûts de production


ajoutée par salarié

annuels par salarié

Matières premières et services publics

Main- d’œuvre

Excédent d’exploitation


(milliers de $ EU)

(milliers de $ EU)

(%)

 

(%)

(%)

PAYS INDUSTRIALISÉS




Etats-Unis

102,3

24,0

61,8

8,9

29,3

Allemagne

87,3

27,8

66,2

10,8

23,0

Japon

83,3

26,7

60,7

12,6

26,7

Italie

66,1

..

79,5

12,4

8,1

France

63,8

..

69,5

15,3

11,4

Royaume-Uni

56,0

20,9

64,8

13,2

22,0

Fédération de Russie

8,4

1,9

62,9

8,3

28,8

PAYS EN DÉVELOPPEMENT




République de Corée

50,1

10,7

60,0

8,6

31,4

Singapour

37,5

14,6

68,2

12,4

19,4

Chili

25,7

5,1

62,1

7,6

30,3

Hong Kong

23,6

11,4

66,3

16,3

17,4

Malaisie

15,2

3,6

84,5

3,7

11,8

Thaïlande

12,3

2,0

72,8

4,5

22,7

Ghana

6,9

1,4

65,0

7,4

27,7

Indonésie

6,1

0,6

64,8

3,7

31,5

Chine

3,8

3,5

71,0

3,5

12,5

Kenya

2,8

0,7

93,1

1,6

5,3

Inde

1,7

0,7

89,7

4,2

6,1

1 CITI 3.1.1/1.2.

Source: ONUDI. 1996. International Yearbook of Industrial Statistics 1996. Vienne.


Les facteurs qui déterminent l’empla-cement le plus rentable pour une agro-industrie sont complexes. En général, le transport est un des principaux déterminants. La plupart des produits agricoles perdent du poids et du volume lorsqu’ils sont transformés, de sorte que leur transport coûte moins cher; d’autres, étant périssables, sont plus faciles à transporter après traitement. Les disponibilités de main-d’œuvre, d’énergie et d’infrastructures sont aussi des considérations importantes, mais il est souvent rentable d’établir les industries transformant les produits agricoles à proximité des zones de production de la matière première, où elles contribuent à réduire le sous-emploi rural si courant dans les pays en développement.

Il y a toutefois des exceptions. Ainsi, pour la plupart des céréales, il est souvent plus facile de transporter la matière première en vrac, et ce sont les produits de boulangerie qui sont périssables et doivent donc être fabriqués à proximité du marché. Quant aux graines oléagineuses (sauf les plus périssables telles que les olives et les palmistes) il est aussi facile et économique de les transporter à l’état brut que sous forme d’huile ou de tourteau, ce qui laisse plus de liberté dans le choix de l’emplacement des huileries. Il en va de même des dernières étapes de la transformation de certains produits. Ainsi, le coton égrené pèse moins lourd que le coton-graine et il convient donc de procéder à l’égrenage près de la zone de production, mais le transport des filés et des textiles est aussi facile et aussi économique que celui des vêtements.

Quand l’emplacement des industries n’est pas dicté par des raisons techniques, elles sont souvent situées à proximité du lieu de consommation parce qu’elles peuvent y bénéficier du marché du travail efficient, des infrastructures développées et des frais de distribution relativement faibles caractérisant les grands centres commerciaux. S’agissant de production destinée à l’exportation, ces considérations ont souvent amené à établir les industries de transformation dans le pays importateur; cette tendance est encore accentuée par d’autres facteurs, notamment la possibilité de s’approvisionner en matières premières supplémentaires et produits accessoires (en particulier les produits chimiques) qui ne sont pas toujours faciles à trouver dans le pays où est produite la matière première, de mieux adapter les opérations de transformation à l’utilisation finale du produit; et enfin de s’approvisionner dans différentes parties du monde, ce qui permet de pouvoir compter sur une plus grande régularité des approvisionnements et donc d’assurer la continuité des opérations. Toutefois, l’amélioration des infrastructures et de la productivité du travail dans les pays en développement et l’expansion de leur marché intérieur rendra de plus en plus rentable l’établissement d’industries de transformation dans les pays où sont produites les matières premières. De plus, la libéralisation des échanges mondiaux permettra de plus en plus aux pays en développement de tirer parti du faible coût de leur main-d’œuvre pour accroître leurs exportations de produits agro-industriels.

Un autre critère important pour le choix de l’emplacement des agro-industries pourrait être celui des économies d’échelle. Lorsque celles-ci sont considérables (par exemple pour la production de pneumatiques en caoutchouc ou de pâte et de papier) les industries ont évidemment besoin de pouvoir compter sur un vaste marché. Il leur faut des débouchés beaucoup plus vastes que le marché intérieur d’un pays en développement où la demande est limitée non seulement par la faiblesse des revenus, mais souvent aussi par l’exiguïté de la population. Mais s’il est vrai que dans la plupart des agro-industries les coûts moyens de production sont moins élevés dans les grandes usines que dans les petites, il ne faut pas exagérer l’importance des économies d’échelle. Celles-ci tiennent non seulement à ce que les frais généraux et les frais financiers soient répartis sur une production plus grande, mais aussi à ce qu’il faille moins de travail par unité produite, ce qui a moins d’importance dans les pays en développement où la main-d’œuvre est bon marché.

Spécificité de l’agro-industrie

Les agro-industries ne sont qu’une des étapes de la filière continue qui va de la production de la matière première à la consommation finale. La spécificité des agro-industries par rapport aux autres branches de l’industrie tient essentiellement au caractère biologique de la matière première qu’elles utilisent: ces matières premières sont généralement saisonnières et périssables; en outre, leur production est variable. Cette particularité impose des contraintes aussi bien à l’organisation des opérations agro-industrielles qu’aux activités agricoles proprement dites et renforce la nécessité d’une intégration étroite entre la production et la transformation de la matière première.

Il est impossible de régulariser la production végétale et animale, qui varie beaucoup d’une année à l’autre sous l’effet du climat et des ravageurs et maladies. On peut toutefois atténuer ces fluctuations, par exemple en améliorant l’utilisation des sols et des eaux et en luttant contre les ravageurs et les maladies. Les entreprises agro-industrielles, qui ont besoin d’être approvisionnées aussi régulièrement que possible, ont généralement intérêt à promouvoir l’application de ces mesures.

Pour la plupart des cultures, la récolte est généralement concentrée pendant une saison donnée. Les agro-industries – en particulier les conserveries et les usines de congélation – peuvent avoir intérêt à promouvoir dans leur zone d’approvisionnement la production d’une gamme appropriée d’espèces et de variétés arrivant à maturité pendant des saisons différentes, de façon à pouvoir tourner le plus longtemps possible dans l’année. Comme la plupart des produits des cultures et de l’élevage sont périssables, des contacts étroits entre les producteurs et les transformateurs ainsi qu’une planification rationnelle sont nécessaires pour réduire les pertes au minimum.

Mais c’est surtout pour pouvoir influer sur la qualité de la matière première que les industries agroalimentaires doivent rester en contact étroit avec les producteurs. Cette qualité peut être en partie déterminée par des facteurs tels que le choix des semences; le régime de fumure; le désherbage et la lutte contre les ravageurs et les maladies; et le tri et le nettoyage. Les industries ont besoin non seulement d’une matière première d’une qualité uniforme, mais aussi, dans certains cas, de caractéristiques tout à fait spécifiques. On cultive depuis longtemps certaines variétés particulières pour la transformation (par exemple des tomates, des pommes et des poires destinées à la conserverie), mais plus les procédés sont perfectionnés, et plus les spécifications applicables à la matière première (c’est-à-dire à la variété) sont rigoureuses. Les agro-industries exigent souvent des propriétés très précises (forme, taille, texture, couleur, save