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SITUATION MONDIALE

IV. QUELQUES QUESTIONS IMPORTANTES

Comment ravitailler les villes

INTRODUCTION


Par millions, les ruraux vont s’installer en ville, en quête de confort, d’un bon travail et de biens et services introuvables à la campagne. Pôle d’attraction pour les populations, les villes font aussi converger vers elles tout ce qu’il faut pour satisfaire les besoins et les désirs de ces populations, et tout d’abord la nourriture. Dans toutes les villes du tiers monde, on voit de pleines charrettes de produits alimentaires – maïs, salades, sacs de pommes de terre, paniers de fruits – venues de la campagne ou de la banlieue pour approvisionner les citadins.

Pour une ville de 10 millions d'habitants, il faut apporter chaque jour 6 000 tonnes de vivres.
Combien de tonnes d’aliments faut-il chaque jour pour nourrir une ville qui compte des dizaines ou des centaines de milliers d’habitants, voire des millions? Pour une ville de 10 millions d’habitants telle que Manille, Le Caire ou Rio de Janeiro, il faut apporter chaque jour 6 000 tonnes de vivres. Cela nécessite une coordination entre les producteurs, les transporteurs, les grossistes et les distributeurs – magasins de détail, vendeurs ambulants ou marchés de plein air. L’administration municipale et les agents privés doivent se concerter pour assurer cette coordination.

A mesure que les villes s’étendent et que leur population augmente, elles ont besoin de systèmes de transport et de distribution de plus en plus vastes et de plus en plus complexes pour faire parvenir la nourriture aux consommateurs: routes, camions, marchés accessibles à tous. Les problèmes d’urbanisme et de gestion des infrastructures sont eux aussi de plus en plus complexes et de plus en plus coûteux à résoudre. Pour les administrations municipales du monde en développement, c’est le cauchemar: les populations explosent, les équipements matériels ne suivent pas. Une concertation entre les administrations municipales au sujet des problèmes communs et des solutions possibles pour ravitailler les villes, ainsi qu’un appui matériel et technique approprié des institutions nationales et internationale pourront aider à préparer le terrain à des cités viables pour le XXIe siècle.
 

CARTE 4
VILLES COMPTANT PLUS DE 10 MILLIONS D'HABITANTS
(MÉGALOPOLES)
 
 
 

LES VILLES ET L'ALIMENTATION

Tendances démographiques en milieu urbain

A l’aube de l’humanité, la population mondiale tout entière était «rurale»; les premiers hommes étaient des nomades ou des pasteurs qui produisaient juste de quoi se nourrir. Ce mode de vie a peu à peu cédé la place à des structures sociales et économiques spécialisées et fondées sur le commerce, dans lesquelles les gens ont avantage à se grouper dans des agglomérations plus ou moins grandes. La population actuelle de la planète – 5,9 milliards d'habitants15 – est aujourd'hui répartie presque à égalité entre les villes et la campagne; la population urbaine devrait dépasser la population rurale vers l'an 200516. Aujourd'hui, 75 pour cent des habitants du monde développé sont des citadins contre 38 pour cent dans les pays en développement17 (voir carte 4).

La population urbaine est majoritaire en Amérique du Nord et en Europe depuis le milieu du XXe siècle, en Amérique latine depuis les années 60 et au Proche-Orient depuis 1980. Les ruraux prédominent encore en Asie (65 pour cent de la population totale) et en Afrique (64 pour cent). La figure 17 fait apparaître la répartition des populations entre villes et campagnes dans les pays de chaque région depuis 1950.

Au cours des 20 prochaines années, l'accroissement de la population urbaine mondiale sera concentré à 93 pour cent dans les villes du monde en développement.
Les projections, déjà difficiles au niveau d'un pays tout entier, sont encore plus précaires au niveau d'une unité moins grande, comme une ville. Beaucoup de facteurs peuvent infléchir les tendances qui président à l'urbanisation. Mais la direction générale restera la même: seul le rythme est incertain. Au cours des 20 prochaines années, l'accroissement de la population urbaine mondiale sera concentré à 93 pour cent dans les villes du monde en développement. Certaines de ces villes sont déjà énormes: il existe maintenant plus de 20 mégalopoles de plus de 10 millions d'habitants chacune alors qu'il y a 50 ans seule New York pouvait se vanter d'un tel gigantisme. Certaines des plus grandes villes continuent de croître très rapidement: ainsi Dacca (Bangladesh) a aujourd'hui une population de 9 millions d'habitants qui augmente de 5 pour cent par an, soit chaque jour 1 300 bouches à nourrir de plus.18
La population mondiale augmente, et c'est dans les régions relativement peu urbanisées -– Asie et Afrique – que l'expansion démographique est le plus rapide, surtout dans les grandes villes et leur périphérie.
La population mondiale augmente, et c'est dans les régions relativement peu urbanisées – Asie et Afrique – que l'expansion démographique est le plus rapide, surtout dans les grandes villes et leur périphérie. La population des grandes villes augmente à raison de 3 pour cent par an en Asie contre 1,4 pour cent pour la population totale, et de 4 pour cent en Afrique contre 2,6 pour cent. Elle augmente aussi relativement vite dans les petites villes; dans certains pays, le taux de croissance y est même plus élevé que dans les grandes conurbations. La figure 18 fait apparaître des projections de la population urbaine et rurale à l'horizon 2020.
 
FIGURE 17
RÉPARTITION DE LA POPULATION ENTRE VILLES ET CAMPAGNES, PAR RÉGION, 1950, 1975, 2000
 
 

Les déterminants de la demande alimentaire urbaine

L’expansion démographique est un important déterminant de la croissance de la demande alimentaire dans les villes. Plus il y a d’habitants, plus la demande alimentaire est grande. D’autres paramètres démographiques jouent aussi: la pyramide des âges et le taux de fécondité. Mais il y a aussi d’importants déterminants non démographiques. L’état de l’économie et son évolution ont d’importants effets tant sur la consommation que sur les disponibilités alimentaires. Le principal déterminant économique est le revenu. A mesure que celui-ci augmente, la consommation s’accroît et se diversifie.
Le ravitaillement peut absorber jusqu'à 60 ou 80 pour cent du revenu des ménages pauvres.
Les citadins pauvres ont en général du mal à acheter des quantités suffisantes de nourriture correspondant à leur goût. Presque toute la nourriture qui est consommée dans les villes doit être achetée et le ravitaillement peut absorber jusqu'à 60 ou 80 pour cent du revenu des ménages pauvres. Selon une étude, les citadins dépensent en moyenne 30 pour cent de plus pour se nourrir que les ruraux, pour une ration calorique inférieure19. Certains d'entre eux se procurent une partie de leurs aliments sans passer par la filière commerciale (production propre, troc ou assistance alimentaire).
 
FIGURE 18
PROJECTIONS DE LA POPULATION PAR RÉGION,  2000, 2010, 2020
 

Evolution de la sécurité alimentaire dans les villes

Il y a insécurité alimentaire quand les gens ne peuvent pas se procurer de quoi satisfaire leurs besoins nutritionnels, que ce soit faute de disponibilités ou faute de moyens. Les statistiques de l'insécurité alimentaire sont souvent très grossières même à l'échelon national. Il est donc impossible de localiser nettement l'insécurité alimentaire urbaine et de la comparer avec l'insécurité alimentaire rurale. Un moyen d'évaluer le degré d'insécurité alimentaire dans une ville consiste à examiner l'évolution du taux de paupérisme.
L'insécurité alimentaire deviendra de plus en plus un problème urbain à mesure que l'Asie et l'Afrique s'urbaniseront.
Dans certains cas, la proportion de pauvres est plus élevée dans les zones urbaines que dans les campagnes et, dans les pays déjà très urbanisés, le nombre absolu de pauvres vivant dans les villes augmente. Selon la Banque mondiale, le nombre de citadins pauvres passera de 400 millions en 1990 à 1 milliard en l'an 200020. Une étude sur huit pays d'Asie et quatre pays d'Amérique latine montre également qu'une proportion croissante des pauvres vivent en ville. En République de Corée, par exemple, cette proportion était de 80 pour cent en 1990 contre 18 pour cent en 1970, tandis que la proportion de citadins dans la population totale n'était que de 60 pour cent (contre 54 pour cent en 1970). Au Brésil, au contraire, la proportion des pauvres vivant en ville est passée de 39 pour cent en 1970 à 54 pour cent en 1990 alors que la proportion de citadins dans la population totale passait de 55 à 75 pour cent21. Il peut donc y avoir proportionnellement plus ou moins de pauvres en ville; de toute façon, l'insécurité alimentaire deviendra de plus en plus un problème urbain à mesure que l'Asie et l'Afrique s'urbaniseront.
 

Les déterminants de l’insécurité alimentaire urbaine

La sécurité alimentaire des pays et des villes peut être fragilisée par de nombreux facteurs: faibles revenus, impossibilité matérielle d'accéder aux vivres, prix relatifs élevés des aliments et conditions météorologiques défavorables qui réduisent pendant un certain temps la production vivrière d'un pays ou d'une région. Ces facteurs peuvent toucher aussi bien les ruraux que les citadins.
Les politiques d'ajustement structurel ont réduit l'emploi, fait disparaître la subvention des aliments et entraîné des dévaluations qui ont fait monter le prix des aliments importés.
D'autres facteurs, d'ordre économique ou physique, touchent particulièrement les citadins ou sont liés aux conditions mêmes de vie dans les villes. Ainsi, ces dernières années, les politiques d'ajustement structurel ont réduit l'emploi, fait disparaître la subvention des aliments et entraîné des dévaluations qui ont fait monter le prix des aliments importés. Les pauvres des villes en ont particulièrement souffert car, comme les citadins doivent acheter l'essentiel des aliments qu'ils consomment, l'accès des ménages à la nourriture est très sensible aux prix. Pendant la période de transformation économique des années 80 et 90, les prix urbains de l'alimentation ont augmenté plus que l'indice général du coût de la vie et que le revenu dans beaucoup de pays étudiés22.

Certains problèmes matériels sont aussi spécifiquement urbains. Par exemple, les consommateurs urbains pauvres qui, contrairement aux ruraux, sont obligés d'acheter l'essentiel de ce dont ils ont besoin, peuvent souffrir du manque de moyens de transport ou de l'éloignement des marchés, de l'hygiène insuffisante et de la contamination des aliments dans des environnements surpeuplés. Même si les aliments sont livrés en ville, ils n'arrivent pas toujours jusqu'aux consommateurs. On estime qu'il y a environ 10 à 30 pour cent de pertes entre la production et la vente au détail: il y a des pertes à l'exploitation, en cours de transport et de distribution et des produits sont avariés quand ils arrivent à destination; les pertes sont moins grandes quand les produits sont consommés à la campagne.

On prévoit que la superficie urbanisée dans les pays en développement doublera d'ici 10 à 15 ans avec toutes les conséquences que cela implique pour l'environnement, les relations sociales et l'activité commerciale.
On prévoit que la superficie urbanisée dans les pays en développement doublera d'ici 10 à 15 ans avec toutes les conséquences que cela implique pour l'environnement, les relations sociales et l'activité commerciale23. L'expansion des villes est provoquée par la croissance économique et par l'augmentation de la population, qui aujourd'hui tient plutôt à l'accroissement naturel qu'à l'exode rural dans la plupart des pays en développement. Dans beaucoup de villes les terrains manquent, mais dans la plupart des cas un urbanisme prudent et une bonne politique peuvent prévenir les conflits et le surpeuplement.

Pourquoi les conditions si difficiles dans les villes de beaucoup de pays en développement n'ont-elles pas freiné l'exode rural? C'est que la ville présente par ailleurs de nombreux avantages; tout d'abord elle offre l'espoir de meilleures conditions de vie. Celles-ci ne se matérialisent pas immédiatement, peut-être pas avant une ou deux générations, mais cet espoir est une forte motivation pour l'exode rural. En outre, dans tout le monde en développement, les citadins ont plus de chances de bénéficier de l'eau courante, de services d'assainissement et de soins de santé que les ruraux.

Les urbanistes et les autorités municipales devront veiller avec soin à l'emplacement des marchés de gros et de détail; aux moyens de transport des marchandises et des personnes et à leur efficience; au stationnement des camions et des automobiles à proximité des marchés; à l’accès aux services publics et à l’élimination des ordures; et à la disponibilité d’informations précises sur les prix, la quantité et la qualité des aliments, tant pour les acheteurs que pour les vendeurs. Ils devront aussi identifier les poches d'insécurité alimentaire urbaine, déterminer leur importance et élaborer des plans pour les résorber. Tels sont les problèmes auxquels sont confrontées aujourd'hui les autorités locales et nationales pour aménager les villes du XXIe siècle.
 
 

ENCADRÉ 2
AU MARCHÉ

Récit fictif d'un citadin pauvre
 
Maintenant que j'habite en ville, il faut que j'achète de quoi manger. Comme je n'ai pas beaucoup d'argent, je suis bien obligé d'acheter chaque jour ce que je trouve de moins cher. De la viande? Peut-être une fois par semaine, en ragoût. Consommation limitée par la faiblesse des revenus
Parfois, je n'ai pas assez d'argent pour nourrir ma famille. Ils doivent se débrouiller comme ils peuvent. J'achète quelque chose dans la rue ou je vais voir un cousin qui a du travail et qui rentre manger chez lui. Il ne refusera pas de m'inviter à sa table. Les vendeurs des rues permettent de se nourrir à peu de frais. Les obligations de la famille élargie coûtent cher aux ménages
Tout le monde me dit de donner de la salade et des légumes à mes enfants, mais je n'ai pas de quoi en acheter. Manque de micronutriments, surtout pour les enfants
Si j'avais assez d'argent pour acheter un réfrigérateur, je pourrais économiser en achetant par grandes quantités et je pourrais conserver de la nourriture fraîche ou déjà préparée sans être obligé de tout manger tout de suite. L'ennui c'est que mes parents et mes amis qui viennent souvent me voir mangeraient mes provisions. Les aliments coûtent plus cher aux pauvres parce que ceux-ci ne peuvent pas profiter des prix plus avantageux des produits achetés en quantité
Si je veux acheter du poisson, de la viande, des fruits ou des légumes, il faut que j'aille au marché très tôt le matin, avant qu'il ne fasse chaud et que des milliers de mouches ne se soient abattues sur la nourriture. Les aliments vendus sur les marchés sont  à l'origine de problèmes sanitaires
J'aime bien aller au marché central. J'y rencontre des tas de gens. La nourriture y coûte souvent moins cher. Mais le marché pue comme un égout, il y a des mouches partout, et les fruits et légumes sont parfois pourris. J'aimerais pouvoir acheter de quoi nourrir ma famille dans un endroit plus propre, mais où aller? Mauvais entretien des marchés
Je me suis presque battu avec un marchand qui essayait de me frauder sur le poids du riz. Je sais bien qu'ils font tous la même chose mais celui-là exagérait vraiment. L'autre jour, j'ai acheté un paquet de biscuits. Quand j'ai mordu dedans, je me suis senti mal. J'ai regardé la date de péremption: elle était passée depuis deux ans! Et nous n'avons aucun recours; si nous nous plaignons, personne ne nous écoute. Fraudes commerciales et manque de pouvoir des consommateurs
Le marché est toujours plein de monde. Quand quelqu'un ressent un besoin naturel, il va se cacher derrière un mur ou une pile de caisses. Cela m'arrive à moi aussi car il n'y a pas de toilettes. Je me demande toujours si les gens se lavent les mains avant de toucher à nouveau la nourriture. Mauvaise hygiène des marchés
Si je veux avoir plus le choix et trouver des produits de meilleure qualité, je vais directement à l'abattoir ou à la halle aux poissons ou au marché spécial près des potagers. S'il y avait un marché ou un magasin avec un équipement frigorifique près de chez moi, je n'aurais pas besoin de dépenser de l'argent pour l'autobus. Mauvaise distribution au niveau du détail, ce qui accroît les coûts pour les consommateurs
Le marché où j'allais faire mes courses a brûlé la semaine dernière. Maintenant je dois traverser toute la ville pour aller dans un autre marché, où ils en ont profité pour augmenter leurs prix. En plus, cela me coûte de l'argent et me fait perdre du temps. La mauvaise organisation des marchés provoque des accidents et les consommateurs pauvres en souffrent plus que les autres
Il y avait autrefois au marché une vieille dame qui connaissait des tas de recettes pour préparer et conserver les produits périssables et qui savait ce qui était bon. Elle avait beaucoup de clients. Elle m'a appris à expérimenter de nouveaux plats et à varier le régime de mes enfants tout en économisant beaucoup d'argent sur la nourriture. Malheureusement elle a disparu. Les commerçants privés pourraient donner des conseils utiles aux consommateurs

 
Certains jours, nous préparons nos plats traditionnels. Nous tenons à conserver les traditions de chez nous. Pour ces plats, il faut des ingrédients qu'on ne trouve pas facilement dans la capitale. Je suis obligé de faire le tour des marchés pour les trouver tous. La mauvaise distribution empêche de conserver des modes de consommation traditionnels parfois plus sains

Source: Programme sur l’approvisionnement et la distribution alimentaires des villes, FAO, Service de la commercialisation et des financements ruraux.


 
 

LIVRAISON ET DISTRIBUTION DES ALIMENTS EN MILIEU URBAIN

Avant de parvenir aux consommateurs urbains, les aliments passent par une longue filière dans laquelle interviennent de nombreux acteurs et toute une série de systèmes de commercialisation, de négociation et d'organisation. Il peut être intéressant de comparer les filières traditionnelles d'approvisionnement avec les systèmes modernes de distribution. La technologie, la capitalisation et la clientèle sont différentes.
 
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Transport d'aliments jusqu'aux marchés urbains
Un Sri-Lankais transporte des noix de coco à bicyclette pour les vendre en ville. Les agriculteurs utilisent de nombreuses méthodes pour transporter leurs produits alimentaires jusqu'aux marchés de gros et de détail des villes
 

Le secteur traditionnel comprend le commerce de gros (grossistes, transporteurs, négociants) et le commerce de détail (boutiques, marchés et vendeurs des rues). Le secteur moderne est composé de vastes réseaux verticalement intégrés de distributeurs et d'agro-industries spécialisées dans les produits animaux ainsi que de compagnies commerciales nationales ou internationales.

La plupart des acteurs qui interviennent dans la commercialisation et la distribution des aliments dans les villes sont des entreprises et des personnes physiques privées. Le rôle du secteur public tend à diminuer sous l'effet de la privatisation.
La plupart des acteurs qui interviennent dans le transport, la commercialisation et la distribution des aliments dans les villes sont des entreprises et des personnes physiques privées. Elles font parvenir les aliments en ville, effectuent toutes les opérations de vente en gros et au détail, négocient les prix et veillent à ce que l'offre soit suffisante pour satisfaire la demande. Le rôle du secteur public dans l'approvisionnement et la distribution varie d'un pays à l'autre, mais il tend partout à diminuer sous l'effet de la privatisation. De plus en plus, il se limite à la mise en place des infrastructures: routes, entrepôts, halles et marchés. Parfois, le secteur public fournit du crédit pour des activités spécifiques.
 
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La contamination, source de risques sanitaires
Faute d'eau propre et d'installations sanitaires, les vendeurs des rues travaillent dans des conditions insalubres dans les zones urbaines

Des pénuries d'aliments peuvent se produire dans les villes pour des raisons très différentes; les plus courantes sont les chocs du côté de l'offre de produits agricoles ou les crises dues à des troubles civils ou des guerres qui interrompent la production vivrière ou les filières de livraison. En temps normal, les systèmes de commercialisation et de distribution des villes sont capables d'assurer régulièrement et ponctuellement l'approvisionnement de la population. Toutefois les défaillances et les interruptions de service sont fréquentes dans beaucoup de villes du monde en développement. Même si leurs effets sont localisés ou temporaires, les pauvres sont ceux qui en souffrent le plus parce qu'ils doivent perdre plus de temps pour s'approvisionner et que la nourriture leur coûte plus cher.
 

Problèmes du commerce de gros

Les problèmes de l'approvisionnement des villes sont connus depuis des années24. La plus grande partie des aliments qu'achètent les consommateurs urbains passent d'abord par un grossiste, qui les livre aux détaillants après les avoir achetés aux producteurs ou à des négociants. Dans bien des villes du monde en développement, les marchés de gros sont mal entretenus ou mal gérés, surannés et trop petits pour approvisionner une population qui ne cesse d'augmenter. Les problèmes sont très divers: manque de coordination entre les grossistes, prix très différents selon les quartiers et manque d'information systématique, manque de place et souvent d'hygiène dans les locaux commerciaux.
Les marchés de gros africains ne sont souvent que des groupements spontanés de grossistes dépourvus d'infrastructures matérielles et dispersés dans toute la ville.
La situation est particulièrement inquiétante dans les villes où l'infrastructure est insuffisante comme c'est souvent le cas en Afrique25. Les marchés de gros africains ne sont souvent que des groupements spontanés de grossistes dispersés dans toute la ville sans infrastructures matérielles. Il y a parfois des concentrations de grossistes à proximité ou même à l'intérieur des gros marchés centraux de détail, ou des centres de déchargement des camions à l'entrée des villes ou dans des espaces urbains découverts qui servent de lieux d'entreposage. A Dakar, les deux grandes halles aux fruits et légumes – Thiaroyé Gare et Syndicat – sont situées là même où les divers produits sont vendus au détail. Environ 400 000 tonnes de vivres passent annuellement par ces espaces; la plupart des opérations se font directement sur la route à proximité des marchés. On trouve des arrangements du même genre à Abidjan, Lagos et Accra.

Dans beaucoup de pays d'Asie et d'Amérique latine, les halles et marchés de gros ne se sont pas développés aussi vite que les populations urbaines et les flux de marchandises, de sorte qu'ils sont plus que saturés. Les entrepôts sont pleins à craquer, les systèmes de réfrigération ne suffisent plus, les aliments se conservent mal, les parcs de stationnement et les espaces de chargement et de déchargement sont encombrés et l'hygiène et la sécurité laissent à désirer. Tout cela cause d'importantes pertes de produits alimentaires, dont le coût est transmis aux consommateurs. Les halles sont souvent restées au centre des villes, là où elles avaient été créées quand l'agglomération était moins grande. Piétons et poids lourds causent des encombrements inextricables et l'environnement est pollué par les déchets et les eaux usées.

Dans de nombreux pays, notamment en Afrique, les marchés ont été libéralisés et les monopoles de commercialisation des céréales ont été remplacés par une multitude de petits marchands de gros et de détail. Les marchés, qui déjà ne suffisaient pas pour la commercialisation des produits horticoles, sont de plus en plus utilisés pour les céréales alors qu'ils ne sont pas équipés pour cela et que la place manque: les céréales sont entassées en plein air et les pertes atteignent des niveaux inacceptables.

Les nouveaux marchés de gros et de détail ne sont pas toujours des réussites, faute d'être adaptés aux besoins des grossistes et aussi faute de coordination entre ceux-ci et le secteur public.
De nouvelles halles ont été construites dans beaucoup de villes champignons pendant les années 80 pour résoudre les problèmes décrits ci-dessus. A Mexico et Buenos Aires, la commercialisation des produits alimentaires et la circulation ont été améliorées (meilleure qualité des produits, qui arrivent en meilleur état, information sur les prix, etc.). Mais les nouveaux marchés de gros et de détail ne sont pas toujours des réussites, faute d'être adaptés aux besoins des grossistes et aussi faute de coordination entre ceux-ci et le secteur public. Les marchands refusent de les utiliser et certains restent vides. Cela s'explique parfois par leur emplacement mal commode, loin des pôles d'activité. Ainsi à Buenos Aires, une nouvelle halle aux fruits et légumes située loin du centre a fait naître toute une nouvelle strate d'intermédiaires transportant les marchandises entre les grossistes et les boutiques traditionnelles. Les détaillants ne peuvent pas payer les frais de transport et n'ont pas assez de capital pour acheter de grandes quantités afin de réduire le nombre de voyages jusqu'aux halles.

Les grossistes les plus importants peuvent refuser de déménager de crainte de perdre la position dominante qu'ils ont conquise au cours des années dans la configuration antérieure du marché et les loyers exigés dans les nouvelles halles peuvent être trop chers pour les petits opérateurs.

Il n'est pas rare que quelques grossistes importants jouissent d'une position d'oligopole qui leur permet d'exiger des prix arbitraires.
Des halles bien conçues et bien situées ne suffisent pas pour résoudre tous les problèmes du commerce de gros dans les villes. Il n’est pas rare que quelques grossistes importants jouissent d’une position d’oligopole qui leur permet d’exiger des prix arbitraires. Comme ils sont souvent les créanciers de leurs clients, qui manquent de capital d’exploitation, ils peuvent imposer à chacun des conditions différentes, d’où un manque de transparence, des relations d’exploitation et des inefficiences du marché.

La gestion des halles, qui généralement relève des autorités municipales et d’organismes publics, peut poser des problèmes particuliers. Les administrateurs, pas toujours bien formés, n’ont pas de bonnes communications avec leurs contreparties dans les autres quartiers ni avec les filières par lesquelles transitent les produits en provenance des zones de production périurbaines ou rurales. En général, ils ne parviennent pas à atteindre les niveaux d’efficience qui caractérisent le secteur commercial moderne.
 

Problèmes du commerce de détail

Le clivage entre les petites boutiques et les grands supermarchés est particulièrement marqué en Amérique latine, où la distribution des produits alimentaires a évolué pendant les années 70 à la suite de l'urbanisation galopante de la décennie précédente.
La distribution des aliments au détail est très adaptée aux besoins de clientèles différentes. Elle a pour fonction d’offrir dans un endroit commodément situé un choix suffisant de produits alimentaires que la clientèle peut acheter à crédit ou au comptant, et de garantir la disponibilité et la qualité des produits. Généralement, les pauvres achètent leur nourriture dans des boutiques ou marchés proches de chez eux. Les boutiques sont de petites entreprises familiales très faiblement capitalisées, généralement autofinancées, dont les propriétaires ou gérants n’ont guère de qualification ni de formation. De plus en plus, les consommateurs moins pauvres font leurs courses dans des supermarchés modernes, identiques à ceux des grandes villes américaines ou européennes, qui utilisent des technologies modernes et du crédit (fourni par des banques ou par leurs fournisseurs).
 
PHOTO 6
Marchés urbains de détail
Des marchés de détail bien organisés et fonctionnels pour les produits alimentaires créent des emplois pour les citadins et permettent un accès à la nourriture à des prix raisonnables
 

Le clivage entre les petites boutiques et les grands supermarchés est particulièrement marqué en Amérique latine, où la distribution des produits alimentaires a évolué pendant les années 70 à la suite de l’urbanisation galopante de la décennie précédente. Au début des années 90, les grands supermarchés détenaient près de 30 pour cent du marché de détail des produits alimentaires dans la plupart des villes d’Amérique latine. Situés au centre des villes ou dans les quartiers résidentiels et offrant une grande diversité de produits, ces supermarchés offrent des services très efficaces à la clientèle à revenus moyen et supérieur. Les boutiques et marchés traditionnels continuent à desservir les quartiers pauvres, en s’adaptant à l’expansion constante de leur demande. Ce dualisme typique de l’Amérique latine se trouve rarement dans les autres régions en développement.

Dans beaucoup de villes, les marchés de détail ne se sont pas développés assez vite pour satisfaire les besoins de la population urbaine toujours plus nombreuse et pour accueillir un nombre croissant de marchands. Ils sont encombrés et désorganisés et la situation sanitaire y est déplorable. L’infrastructure de base (eau, électricité et égouts) manque ou fonctionne mal aussi bien dans les nouveaux marchés que dans les anciens. Il n’y a pas assez d’espace pour entreposer les marchandises et les conserver sous froid. Comme les marchés de gros, les marchés de détail sont souvent mal gérés et les marchands sont souvent écrasés par une taxation abusive et par des collusions entre la direction du marché et les grandes entreprises.

Un des moyens auxquels ont souvent recours les marchands quand ils ne peuvent pas trouver de place au marché consiste à créer chaque fois que possible des marchés spontanés à proximité des consommateurs. Les trois quarts des marchés de détail de Dakar se sont ainsi développés spontanément, de même que 60 pour cent des marchés aux fruits et légumes de New Delhi. A Lima, 72 seulement des 306 marchés examinés sont établis dans des installations municipales; les autres se sont développés spontanément, souvent à proximité des bidonvilles dans des zones mal viabilisées.

Une partie importante de la distribution des aliments en ville est assurée par les vendeurs des rues. Leur importance tient à la fois aux nouveaux modes de vie urbains et à la pauvreté
Une partie importante de la distribution des aliments en ville est assurée par les vendeurs des rues. Leur importance, qui tient à la fois aux nouveaux modes de vie urbains (le lieu de travail est souvent loin du domicile, les femmes travaillent à l’extérieur) et à la pauvreté, varie selon les villes en fonction des conditions socioéconomiques. Par exemple, les aliments achetés dans la rue représentent 20 à 25 pour cent des dépenses alimentaires des ménages à Bogota et Caracas contre 6 pour cent seulement à Buenos Aires26. En Afrique, où il y a moins de grands établissements publics ou privés de restauration de masse, les aliments vendus dans la rue prennent de plus en plus d’importance.
 

Les coûts élevés et les inefficiences gonflent les prix à la consommation

Plusieurs facteurs se conjuguent dans les grandes villes des pays en développement pour accroître le coût de la livraison des produits alimentaires et gonfler les prix à la consommation, qu’il s’agisse de défaillances du marché qui peuvent être corrigées, ou d’une augmentation des coûts réels qui résultent des problèmes spécifiques des filières alimentaires urbaines. Ces facteurs de coûts supplémentaires sont notamment:

• le manque de transparence du marché et le pouvoir oligopolistique d’un petit nombre de grossistes;
• l’absence d’économies d’échelle dans le système de distribution, qui tient en particulier au manque de capital;
• les coûts de transport bien supérieurs à ce qu’ils sont dans les zones rurales pour les aliments produits localement;
• les pertes importantes à tous les stades de la filière de distribution;
• le climat général de corruption et les pots-de-vin que doivent verser les marchands;
• la rémunération du risque qu’assument les grossistes en tant que créanciers de nombreux détaillants.

Quand les villes se développent, la modernisation de la distribution des aliments s'accompagne d'une spécialisation croissante des intermédiaires et de la diffusion de nouvelles technologies.
La situation économique générale de la ville influe aussi sur le fonctionnement des marchés de gros et de détail. Les autorités affirment souvent que la principale cause du prix élevé des produits est la multiplicité des intermédiaires. Mais elles hésitent souvent à moderniser les filières de distribution parce que les systèmes traditionnels emploient beaucoup de monde. Quand les villes se développent, la modernisation de la distribution des aliments s’accompagne d’une spécialisation croissante des intermédiaires et de la diffusion de nouvelles technologies (transport et entreposage sous froid, système d’information permettant de suivre les stocks, etc.). Cette évolution est particulièrement apparente en Amérique latine où la commercialisation des produits alimentaires est souvent concentrée dans un nombre plus limité d’entreprises commerciales.
 

AMÉLIORATION DE L’EFFICIENCE DE L’APPROVISIONNEMENT ET DE LA DISTRIBUTION DANS LES VILLES

Dans les pays en développement, il est rare que l'amélioration générale des systèmes d'approvisionnement et de distribution soit considérée comme un objectif prioritaire de la politique alimentaire.
Dans les pays en développement, il est rare que l’amélioration générale des systèmes d’approvisionnement et de distribution soit considérée comme un objectif prioritaire de la politique alimentaire, qui en général consiste plutôt à subventionner les aliments de base ou à distribuer directement des vivres aux pauvres. Pourtant des mesures spécifiques peuvent être prises pour améliorer l’efficience et l’équité de la distribution des aliments dans les villes à savoir notamment:

• construction de marchés et d’infrastructures;
• création de partenariats entre le secteur public et le secteur privé;
• développement de systèmes de crédit plus accessibles;
• renforcement des relations avec les producteurs;
• amélioration du cadre institutionnel;
• changement d’attitude dans le secteur public.

Construction d’infrastructures pour le commerce de gros et de détail

Pour améliorer l’approvisionnement et la distribution, il faut des infrastructures pour le commerce de gros et de détail. Un nouveau marché doit être soigneusement planifié; il faut choisir avec soin le meilleur emplacement, déterminer les produits qui y seront vendus et les marchands qui y opéreront, les types d’installations et de services nécessaires, etc. Il faut tenir compte de la capacité financière des utilisateurs pour fixer les redevances à un niveau réaliste, suffisant pour payer l’entretien des installations, mais qui soit à la portée des marchands. Il faut régler toutes sortes d’autres problèmes: organisation et règlement, mode de gestion du marché, critères appliqués pour l’allocation des emplacements, etc. Au niveau central, les urbanistes doivent étudier les flux de circulation des produits alimentaires pour pouvoir déterminer et répartir l’enveloppe financière nécessaire pour construire ou améliorer les grandes infrastructures (abattoirs, marchés de gros, gares routières, grandes routes, etc.).
Les marchands locaux qui distribuent les produits alimentaires et leurs organisations doivent jouer un rôle dans la planification des zones urbaines en expansion. Ils doivent créer de nombreux marchés, surtout dans les quartiers mal desservis, moderniser ceux qui existent déjà, accroître leur capacité, améliorer les infrastructures et les services, réviser les règles de gestion et prévoir des espaces pour les différentes activités commerciales et de transport qu’implique la distribution des vivres dans les villes. Les efforts de planification et d’organisation ne servent à rien si l’exécution est entravée par le manque de formation et d’information ou par le manque d’espace pour une fonction spécifique, par exemple une activité commerciale. Les consommateurs et leurs représentants doivent être consultés pour mettre au point des solutions novatrices aux problèmes de distribution et d’accès.
 

Rôle du secteur privé et nouveaux partenariats

Dans la plupart des grandes villes du monde en développement, les organisations locales de commerçants ont repris une partie des fonctions qui relevaient autrefois du secteur public, en particulier la construction et l’organisation des marchés. Mais les grandes infrastructures telles que les halles ou les abattoirs peuvent difficilement être financées par des fonds privés car les ressources sont limitées et il y a des conflits de priorité. Il faut donc encourager d’autres acteurs du secteur privé ainsi que les organismes publics à participer au financement et à la gestion de ces grandes installations. De telles participations sont fréquentes pour les installations nécessaires aux exportations (entrepôts, matériel de manutention, équipement de transport); l’investissement dans les infrastructures et services nécessaires à la distribution des vivres en ville devrait bénéficier d’un soutien analogue.

Il importe particulièrement de mobiliser la coopération de tous les acteurs – les usagers, le secteur public (administrations responsables des infrastructures et des viabilités) et le secteur privé (entreprises d’alimentation collective, associations professionnelles, banques, négociants, etc.). L’action des pouvoirs publics doit être bien définie. Il faut en particulier éviter de construire des installations grandioses et coûteuses comme on l’a fait trop souvent dans le passé et privilégier au contraire des équipements plus pratiques et mieux adaptés. Le secteur public doit assurer la viabilité des marchés (en prévoyant les réseaux de transport, l’approvisionnement en eau et en électricité, les égouts, etc.) et encourager la participation des usagers (grossistes) au financement des superstructures (sanitaires, entrepôts, etc.). Pour financer les structures nécessaires, il est possible d’émettre des obligations à longue échéance qui seront remboursées au moyen de modestes redevances d’utilisation. Des formules analogues peuvent être utilisées pour les marchés de détail, en coopération avec les associations de commerçants.
 

Accès au crédit

Le manque de crédit est un obstacle majeur pour tous les acteurs de l’approvisionnement et de la distribution. Les crédits bancaires sont généralement limités au secteur commercial d’import-export. Il est essentiel d’améliorer les liquidités et l’assiette financière du secteur de la distribution des produits alimentaires avec la participation des banques privées. Il faudra pour cela examiner les problèmes spécifiques des marchés agricoles (instabilité, risques) et adapter en conséquence les procédures de crédit et de garanties.
Les systèmes de distribution des aliments dans les villes doivent adopter les technologies modernes à mesure qu'elles deviennent disponibles, mais cela ne signifie pas qu'il faille sacrifier le secteur traditionnel dominé par les petits commerces.
Les systèmes de distribution des aliments dans les villes doivent adopter les technologies modernes à mesure qu’elles deviennent disponibles. Cela ne signifie pas qu’il faille sacrifier le secteur traditionnel dominé par les petits commerces. Il faut une action soutenue de développement du crédit et de l’assistance technique, avec la participation des chambres de commerce locales et des associations de commerçants. Par exemple, les pouvoirs publics peuvent appuyer les programmes privés de crédit en garantissant les prêts de modernisation ou en effectuant le tri initial des demandes de crédit ou en établissant des directives à l’intention des emprunteurs, pour réduire le coût administratif du traitement des demandes de prêts.

Les formules qui ont donné de bons résultats doivent être analysées et adaptées au contexte et aux besoins locaux. On peut citer par exemple le nouveau centre commercial ouvert à Nouakchott (Mauritanie) à la fin de 1997 par une entreprise féminine, avec l’appui d’un programme gouvernemental destiné à faciliter aux femmes l’accès au crédit pour la création d’entreprises.27
 

Renforcement des organisations de producteurs en amont

Pour optimiser le système des prix, il est essentiel que le commerce de gros soit concurrentiel. Pour renforcer la concurrence, les organisations de producteurs peuvent utiliser leur pouvoir de négociation lorsqu’elles vendent leurs produits aux grossistes. Si elles maintiennent une présence sur les marchés de gros, elles peuvent obtenir efficacement des informations fiables sur les cours et l’offre des produits28. Elles acquièrent ainsi un certain pouvoir dans leurs tractations avec les grossistes et ces informations aident les producteurs à optimiser leurs décisions en matière de semis, de récolte et de prix en fonction du marché.
 

Un environnement institutionnel favorable

Les organisations locales de commerçants peuvent jouer un rôle important dans l’organisation du ravitaillement de leurs villes mais l’action des pouvoirs publics est essentielle pour créer un cadre institutionnel favorable à une commercialisation efficace des produits alimentaires. L’organisation rationnelle et la modernisation des filières d’approvisionnement et de distribution nécessitent un cadre juridique cohérent et transparent définissant clairement les droits et les obligations de toutes les parties.
Un des rôles essentiels des pouvoirs publics dans l'approvisionnement et la distribution des aliments est de faire appliquer les prescriptions en matière d'innocuité et de qualité des aliments.
Les fonctions de réglementation de l’approvisionnement et de la distribution sont souvent réparties entre diverses administrations qui ne coordonnent pas leur action. Leurs activités doivent être harmonisées et renforcées. Un des rôles essentiels des pouvoirs publics est de faire appliquer les prescriptions en matière d’innocuité et de qualité des aliments.
 

Sensibilisation et modification des attitudes dans le secteur public

Les administrations locales ne se rendent pas encore bien compte que l’amélioration des systèmes d’approvisionnement et de distribution des aliments sur le plan tant matériel qu’organisationnel et financier peut influer sur tout le fonctionnement de la ville et sur les conditions de vie de la population. Les ressources peu abondantes et le rythme de la croissance urbaine rendent la tâche encore plus urgente. Les administrations locales doivent résoudre des questions épineuses et faire des choix politiquement délicats: établissement des priorités; justification de dépenses qui peuvent profiter à un groupe de population au nom de l’intérêt de tous; et évaluation des avantages politiques d’une option donnée. Les priorités varient nécessairement d’une ville et d’un pays à l’autre, selon le niveau de développement général et les structures et installations existantes. Toutefois, il est clair que les acteurs du secteur public comme du secteur privé ont besoin de mieux connaître les conditions et les problèmes des systèmes urbains d’approvisionnement et de distribution. Ils ont besoin pour cela d’informations et d’outils de décision.

Il est possible d’améliorer la coordination entre les administrations nationales et les administrations municipales. Les ministères de l’agriculture n’interviennent pas dans l’administration municipale et tendent à considérer que leurs mandants sont essentiellement les producteurs agricoles. Ils devraient pourtant savoir que la demande urbaine ne peut servir de moteur à la modernisation de l’agriculture en l’absence de filières efficaces d’approvisionnement et de distribution. Ils peuvent jouer un rôle fondamental en organisant les filières de distribution dans le secteur agricole et en améliorant la commercialisation des produits, en assurant la circulation de l’information et en établissant des infrastructures de base adéquates. L’amélioration des filières de distribution accroîtra en outre les revenus des agriculteurs. Les services nationaux de commercialisation des produits agricoles s’intéressent surtout aux secteurs modernes d’import-export et de grande distribution et tendent à négliger le fonctionnement des marchés urbains. Quant aux autorités municipales, elles considèrent que la question des vivres est un problème économique qui concerne le monde rural et axent leurs efforts de planification sur la modernisation et sur les besoins des classes privilégiées.

Il est donc essentiel de faire mieux comprendre à tous ces acteurs ce qu’implique l’approvisionnement des villes et l’importance des enjeux, de les faire participer à une stratégie globale et de déterminer les responsabilités de chacun. Il importe de créer ou renforcer des institutions de coopération regroupant politiciens, administrateurs, négociants, marchands et techniciens à tous les niveaux (Etat, région, municipalité).

La mise en œuvre d’une stratégie globale pour résoudre les problèmes d’approvisionnement et de distribution dans les villes suppose un investissement public important dans l’information et le renforcement des compétences techniques à tous les niveaux. Les donateurs et les organisations internationales peuvent appuyer cet effort de plusieurs façons. L’amélioration de l’information et des compétences des autorités municipales peut être un domaine d’intervention très important à l’appui d’un développement décentralisé. Il peut aussi être très utile d’appuyer la formulation des politiques, stratégies et programmes en vue d’améliorer les systèmes d’approvisionnement et de distribution; c’est l’objectif par exemple du Programme sous-régional de la FAO sur l’approvisionnement et la distribution alimentaires des villes d’Afrique francophone ainsi que du futur Programme interrégional sur l’approvisionnement et la distribution alimentaires des villes.
 
 
 

Intégration de la pêche et de l'agriculture pour renforcer la sécurité alimentaire et accroître la production halieutique

INTRODUCTION

Une meilleure intégration entre pêche et agriculture serait donc un moyen important d'accroître à la fois la sécurité alimentaire et la production halieutique.
Il existe de nombreuses interactions entre la pêche et l'agriculture: toutes deux sont tributaires des mêmes ressources en terre et en eau, et toutes deux se partagent un même rôle économique: faire vivre les communautés rurales et fournir aux villes des produits alimentaires variés et en quantités suffisantes. Les interactions se prolongent au niveau institutionnel car les deux secteurs relèvent le plus souvent du même ministère. Une meilleure intégration entre pêche et agriculture serait donc un moyen important d'accroître à la fois la sécurité alimentaire et la production halieutique. Les termes «pêche» et «halieutique» s'entendent ici au sens large: le secteur halieutique comprend non seulement la pêche de capture exploitant les stocks sauvages des eaux continentales et marines ou des stocks enrichis par empoissonnement ou autrement, mais aussi tous les types d'aquaculture. Les interactions entre pêche et agriculture sont plus directes quand les deux secteurs sont en concurrence pour le même type de ressources, surtout la terre et l'eau, ou quand des mesures visant à stimuler la production agricole sont susceptibles de modifier les habitats naturels des poissons.
Dans beaucoup de pays d'Asie, plus de 50 pour cent de la ration totale de protéines d'origine animale proviennent des produits de la pêche. En Afrique, la proportion est de 17,5 pour cent.
Les captures enregistrées de la pêche continentale s'élèvent à environ 7,5 millions de tonnes pour l'ensemble des écosystèmes d'eau douce (lacs et cours d'eau). Mais on pense que les captures effectives sont bien supérieures, peut-être le double29. A l'exception de quelques pêcheries industrielles commerciales des grands lacs d'Afrique et d'Amérique du Nord, l'essentiel des captures dans les eaux continentales provient de la pêche artisanale et est destiné à être consommé localement. Les agriculteurs pêchent souvent dans les eaux intérieures pendant la morte saison pour compléter leur approvisionnement alimentaire et leurs revenus. La contribution de la pêche en eau douce à la sécurité alimentaire est donc de loin supérieure à ce qu’indiquent les seules statistiques officielles de la production. La part que constituent les produits de la pêche dans la ration totale de protéines d'origine animale montre bien le rôle important que jouent ces produits dans le régime alimentaire, surtout dans les communautés rurales. Dans beaucoup de pays d'Asie, cette part est de plus de 50 pour cent et en Afrique elle est de 17,5 pour cent. De plus, la pêche sportive dans les eaux continentales a une importance économique croissante en Asie, en Europe et en Amérique du Nord et du Sud, où elle présente un grand intérêt touristique.

Malgré son importance nutritionnelle et économique et son vaste potentiel de développement, la production de la pêche continentale prend depuis quelques décennies du retard sur celle des autres systèmes de production halieutiques30. Ce déclin s'explique en partie par les altérations physiques et chimiques de l'environnement aquatique dues aux activités humaines et en particulier aux pratiques agricoles telles que la construction de barrages, l'assainissement des marécages, le drainage, le captage et les dérivations d'eau pour l'agriculture. L'expérience récente prouve que dans bien des cas ces modifications sont réversibles et qu'il est possible de restaurer les habitats aquatiques sans compromette la production agricole. Dans certains cas, les transformations peuvent être programmées et conçues de façon à accroître le potentiel halieutique au-delà de la productivité naturelle. Le potentiel des techniques d'enrichissement des ressources halieutiques – empoissonnement, modification des écosystèmes aquatiques, fertilisation, introduction d'espèces génétiquement améliorées – ne pourra être pleinement réalisé que si les interventions sont planifiées et exécutées de façon intégrée en vue de prévenir leurs effets préjudiciables sur les organismes aquatiques et leurs habitats.

L'aquaculture est une des activités qui affichent la croissance la plus rapide car elle fournit un complément important à la production des stocks sauvages, qui stagne, et s'y substitue en partie.
 De toutes les activités produisant des aliments, l'aquaculture est une de celles qui affichent la croissance la plus rapide; elle fournit un complément important à la production des stocks sauvages, qui stagne, et s'y substitue en partie. L'importance de l'aquaculture pour la sécurité alimentaire future a été reconnue par le Sommet mondial de l'alimentation de 1996, qui est convenu de promouvoir le développement d'une aquaculture écologiquement rationnelle et durable bien intégrée dans le développement rural, agricole et côtier. Depuis une dizaine d'années, la production aquacole augmente en moyenne de près de 11 pour cent par an. En 1996, la production totale de poissons, mollusques, crustacés et plantes aquatiques provenant de l’aquaculture a atteint le niveau record de 34,12 millions de tonnes, pour une valeur de 46,5 milliards de dollars. L'importance de l'aquaculture est d'autant plus grande que 85 pour cent des aliments qui en proviennent sont produits dans les pays en développement, en particulier dans les PFRDV, et surtout dans les pays d'Asie, la Chine étant de loin en tête.
L'utilisation rationnelle de l'eau et de la terre est devenue un facteur vital dans le maintien de taux de croissance élevés de la production.
Selon les projections, la production aquacole devrait dépasser 40 millions de tonnes en 2010. Une grande partie de l'accroissement proviendra de l'élevage en étang de poissons et crustacés, de l'amélioration de la production dans les petits et moyens écosystèmes aquatiques et de la production de poissons et crustacés intégrée avec des activités agricoles, principalement la riziculture, mais aussi la production de légumes et d'autres cultures et l'élevage. L'utilisation rationnelle de l'eau, surtout de l'eau douce et de la terre, est devenue vitale pour permettre de maintenir des taux de croissance élevés. Dans beaucoup de zones où l'aquaculture a connu un accroissement rapide au cours de la dernière décennie, des pressions croissantes s'exercent sur les ressources limitées en terre et en eau. Une planification intégrée du développement de la pêche et de l'agriculture devient donc impérative.
 
 

AVANTAGES DE L'INTÉGRATION

Les interactions synergiques tiennent principalement au recyclage des nutriments dans les systèmes intégrés de production, à la PI et à l'utilisation optimale des ressources en eau.
L'intégration entre pêche et agriculture vise essentiellement à maximiser les interactions synergiques et minimiser celles qui ont un effet antagoniste. Les interactions synergiques tiennent principalement au recyclage des nutriments dans les systèmes intégrés de production de plantes, de bétail et d'organismes aquatiques, à la protection intégrée (PI) et à l'utilisation optimale des ressources en eau.

Mais il y a aussi des interactions négatives: application de pesticides et d'herbicides nuisibles pour les organismes aquatiques; eutrophisation des eaux continentales et côtières par les nutriments contenus dans les eaux de colature à la suite de fumures excessives ou mal conduites; érosion provoquant une sédimentation dans les cours d'eau naturels; altération du régime hydrologique des cours d'eau, lacs et autres écosystèmes aquatiques naturels; assèchement des bas-fonds et marécages; et obstruction des voies de migration des poissons.

Nous analyserons ci-après les possibilités de maximiser les effets synergiques positifs et de minimiser les interactions antagonistes entre le secteur halieutique et l'agriculture et nous ferons un bilan des avantages qui peuvent en résulter. Nous verrons ensuite comment surmonter les contraintes institutionnelles existant à divers niveaux pour mieux intégrer les deux secteurs.
 

Utilisation optimale des nutriments grâce au recyclage des sous-produits

e l'agriculture tels que les résidus de récolte et surtout le fumier peuvent être utilisés comme fertilisants et aliments des poissons tant dans la petite aquaculture que dans la grande aquaculture industrielle. Si le facteur le plus important qui détermine le potentiel aquacole des pays et des régions est la disponibilité d'eau douce, le deuxième est l'existence d'élevages et de cultures31.
La pénurie de ressources est en général la principale motivation des innovations techniques et des réformes institutionnelles visant à améliorer l'efficience. C'est l'abondance relative de ressources et non la densité démographique qui pousse à adopter des techniques de pointe et des mécanismes institutionnels perfectionnés pour la gestion des ressources. Ainsi, des systèmes très complexes d'allocation des précieuses ressources en eau existent depuis des siècles dans certaines zones arides à faible densité démographique.32
En Chine, la pêche, l'élevage et l'agriculture intégrés existent depuis plus de 2 400 ans.
En Chine, l'agriculture intégrée existe depuis plus de 2 400 ans: c'est un système complexe dans lequel une aquaculture diversifiée, l'aviculture, l'élevage et la production végétale sont complémentaires et caractérisés par une utilisation intégrée du fumier, de l’herbe, des cultures fourragères et des engrais33. Le fondement scientifique de ces systèmes et leur diversité régionale ne sont pas encore pleinement compris mais leur efficience est incontestable, notamment en ce qui concerne l'utilisation des ressources naturelles et en particulier l'eau et la terre.
Il existe une longue tradition de production alternée de riz et de crevettes dans les zones intercotidales d'Indonésie, d'Inde, de Thaïlande, du Bangladesh, du Viet Nam et d'autres pays d'Asie34 . Dans le système traditionnel, les juvéniles pénètrent naturellement, quand on laisse la marée inonder le champ. Depuis une quinzaine d'années, les rendements de l’élevage de crevettes ont augmenté grâce à l’enrichissement artificiel des stocks, à la lutte contre les prédateurs et à des apports limités d'aliments et d'éléments fertilisants. Dans des systèmes bien aménagés, la culture de riz en alternance avec l'aquaculture permet d'éviter l'accumulation d'un excédent de nutriments dans le fond des étangs, d’améliorer les rendements et de réduire le coût des engrais. La production simultanée de poissons et crustacés et de riz accroît souvent les rendements de paddy, surtout dans les sols pauvres cultivés sans apport d'engrais, probablement parce que c'est dans ces conditions que l'effet de fertilisation des organismes aquatiques est le plus grand.
En Inde, on constate que grâce aux systèmes intégrés de riziculture et aquaculture, associés à des cultures légumières ou fruitières, la production est 12 fois plus grande qu'en riziculture traditionnelle.
Un peu partout dans le monde, on s'intéresse de plus en plus aux systèmes intégrés d'exploitation. En Argentine, au Brésil, à Haïti, au Panama et au Pérou, on étudie la faisabilité technique de l'association riziculture-aquaculture. On s'intéresse aussi beaucoup à la production simultanée ou successive de riz et de poissons et crustacés dans des pays développés. Ainsi en Louisiane, aux Etats-Unis, quelque 50 000 tonnes d'écrevisses qui se vendent très cher sont produites en association avec du riz; en Espagne, la production d'écrevisses dans les rizières est actuellement de l'ordre de 5 000 tonnes et l'on étudie les possibilités de produire des tilapia dans les mêmes conditions. En Italie, l'Université de Bologne étudie, pour des raisons tant écologiques qu'économiques, la possibilité de relancer les associations aquaculture-riziculture qui avaient été abandonnées pendant la seconde guerre mondiale.
 
FIGURE 19
ZONES DE RIZIPISCICULTURE ET PRODUCTION HALIEUTIQUE EN CHINE
 

Les possibilités d'accroître les rendements qu'offrent les systèmes d'exploitation intégrés sont illustrées par le rapport du Conseil indien de la recherche agronomique, qui fait état de systèmes intégrés de riziculture et aquaculture, associés à des cultures légumières ou fruitières sur les levées, dont la production est 12 fois plus grande qu'en riziculture traditionnelle35
On estime qu'il existe dans le monde 81 millions d'hectares de rizières irriguées dont 90 pour cent sont en Asie. La riziculture n'est associée à la pisciculture ou à l 'élevage de crustacés que sur une faible proportion de ces terres, principalement en Chine (1,2 million d'hectares), en Egypte (173 000 ha), en Indonésie (138 000 ha), à Madagascar (13 400 ha), en Thaïlande (25 000 ha) et au Viet Nam (40 000 ha, entièrement dans le delta du Mékong). Le cas de la Chine mérite une mention particulière: la pisciculture associée ou non à la riziculture, presque inexistante au début des années 80, y occupe aujourd'hui plus de 1,2 million d'hectares (figure 19). L'association riziculture-aquaculture est pratiquée aussi dans des pays tels que le Bangladesh, le Cambodge, l'Inde, et la République démocratique populaire lao, mais les chiffres ne sont pas connus (voir encadré 3). Outre les poissons provenant d'alevins élevés en écloserie, des espèces sauvages sont couramment capturées dans de nombreux pays, les œufs ou larves étant amenés naturellement lorsque l'eau pénètre dans les champs. Ainsi, en Thaïlande, la capture de poissons sauvages36 est pratiquée sur près de trois millions d’hectares de rizières.
 
 

ENCADRÉ 3
BANGLADESH: ÉLEVAGE DE CREVETTES D’EAU DOUCE DANS DES RIZIèRES SPÉCIALEMENT AMÉNAGÉES 
 L'élevage de crevettes d'eau douce dans des rizières spécialement aménagées appelées les ghers est une activité récemment lancée au Bangladesh à l'initiative des agriculteurs eux-mêmes. Les ghers sont souvent construits dans des plans d'eau saisonniers appelés beels en bangladais, que l'on trouve fréquemment dans les terres agricoles de bas-fonds. Ils peuvent aussi être aménagés dans des rizières existantes. Les crevettes au stade post-larvaire sont introduites lorsqu'elles deviennent disponibles, vers le mois de mai, et pêchées essentiellement de novembre à janvier. Le riz est en général cultivé dans le plateau central du gher pendant la saison sèche, de février à mai. Des poissons sont en général élevés avec les crevettes, mais ils sont pêchés toute l'année.

La crevette est un produit très recherché sur les marchés internationaux et son élevage peut apporter aux agriculteurs de subsistance un important complément de revenu. Mais certaines contraintes doivent être surmontées: on connaît mal les meilleures méthodes d’élevage de crevettes et de pisciculture en gher ainsi que les techniques de protection intégrée et de riziculture qui sont compatibles avec l’élevage de crevettes et la pisciculture; il faudrait mettre au point des aliments moins coûteux pour les crevettes afin de réduire la dépendance à l'égard des populations naturelles d'escargots, utilisées depuis que l'on a commencé à élever des crevettes dans les ghers, mais dont les populations sont en voie d'épuisement; il faudrait produire en écloserie des crevettes post-larvaires moins coûteuses et de haute qualité pour remplacer les crevettes sauvages actuellement utilisées; il faudrait mettre au point des méthodes permettant d'exploiter au maximum et de la façon la plus rentable possible les levées; il faudrait enfin améliorer les compétences de planification et de gestion financières.
 
 
 

Ces questions et d'autres font l'objet d'un projet financé par le CARE appelé Greater Options for Local Development from Aquaculture (GOLDA).

 

ENCADRÉ 4
RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE POPULAIRE LAO: ASSOCIATION RIZICULTURE-AQUACULTURE
 La République démocratique populaire lao possède de riches ressources en eau sous forme de cours d'eau, de lacs et de marais. La pêche et la collecte d'animaux aquatiques pendant la saison des pluies sont des activités importantes et le poisson constitue une part considérable du régime alimentaire national. La riziculture, irriguée ou non, de bas-fond ou en terrasse, est très répandue. Le plus souvent, il n'y a qu'une récolte de riz par an, mais dans les zones irriguées, deux récoltes seraient possibles.

Dans les rizières pluviales de coteaux, on construit souvent des levées pour accroître la profondeur de l'eau de façon à permettre l'aquaculture. Parfois, on construit un petit canal pour faciliter la capture des poissons. Dans la plaine du Mékong, l'aquaculture est associée à la riziculture dans les rizières pluviales où les sols sont relativement imperméables ainsi que dans les rizières irriguées qui offrent des conditions idéales à la pisciculture. Comme dans d'autres pays, il y a peu de données concernant la production de cette aquaculture associée à la riziculture, mais des rendements de 125 à 240 kg par hectare et par an ont été signalés dans des systèmes de production mixtes de coteau. Les carpes, les tilapia et les autres poissons élevés dans les rizières sont principalement destinés à être consommés par les ménages d'agriculteurs.

L'association aquaculture-riziculture est populaire, mais un appui extérieur est nécessaire pour résoudre un certain nombre de problèmes; il faudrait notamment appliquer les méthodes de PI pour réduire l'utilisation de pesticides. Il serait aussi nécessaire de faciliter l'approvisionnement en alevins et l'accès au crédit.

 


 

Protection intégrée

Du point de vue de la PI, l'aquaculture et la riziculture sont complémentaires parce qu'il est prouvé que les poissons réduisent les populations de ravageurs.
D'une façon générale, les pratiques de PI sont recommandées dans les exploitations mixtes aquaculture-riziculture. Il vaut mieux utiliser des variétés de riz résistant aux ravageurs et aux maladies pour réduire autant que possible les applications de pesticides. Même en monoculture de riz, il est assez rare que les populations de ravageurs atteignent des niveaux tels que des mesures de lutte soient nécessaires. Le revenu que peut rapporter l'aquaculture fait encore baisser le seuil de rentabilité économique de la lutte chimique. En outre, du point de vue de la lutte raisonnée, l'aquaculture et la riziculture sont complémentaires parce qu'il est prouvé que les poissons et crustacés réduisent encore les populations de ravageurs. Le Programme intégré multinational de protection intégrée, organisé par la FAO en Indonésie, a prouvé que la protection intégrée permet de réduire considérablement le nombre d'applications de pesticides dans les rizières. Non seulement cela réduit les coûts, mais cela supprime un obstacle sérieux à l'introduction de l'aquaculture. Grâce aux économies réalisées sur les pesticides et aux recettes produites par la vente des poissons et crustacés, le revenu net des exploitations intégrées est nettement supérieur – de 7 à 65 pour cent – à celui des exploitations exclusivement rizicoles37.

Au Viet Nam, des expériences récentes ont prouvé que l'élevage des carpes est un moyen efficace de lutter contre les escargots, aussi bien dans les rizières que dans les eaux communales. En République de Corée, des chercheurs étudient actuellement l'impact des espèces indigènes de poissons sur les vecteurs du paludisme dans les rizières.38
 

Maximisation du rendement de l'eau

En termes économiques, le rendement de l'eau se mesure au produit économique net qui peut être obtenu par unité d'eau. Des poissons et crustacés peuvent être élevés dans des masses d'eau artificielles telles que les citernes de village, les réservoirs et les canaux, principalement pour capter, entreposer et transporter l'eau destinée à l'irrigation, à la production d'hydroélectricité ou à l'approvisionnement en eau potable. Les détails techniques des ouvrages et les calendriers saisonniers de captage et d'utilisation de l'eau influeront sur le potentiel halieutique de ces infrastructures. Par exemple, un prélèvement trop rapide dans les réservoirs risque de détruire les frayères essentielles à la reproduction et de réduire la production de poissons.

Dans les réseaux d'irrigation, on peut réduire les pertes par évaporation et infiltration en utilisant des méthodes de micro-irrigation et en stockant et transportant l'eau dans des canalisations couvertes ou souterraines. Mais comme il est impossible de produire du poisson dans ces conditions, il faut comparer l'avantage qu'il y a à éviter l'évaporation de l'eau avec les avantages économiques et nutritionnels produits par le poisson. Sauf dans les zones arides et semi-arides, la pénurie d'eau et les taux d'évaporation ne sont pas toujours suffisants pour rentabiliser le coût de systèmes couverts et la perte du potentiel aquacole.

En plus de la production de poissons, l'empoissonnement et l'aquaculture dans les réservoirs et les canaux permettent souvent d'améliorer la qualité de l'eau et le régime de ces masses d'eau. Par exemple, les carpes de roseau permettent d'éviter la prolifération de plantes aquatiques dans les canaux d'irrigation, ce qui facilite l'écoulement de l'eau et réduit donc le taux d'évaporation pendant le transport. L'empoissonnement et l'aquaculture peuvent aussi réduire les populations de moustiques et autres insectes qui menacent la santé humaine. De plus, les poissons qui mangent certaines espèces planctoniques et les herbes aquatiques réduisent indirectement la teneur en nutriments, et donc les effets nuisibles de l'eutrophisation.
 

Utilisation de biocides

La tolérance des poissons aux pesticides et herbicides est un  indicateur des risques que l'utilisation de ces produits peut créer pour la santé humaine.
Il est bien connu que la tolérance des poissons aux pesticides et herbicides est un bon indicateur des risques que l'utilisation de ces produits dans l'agriculture peut créer pour la santé humaine. Depuis quelques dizaines d'années, on a réussi à beaucoup réduire les effets indésirables des produits agrochimiques utilisés pour lutter contre les ravageurs et les mauvaises herbes. Ce ne sont pas tant les biocides en tant que tels qui nuisent aux pêcheries, mais leur mauvaise utilisation, qui peut avoir de multiples répercussions sur les poissons et les autres organismes aquatiques: quand ils ne les tuent pas, ils peuvent avoir des effets sur la reproduction, le métabolisme et la croissance à différents stades du cycle biologique, sur les disponibilités d'aliments, sur le nombre et la taille des populations, etc. Si les biocides sont appliqués conformément aux instructions, le risque d'impact sur les organismes aquatiques et la pêche peut être réduit. Beaucoup de gouvernements ont établi des listes de pesticides et herbicides recommandés ainsi qu'une réglementation des importations et de la production locale de ces produits. Des activités de formation et de vulgarisation agricoles ont été développées. Toutes ces mesures contribuent à réduire les risques que peuvent créer les herbicides et les pesticides pour les pêcheries et pour la santé humaine.
 

Eutrophisation

Les nutriments que contiennent les eaux de colature et les eaux usées urbaines et industrielles sont la principale cause d'eutrophisation des eaux continentales, des eaux marines côtières et des mers quasi fermées telles que la mer Méditerranée ou la mer Noire. Ils peuvent temporairement accroître le potentiel halieutique de masses d'eau pauvres en nutriments et c'est probablement ce qui s'est passé en Méditerranée. Mais un excès de nutriments peut provoquer une eutrophisation qui a de graves effets sur la reproduction, la croissance et la survie des poissons et des autres organismes aquatiques parce qu'elle crée des conditions anaérobiques, altère les propriétés physiques du milieu et provoque une prolifération d'algues potentiellement toxiques. Depuis une vingtaine d'années, on signale de plus en plus de colonisations des eaux côtières par des populations croissantes d'algues, parfois toxiques, qui provoquent de graves pertes pour la pêche côtière et l'aquaculture.

Le rôle de l'agriculture dans l'eutrophisation est souvent relativement peu important par rapport à celui des rejets d'eaux usées domestiques et industrielles, mais il n'est pas négligeable. Cela semble étayé par l’exemple du lac Constance: la mise en place de systèmes de traitement des eaux d'égout dans les villes et villages autrichiens, allemands et suisses des rives de ce lac depuis deux décennies a beaucoup réduit la charge de nutriments dans celui-ci. Au cours de cette même période, il n’y a pas vraiment eu de réduction de l’écoulement de la production agricole.
 

Altération des régimes hydrologiques

Les barrages artificiels, réservoirs, digues et canaux ont rapporté de grands avantages économiques, mais ces interventions hydrologiques ont aussi décimé les populations naturelles de poissons et, par là, réduit les captures et les revenus des pêcheurs.
Dans de nombreux bassins hydrographiques, grands et petits, le régime hydrologique a été profondément transformé par l'homme depuis 40 ou 50 ans. Dans certains réseaux hydrographiques tels que celui du Rhin, des aménagements hydrologiques – barrages, réservoirs, digues, retenues et canaux – conçus pour prélever et stocker l'eau, maîtriser les crues, produire de l'électricité et irriguer les terres ont rapporté de grands avantages économiques. Parfois, ces aménagements ont aussi beaucoup accru le potentiel halieutique en créant des réservoirs tels que le lac Kariba en Afrique, ou des rizières irriguées, qui représentent un vaste gisement de ressources halieutiques encore inexploitées dans beaucoup de régions du monde.

Dans beaucoup d'autres cas, les interventions hydrologiques ont décimé les populations naturelles de poissons et provoqué un effondrement des captures et des revenus des pêcheurs. Il y a même eu des extinctions d'espèces quand les interventions ont détruit les voies de migration, les frayères et les alevinières. Dans de nombreux cours d'eau européens, les stocks sauvages de saumons, d'esturgeons et d'aloses ont disparu.

Les écosystèmes agricoles tels que les plaines inondables et les marais côtiers offrent des habitats essentiels aux poissons et permettent de conserver la biodiversité aquatique.
A la suite de ces expériences, la connaissance scientifique des conséquences à court et à long termes des différentes options techniques et des diverses caractéristiques des ouvrages d'aménagement hydrologique des bassins s’est beaucoup enrichie. On peut maintenant mettre à profit ces connaissances pour protéger les caractéristiques écologiques essentielles aux populations de poissons ou pour créer un environnement optimal pour la production de poissons dans les nouveaux réservoirs et canaux. Dans la théorie moderne de l'aménagement intégré des ressources hydrologiques, des écosystèmes agricoles tels que les plaines inondables, les marais côtiers et les estuaires offrent des habitats permanents ou saisonniers essentiels aux poissons et permettent de conserver la biodiversité aquatique39. Les marais sont d'importantes alevinières.
 

Salinisation des sols et des eaux souterraines

On a parfois associé l'élevage des crevettes à une réduction des rendements agricoles là où la structure du sol n'empêchait pas les eaux salées de s'infiltrer dans les champs adjacents, mais en fait, les exemples de coexistence bénéfique entre l'aquaculture côtière et l'agriculture ne manquent pas: par exemple, les systèmes de riziculture en alternance avec l'élevage de crevettes.
L'aquaculture et les pêcheries basées sur la pisciculture n'ont guère d'effets négatifs sur l'environnement et sont très complémentaires de l'agriculture. Toutefois, il est arrivé que l’élevage de crevettes ait entraîné une réduction des rendements agricoles dans certaines localités où la structure du sol n'empêchait pas les eaux salées de s'infiltrer dans les levées et le fond des étangs et d'envahir les champs adjacents. En outre, des prélèvements excessifs d'eaux souterraines pour des utilisations diverses telles que l'agriculture, les usages ménagers, l'industrie et, dans certains cas, l’élevage de crevettes provoquent des intrusions d'eau de mer dans les aquifères côtiers. Une bonne planification et une allocation raisonnée des ressources en terre et en eau dans les zones côtières peuvent aider à réduire la salinisation des eaux souterraines et la dégradation de la qualité des sols. Les exemples de coexistence bénéfique entre l'aquaculture côtière et l'agriculture ne manquent pas: par exemple, les systèmes de riziculture en alternance avec la pisciculture ou l’élevage de crevettes qui permettent d’accroître la production de paddy résistant à l'eau salée et de tirer pleinement parti des apports abondants d'eau douce pendant la saison des pluies et de la culture d'espèces aquacoles d'eau saumâtre.
 
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Enfants pêchant dans une rizière à Madagascar
A Madagascar, 13 000 ha de rizières irriguées servent à la production intégrée de riz et de poisson
 
 

COMMENT AMÉLIORER L'INTÉGRATION?

La vulgarisation et la formation sont essentielles pour que les exploitants puissent prendre des décisions éclairées. En fait, s'ils possèdent les compétences voulues et s'ils ont accès aux intrants nécessaires, ils adopteront les régimes aquacoles et agricoles les mieux adaptés à leur situation et les plus rentables pour eux.
De l'avis général, le développement des ressources humaines et le renforcement des institutions sont des préalables essentiels à une meilleure intégration de l'aménagement des bassins hydrographiques et des zones côtières aux niveaux des exploitations et des villages ainsi qu'aux niveaux des politiques sectorielles et macroéconomiques. Au niveau de l'exploitation, il faut en particulier s'attacher au rendement des ressources, améliorer les incitations économiques à adopter les meilleurs régimes de culture et d'utilisation de l'eau, des engrais, des pesticides, des herbicides et des autres intrants, faire mieux connaître les divers systèmes de production et de lutte contre les ravageurs et former les agriculteurs pour qu’ils puissent appliquer ces systèmes. Il existe une grande diversité de régimes d'agriculture et d'aquaculture adaptés aux différentes conditions climatiques et pédologiques. S'ils possèdent les compétences voulues et s'ils ont accès aux intrants nécessaires, les exploitants adopteront les régimes aquacoles et agricoles les mieux adaptés à leur situation et les plus rentables pour eux. La vulgarisation et la formation sont essentielles pour qu'ils puissent prendre des décisions éclairées, et des infrastructures matérielles et un marché des intrants – y compris le crédit – efficace sont indispensables au développement optimal et à l'intégration des systèmes agricoles et aquacoles.

Les marchés de certains intrants importants constitués par des ressources naturelles telles que l'eau ou la capacité d'absorbtion de l'environnement sont souvent totalement inexistants ou faussés du fait qu'il s'agit de biens communs ou que l'accès à ces ressources est libre. Il a été suggéré de percevoir des redevances d'utilisation ou de créer des droits négociables pour encourager à améliorer le rendement de l'eau et des autres ressources naturelles telles que les stocks sauvages de poissons. Ces instruments basés sur les forces du marché peuvent avoir un coût administratif élevé car il faut contrôler l'utilisation des ressources par chaque agriculteur, établir des droits d'usage individuels bien définis et les faire respecter. L'institution de droits négociables risque d'accentuer encore l'inégalité de la distribution des revenus et des actifs, surtout quand les autres marchés, en particulier celui du crédit, sont défaillants.

On s'intéresse de plus en plus ces dernières années à d'autres méthodes telles que la cogestion ou la gestion communautaire des biens communs, dont on pense qu'elles sont plus efficientes et permettent en même temps d'éviter les effets indésirables sur la distribution. Les usagers ont eux-mêmes identifié certains facteurs essentiels à une bonne gestion des ressources: groupes de petite taille pour faciliter l'établissement d'un contrat social, son maintien et son suivi; cohésion sociale; caractéristiques des ressources permettant d'exclure les non-participants; et visibilité du succès de la gestion collective40. Ces conditions sont réalisées par exemple dans de nombreuses pêcheries en réservoir ou dans d'autres petites masses d'eau, mais les possibilités d'autogestion ne sont pas exploitées parce que la responsabilité n'est pas déléguée au niveau local et les droits collectifs ne sont pas assez protégés. Des conditions analogues sont présentes dans beaucoup d'autres situations, par exemple dans des forêts aquatiques et de mangroves qui ne sont pas encore aménagées comme elles pourraient l'être. Toutefois, il ne suffit pas de reconnaître les droits communs: la gestion communautaire et la cogestion doivent être appuyées par un effort de vulgarisation et de formation et par une évaluation scientifique de l'abondance des ressources.

Au niveau des bassins hydrographiques et des zones côtières, la gestion doit être ciblée non sur les stocks physiques de ressources naturelles tels que poissons, terre ou eau, mais sur les comportements humains.
Au niveau des bassins hydrographiques et des zones côtières, l'intégration vise à gérer ensemble les différentes composantes sectorielles, comme un tout fonctionnel, en adoptant explicitement le principe que la gestion doit être ciblée non sur les stocks physiques de ressources naturelles tels que poissons, terre ou eau, mais sur les comportements humains. La gestion intégrée des bassins et des zones côtières s'appuie sur une stratégie multisectorielle de répartition optimale des ressources limitées entre des utilisations concurrentes et de minimisation des effets indésirables sur les ressources naturelles et l'environnement41. L'aménagement du territoire, le zonage et les évaluations d'impact environnemental sont des outils importants pour prévenir les interactions intersectorielles antagonistes et stimuler un développement synergique et harmonieux tout en préservant toutes les fonctions des écosystèmes. Il est essentiel que les organismes responsables du secteur de la pêche participent à ces activités.
La participation de tous les utilisateurs des ressources et des autres partenaires dès les premiers stades est indispensable à l'efficacité de l'aménagement du territoire parce que ce sont eux qui connaissent le mieux les conditions socioéconomiques et les ressources naturelles locales.
La participation de tous les utilisateurs des ressources et des autres partenaires dès les premiers stades est indispensable à l'efficacité de l'aménagement du territoire et du zonage,  parce que ce sont eux qui connaissent le mieux les conditions socioéconomiques et les ressources naturelles locales. En ce qui concerne les pouvoirs publics, une coordination entre les diverses administrations ayant des pouvoirs de réglementation et des fonctions de développement est essentielle. Il y a beaucoup d'options institutionnelles différentes pour la gestion intégrée des bassins hydrographiques et des zones côtières, mais on peut distinguer deux grandes approches:

Intégration multisectorielle. Cette approche consiste à coordonner les activités des diverses administrations responsables de l'aménagement des bassins hydrographiques et des zones côtières sur la base d'une politique commune, et à promouvoir une coopération entre les diverses administrations compétentes et les autres partenaires pour qu'ils appliquent ensemble une des stratégies concertées en vue d'atteindre des objectifs communs.

Intégration structurelle. Cette approche consiste à créer une nouvelle structure institutionnelle intégrée, seule responsable des politiques d'aménagement, de la gestion et du développement.

La première approche – la coordination intersectorielle – est en général préférable parce que les ministères techniques sont le plus souvent très jaloux de leurs prérogatives et craignent de perdre du pouvoir et des ressources financières. La création d'une administration ayant des responsabilités intersectorielles recoupant les juridictions traditionnelles des ministères techniques – ce qui est nécessaire si l'on veut intégrer dans une institution unique les fonctions d’élaboration des politiques, de gestion et de développement – risque de susciter plus de résistance que de coopération. L'intégration et la coordination doivent être considérées comme distinctes, mais synergiques42.

Toutefois, l'expérience doit nous mettre en garde contre certains dangers. La planification intégrée et la coordination interinstitutions sont souvent difficiles et peuvent être coûteuses en raison des structures et procédures bureaucratiques parfois lourdes des administrations publiques, de la complexité des problèmes scientifiques, techniques et économiques en jeu et du grand nombre de décisions qui peuvent être nécessaires et qui doivent être prises en toute connaissance de cause. Or le processus décisionnel, outre son coût administratif élevé, peut être prolongé et ralentir excessivement le développement économique.

Beaucoup des aspects de la gestion des bassins et des zones côtières peuvent être réglés moyennant un bon aménagement sectoriel, à condition que l'on tienne explicitement compte des interactions avec d'autres secteurs et d'autres processus écologiques43; qu'une législation environnementale soit en place et dûment appliquée; et que le processus d'aménagement du territoire et de localisation et de conception des grands projets d'infrastructure tels que les barrages soit consultatif et transparent. Malgré son coût, un processus formel de préparation des plans d'aménagement de bassin ou de zone côtière est presque toujours rentable quand une utilisation multisectorielle intense des ressources est prévue ou existe déjà.

L'avantage qui découle de la subvention des intrants chimiques  doit être mis en regard du risque que constituent ces produits pour les environnements aquatiques et les ressources halieutiques qui produisent de la nourriture pour les pêcheurs et les consommateurs.
Au niveau macroéconomique, les mesures de politique économique telles que la subvention des intrants et les droits d'importation et d'exportation peuvent avoir d'importantes répercussions sur les caractéristiques et l'intensité de l'utilisation des ressources et sur l'occurrence d'effets environnementaux indésirables. L'avantage qui découle de la subvention des intrants chimiques tels que les engrais et les pesticides doit être mis en regard du risque que constituent ces produits pour les environnements aquatiques et les ressources halieutiques produisant de la nourriture pour les pêcheurs et les consommateurs.
 

CONCLUSION

Les progrès modernes des techniques d'information et de traitement des données ont énormément accru les possibilités d'analyser des options complexes d'utilisation multiple des ressources et de faire participer un grand nombre de personnes à des structures intégrées de prise de décisions. En même temps, les résultats des recherches récentes ont permis de beaucoup mieux comprendre l'aptitude des communautés locales à coordonner l'utilisation des biens communs tout en conservant leurs spécificités sociales et culturelles. Ces progrès et la prise de conscience par les gouvernements des interdépendances sectorielles et environnementales ont créé des conditions favorables pour réaliser pleinement les avantages d'une meilleure intégration entre la pêche et l'agriculture, ainsi qu'entre ces secteurs et le reste de l'économie.
 

NOTES


1  Pour la période 1990-1992, on estime maintenant que le nombre des sous-alimentés s’élevait à 822 millions contre l’estimation de 840 millions présentée au Sommet mondial de l’alimentation et citée dans La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 1997; cette différence découle de la révision à la baisse des estimations faites par l’ONU de la population totale de certains pays où la malnutrition est importante. Ces révisions ont aussi rendu nécessaire une réévaluation du nombre de sous-alimentés au cours de périodes antérieures; de légers ajustements ont donc été apportés aux estimations pour un certain nombre de pays. On notera que les changements indiqués pour le début des années 90 sont basés sur l’hypothèse que le coefficient de variation de la répartition des aliments à l’intérieur des pays est resté constant entre 1990-1992 et 1994-1996.

2 Pour certains indicateurs, les données ne sont pas disponibles pour l’ensemble des 98 pays.

3  De plus en plus de ruraux ont des activités économiques hors agriculture, comme on le verra dans le chapitre III intitulé Les revenus ruraux non agricoles dans les pays en développement.

4 Ce bilan est basé sur les informations disponibles en mai 1998. On trouvera des données plus à jour sur l'offre et la demande de céréales dans le rapport bimestriel de la FAO Perspectives de l'alimentation.

5 L'agriculture au sens large comprend l'agriculture, la foresterie, les pêches, la gestion des terres et des eaux, les agro-industries, l'environnement, les industries fabriquant des intrants et des machines agricoles, l'aménagement régional et l'aménagement des bassins et le développement rural.

6 L'agriculture au sens étroit ne comprend que l'agriculture proprement dite (cultures et élevage), les forêts, les pêches et la mise en valeur des ressources en terre et en eau.

7 D'après les renseignements dont disposait le Programme alimentaire mondial (PAM) en mai 1998.

8 Les expéditions d'aide céréalière sont enregistrées sur la base de la campagne juillet/juin tandis que les expéditions d'aide non céréalière sont enregistrées sur la base de l'année civile.

9 Le présent rapport se fonde sur les informations disponibles en mai 1998. Des informations à jour sur les cours des céréales sont données dans la publication bimensuelle de la FAO Perspectives de l’alimentation.

10 Sauf indication contraire, les estimations et prévisions figurant dans le présent chapitre sont tirées de FMI. 1998. Perspectives de l’économie mondiale. Washington.

11 La plupart des instituts et organismes spécialisés partagent cet optimisme général au sujet des perspectives économiques d’ensemble et prévoient que le ralentissement actuel de l’activité économique sera moins marqué que ceux du milieu des années 70, du début des années 80 et du début des années 90. Il faut toutefois souligner que dans la situation instable actuelle, toute prévision économique est très sujette à caution. Il en va de même des hypothèses concernant les marchés agricoles, notoirement caractérisés par une grande instabilité.

12 Ces prévisions concernant l’agriculture ont été établies pour la FAO par l’Institute for Policy Analysis de l’Université de Toronto, Canada, en liaison avec le modèle de prévisions économiques du projet LINK.

13 Ces pays font partie du groupe défini depuis longtemps par la FAO des pays à faible revenu et à déficit vivrier (PFRDV). Les importations de produits vivriers absorbent 25 pour cent ou plus des recettes d’exportation de chacun de ces pays. Ce groupe comprend les 31 pays suivants: Afghanistan, Bangladesh, Bénin, Burkina Faso, Cambodge, Cap-Vert, Comores, Djibouti, Egypte, Ethiopie, Gambie, Guinée-Bissau, Haïti, Lesotho, Maldives, Mali, Mauritanie, Mozambique, Népal, Nicaragua, République démocratique populaire lao, République dominicaine, Rwanda, Samoa, Sénégal, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Sri Lanka, Togo et Yémen.

14 L’impact limité de la crise sur l’économie de ces pays tient à ce que ces derniers ne sont pas intégrés dans l’économie mondiale et en particulier à ce que les flux de capitaux privés y jouent un rôle limité (sauf en Egypte, où les taux de croissance élevés des dernières années ont été soutenus par des investissements privés). En Afrique subsaharienne, où se trouvent la plupart des pays de ce groupe (17 sur 31), l’investissement privé ne représente qu’environ les deux tiers de l’investissement total. Cette région n’attire que 2 à 3 pour cent de l’investissement étranger direct mondial.

15 US Bureau of the Census. (Avril) 1998. International Programs Center.

16 ONU. 1997. World urbanization prospects: the 1996 revision. Division de la population de l’ONU, New York.

17 Strictement parlant, le champ sémantique de «ville» n'est pas identique à celui de «urbain». Les zones urbaines sont définies différemment selon les pays, généralement par le nombre d'habitants. Au Sénégal, une zone urbaine a au moins 10 000 habitants; au Pérou, une agglomération de quelques centaines d'habitants est considérée comme urbaine. Une ville est une zone urbaine, en général définie par la taille de sa population, mais c'est aussi un complexe d'activités économiques, sociales et autres impliquant un mode de vie différent de celui de la campagne.

18 Toutes les projections de la population et de l'urbanisation sont tirées de ONU op. cit., note 16.

19 Asaduzzaman. 1989. Cité dans D. Drakakis-Smith. 1992. Food production and under-nutrition in the Third World. Hunger Notes, 18(2):  5-6.

20 Banque mondiale. 1991. Urban policy and economic development. Washington.

21 IFPRI. 1996. Urban challenges to nutrition security: a review of food security, health and care in the cities (manuscrit non publié). Washington.

22 Tabatabai (1993), Gebre (1993), Maxwell et al. (1995). Cité dans IFPRI, op. cit., note 21.

23 ONU. 1995. The challenge of urbanization. New York22.

24 Selon l'IFPRI, op. cit., note 21, les problèmes de distribution des aliments dans les villes ont été identifiés par Mittendorf et Abbott (1979) et Lourenco-Lindell (1995), mais la recherche sur les filières alimentaires urbaines est le plus souvent très localisée et conçue dans l'optique limitée d'acteurs particuliers. Le Programme FAO sur l'approvisionnement et la distribution alimentaires des villes, actuellement en cours, apporte un éclairage nouveau et permet de mieux comprendre la question sur la base d'études de cas (en cours.

25 Il y a toutefois des exceptions, par exemple les halles de Bouaké, une ville de Côte d'Ivoire qui compte environ 300 000 habitants, et le marché aux poissons de Dakar, Sénégal.

26 FAO. Etude de la commercialisation des produits alimentaires dans les grandes villes du monde en développement (à paraître).

27 National Report on Implementation of the World Food Summit Plan of Action.  Mauritanie, janvier 1998.

28 Voir par exemple le système intéressant d’information sur les prix existant en Indonésie, par A. Sheperd et A.J.F. Schalke dans FAO. 1995.  An assessment of the Indonesian Horticultural Market Information Service. Rome.

29 Par exemple une enquête sur la consommation alimentaire entreprise dans le nord-est de la Thaïlande a révélé que la consommation de poisson était cinq à six fois supérieure aux captures enregistrées de poissons du Mékong.  Voir Mekong Fisheries Network Newsletter, août 1996, 2(1).

30 FAO. 1997. Directives techniques de la FAO pour une pêche responsable. Nº 6. Pêches continentales. Rome.

31 Le développement agricole implique l'existence d'un minimum d'infrastructures physiques et institutionnelles; Kapetsky et Nath concluent qu'en général les conditions favorisant l'agriculture sont également favorables au développement aquacole et vice versa. Leurs estimations, de même que celles contenues dans l'ouvrage d'Aguilar-Manjarrez et Nath, du potentiel aquacole des régions Afrique et Amérique latine tiennent compte de cette considération  Voir J.M. Kapetsky et S.S. Nath dans FAO. 1997. A strategic assessment of the potential for freshwater fish farming in Latin America. Document technique COPESCAL n° 10. Rome; et J. Aguilar-Manjarrez et S.S. Nath dans FAO. 1988. A strategic reassessment of fish farming potential in Africa. Document technique du CPCA n° 32. Rome.

32 On trouvera de nombreux exemples de systèmes traditionnels de gestion des ressources hydriques et du patrimoine commun en général dans National Academy Press. 1986. Proceedings of the Conference on Common Property Resource Management. Washington.

33 Réseau de centres d'aquaculture pour la région Asie-Pacifique (RCAAP). 1989. Aquaculture intégrée en Chine.  Manuel technique n° 7.

34 On trouvera une analyse récente de l'évolution de l'aquaculture en rizière dans M. Halwart. 1998. Trends in rice-fish farming. Dans FAO Aquaculture Newsletter, 18: 3-11.

35 K.C. Mathur. 1996. Rainfed lowlands become remunerative through rice-fish system. Indian Council of Agricultural Research News, 2(1): 1-3.

36 Halwart, op. cit, note 34.

37 Ibid.

38 Ibid.

39 Cette question a fait l'objet d'un débat approfondi au cours de la Réunion du Groupe d'experts des stratégies d'aménagement des eaux douces, organisée par le Département des affaires économiques et sociales de l'ONU à Harare, Zimbabwe, 27-30 janvier 1998.

40 Voir E. Ostrom. 1990. Governing the commons. The evolution of institutions for collective action. Cambridge University Press, Cambridge, Royaume-Uni; et J.-M. Baland et J.-P. Platteau. 1996. Halting degradation of natural resources. Is there a role for local communities? Publié pour la FAO par Oxford University Press (Clarendon academic imprint), Royaume-Uni.

41 Scura Fallon. 1994. Typological framework and strategy elements for integrated coastal fisheries management. FAO/UNOP Project INT/9/007. Levé 2. Rome.

42 Sur cette question ainsi qu'au sujet d'autres aspects de l'intégration tels que la gestion des conflits et la détermination de la valeur économique des ressources naturelles, voir les études détaillées dans FAO. 1998. Integrated coastal area management and agriculture, forestry and fisheries. Sous la direction de N. Scialabba. Rome.

43 C'est ce qui est appelé «aménagement sectoriel renforcé» dans une étude récente des programmes d'aménagement des zones côtières. Voir S. Olsen, K. Lowry, J. Tobey, P. Burbridge et S. Humphrey. 1997. Survey of current purposes and methods for evaluating coastal management projects and programs funded by international donors. Coastal Management Report No. 2200. Coastal Resources Center. Université de Rhode Island, Etats-Unis. On trouvera une analyse détaillée des problèmes d'intégration dans le domaine des pêches continentales dans U. Barg, I.G. Dunn, T. Petr et R.L. Welcomme. 1996. Inland Fisheries. Dans A.K. Biswas (éd.), Water Resources – Environmental planning, management and development. McGraw-Hill, New York.
 

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