Il apparaît toutefois de plus en plus nettement que les revenus RNA, obtenus par le secteur rural non agricole sous forme de salaires ou de bénéfices d’activités autonomes telles que le commerce ou l’industrie de transformation, constituent une importante source de rentrées pour les ménages agricoles et ruraux en général, y compris les pauvres dépourvus de terre et les résidents des petites agglomérations rurales. Même si les revenus RNA ne constituent qu’une partie des revenus non agricoles – lesquels comprennent également les salaires agricoles et les gains des travailleurs migrants – ce chapitre est principalement consacré aux revenus RNA, en vue de permettre un examen plus détaillé des mesures spécifiques applicables aux zones agricoles afin d’y stimuler, de manière générale, l’activité économique et l’emploi.
Plusieurs raisons militent en faveur de l’intérêt
que devraient porter les décideurs des pays en développement
à la promotion des activités RNA. En premier lieu, les revenus
RNA, dont on a constaté la place importante dans le revenu des ménages,
contribuent à l’évidence à leur sécurité
alimentaire. En outre, ce revenu provenant d’une source différente
peut empêcher une urbanisation trop rapide ou excessive, ainsi que
la dégradation des ressources naturelles due à leur surexploitation.
En second lieu, alors qu’il est difficile d’obtenir des crédits,
les activités RNA améliorent les résultats proprement
agricoles, puisqu’elles fournissent aux agriculteurs les liquidités
leur permettant d’investir dans des intrants qui renforcent la productivité.
En troisième lieu, la composition comme les performances du secteur agricole, elles-mêmes affectées par les politiques en vigueur, peuvent avoir d’importantes répercussions sur le dynamisme du secteur RNA, lui-même lié au secteur agricole et dont l’expansion est fonction de la vigueur de ce dernier – synonyme de production agricole à transformer et à distribuer, d’intrants à vendre et d’équipements à réparer, mais aussi de revenus agricoles dépensés localement pour l’achat de biens et de services.
A la lumière de ces constatations, le présent débat
poursuit un double objectif: conscientiser les gouvernements, les donateurs
et les organismes de développement sur le secteur RNA et sur son
importance pour le développement agricole et rural ainsi que pour
l’atténuation de la pauvreté.
Les questions suivantes ont été abordées:
• Quelles sont les principales constantes du revenu et de l’emploi RNA dans les différentes régions sous-développées? Quelle est l’importance des activités RNA, et quelles caractéristiques présentent-elles en fonction de la région et du type de zone agroécologique?
• Quels facteurs déterminent les constantes des revenus et de l’emploi liés aux activités RNA; en particulier, quelle est leur interaction avec l’agriculture? Quel rôle jouent les caractéristiques des ménages ruraux (instruction, régime de détention des actifs) et quelle est leur interaction avec ces constantes?
• Quelles incidences ont les revenus et l’emploi liés aux activités RNA sur le niveau et sur la répartition des revenus des ménages ruraux, sur l’impact de la pauvreté et sur la sécurité alimentaire?
• Quelles conclusions peut-on tirer de ces constatations quant aux décisions et aux programmes à adopter?
Cette section, qui sert de toile de fond au reste du chapitre, commence
par une analyse conceptuelle des facteurs qui influencent la décision
des ménages de se lancer dans des activités RNA.
• les incitations auxquelles est assujetti le ménage: rentabilité et risque représenté par les activités agricoles et RNA;
• la capacité du ménage à entreprendre des activités RNA en fonction du degré d’instruction, du revenu et du patrimoine, ou de l’aptitude à se procurer des actifs ou du crédit.
Lorsqu’ils entreprennent des activités RNA, les motivations des ménages agricoles sont soit des facteurs du type «attraction», soit des facteurs du type «contrainte».Dans le cas d’entreprises créées par des ménages, le choix des technologies et des produits est influencé par des facteurs analogues. Lorsqu’ils entreprennent des activités RNA, les motivations des ménages agricoles2 sont les suivantes:
• Les facteurs du type «attraction», tels que des rendements supé dans le secteur non agricole3;
• Les facteurs du type «contrainte» en particulier:
- l’insuffisance du revenu agricole pour le ménage, insuffisance
qui peut être attribuable à des difficultés temporaires,
comme la sécheresse, ou à des facteurs à l’incidence
plus durable, tels que l’indisponibilité des terres;
- les lacunes ou l’absence de services d’assurance et de crédit
à la consommation, qui permettraient de supporter, à posteriori,
les conséquences de récoltes insuffisantes;
- les risques inhérents à l’exploitation agricole,
qui incitent les ménages à garantir leur revenu et leur capacité
de consommation en adoptant des stratégies de diversification et
en entreprenant des activités dont le rendement peut n’avoir qu’un
rapport lointain, voire négatif, avec celui de l’agriculture;
- l’absence ou la carence des approvisionnements en intrants
agricoles ou des services de crédit permettant de se les procurer,
si bien que les ménages sont contraints, pour les obtenir, de compter
sur leurs propres liquidités.
Patrimoine/richesse du ménage et zone agroclimatique4. Selon qu’un ménage est plus ou moins aisé, il se trouve plus ou moins incité à participer aux activités RNA. Les ménages pauvres, moins prémunis contre les brusques chutes de revenu, craignent davantage ce genre de risque et sont, par conséquent, plus enclins à diversifier leurs sources de rentrées au profit d’activités moins risquées. De plus, les caractéristiques agroclimatiques de la zone habitée influent diversement sur la propension du ménage agricole à diversifier ses activités afin d’étaler le risque. Dans les zones où l’agriculture présente de forts aléas, les ménages agricoles subissent une incitation proche de la contrainte à diversifier leurs activités en direction du secteur RNA. Toutefois, la diversification trouvera sans doute également sa place durant les années «normales», dans le but d’accumuler les ressources en prévision des années difficiles. En revanche, les ménages agricoles opérant dans les zones où l’agriculture est moins aléatoire pourront opter de façon prépondérante pour des activités RNA parce que leur rendement est plus élevé, ou pour se procurer des liquidités ou du crédit.
Quelle que soit l’intensité des incitations à la diversification, que leur origine soit liée à l’attrait ou à la contrainte, le ménage ne pourra y donner suite que s’il en a les moyens. En effet, en l’absence de services adéquats de crédits et d’assurance, la capacité à investir dans un éventail diversifié d’activités augmente avec le degré d’aisance du ménage. Si une telle diversification se révèle onéreuse, les ménages disposant d’un patrimoine substantiel se trouvent mieux placés pour entreprendre un diversification en direction d’activités RNA, étant donné qu’ils peuvent utiliser ce patrimoine pour financer leurs activités, mais aussi pour absorber d’éventuelles chutes de revenu.
S’il y a risque, mais que le crédit est accessible dans des conditions normales, on peut prédire que les ménages seront moins tentés par la diversification à mesure qu’augmentera leur patrimoine. En revanche, ils tendront à concentrer leurs activités sur les secteurs censés offrir une meilleure rentabilité. Dans de telles circonstances, les tentatives de diversification seront probablement le fait des ménages pauvres. Si, toutefois, ces derniers se heurtent à des difficultés d’obtention de liquidités et de crédits, on risque d’aboutir au résultat opposé, à savoir que les pauvres pourront vouloir se diversifier dans le but d’atténuer le risque, mais qu’ils ne pourront pas le faire par manque de liquidités.
Rentabilité des activités rurales non agricoles. Un certain nombre de facteurs exogènes influent sur la rentabilité et sur le coefficient de risque des activités agricoles et RNA; ces mêmes facteurs influent, par voie de conséquence, sur la combinaison des deux types d’activités entreprises par un ménage agricole. La rentabilité d’une activité RNA donnée est déterminée par le prix du produit fabriqué ou par le montant du salaire perçu.
En règle générale, tant les prix des produits que ceux des intrants des activités RNA sont influencés par les politiques macroéconomiques et sectorielles telles que la dévaluation de la monnaie, les fluctuations du taux d’intérêt, les modifications des droits de douane sur les produits finis et les biens d’investissement importés, de même que par les facteurs qui influent sur le coût des transports et des transactions. Les entreprises privées, qui sont conditionnées par ces facteurs, peuvent abaisser leurs coûts de transaction en passant certains contrats ou en mettant en place des mécanismes de coordination de manière à intensifier l’interaction des firmes, notamment entre les secteurs et les sous-secteurs, ce qui permet de renforcer les liens intersectoriels et intrasectoriels.
Les prix des intrants nécessaires seront notamment influencés par la capacité des marchés locaux à fournir des intrants de production adéquats ainsi que les capitaux nécessaires aux activités RNA.
Politiques et programmes de développement. Il y
a lieu de mentionner en particulier les projets de développement,
car ils constituent un faisceau important de facteurs déterminant
l’incitation et la capacité des ménages ruraux à participer
aux activités RNA. Un projet de développement constitue un
ensemble miniaturisé de politiques et d’investissements, émanant
des pouvoirs publics et appliqué à une gamme d’activités
restreintes dans l’espace et dans le temps, à l’intention d’un nombre
limité de participants. On pourrait prendre, comme exemple courant
emprunté au secteur RNA, celui d’un projet de distribution de produits
laitiers, dans le cadre duquel une ONG ou l’Etat pourrait détacher
sur le terrain des instructeurs et livrer l’équipement nécessaire
à la mise sur pied d’une petite unité laitière, à
l’intention d’un groupe sélectionné de ménages ruraux;
dans un premier temps tout au moins, la commercialisation du lait serait
assistée par le savoir-faire des donateurs et par la mise à
disposition de véhicules.
Les secteurs agricole et non agricole peuvent être reliés directement par le biais de liens de production soit en amont, soit en aval.On utilise très couramment la notion de «liens secteur agricole/secteur non agricole» pour décrire la relation entre les secteurs agricole et non agricole. Ces derniers peuvent soit être reliés directement, par le biais de liens de production, en «amont»: dans ce cas, la croissance du secteur agricole incite le secteur non agricole à intensifier ses activités en investissant dans l’amélioration de la productivité ou de la capacité, de manière à fournir intrants et services au secteur agricole; ou «en aval», sous la forme d’«activités de valeur ajoutée»: dans ce cas, le secteur non agricole est incité à investir dans un supplément de capacité de manière à approvisionner les industries de transformation agroalimentaire et les services de distribution, en utilisant comme intrants les produits agricoles.
En revanche, on parle de liens indirects par le biais des dépenses lorsque les revenus générés dans un des deux secteurs sont dépensés pour acquérir la production de l’autre secteur. Enfin, les secteurs peuvent être reliés par le biais des investissements, c’est-à-dire que les profits engendrés par un secteur sont investis dans l’autre secteur.
S’agissant des activités RNA, la liaison avec l’agriculture locale par le biais de la production s’accomplit par la vente d’intrants au secteur agricole et par l’achat à ce dernier de sa production, laquelle servira d’intrant aux activités RNA, par exemple la transformation et la distribution agroalimentaire. Pour prendre l’exemple des outils et équipements servant à l’agriculture, c’est la dimension moyenne de l’exploitation qui conditionne l’existence éventuelle d’un marché rentable pour les tracteurs, par opposition aux seuls outils manuels. Quant à la production agricole elle-même, la composition, le calendrier et la qualité de ce qui est offert par les exploitations locales peut influencer la rentabilité du secteur de l’agrotransformation ainsi que la taille optimale des unités. De la même façon, la technologie employée pour l’élevage du bétail affecte la santé et la productivité laitière des bêtes.
Les activités RNA se trouvent reliées au plan des dépenses avec les activités agricoles, dans la mesure où le revenu généré par les activités agricoles est dépensé pour acquérir la production des firmes n’appartenant pas au secteur agricole, et réciproquement. En conséquence, la rentabilité ainsi que les débouchés de ces activités sont déterminés par le niveau et la répartition des revenus locaux, ainsi que par les préférences des consommateurs. Ainsi, les petits exploitants et les pauvres auront davantage tendance à se procurer biens et services locaux auprès du secteur RNA, alors que les ménages plus aisés rechercheront les articles offerts par les fabricants modernes implantés dans les villes, ou encore les articles d’importation.
Lorsqu’il existe également des difficultés d’accès
au crédit, les liens par le biais de l’investissement entre les
activités RNA et le secteur agricole peuvent jouer un rôle
déterminant. Dans de telles circonstances, le revenu non agricole
pourra en effet constituer, pour les ménages agricoles, la condition
sine qua non de leur aptitude à opérer des investissements
à vocation agricole et à acheter des intrants modernes. Réciproquement,
les économies engendrées par les activités agricoles
peuvent être la source d’investissements dans des activités
non agricoles.
On a choisi de s’appuyer sur des données provenant d’études
de cas en raison des difficultés rencontrées dans l’obtention,
auprès de sources officielles, de statistiques globales de bonne
qualité sur les revenus et l’emploi ruraux non agricoles. Cependant,
étant donné que même les données recueillies
avec un soin scrupuleux ne sont pas infaillibles, il importe que le lecteur
sache que les tendances et les résultats présentés
ici, quoique fiables dans les grandes lignes, sont peut-être sujets
à caution quant aux estimations détaillées. .
En moyenne, la part des revenus non agricoles est plus élevée en Afrique (42 pour cent) et en Amérique latine (40 pour cent) qu’en Asie (32 pour cent). Même si l’on fait la part de l’imprécision de ces observations, elles n’en sont pas moins importantes et ont de quoi surprendre pour plusieurs raisons.
Le revenu non agricole représente une part importante du revenu total et, partant, a un rôle déterminant dans la constitution du pouvoir d’achat et dans la sécurité alimentaire.En premier lieu, elles témoignent de l’importance du revenu non agricole par rapport au revenu total dans les zones rurales et, partant, de son rôle déterminant dans la constitution du pouvoir d’achat et dans la sécurité alimentaire. En second lieu, on se serait attendu à une part relative plus importante du revenu non agricole dans les régions présentant un revenu par habitant plus élevé. En effet, les régions plus riches ont généralement une meilleure infrastructure et un secteur agricole plus dynamique, deux facteurs qui concourent aux activités RNA. Le classement attendu aurait donc été: Amérique latine, Asie et Afrique. Or, la première place occupée par l’Afrique donne à penser que les incitations à la diversification jouent un rôle décisif. En d’autres termes, bien que les ménages africains soient plus pauvres que leurs homologues des autres régions, ils sont davantage incités à diversifier leurs revenus, en raison notamment de la minceur et du caractère aléatoire de leur revenu agricole.
| Régions et sous-régions |
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par habitant, en 1995 2 ($EU) |
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(%) |
de variation |
(%) |
de variation |
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| AFRIQUE |
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| Afrique orientale et australe |
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| Afrique de l’Ouest |
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| ASIE |
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| Asie orientale |
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| Asie méridionale |
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| AMÉRIQUE LATINE |
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1 Les chiffres indiqués
sont des moyennes régionales d’études de cas. Les parts de
revenu représentent la portion du revenu non agricole dans le revenu
total des ménages dont l’occupation principale est l’agriculture
(y compris les ménages ruraux sans terre). Les parts de l’emploi
représentent la portion des ménages de la population rurale
(dans les zones rurales comme dans les petites agglomérations rurales)
dont la principale occupation est une activité non agricole.
2 Le PNB moyen par habitant
est calculé sous la forme d’une moyenne simple des pays couverts
par les études de cas; elle est basée sur les estimations
de la Banque mondiale. 1997. Rapport sur le développement dans
le monde 1997. Washington.
3 Par moyenne, on entend
la moyenne de l’ensemble des études de cas pour chaque région
et sous-région.
Toujours est-il que lorsqu’on étudie chaque région individuellement, les pays et les sous-régions plus favorisés tendent effectivement à démontrer une proportion et des niveaux plus élevés de revenu rural non agricole (voir figure 38A-D). Les deux sous-régions les plus pauvres, à savoir l’Afrique occidentale et l’Asie du Sud, ont néanmoins des parts de revenu non agricole qui les distinguent (36 pour cent et 29 pour cent respectivement).
Enfin, les variations de parts de RNA, telles que mesurées par les coefficients de variation calculés sur la base des moyennes nationales8 , sont plus élevées dans les endroits les plus pauvres, c’est-à-dire les sous-régions africaines et l’Asie du Sud; ce phénomène reflète la diversité des facteurs déterminants, tels que les performances du secteur agricole, la qualité de l’infrastructure, les taux d’urbanisation, etc.
Il est difficile de discerner les lignes de force de la croissance, c’est-à-dire l’évolution de la part des RNA, à partir des seules données concernant le revenu disponible, sauf dans certaines études de cas (principalement en Asie). On peut tenter des évaluations approximatives en comparant les données présentées ici avec celles provenant d’études antérieures. Ainsi, la gamme des parts rapportées dans ce rapport ainsi que leurs moyennes, qui s’appuient principalement sur des données recueillies dans les années 80 et les années 90, dépassent les proportions citées par Haggblade, Hazell et Brown9 , qui se basent principalement sur des études remontant aux années 70. Par ailleurs, certaines études de cas mettent en relief l’expansion de la part des RNA au fil des années, et cela dans un certain nombre de pays (Bangladesh, Burkina Faso, Chine, certaines parties de l’Inde, Java, Indonésie, Kenya occidental, Malaisie, Mexique. Nigéria septentrional, Philippines et Taïwan Province de Chine).
Quant aux données concernant l’emploi RNA (indicateur clé), elles font état de parts moyennes voisines de 44 pour cent en Asie et de 25 pour cent en Amérique latine, sur plusieurs années et pour un certain nombre de pays (les données pertinentes manquent pour l’Afrique). Dans le cas de l’Asie, la part de l’emploi est plus élevée que celle du revenu, alors qu’elle est plus faible pour l’Amérique latine. A noter qu’il est difficile d’effectuer une comparaison directe entre la part de l’emploi et la part du revenu, car la proportion peut varier en fonction des différences de taux de rémunération10.
Les chiffres concernant l’Amérique latine et l’Asie témoignent,
en moyenne, d’une augmentation rapide de la part des travailleurs employés
dans des activités RNA relativement à l’ensemble des populations
rurales. Pour l’Amérique latine, la figure 39 montre que, dans tous
les cas à l’exception du Pérou (pour lequel on n’enregistre
pas de différence) et de la Bolivie (où l’on observe une
réduction), les chiffres absolus concernant l’emploi dans le secteur
RNA augmentent plus rapidement que l’emploi agricole, témoignant
ainsi d’une augmentation de la proportion. Dans près de la moitié
des pays, le taux de croissance de l’emploi agricole a été
négatif; cependant, dans tous ces pays, le taux de croissance de
l’emploi RNA a été positif. Quant à la part globale
de la population rurale ayant une activité principale dans le secteur
RNA, elle est passée de 24 à 29 pour cent au cours d’une
décennie environ.
Les tendances observées en matière de niveaux et de composition de l’activité RNA indiquent que l’Afrique et l’Asie du Sud traversent la première phase de transformation du secteur RNA. Au cours de cette phase, l’activité RNA tend à être liée à l’agriculture par la production ou par les dépenses et à être centrée sur la campagne, avec une faible dépendance à l’égard des liens entre le milieu rural et le milieu urbain. En fait, les activités RNA consistent principalement à produire, chez soi et sur une petite échelle, des biens non commercialisables en ce sens qu’ils sont échangés localement et produits dans les campagnes. S’agissant des liens entre le secteur non agricole et le secteur agricole, ce dernier tend à dépendre, au cours de la première phase, de la fourniture locale d’intrants et de services de même que de la transformation et de la distribution de ses produits à l’échelon local, généralement effectuées par de petites ou de moyennes entreprises. A noter, entre autres exemples de ce genre d’activité, la fabrication ou le mélange des engrais; la fabrication, la location et la réparation d’équipements pour animaux de trait; les services liés aux tracteurs; le traitement des récoltes; le transport; la construction ou l’entretien des installations de marchés; et le commerce. A ce sujet, Reardon et al.11 montrent que dans certaines zones du Sahel de l’Afrique occidentale, plus de 80 pour cent des activités locales non agricoles sont reliées à l’agriculture locale par la production.
L’Amérique latine traverse, elle, la deuxième étape de la transformation du secteur RNA, caractérisée par une tendance à un panachage plus marqué de situations. En d’autres termes, on pourra observer des activités basées sur des liens avec l’agriculture, tandis que d’autres n’auront aucun rapport avec elle, comme le tourisme, l’exploitation minière et le secteur des services. La proportion de la population rurale qui dépend, pour l’essentiel, de l’agriculture, est moins élevée qu’en Afrique et en Asie du Sud. Pour ce qui est de l’emploi RNA, le lien milieu rural-milieu urbain joue davantage que dans la première phase de transformation du secteur RNA, et l’on voit apparaître les premiers signes de la sous-traitance des entreprises rurales par des entreprises urbaines ou étrangères, surtout pour la fabrication de biens durables légers, tels que les vêtements, tandis que grossissent les rangs des travailleurs qui font quotidiennement la navette entre les campagnes et les agglomérations rurales ou les villes intermédiaires – les «zones rur-urbaines». Parallèlement, l’agro-industrialisation gagne rapidement du terrain, sous la forme de petites entreprises mais surtout d’entreprises de dimensions moyennes.
L’Asie orientale, elle, semble avoir atteint le troisième
stade de la transformation du secteur RNA, marqué par une intensification
des caractéristiques qui différencient le deuxième
stade du premier, à savoir un poids accru des liens milieu urbain-milieu
rural, qui se manifeste par une présence plus répandue de
formes plus avancées de liens de type commercial, tels que des accords
de sous-traitance et le transit de la main-d’œuvre. Cette étape
de la transformation est également marquée par plusieurs
autres tendances: la sous-traitance déborde le cadre des produits
durables légers pour aborder les produits durables moyens, comme
les pièces automobiles; une part importante de l’emploi RNA découle
de liens extérieurs à l’agriculture, et ce, même à
Taïwan Province de Chine qui a connu une première étape
de transformation du secteur RNA étroitement liée à
l’agriculture12
, et enfin, une rapide agro-industrialisation dans les secteurs de culture
commerciale.
Composition sectorielle, sous-traitance et liens milieu rural-milieu urbain. La composition sectorielle du RNA tend à varier d’une région à l’autre. Les observations menées en Afrique indiquent que l’activité RNA tend à se répartir de façon équilibrée entre les secteurs du commerce, de la fabrication et des services, le tout étant lié directement ou indirectement à l’agriculture locale ou aux petites villes. En Asie et en Amérique latine, en revanche, la composition sectorielle privilégie les secteurs de la fabrication et des services.
Les observations menées en Amérique latine sur la base des recensements de population indiquent que, dans son ensemble, l’emploi RNA se répartit de la façon suivante: 41 pour cent dans le secteur de la fabrication, 24 pour cent dans le commerce et 35 pour cent dans les services. A noter que la ventilation de l’emploi urbain en Amérique latine est très proche de celle de l’emploi rural. Ce résultat peut varier en fonction de la taille de la ville, les zones rur-urbaines abritant probablement davantage de commerces et de services (cette question mérite, quoi qu’il en soit, des recherches plus approfondies)13.
On observe, en Amérique latine et en Asie en particulier,
une tendance durable à l’augmentation du nombre d’habitants des
campagnes faisant quotidiennement l’aller-retour pour aller travailler
à des tâches non agricoles dans les villes intermédiaires
ou dans les localités voisines et vice versa (la main-d’œuvre citadine
allant travailler dans des exploitations agricoles). On voit donc que les
barrières qui séparent les zones rur-urbaines de la campagne
s’effacent progressivement et que la segmentation tend à s’estomper.
Klein14
a émis l’hypothèse que l’on assiste, en Amérique latine,
à une convergence qui intéresse non seulement les taux de
salaire, mais aussi la composition sectorielle des secteurs non agricoles
des villes et des campagnes.
La sous-traitance entre firmes urbaines et rurales constitue un autre type de lien ville-campagne dont l’importance va croissant. On voit même se confirmer la tendance, de la part des ateliers industriels et des entreprises commerciales implantés dans les zones rur-urbaines ou métropolitaines, notamment en Amérique latine et en Asie, à passer des contrats d’externalisation ou de sous-traitance avec des entreprises ou des ménages ruraux. On voit également se profiler ce phénomène dans les régions plus industrialisées de l’Afrique telles que l’Afrique du Sud et le Zimbabwe15 . On est en droit de penser que ces évolutions vont se rejoindre et s’entrecroiser. En Amérique latine, l’essentiel des activités de sous-traitance semble axé sur la fabrication de biens de consommation légers. La couture et le tricot, qui font appel à une main-d’œuvre féminine travaillant à domicile, en sont un bon exemplenre de sous-traitance permet aux commerçants de contenir leurs prix de revient tout en jouissant d’une grande souplesse quant au volume produit et à la main-d’œuvre employée. En Asie, il semble que la sous-traitance urbaine rurale corresponde davantage à un effet de propagation, vers les petites villes et localités, de l’activité industrielle des grandes villes; ce phénomène intéresse tant les biens de consommation légers que les produits de consommation durables et les biens d’investissement, et il gagne en puissance depuis les années 70 dans un certain nombre de pays d’Asie tels que, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la République de Corée et Taïwan Province de Chine.16
En Amérique latine rurale, il existe une nouvelle tendance vers l’emploi temporaire dans le travail non agricole.Les observations ont permis d’isoler une autre tendance, qui trouve au moins sa place dans l’analyse de la situation rurale en Amérique latine, à savoir l’accentuation du caractère temporaire du travail non agricole, qui affecte probablement les tendances à long terme, lesquelles déterminent à leur tour la composition et l’échelle du secteur RNA. Ce phénomène est probablement alimenté par l’externalisation, l’agro-industrialisation et la navette quotidienne de la main-d’œuvre. Par suite du caractère saisonnier de l’emploi dans le secteur agro-industriel, de plus en plus de ménages doivent vivre la précarité d’emplois temporaires et à temps partiel. Par ailleurs, les modifications apportées au droit du travail dans certains pays d’Amérique latine au cours des années 70 et 80 rendent les emplois permanents moins attrayants, pour les patrons, que l’embauche de travailleurs temporaires (voir Schaffner17 pour le cas du Brésil). Cependant, il n’est pas certain que les sociétés agro-industrielles s’orienteront à long terme vers l’emploi temporaire, notamment s’agissant des gammes de produits exigeant un faible taux de roulement et des qualifications toujours croissantes de la main-d’œuvre.
Cette tendance relativement nouvelle vers l’emploi temporaire, doit être distinguée du phénomène, plus répandu, de la pluriactivité: dans ce cas, un résident ou un ménage rural se consacre à plusieurs activités non agricoles. Il faut aussi éviter l’amalgame avec le phénomène de la diversification du revenu des ménages ruraux, évoqué plus haut. De plus en plus, semble-t-il, la pluriactivité incorpore, en Amérique latine, la migration saisonnière des travailleurs ruraux à la recherche d’un travail agricole, notamment en direction des zones agro-industrielles, ce phénomène laissant la place à des périodes sporadiques d’activités non agricoles. Il est probable que le caractère toujours plus temporaire du travail non agricole tendra à amplifier le phénomène de la pluriactivité individuelle.
Du fait de l’intégration croissante des marchés du travail rural et urbain, induite par la migration et par les phénomènes de navette de la main-d’œuvre, de sous-traitance et d’implantation des sociétés agro-industrielles dans les zones rur-urbaines, les forces opérant à l’extérieur de l’économie rurale, principalement dans les villes et dans le secteur minier, influent sur l’utilisation de la main-d’œuvre et sur la composition sectorielle de l’ensemble de l’économie RNA. A titre d’exemple, une forte période d’expansion du secteur de la construction urbaine ou du secteur minier dans un pays, ou encore d’excellentes perspectives de migration, peuvent avoir des répercussions sur le secteur agricole car elles y entraînent généralement une pénurie de main-d’œuvre qui induit une augmentation des salaires locaux, comme ce fut le cas au Nigéria durant le boom pétrolier du début des années 80. Cette augmentation des salaires peut, à son tour, stimuler l’investissement dans la technologie permettant d’économiser de la main-d’œuvre, à l’instar du secteur agricole égyptien18 ou des zones horticoles des campagnes chiliennes19.
De surcroît, les versements des travailleurs, lorsqu’ils sont investis dans la construction locale et dans les services, peuvent, comme on l’a observé en Amérique latine, aiguillonner la croissance de ces activités. En outre, les migrants de retour au pays ne manquent pas d’influencer l’économie non agricole locale en l’enrichissant des capitaux mais aussi du savoir-faire acquis à l’extérieur. C’est ainsi qu’au Kenya occidental, les migrants revenant de leur séjour à Nairobi ont «accaparé» les emplois non agricoles les plus qualifiés20 . On a également observé une multiplication des petites entreprises autonomes dans les régions rurales du Zimbabwe parallèlement au déclin de l’emploi offert par le secteur formel à Harare – conséquence de l’application du programme d’ajustement structurel.21
Les ménages agricoles, particulièrement en Afrique, tirent nettement plus de revenus des activités RNA que de l’emploi sur le marché du travail agricole.Différences de nature dans l’emploi RNA. Les études consultées tendent à démontrer que les ménages agricoles tirent nettement plus de revenus des activités RNA que de l’emploi sur le marché du travail agricole, non seulement en Afrique mais aussi en Asie et en Amérique latine. C’est ainsi que les études concernant l’Afrique font état de gains non agricoles représentant près de 20 fois les salaires gagnés sur le marché du travail agricole, selon une moyenne simple établie sur les 10 zones étudiées et dans les secteurs permettant une comparaison. En revanche, en Asie et en Amérique latine, les salaires agricoles occupent une place plus importante du revenu rural total – quoiqu’encore inférieurs à celle des revenus non agricoles.
Il se peut que la part minime occupée par les gains salariaux agricoles dans l’ensemble du revenu rural, d’après les études concernant l’Afrique, reflète la prépondérance de la culture de semi-subsistance, qui fait principalement appel au travail de la famille, alors que pour les zones de cultures commerciales, l’embauche de main-d’œuvre tend à être plus élevée, sans pour autant constituer une part importante du revenu total. A noter également, parmi les autres facteurs qui contribuent à ce résultat, une répartition relativement égale des terres et un faible nombre d’exploitants sans terre.
Toutes choses étant égales par ailleurs, l’obtention
d’une part accrue du salaire dans le revenu RNA total suppose l’agrandissement
de la taille des entreprises. Rares sont toutefois les études, portant
sur l’un des trois continents évoqués, qui établissent
une distinction entre le revenu tiré de salaires non agricoles et
celui provenant d’une activité autonome entreprise par les familles
rurales. Dans plus de la moitié des cas, les études portant
sur l’Afrique tendent à démontrer que les gains du travail
salarié non agricole sont plus importants que ceux induits par une
activité autonome des familles agricoles22.
Selon les données recueillies sur l’Afrique, la majorité
des entreprises commencent leur activité avec une seule personne,
et seule une minorité de microentreprises franchissent le seuil
de cinq personnes; de plus, la majeure partie des augmentations de l’emploi
au niveau des petites entreprises provient de l’embauche d’une personne
supplémentaire par un très grand nombre d’entreprises, plutôt
que d’une augmentation substantielle d’effectifs par un petit nombre de
sociétés23.
La nature et les performances de l’agriculture locale peuvent affecter de plusieurs façons l’évolution du secteur RNA dans une zone donnée. En premier lieu, le prix local des produits agricoles utilisés comme intrants influe sur la rentabilité de leurs traitements en aval, tandis que le prix des produits alimentaires a un effet plus général sur le secteur RNA24. En second lieu, et étroitement lié aux deux effets à peine mentionnés, il y a celui de l’influence des salaires agricoles sur les salaires non agricoles, comme le démontrent les situations de transformation rapide telles que les zones de révolution verte25, tant il est vrai qu’une augmentation des salaires agricoles risque de s’étendre au secteur non agricole et d’induire une augmentation des salaires non qualifiés du secteur non agricole.
L’incidence de tel ou tel facteur dans les technologies agricoles, qui privilégie, selon le cas, davantage de main-d’œuvre ou davantage de capital, ainsi que le caractère saisonnier des besoins en main-d’œuvre agricole, influencent la disponibilité de main-d’œuvre pour l’emploi RNA. Ainsi, la technologie utilisée pour la récolte risque de recourir de manière tellement intensive à la main-d’œuvre que la famille n’a pratiquement plus de ressources humaines à engager dans les activités non agricoles. On trouve une illustration de cet assèchement des réserves de main-d’œuvre non agricole par les besoins de l’agriculture, dans «l’économie de mousson» de l’Asie26, où le caractère saisonnier de la récolte de riz est accentué par les schémas de pluviométrie. La main-d’œuvre est pleinement occupée pendant les périodes de pointe, qui correspondent aux semis et à la récolte. Pendant le reste de l’année, la demande de main-d’œuvre agricole est généralement faible, d’où la nécessité de rechercher des sources de revenus non agricoles pendant la période creuse, au cours de laquelle la réserve de main-d’œuvre est canalisée vers les activités non agricoles telles que les activités auxiliaires des agriculteurs, les industries artisanales, mais aussi les petites et moyennes industries suffisamment souples pour s’adapter au caractère saisonnier de l’offre de main-d’œuvre non agricole27 .
La composition de la production agricole influe sur les possibilités offertes au secteur non agricole: en effet, les nécessités de la transformation, et donc de l’emploi RNA, varient en fonction de la culture pratiquée et du moment de la récolte. En outre, certaines variétés d’une culture donnée peuvent être plus difficiles à traiter que d’autres; ou encore, la récolte peut être étalée sur toute la période de la campagne (à mesure que les fruits mûrissent par exemple), alors que pour rentabiliser une unité de transformation d’envergure adéquate, il faudrait récolter en une seule fois un volume de fruits plus important. Il semble donc qu’il y ait corrélation entre la diversification agricole – notamment pour s’écarter des cultures de base riches en amidon – et la diversification du revenu vers des activités non agricoles. A mesure que l’agriculture se diversifie en direction de l’élevage du bétail ou de la culture des fruits et des légumes, on voit augmenter les perspectives d’obtention d’une valeur ajoutée, par le biais de l’agrotransformation.
Les rendements ainsi que les volumes récoltés affectent l’activité RNA. Par exemple, les rendements risquent d’être tellement faibles qu’il n’y aura pas suffisamment d’excédents commercialisables pour alimenter, en aval, les entreprises de transformation ou de distribution.
L’activité agricole peut également affecter l’activité RNA de façon indirecte. Ainsi, les contraintes imposées à l’agriculture peuvent «pousser» les exploitants agricoles à diversifier leur revenu. Dans les régions à l’agroclimat défavorable et où l’agriculture, moins dynamique, représente un risque, le revenu non agricole peut contribuer grandement à affronter ce risque, en compensant les mauvaises récoltes et en fournissant les liquidités nécessaires à l’achat de nourriture.
Cependant, ces mêmes contraintes, tout en poussant les fermiers à diversifier leurs sources de revenus par le biais d’activités RNA, risquent d’autre part d’entraver cette tentative. Les paysans ne disposant que d’un maigre lopin, par exemple, ne sont guère en mesure d’emprunter pour se lancer dans une autre activité, et leur revenu agricole ne leur permet pas non plus de dégager les sommes nécessaires à la mise sur pied d’une activité RNA, ni même à la migration.
Il existe un nombre important d’études de cas concrètes qui décrivent l’incidence des activités du secteur agricole sur le secteur RNA, par le biais de la production agricole/non agricole et des liens de dépenses. De manière générale, l’incidence de la croissance de la production agricole sur le revenu et sur l’emploi ruraux non agricoles est très marquée, et elle tend à s’accentuer lorsque les liens de production sont solidement établis. On trouvera, dans l’encadré 15, les observations principales découlant de certaines de ces études.
Densité de l’infrastructure et des villes rurales. Les recherches concernant les paramètres agroclimatiques ont conduit à observer que plus l’infrastructure, les services offerts dans les localités rurales et la population sont concentrés, plus le secteur RNA réalise des gains élevés. Cette tendance semble plus marquée dans les zones agroclimatiques favorables. En règle générale, la qualité et la quantité de l’infrastructure concrète (réseau routier, par exemple) et de l’infrastructure abstraite (comme les écoles) tendent à présenter une corrélation avec la densité de population et le degré de développement des agglomérations rurales – ce qui explique, entre autres, la différence d’infrastructures observée entre l’Asie et l’Afrique28. Plus l’infrastructure est développée et plus la population est dense, moins les coûts de transaction applicables à la commercialisation des produits agricoles ou non agricoles sont élevés, tandis qu’augmente la disponibilité et que baissent les prix des intrants, comme l’électricité, les tracteurs, etc. Ce phénomène explique que l’on a souvent désigné la qualité et la densité de l’infrastructure comme un facteur clé des investissements agricoles et des investissements dans les entreprises non agricoles (voir encadré 16, p. 306).
La qualité et la densité de l’infrastructure sont les facteurs clés des investissements agricoles et des investissements dans les entreprises non agricoles.Cependant, le facteur représenté par l’infrastructure risque de susciter certaines ambiguïtés, tant pour ce qui est de son incidence sur l’économie et l’emploi ruraux non agricoles qu’en ce qui concerne les inégalités de revenu à l’échelon sectoriel. En premier lieu, étant donné que les ménages pauvres tendent à occuper l’hinterland des espaces ruraux, relativement éloigné des routes et des agglomérations rurales, la manière dont sont effectuées les améliorations de l’infrastructure peut atténuer ou, au contraire, accentuer les inégalités sectorielles de revenu – à titre d’illustration, on peut opposer l’exemple des réseaux d’envergure nationale de Taïwan Province de Chine, qui ont induit une industrialisation rurale relativement uniforme, d’une part, et les pôles de développement économique concentrés de la République de Corée, d’autre part.
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ENCADRÉ 16
LE RÔLE DE LA POLITIQUE EN MATIÈRE D’INFRASTRUCTURE: COMPARAISON ENTRE TAÏWAN PROVINCE DE CHINE ET LA RÉPUBLIQUE DE CORÉE
1 S.P.S. Ho. 1986. Off-farm employment
and farm households in Taiwan. In R.T. Shand (éd), Off-farm employment
in the development of rural Asia. National Centre for Development Studies,
Australian National University, Canberra.
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En deuxièmelieu, l’amélioration du réseau routier – et de l’infrastructure en général – peut constituer «une arme à double tranchant» dans la lutte contre l’inégalité, pour l’ensemble du secteur rural. En effet, lorsque l’infrastructure est inadéquate et que, par conséquent, les coûts de transaction sont élevés, le milieu local se trouve protégé de la concurrence extérieure. En ouvrant l’économie rurale au monde extérieur, la déréglementation et la libéralisation des échanges commerciaux, de même que l’amélioration de l’infrastructure, font sauter le verrou que constituaient la distance et les coûts de transaction élevés. L’issue d’un tel phénomène au plan de la répartition des revenus est incertaine, puisqu’elle dépend de facteurs tels que la propension des membres de ménages pauvres à se louer comme main-d’œuvre pour des activités favorisées ou, au contraire, lésées par l’abolition de la protection de fait et par l’évolution du degré d’intégration du marché du travail local avec des marchés plus éloignés, grâce à la réduction des coûts de transaction.
La nature et la densité de l’infrastructure déterminent la mesure dans laquelle les régions pauvres en ressources peuvent compter sur l’activité RNA locale plutôt que sur la migration.La nature et la densité de l’infrastructure déterminent la mesure dans laquelle les régions pauvres en ressources peuvent compter sur l’activité RNA locale plutôt que sur la migration. A conditions égales, la proximité des villes et des mines, ainsi que les liens entre les zones rurales et les centres d’emploi, sous forme de réseaux routiers ou ferroviaires, tendent à accroître la part du revenu de la migration dans l’ensemble du revenu non agricole. Les études consacrées à l’Afrique montrent généralement que, dans les secteurs éloignés des grands centres urbains ou miniers, les ménages ruraux s’emploient en prédominance sur le marché non agricole local beaucoup plus que sur le marché de la migration. Concrètement parlant, sur les 10 études prenant en compte des secteurs distants des villes ou des centres miniers (au Burkina Faso, en Ethiopie, au Kenya occidental, au Mozambique, au Malawi, au Niger, en République-Unie de Tanzanie, au Sénégal, au Soudan et au Zimbabwe), les revenus tirés du secteur non agricole local constituent près de 80 pour cent de l’ensemble des gains non agricoles, contre 20 pour cent pour les gains liés à la migration. Inversement, dans les zones proches des grands centres urbains ou miniers ou des grandes plantations, il semble que le marché du travail de migration occupe une place beaucoup plus importante dans le revenu des ménages ruraux que le secteur non agricole local. Sur trois études prenant en compte des régions dotées de telles caractéristiques (en Afrique du Sud, au Botswana et en Namibie), les gains non agricoles locaux constituent environ 25 pour cent de l’ensemble des revenus non agricoles, contre 75 pour cent de revenus de migration.
Il semble que la situation soit différente lorsque l’infrastructure est de meilleure qualité et plus dense et que les canaux de migration sont bien établis, comme on l’a observé dans certains cas étudiés en Amérique latine et en Asie.
Ainsi, l’amélioration de l’infrastructure concrète, qui peut en quelque sorte remplacer la proximité entre les zones rurales et les centres urbains, peut avoir deux effets opposés sur le développement du secteur RNA:
• elle peut en favoriser la croissance, grâce à une augmentation de son activité générale induite par un meilleur accès à la commercialisation associé à un abaissement des coûts;
• elle peut provoquer une pénurie de main-d’œuvre, cette dernière
préférant migrer vers les centres urbains, et entraver de
ce fait la croissance du secteur.
Sensibilité aux prix relatifs. Les études de terrain indiquent que les ménages ruraux, du moins ceux d’entre eux qui peuvent participer à des activités extérieures, sont sensibles aux différences de rendement entre les activités agricoles et celles proposées par le secteur non agricole, à égalité de profil de risques pour ces activités dans les deux secteurs. Ce constat vient battre en brèche l’image traditionnelle des ménages paysans éloignés des réalités du marché, et en particulier des réalités du marché du travail. Les ménages vont donc s’employer sur le marché du travail non agricole, soit parce que les rendements relatifs sont meilleurs et/ou plus stables dans ce secteur, soit parce que le produit du travail de leur exploitation est insuffisant, pour des raisons liées au court terme telles que la sécheresse, ou par suite de contraintes de plus longue durée comme la rareté des terres. Leur choix peut correspondre à une stratégie à longue échéance, telle que la gestion du risque agricole, la compensation de la pénurie de terres ou la rentabilité des débouchés non agricoles, ou au contraire à une stratégie à court terme.
Les mécanismes de crédit. L’insuffisance ou le mauvais fonctionnement des mécanismes de crédit peuvent pousser les ménages à aller se procurer des revenus non agricoles pour pouvoir financer les intrants agricoles et les immobilisations en capital. Des études récentes ont amplement illustré ce phénomène, notamment en Afrique29. Une tendance semble se dégager des études de cas menées au Kenya, au Mali, Au Mexique et aux Philippines, à savoir que la carence de mécanismes de crédit inciterait les ménages agricoles à entreprendre des activités locales non agricoles et à procéder à des investissements à vocation agricole en deux temps: i) les ménages ruraux migrent à la recherche d’un travail leur procurant des liquidités, puis ils retournent dans leur région rurale et investissent l’argent gagné sous forme de capital agricole et de bétail, mais aussi d’éducation et de logement; et ii) en mettant le cas échéant à profit les qualifications acquises ou améliorées durant la migration et grâce à une meilleure formation en général, ils mettent sur pied des entreprises locales non agricoles dont la création exige parfois de gros investissements, comme la charpenterie.
Etant donné que la terre manque souvent pour servir de caution aux prêts agricoles, dans le secteur officiel comme dans le secteur informel du crédit, les salaires perçus régulièrement auprès du secteur non agricole sont utilisés par les créanciers à titre de garantie. De ce fait, les gains non agricoles permettent un accès privilégié aux sources locales de crédit, les stratégies d’association entre les secteurs agricole et non agricole contribuant en outre à la concentration du capital.
L’éducation est un facteur déterminant du succès des entreprises RNA, des niveaux de rémunération et de productivité, et elle est également importante en tant que moyen d’une répartition plus égalitaire des revenus.Education. On reconnaît largement, aujourd’hui, l’importance de l’éducation comme facteur déterminant du succès des entreprises RNA, comme des niveaux de rémunération et de productivité. Les études concernant l’industrialisation des zones rurales en Asie ont mis en relief l’importance de l’acquisition de qualifications en vue d’une distribution plus uniforme de l’emploi non agricole en secteur rural, en s’appuyant, une fois de plus, sur une comparaison entre Taïwan Province de Chine et la République de Corée30. Etant donné que les populations pauvres sont fortement incitées à diversifier leurs sources de revenu, il n’est pas étonnant que l’un des premiers investissements de taille réalisés par les agriculteurs, dans les zones de culture commerciale, soit l’éducation. On en trouve une illustration dans la croissance spectaculaire des investissements locaux sous forme d’établissements scolaires au Mali, au lendemain de la récente dévaluation qui a enflé les revenus de la culture du coton31.
On trouve, par ailleurs, une illustration de l’importance de l’éducation comme moyen d’une répartition plus «égalitaire» des revenus dans Collier et Lal32, à propos du Kenya central. L’initiative visant à équilibrer le développement a été sous-tendue par un accès plus uniforme à l’éducation, à l’emploi salarié urbain et à une innovation agricole pouvant être adoptée par de petits ou par de gros producteurs. A cette fin, le revenu non agricole, en particulier les gains des travailleurs ayant migré pour trouver un emploi dans la fonction publique, a été canalisé vers l’agriculture. Etant donné que les innovations favorisant la productivité agissaient indépendamment de la taille de l’exploitation, l’investissement généré par les revenus non agricoles comme par ceux provenant de la migration (eux-mêmes largement déterminés par l’éducation) a entraîné des gains de productivité chez les ménages pauvres comme chez les ménages riches: de cette façon, on a pu parfaire les effets niveleurs de l’accès à l’emploi non agricole.
Le revers de la médaille tient au fait que, lorsque l’éducation est mal répartie, les sous-secteurs non agricoles ou les activités d’un sous-secteur nécessitant un personnel qualifié se caractérisent par une répartition très inégale des revenus et, du fait de leur importance dans l’économie locale, risquent d’aggraver les inégalités d’ensemble. C’est ainsi qu’au Pakistan, Adams33 a observé qu’en dépit du rôle d’uniformisation des revenus qui revient généralement aux gains non agricoles, cette observation ne vaut pas pour toutes les sources de revenus non agricoles. En fait, les employeurs qui requièrent un personnel instruit et formé, comme la fonction publique, continuent à creuser les inégalités, dans la mesure où les postes qu’ils offrent sont en grande partie réservés aux ménages aisés et instruits.
A noter toutefois que les effets liés à l’éducation ne sont pas univoques et que certaines ambiguïtés persistent quant à l’incidence relative de cette variable sur les sources de revenus du secteur. Les minces observations dont on dispose tendent à conforter l’hypothèse selon laquelle les retombées économiques de la scolarisation sont plus élevées dans le secteur non agricole que dans le secteur agricole. Ainsi, Taylor et Yunez-Naude34, dans leur étude portant sur les villages mexicains, constatent que la scolarisation a des effets hautement bénéfiques tant pour les activités agricoles que pour les autres activités. Ils observent également que l’éducation incite les ménages à abandonner l’activité agricole au profit d’activités non agricoles. Quoi qu’il en soit, à condition que l’instruction ne soit pas payante, on peut s’attendre à ce que l’éducation dispensée en milieu rural contribue davantage à réduire les inégalités de revenu non agricole plutôt que les écarts entre les revenus agricoles, tout en contribuant cependant à uniformiser les revenus de manière générale.
De telles ambiguïtés expliquent peut-être des situations semblables à celle qui a prévalu dans la région de Palanpur dans l’Uttar Pradesh, en Inde35, où les revenus non agricoles ont été dans un premier temps uniformisés pendant la période précédant la révolution verte et pendant ses étapes initiales, pour présenter des écarts de plus en plus creusés entre ces premières étapes et la fin de la révolution verte. Le faisceau de forces en jeu a permis de multiplier les emplois non agricoles, d’accès facile mais peu rémunérateurs en général. Toutefois, la période de forte expansion a considérablement stimulé la demande de produits et de services non agricoles, tout en créant des débouchés d’emploi relativement mieux payés dans le secteur non agricole. Ces possibilités ont été jugées attrayantes par les ménages instruits et relativement aisés du village, qui étaient mieux placés pour obtenir ces postes. Il est probable que le second de ces effets l’a emporté sur le premier. Cette tendance reflète l’observation commune selon laquelle il y a augmentation de la demande de main-d’œuvre agricole pour les emplois peu qualifiés et d’accès facile durant les premières phases de la révolution verte, avec un aplatissement de la courbe de demande de main-d’œuvre à mesure que la révolution mûrit et que les premiers bénéfices servent à la constitution d’un capital agricole.
Il convient de citer ici une étude particulièrement intéressante du faisceau constitué par l’éducation, l’emploi non agricole et l’inégalité du revenu. Cette étude, entreprise par Estudillo et Otsuka36, porte sur la région centrale de Luzon, aux Philippines, et s’appuie sur des données de revenu non agricole des ménages agricoles, dans une zone intéressée par la révolution verte et couvrant plusieurs décennies. Les auteurs se sont demandé si l’augmentation observée du revenu non agricole était attribuable à l’expansion du capital humain – privilégiant ainsi la tranche instruite de la population rurale – ou si elle était due à l’élargissement des débouchés d’emplois pour l’ensemble de la main-d’œuvre rurale, ce qui contribuerait à améliorer de façon plus équitable les revenus des ménages agricoles. Ils ont constaté que l’éducation a une incidence très marquée sur les revenus non agricoles (à l’exclusion des gains tirés de la culture du riz dans le cadre de la révolution verte) tant avant qu’après la révolution verte, et que les ménages instruits tendent à s’écarter des activités agricoles pour rechercher un emploi non agricole. Ils ont aussi remarqué: «Les ménages jouissant d’un revenu non agricole plus élevé étaient, en particulier, les bénéficiaires de la réforme agraire qui avaient investi dans l’éducation de leurs enfants de manière à tirer profit des avantages économiques conférés par l’éducation.»
Le patrimoine initial d’un ménage. Le patrimoine
initial d’un ménage détermine de façon décisive
le degré et la nature de sa participation aux activités RNA.
Ainsi, les ménages pauvres tendent à viser les emplois agricoles
mal rémunérés et d’accès facile, ou encore
les emplois RNA à forte intensité de main-d’œuvre, et à
ne pas s’aventurer vers les activités RNA autonomes. Compte tenu
du caractère sous-développé des mécanismes
de crédit susceptibles de financer les entreprises non agricoles,
les sources personnelles de liquidités, notamment sous forme de
bétail, de cultures commerciales et de gains de migration, sont
d’une grande importance pour qui veut lancer une entreprises non agricole
ou couvrir les coûts de transaction permettant d’obtenir un emploi
non agricole.
Les activités non agricoles affectent la disponibilité de fonds pour l’achat de biens d’équipement et d’intrants agricoles nécessaires à l’adoption des technologies appropriées.En second lieu, le revenu des activités agro-industrielles joue sur la capacité des ménages ruraux à investir dans des équipements agricoles et dans l’achat d’intrants modernes. Les activités non agricoles affectent la disponibilité de fonds nécessaires à l’achat de biens d’équipement et d’intrants agricoles, disponibilité qui conditionne l’adoption des technologies appropriées. En Afrique, le revenu non agricole constitue généralement la principale source de liquidités; il peut, en outre, substituer les garanties nécessaires à l’obtention d’un crédit. De récentes études de terrain conduites au Burkina Faso, au Niger et au Sénégal, indiquent que dans la majeure partie du Sahel, les structures de fourniture de crédit au monde rural sont inadéquates, à l’exception des plantations de coton et, dans une moindre mesure qu’auparavant, des plantations d’arachides; par ailleurs, les mécanismes informels de crédit sont encore très rudimentaires.
Troisièmement, le secteur RNA affecte les prix des facteurs et des produits entrant dans l’activité agricole et, partant, la rentabilité de l’exploitation et la composition de sa gamme de cultures. L’existence d’unités locales de fabrication et de services opérant sur une petite échelle peut aider à réduire les prix et à améliorer la disponibilités des intrants agricoles, tout en les adaptant aux besoins des exploitants locaux. Par ailleurs, la transformation et la distribution agroalimentaires peuvent également affecter le niveau et la stabilité des prix des produits offerts.
A l’inverse, les contraintes appliquées «en aval» par les activités RNA au secteur agricole peuvent en gêner le développement en augmentant les coûts de transformation et de distribution. A titre d’exemple, dans le nord du Sénégal, les observations tirées d’un sondage rapide indiquent que l’absence d’infrastructures de transport et de distribution a entraîné l’abandon de la culture du niébé après qu’elle eût été introduite et donné des résultats prometteurs.
De façon analogue, les goulets d’étranglement situés «en amont» du secteur agricole peuvent nuire à son expansion. Ainsi, le secteur agricole d’une région donnée peut ne pas susciter, en amont, une demande substantielle d’intrants, sous forme par exemple d’équipement de traction animale ou de billonneurs-cloisonneurs, du fait que les entreprises de cette région ou de la localité voisine produisent des équipements à des prix trop élevés, pour les petits exploitants en tout cas, ou correspondant exclusivement à certains types de sols de la région. C’est ainsi qu’au Burkina Faso, le prix trop élevé ou l’inadéquation des billonneurs-cloisonneurs a entravé les initiatives de conservation des sols dans la région de culture cotonnière.
En quatrième lieu, la participation à l’économie RNA peut réduire le risque de fluctuation du revenu pour les ménages agricoles; ceux-ci se trouvent alors mieux placés pour adopter des technologies risquées mais plus rentables de culture et de distribution de leurs produits. De manière générale, l’accès au revenu non agricole peut représenter, pour un ménage, le ballon d’oxygène dont il a besoin pour entreprendre des investissements à plus long terme, comme les cultures commerciales pluriannuelles.
En cinquième lieu, il importe de mentionner, dans le cadre de l’analyse de systèmes agricoles durables, que les activités RNA peuvent parfois rivaliser pour l’obtention des ressources utilisées par l’exploitant pour ses activités agricoles. Dans ce cas, l’incidence des différents facteurs dans les technologies agricoles peut s’en trouver affectée. En effet, si les gains salariaux non agricoles sont supérieurs à ceux du marché du travail agricole ou du travail direct de l’exploitant, alors, en fonction du degré d’intégration du marché du travail, ils entraîneront une augmentation des salaires agricoles, avec comme corollaire une réduction de la demande de main-d’œuvre agricole et une augmentation de la teneur en capital du secteur agricole, à moins qu’ils n’induisent un repli sur les cultures moins exigeantes en main-d’œuvre. C’est lorsque les cultures présentent un facteur de risque élevé que les activités RNA peuvent rivaliser pour l’obtention de ressources en main-d’œuvre et en liquidités destinées aux améliorations technologiques pendant la campagne de récolte et aux investissements de mise en valeur des terres durant la saison sèche. Vu sous l’angle de l’agriculture durable, il s’ensuit que les ménages agricoles peuvent renoncer à adopter des mesures d’amélioration de la productivité et de la conservation dans le cas où le retour sur investissement n’est pas plus élevé ou plus rapide que celui offert par les activités non agricoles: en conséquence, il convient que le critère définissant les avantages et les coûts de la conservation des ressources incorpore non seulement la rentabilité positive, mais également le niveau de rentabilité ainsi que sa stabilité, le tout comparativement aux emplois non agricoles de fonds et de main-d’œuvre.
L’analyse des effets des activités RNA sur la durabilité
doit prendre en compte le fait que l’emploi RNA peut atténuer la
pression dont les terres font l’objet dans les régions fragiles.
Dans la mesure où les activités non agricoles réduisent
l’incidence de la pauvreté et la dépendance directe à
l’égard de la terre, elles peuvent aider à sortir du cercle
vicieux pauvreté-extensification-dégradation-pauvreté,
et générer les liquidités nécessaires aux immobilisations
permettant d’intensifier la production sur une terre donnée: ainsi,
les franges les plus fragiles qui auraient été mises à
contribution sont épargnées. L’activité non agricole
peut aider à régulariser les flux de revenu en faisant office
de mécanisme d’assurance-récolte et en atténuant la
nécessité, dictée par la prudence, de conserver du
bétail; de la sorte, les problèmes liés au surpâturage
seront atténués. Toutefois, une telle conséquence
demeure incertaine, puisque dans les régions ne disposant pas d’une
structure bancaire fiable, les exploitants réinvestissent souvent
leurs revenus non agricoles dans l’achat de bétail, car ils y voient
là une façon d’accumuler du patrimoine.
Les activités RNA contribuent de manière considérable à l’accès à la nourriture et à la sécurité alimentaire.L’incidence à court terme de la participation aux activités RNA sur l’accès à la nourriture ne prête guère à controverse. Lorsqu’un ménage doit faire face aux conséquences d’une mauvaise récolte, provoquée notamment par la sécheresse, il peut chercher du travail à l’extérieur de la ferme et se procurer ainsi l’argent nécessaire à l’achat d’un complément de nourriture. Ce phénomène est bien illustré par une étude de cas portant sur le Burkina Faso, avant et après la sécheresse de 1984. Les ménages dont les sources de revenus étaient le plus diversifiées ont pu acheter de la nourriture et supporter les effets de la sécheresse. Par ailleurs, le revenu RNA constitue souvent une source importante d’épargne pour les ménages agricoles des régions pauvres, épargne qui sert à l’achat d’aliments pendant les périodes difficiles.
Par ailleurs, ce type de raisonnement traite le revenu non agricole comme facteur indépendant du revenu agricole, en quelque sorte analogue à un transfert de revenu permettant de compenser une mauvaise récolte ou la pénurie de terre.
La distribution du revenu non agricole en fonction du mode de détention de la terre et de la catégorie socioéconomique. On peut analyser l’incidence de l’emploi non agricole sur l’inégalité du revenu global par le biais de la relation entre le revenu non agricole, d’une part, et le revenu agricole et/ou le patrimoine foncier, d’autre part. On considère souvent, implicitement, que ces deux facteurs sont antagonistes, si bien que les revenus non agricoles et les revenus agricoles se compenseraient, en gros, mutuellement. En d’autres termes, les petites exploitations agricoles auraient une part de revenu non agricole supérieure à celle des grandes exploitations ou, tout au moins, on verrait la part du revenu non agricole dans le revenu global décliner à mesure qu’augmenterait le revenu global du ménage.
Les activités RNA n’améliorent pas forcément la répartition du revenu agricole.En réalité, le lien entre la part de revenu non agricole dans le revenu global du ménage, et d’autre part le niveau de revenu total et/ou la taille de l’exploitation, est loin d’être clairement établi. La figure 40A-C présente une sélection de différentes formes de relations – tirée d’études de terrain (voir tableau appendice 3) – entre, d’un côté, les parts et les niveaux de revenu non agricole et, de l’autre, le revenu global du ménage et son patrimoine foncier. La sélection tend à représenter l’éventail de configurations présentes dans les régions.
A l’une des extrémités de l’éventail, on
observe bien les manifestations d’une forte relation négative et
linéaire (correspondant à l’idée reçue) entre
la part non agricole du revenu, d’un côté, et le revenu global
du ménage ou le patrimoine foncier, de l’autre (figure 40A). Cependant,
à l’autre extrémité de l’éventail, on observe
les cas de fortes relations positives et linéaires contredisant
l’idée reçue. Ce type de relation est illustré à
la figure 40B. Par ailleurs, Reardon41
a également constaté, à partir de 18 études
de terrain menées en Afrique, que la part du revenu non agricole
dans le revenu total est, en moyenne, deux fois plus élevé
chez les ménages appartenant au tercile de revenu supérieur
que dans les ménages appartenant au tercile de revenu inférieur.
Entre ces deux extrêmes, on trouve différents types de cas
(figure 40C).
Les résultats ci-dessus sont axés sur la part de revenu non agricole en fonction des catégories de revenu et de patrimoine foncier. Il faut à présent se demander de quelle manière les niveaux absolus de revenu non agricole diffèrent en fonction de la classe économique. Selon les données recueillies, on observe fréquemment que le coefficient du niveau absolu de revenu non agricole, entre la tranche supérieure et la tranche inférieure de revenu, est beaucoup plus élevé – avec une distorsion beaucoup plus marquée – que le rapport relatif aux parts.
On peut voir dans ce phénomène l’influence décisive de conditions d’accès draconiennes, telles que les droits d’obtention de licence, l’achat ou la location d’équipement, ou encore l’acquisition de qualifications, pour les activités à rémunération élevée. De ce fait, les ménages démunis peuvent consacrer une large part de leur temps à un emploi non agricole, mais leur rémunération, c’est-à-dire le niveau de revenu non agricole, demeurera faible. En revanche, des ménages à revenu élevé pourront consacrer une part analogue, voire inférieure de leurs ressources aux activités non agricoles, mais en retirer une rémunération beaucoup plus élevée par unité de ressource «investie».
Il est en fait assez répandu, dans des situations de ce type, d’observer des différences importantes dans la nature, mais aussi dans le rendement travail-rémunération de l’ensemble habituel d’activités non agricoles entreprises par les pauvres et par les riches, de même que par les petits et par les gros exploitants. Ainsi, les activités requérant de bonnes qualifications ou un capital important, voire les deux – comme les petits ateliers de fabrication, le transport par véhicule automobile, le commerce au détail ou les emplois salariés – donnent, comme prévu, le meilleur coefficient travail-rémunération et sont entreprises par les ménages les plus aisés. Quant aux pauvres – pauvres en patrimoine mais souvent, également, en qualifications – ils s’orientent généralement vers les activités à forte intensité de travail non qualifié et se louent, par exemple, comme manœuvres agricoles, porteurs dans les marchés, ramasseurs de bois ou encore ouvriers non qualifiés en usine.
Les études de cas révèlent, elles aussi, l’existence de conditions d’accès pour les activités non agricoles: dans plusieurs régions, il est fait état de «superprofits» engendrés par certaines activités non agricoles et de salaires non agricoles très élevés par rapport aux salaires agricoles. Les niveaux indiqués dans ces études semblent nettement supérieurs à ce qui pourrait être justifié par les différences de productivité intersectorielle et de niveau de qualification ou d’éducation, et ils font penser à une segmentation du marché de la main-d’œuvre entre les secteurs agricole et non agricole, mais aussi à un cloisonnement à l’intérieur du marché du travail non agricole. Peut-être cette situation traduit-elle également un manque d’homogénéité dans certains sous-secteurs. Par ailleurs, la monopolisation de certaines activités par le biais du système de castes ou d’autres paramètres sociaux, réserve à certains groupes la possibilité d’alimenter le marché du travail (par exemple, les forgerons ou les musiciens).
Les effets du revenu non agricole sur la distribution du revenu: manifestations. On a souvent utilisé une autre méthode pour analyser les effets «égalisateurs» ou «inégalisants» du revenu non agricole, à savoir l’établissement des coefficients de Gini42 à l’intérieur et à l’extérieur du revenu non agricole, ou la décomposition des changements survenus au coefficient de Gini à mesure que se modifie le revenu non agricole. Les résultats de ces calculs varient considérablement selon les cas considérés. Là encore, les observations révèlent l’effet inégalisant du revenu non agricole43 . A titre d’exemple, dans la zone d’agriculture pauvre et à risque du Burkina Faso septentrional, pendant la période allant de 1983 à 1985, Reardon et Taylor44 ont observé, en appliquant la méthode du coefficient de Gini, que la distribution du revenu général était plus inégale que celle du revenu agricole pris séparément, cela en raison de l’effet inégalisant du revenu non agricole. De ce fait, l’adjonction du revenu non agricole a «aggravé» le déséquilibre, une bonne part de l’inégalité de distribution du revenu global étant effectivement attribuable à l’emploi non agricole. On en trouve une autre illustration dans une région de l’Inde où a été mise en œuvre la révolution verte et qui connaît une croissance rapide, à savoir la région de Palanpur dans l’Uttar Pradesh, pendant la période 1983/84 et où Lanjouw et Stern45 y ont constaté que le revenu non agricole avait, au cours de cette période, fortement accentué les inégalités, alors qu’il il avait contribué à les niveler deux décennies auparavant.
On peut, en revanche, trouver des illustrations d’un rôle uniformisant, c’est-à-dire d’un abaissement du coefficient de Gini, joué par le revenu non agricole. Reardon et Taylor46 ont appliqué la méthode de la comparaison de Gini à un échantillon de données provenant de la zone méridionale du Burkina Faso (à l’agroclimat plus favorable et au secteur agricole dynamique), et ils ont constaté que l’emploi non agricole contribue à uniformiser les revenus. Par ailleurs, Chadha47 a observé que la répartition du revenu dans les villages du Pendjab, en Inde, révélait une inégalité plus marquée au niveau du revenu global que pour les revenus non agricoles, ces derniers étant mieux répartis. Dans les régions rurales de la Thaïlande, la distribution du revenu est plus inégale pour le revenu agricole que pour les revenus provenant d’autres sources48 , ce qui plaide en faveur du rôle égalisateur du RNA.
Un mot d’avertissement s’impose toutefois, pour plusieurs raisons. Les données recueillies ne permettent généralement pas de dire comment aurait été distribué le revenu général en l’absence d’un revenu non agricole. On peut partir de l’hypothèse que le revenu non agricole est réparti de façon plus inégale que le revenu global et, à première vue, il semble que le revenu non agricole accentue l’inégalité. Cependant, on peut penser que si les personnes qui ont aujourd’hui trouvé un emploi dans le secteur non agricole allaient s’embaucher ailleurs, comme main-d’œuvre agricole par exemple, cela exercerait une pression à la baisse sur les salaires du secteur agricole et l’inégalité générale de revenu s’en trouverait aggravée. On voit donc que le secteur non agricole pourrait, au lieu de favoriser l’inégalité, contribuer à la contenir.
Interprétation des données concernant l’emploi RNA et l’inégalité de revenu. On peut interpréter les résultats ci-dessus comme résultant des incitations subies par les ménages et de leur capacité à entreprendre des activités RNA. On peut observer des relations inverses, en forme de U, entre les parts de revenu non agricole et le revenu ou le patrimoine global, ce phénomène impliquant une part relativement élevée de revenu non agricole chez les ménages les plus pauvres. Ces relations, qui ressortent principalement des études menées en Asie et en Amérique latine, tendent à être associées à trois facteurs:
• La disponibilité d’emplois présentant un taux élevé
de travail par rapport au capital, avec des conditions d’accès faciles
pour les ménages pauvres et donc pratiquement incapables d’investir.
Cette disponibilité semble associée à des facteurs
tels qu’une infrastructure relativement bonne, une forte densité
de population et de marchés, un secteur agricole dynamique, une
gamme diversifiée de patrimoine foncier et le développement
de villes rurales à l’extérieur des zones métropolitaines.
• La possibilité pour les ménages disposant déjà
d’un patrimoine moyen de se spécialiser dans des productions agricoles
intensives, phénomène là encore plus répandu
dans les zones de révolution verte.
• La possibilité pour les ménages disposant d’un patrimoine substantiel de s’orienter vers des activités à fort coefficient de capital, en autofinançant cette diversification ou en utilisant leur patrimoine comme garantie pour l’obtention de crédits. Leur aisance permet à ces ménages de diversifier leur production de manière à optimiser les profits tout en se prémunissant contre les risques
En revanche, dans les régions où existe généralement
une corrélation positive entre les parts de revenu non agricole
et le revenu global ou le niveau de patrimoine – voir, en particulier,
les études réalisées sur l’Afrique – les conditions
tendent à être très différentes. Les activités
d’accès facile et grandes utilisatrices de main-d’œuvre sont rares;
cette observation vaut pour le secteur non agricole comme pour le secteur
agricole, où le marché du travail est sous-développé
et où prédominent les techniques de culture traditionnelles
à participation familiale.
On peut se demander, en premier lieu, si ces inégalités sont alimentées en quelque sorte conjointement, c’est-à-dire par un ensemble commun de facteurs extérieurs qui affecteraient la capacité des ménages à générer un revenu agricole et non agricole, mais aussi comment ces facteurs peuvent-ils être abordés de manière à accroître la participation des ménages pauvres aux activités du secteur non agricole.
Une autre question qui se pose est celle de savoir si les inégalités
que l’on observe dans le secteur agricole et le secteur rural non agricole
sont en situation de vases communicants, de sorte que le revenu généré
dans l’un d’entre eux – et la constitution d’actifs qu’il autorise – altère
la capacité de gains dans l’autre secteur.
On peut ainsi émettre comme hypothèse que les inégalités
sectorielles sont interdépendantes, du moins partiellement. L’analyse
de cette hypothèse est organisée en fonction des facteurs
de production, à savoir la main-d’œuvre et le capital par opposition
à la terre, étant donné que c’est relativement aux
besoins liés à ces facteurs qu’interagissent les secteurs
ainsi que leurs inégalités de répartition des revenus.
En premier lieu, il peut y avoir concurrence entre les deux secteurs pour l’obtention de la main-d’œuvre, et les rigidités propres à la technologie d’un secteur donné risquent de faire obstacle à la disponibilité de main-d’œuvre nécessaire au développement de l’autre secteur. A titre d’exemple, une technologie traditionnelle, forte consommatrice de main-d’œuvre, risque de maintenir cette dernière emprisonnée sur de petites exploitations, la soustrayant aux activités non agricoles. Une telle situation a été rapportée dans les études de cas sur l’Asie: l’industrialisation rurale est alors entravée jusqu’à ce que la mécanisation du secteur agricole libère la main-d’œuvre, atténuant le sous-emploi saisonnier et permettant aux membres des ménages agricoles de se spécialiser dans des activités non agricoles mieux rémunérées. On voit que l’investissement dans l’innovation technologique, qui risque d’être l’apanage des familles aisées, est nécessaire pour permettre à la main-d’œuvre d’essaimer vers le secteur non agricole.
On voit également se dessiner une corrélation entre
le capital rural et les marchés du travail non agricole. Comme pour
le Kenya et le Bénin, l’assurance d’un salaire versé régulièrement
par le secteur non agricole est fréquemment utilisée comme
garantie pour un emprunt, de sorte que la difficulté à obtenir
un revenu non agricole se traduit directement par une difficulté
d’accumulation du capital agricole. Lorsque les mécanismes de crédit
au monde rural sont sous-développés, le revenu non agricole
est la principale source de liquidités utilisée pour les
investissements agricoles (la migration, le bétail et les cultures
commerciales occupant la deuxième place) si bien que l’emploi non
agricole a un effet déterminant sur les investissements agricoles49.
Etant donné que de tels investissements déterminent la productivité
d’une exploitation et les revenus que l’on en tire – revenus qui peuvent
servir à mettre sur pied des entreprises non agricoles – il y a
là le germe d’une dynamique de différenciation sociale et
d’accentuation des inégalités.
Il arrive que les ménages agricoles se servent du tremplin du travail migrant pour sortir du cercle vicieux de l’indigence des actifs agricoles et de l’incapacité de gains locaux non agricoles. Les fonds envoyés par les travailleurs migrants ainsi que les qualifications acquises à l’extérieur sont utilisés pour créer des entreprises non agricoles, constituer un capital – principalement sous forme d’équipements pour les cultures commerciales, ou de bétail et, parfois, de terres – et investir dans l’éducation.
L’inégalité d’accès à un patrimoine foncier limité entraîne, en outre, l’inégalité face à l’emploi non agricole, étant donné que les revenus de l’exploitation agricole, l’utilisation de la terre comme caution d’un crédit, mais aussi l’influence politique qui accompagne la richesse foncière, sont tous des éléments pouvant jouer sur la participation aux activités du secteur RNA. L’inégalité d’accès à la terre peut même s’accentuer avec le temps, puisqu’il semble, comme on en a vu l’illustration au Kenya occidental50, que l’inégalité des revenus agricoles débouche sur l’inégalité des modes de détention du patrimoine foncier. Cette observation est confortée par une étude sur le Rwanda, dont les auteurs, André et Platteau51, observent que:
«… l’accès régulier au revenu d’activités non agricoles tend à accentuer plutôt qu’à atténuer les inégalités de patrimoine foncier, par le biais d’un marché foncier à la fois actif et illégal – ce qui permet de déduire que les restrictions coutumières à la vente des terres ont en grande partie disparu, marché sur lequel de nombreux lots sont cédés par les propriétaires aux abois et rachetés par des titulaires de revenus réguliers d’origine non agricole.»
Cependant, il semble que l’effet décrit ici s’estompe à
mesure que se développent les marchés du travail non agricole
et que le capital humain remplace la terre comme facteur déterminant
de la participation aux activités non agricoles et de la rentabilité
de ces dernières. Par exemple, dans des situations de changements
technologiques indifférents à la taille des exploitations,
le patrimoine foncier cède la place graduellement à l’éducation
comme principal facteur déterminant de l’obtention de revenu non
agricole par les ménages agricoles, comme on l’a observé
aux Philippines.52
Cependant, la réforme macroéconomique ne suffit pas, à elle seule, à éperonner le développement du secteur RNA. A ce propos, il convient de souligner deux aspects:
• On observe souvent des ambiguïtés, tout au moins dans les effets à court terme des réformes du secteur rural. Alors que la libéralisation peut améliorer les termes des échanges engendrés par l’activité RNA et lui ouvrir des débouchés, elle peut entraîner une baisse rapide des protections dont bénéficie ce secteur et exposer certains des sous-secteurs RNA à la concurrence des entreprises urbaines aussi bien que des produits d’importation, contraignant l’économie rurale à des processus d’ajustement douloureux.
• En fonction des circonstances, les réformes peuvent renforcer
les incitations ressenties par les entreprises et les exploitations rurales;
cependant, elles manquent souvent des moyens leur permettant de réagir
à ces nouvelles incitations, ou de le faire d’une manière
qui inclue les catégories démunies.
L’investissement dans les infrastructures rurales augmente les activités RNA et la productivité agricole.En règle générale, les zones rurales sont sous-équipées en infrastructure, si bien que les politiques d’investissement dans ce domaine peuvent renforcer les liens de synergie entre le secteur RNA et le secteur agricole, suscitant, à partir de l’activité de ce dernier, des effets multiplicateurs pour le secteur RNA – comme on a pu l’observer, entre autres, à Taïwan Province de Chine, au Costa Rica et dans le sud-est du Burkina Faso. Il importe absolument d’améliorer aussi bien l’infrastructure physique (réseaux routiers ou électriques) que l’infrastructure abstraite (système bancaire ou mécanismes d’information sur les marchés) afin de réduire les coûts de transaction imposés par le lancement d’une entreprise ou la sous-traitance dans les régions rurales, et d’améliorer la productivité des entrepreneurs RNA53.
Par ailleurs, les régions rurales sont souvent désavantagées
au plan de l’éducation, et l’on ne saurait nier l’importance du
développement du secteur RNA dans la promotion de l’éducation
en secteur rural. Il a été constaté, plus haut, que
l’éducation apparaît clairement dans les études de
cas comme un facteur déterminant de la participation des ménages
et du niveau des salaires tirés des activités RNA. Toutefois,
il semble que, pour promouvoir valablement les activités RNA dans
le contexte actuel de concurrence et de libéralisation des échanges,
une formation et des qualifications plus spécifiques soient nécessaires.
.
Une politique sectorielle devrait avoir comme objectif général
d’identifier les sous-secteurs prometteurs et de passer systématiquement
en revue les entraves aux incitations et à la constitution d’un
potentiel de développement prenant appui sur la participation des
petits et moyens exploitants, mais aussi sur le développement de
petites et moyennes unités agro-industrielles attachées à
des entreprises plus importantes, sans oublier l’aménagement des
marchés et l’analyse des goûts des consommateurs. L’objectif
spécifique, quant à lui, devrait être de fournir aux
ménages ruraux et aux entreprises RNA les incitations et le potentiel
leur permettant de surmonter les barrières à l’accès
et de mettre sur pied une agriculture et des activités RNA «propices
aux liens complémentaires».
La recherche agricole doit prendre en considération le poids que les agriculteurs accordent au rendement des nouvelles technologies agricoles relativement à la rémunération de l’utilisation des ressources du ménage à l’extérieur de la ferme.Il faudra peut-être que la recherche agricole incorpore, lors de l’élaboration de technologies et de stratégies de priorités pour les produits, des considérations tenant au poids que les agriculteurs accordent au rendement des nouvelles technologies agricoles relativement à la rémunération de l’utilisation des ressources du ménage à l’extérieur de la ferme. Les analyses précédemment proposées dans ce chapitre mettent en relief deux points importants concernant la part qui revient au secteur RNA dans l’évaluation des politiques et des projets à mettre en œuvre:
• La préférence confirmée des ménages ruraux pour une diversification tournée vers les activités non agricoles signifie que, toutes choses étant égales par ailleurs, les agriculteurs souhaitent se dégager des activités agricoles pour diversifier vers l’extérieur leurs sources de revenus.
• Il s’ensuit également que les ménages ne souhaiteront
pas nécessairement adopter des mesures favorisant la productivité
et la conservation, si le gain qui en découle n’est pas plus élevé
ou plus rapide que celui procuré par les activités non agricoles:
le critère coût-avantages s’en trouve ainsi modifié
de manière à incorporer les activités non agricoles
dans les solutions à envisager. Il ne faut pas s’attendre à
ce que les ménages agricoles soient automatiquement disposés
à adopter des pratiques de gestion des ressources naturelles et
d’investissements favorables à la conservation si cela implique
l’utilisation d’une main-d’oeuvre et/ou d’un capital qui pourrait obtenir
des gains supérieurs auprès d’autres secteurs.
Une autre conséquence importante pour la recherche, qui découle de la part importante du revenu non agricole dans le revenu et dans l’emploi des ménages agricoles, tient à la mesure de la productivité et du travail agricole. Les estimations les plus simples de cette productivité utilisent, comme dénominateur, le nombre de personnes engagées de façon active dans le secteur agricole. Même si une activité non agricole tend à être plus intense pendant la saison sèche, on observe dans la plupart des cas une certaine activité non agricole pendant la saison des pluies également. L’activité non agricole absorbe, pendant la saison de production, un temps qui devrait être déduit de celui qui, selon les estimations, est consacré à l’agriculture. Ce calcul a pour effet d’augmenter l’estimation de la productivité agricole par personne et, par conséquent, le salaire implicite versé au travail agricole, c’est-à-dire le revenu procuré par chaque journée effective de travail dans le secteur agricole. Bien entendu, les enquêtes sur la gestion des exploitations agricoles s’efforcent, en général, de mesurer le nombre réel d’heures consacrées à des tâches agricoles spécifiques, mais, ce type d’enquête est extrêmement coûteux54 .
Il importe également que les activités de recherche
et de vulgarisation privilégient davantage les liens agricoles/non
agricoles se rapportant à l’agro-industrie et à la diversification
agricole, qui intéressent les petites unités. On entrevoit
ainsi la possibilité de mettre au point des technologies agricoles
indifférentes à l’échelle de l’entreprise et qui pourront,
de ce fait, profiter aux petites unités comme aux grandes exploitations,
et se conjuguer à des technologies d’agrotraitement applicables
à l’échelon des petites et moyennes entreprises agro-industrielles.
Ces technologies tendent à optimiser l’incidence du développement
agricole sur l’emploi rural, dans la mesure où, qui dit petite échelle
dit également coefficient emploi/production plus élevé.
On peut également penser que les petits exploitants agricoles comme
les petites unités d’agrotraitement auront davantage tendance à
faire appel aux services locaux de réparation de leurs instruments
de travail, de même qu’aux commerçants et aux services de
transport de l’endroit, tout en investissant sur place les profits réalisés
– le tout contribuant à potentialiser l’effet d’entraînement
de l’économie locale. Par ailleurs, les ménages pauvres qui
bénéficient de ce genre d’emploi seront plus enclins à
dépenser leurs gains auprès d’entreprises RNA locales des
secteurs secondaires et tertiaires, intensifiant ainsi l’effet multiplicateur
lié aux dépenses. Il faudrait répondre par une analyse
au cas pas cas à la question de savoir si les entreprises ou les
exploitations agricoles de plus grande envergure pourraient susciter un
effet d’entraînement analogue, mais cela dépendrait en tout
cas de leur coefficient d’utilisation de main-d’œuvre et de création
d’activités secondaires locales55.
A mesure qu’augmentent les revenus dans les pays en développement, les secteurs favorables à la création de liens agricoles/non agricoles sont généralement ceux des céréales, des tubercules et des racines, des légumineuses, des fruits frais et transformés, des légumes, des produits laitiers et des autres produits de l’élevage. Certaines activités, comme la culture des fruits et des légumes ou les exploitations laitières, ne sont généralement pas axées sur les économies d’échelle, si bien que l’agrotransformation de leurs produits convient aux petites et aux moyennes unités57. Cependant, l’élargissement de la participation des ménages ruraux à des entreprises agricoles et agro-industrielles ou à des entreprises connexes liées aux produits susmentionnés n’est pas sans poser des problèmes au niveau des politiques. Si l’on veut y faire face, il ne faut pas se contenter d’améliorer la productivité agricole, il faut viser une politique rurale mieux coordonnée. Or, la coopération et la coordination interinstitutionnelles constituent une pièce maîtresse d’une telle politique.
Le développement du secteur RNA a souffert car il ne relevait ni des ministères de l’agriculture, ni des ministères de l’industrie.Le développement du secteur RNA est tombé dans un «vide institutionnel», puisqu’il ne relevait ni des ministères de l’agriculture. La présente étude a montré que ce vide a peut-être laissé un tiers de l’économie rurale à l’écart du débat sur les politiques et les actions concrètes. Il faut donc que les responsables adoptent une perspective systémique reliant secteur agricole et secteur RNA. Il ne s’agit pas, dans ce chapitre, de plaider pour un retour au développement rural intégré, mais plutôt de préconiser un resserrement de la coopération en matière de formulation des politiques, comme de leur mise en œuvre afin que les ministères de l’agriculture et les autres ministères (de l’industrie, de la technologie et du commerce) œuvrent ensemble à la promotion du secteur RNA.
Afin d’élargir le rayon des retombées, sous forme d’emplois, de l’agro-industrialisation des régions rurales, il importe d’induire la participation d’un nombre accru de producteurs. Or, cette participation reste aujourd’hui limitée par des restrictions d’accès aux intrants, notamment après le démantèlement total ou partiel des systèmes publics de distribution d’intrants. Dans de nombreux pays, la fourniture d’intrants et de crédits ne se déploie pas encore suffisamment pour combler le vide laissé par le retrait de l’Etat58. De ce fait, les agriculteurs sont souvent forcés de compter sur leurs propres sources de liquidités, provenant de l’emploi non agricole et des recettes commerciales, pour s’acheter des intrants et remplacer le crédit manquant. On trouve des illustrations de l’incidence de ces changements sur la participation des agriculteurs aux contrats agro-industriels (à Zamora, au Mexique, par exemple, de nombreux petits propriétaires ont dû renoncer à la production de fraises pour les entreprises d’emballage locales59) bien que cette situation ne débouche pas toujours sur des mesures applicables par les pouvoirs publics.
S’agissant de l’adoption de politiques appropriées, l’une des principales difficultés consistera à faciliter la coordination entre les exploitations agricoles et les entreprises, afin de susciter et de mettre à profit les économies d’échelle. En d’autres termes, les sociétés agro-industrielles et les entreprises nées des retombées hésiteront à investir dans la constitution d’une masse critique de capacités en vue d’atteindre l’échelle optimum plancher, si elles n’ont pas de bonnes raisons de penser que les agriculteurs seront en mesure de leur fournir un volume suffisant d’intrants du type et de la qualité appropriés. Dans le même ordre d’idées, les agriculteurs ne seront guère enclins à s’orienter vers de nouvelles variétés et à faire les investissements correspondants en capital et en qualifications, en l’absence de débouchés rentables offerts par les agrotransformateurs et les distributeurs. Il s’agit donc, pour les pouvoirs publics, de favoriser une coordination entre les différents organismes concernés des secteurs public et privé. Le secteur public joue un rôle crucial en facilitant la communication, en abaissant les coûts de transaction et en dispensant un savoir-faire technique propre à la mise en place de solutions avantageuses et propices aux investissements nécessaires dans les deux secteurs.
Le fait de connaître les normes et les classifications de qualité
en vigueur à l’échelle internationale et d’être en
mesure de les respecter confère souvent aux entreprises plus grandes
implantées dans les villes un avantage sur des entreprises locales
cherchant à exporter. En fait, l’adoption de normes et de critères
de qualité, qui réduit les coûts de transaction, risque
également de conduire à la concentration de l’industrie,
étant donné que les petites unités manquent des moyens
nécessaires pour appliquer les normes et en suivre l’évolution.
La croissance du revenu est, pour les pauvres des campagnes, un moteur essentiel de croissance rurale par le truchement de la production et des ramifications liées aux dépenses.Dans certains pays, où la terre fait l’objet d’une distribution très inégale, la pénurie de terres dont souffrent les pauvres risque d’entraver la croissance de l’activité et de l’emploi RNA. La croissance du revenu est, pour les pauvres des campagnes, un moteur essentiel de croissance rurale par le truchement de la production et des ramifications liées aux dépenses. Par ailleurs, l’accroissement du revenu des populations plus aisées, en l’occurrence les grands propriétaires, risque d’entraîner une déperdition en direction des secteurs urbain et étranger. Saith60 a ainsi montré que la réforme foncière a joué un rôle déterminant dans l’industrialisation rurale très ramifiée de Taïwan Province de Chine et de la Chine continentale. Il note que cette réforme a entraîné la constitution d’une classe moyenne rurale largement implantée.
La politique la plus efficace, mais aussi la plus difficile à
appliquer, consisterait à redistribuer les terres. Faute d’y recourir,
on peut utilement, dans une perspective à moyen terme, améliorer
la création d’emplois RNA ainsi que l’accès des pauvres aux
activités RNA en distribuant des actifs non fonciers. Les mesures
à privilégier seraient l’élargissement des réseaux
éducatifs et de formation spécifique, l’amélioration
de l’accès aux crédits pour le lancement d’activités
RNA telles que celles entreprises dans l’Arcot Nord, en Inde.
La concurrence potentielle entre les petites entreprises du secteur informel et les grandes entreprises du secteur formel peut s’exprimer au niveau des coûts de production, de la conquête des marchés des intrants agricoles et des denrées transformées, de même qu’à celui des canaux de distribution. Il s’agit donc de savoir si le secteur des petites entreprises peut faire face à cette concurrence, en jouant sur des coûts et des prix plus bas; en offrant une gamme de produits plus appropriés tels que des intrants et des biens de consommation visant comme clientèle les petits exploitants et les petits ménages ruraux pauvres; en offrant un accès plus facile aux produits et aux services; et en appliquant des stratégies de créneaux de marché. Bien évidemment, ce genre de concurrence peut tourner à l’avantage du consommateur et de l’exploitant ruraux, qui obtiendront ainsi les produits et les services souhaités, pour ainsi dire à leur porte et à meilleur prix.
Des liens entre les petites entreprises rurales et les grandes entreprises urbaines peuvent être favorisés par le biais d’ententes basées sur leur intérêt mutuel.Dans un cadre de politique économique libérale hostile aux mesures qui tendent à dénaturer les incitations, le défi consiste à aider les petites entreprises à identifier des créneaux de marché et à exploiter leurs avantages concurrentiels, de manière à promouvoir différentes formes d’entente basées sur l’intérêt mutuel des petites entreprises rurales et des sociétés ou des marchés plus importants. L’entente la plus «traditionnelle», et qui semble correspondre à l’image conventionnelle que se font les décideurs, est celle d’une grande société urbaine qui installe une usine et embauche des travailleurs locaux, comme cela a été le cas pour l’industrie textile au cours de la première moitié du XXe siècle, ce qui a permis de jeter les bases de l’industrialisation japonaise, ou pour les complexes agro-industriels du Mexique septentrional ou du centre du Chili. Les gouvernements nationaux ou les autorités locales ont, bien souvent, apporté un soutien actif à ce genre d’entente au moyen, notamment, de dégrèvements fiscaux, d’installations d’infrastructures, d’électrification ou de transports en commun.
Il faut toutefois citer un type prometteur d’entente, celui du «lien interentreprises» entre de grandes sociétés urbaines et de petites entreprises rurales, pour des contrats d’externalisation ou de franchisage. Ce genre d’initiative se développe rapidement en Asie de l’Est, dans une moindre mesure en Amérique latine et dans certaines régions de l’Afrique, comme l’Afrique du Sud et le Zimbabwe. Dans cette configuration, la petite entreprise peut servir de fer de lance à la pénétration d’un créneau de marché auquel elle est particulièrement adaptée et/ou aider à faire pression sur les coûts de main-d’œuvre et à accroître la souplesse des conventions d’emploi. A mesure qu’augmentent les coûts de la main-d’œuvre parallèlement à la qualification de cette dernière, dans le premier ensemble d’entreprises, on peut envisager le lancement d’une deuxième vague d’externalisation, avec sous-traitance entre sociétés rurales. Le développement de l’infrastructure qui conduit à l’abaissement des coûts est un ingrédient essentiel du succès de ces ententes.
Ce type d’accord de sous-traitance semble présenter un
certain nombre d’avantages marqués: transmettre des qualifications
aux petites entreprises, ouvrir l’accès à des marchés
dynamiques et, dans certains cas, ouvrir les vannes du crédit. Il
arrive que l’acheteur procure à ses fournisseurs le capital dont
ils ont besoin, sous forme de paiement anticipé d’une commande ou
d’approvisionnement en matières premières destinées
à la transformation. Les liens interentreprises peuvent aider les
fournisseurs à réduire leur besoin de capital et à
raccourcir les périodes de prospection du terrain et de démarrage,
en ciblant la production vers un marché déjà circonscrit.
Cependant, l’option de la sous-traitance présente les meilleures
chances de réussite lorsqu’il existe un secteur industriel dynamique
dans les zones urbaines, associé à un bon niveau général
d’éducation dans les campagnes et à un réseau adéquat
d’infrastructure et de communications.
Le développement équitable du secteur RNA ne se fera pas de façon uniforme ni automatique.Le développement équitable du secteur RNA ne se fera pas de façon uniforme ni automatique. Les conclusions du présent document peuvent donc prendre la forme d’un double paradoxe, présentant de façon concomitante des conclusions et des défis au niveau des politiques, ainsi qu’un mot d’avertissement final concernant les coûts d’ajustement que comporte l’adaptation du secteur RNA à un environnement de marchés ouverts et intégrés, conséquence des ajustements structurels et de la libéralisation des marchés. Le premier paradoxe, appelé «paradoxe interménages» résulte du fait que les ménages les plus pauvres, qui ont le besoin le plus pressant d’emplois RNA rémunérateurs (afin de gérer le risque et de faire face aux périodes difficiles ainsi qu’aux limites structurelles de leur exploitation) sont également les moins bien placés pour bénéficier d’un emploi RNA, car ils manquent d’éléments clés (éducation, qualifications spécifiques, capital de départ) et d’opportunités (déterminées par la distance et les difficultés d’accès au travail et aux marchés de produits RNA). A l’inverse, les ménages plus riches, alors même qu’ils en ont moins «besoin», sont mieux équipés pour participer aux activités du secteur RNA et, en particulier, aux plus rémunératrices d’entre elles, si bien que le degré et la nature de leur participation sont principalement basés sur des considérations de rendements relatifs et de perspectives de profit. Ce paradoxe met en relief l’inégalité d’accès à l’emploi RNA.
La principale conclusion à tirer est qu’il importe de venir en aide aux pauvres pour qu’ils surmontent ces barrières et puissent participer aux activités RNA. A cette fin, il convient de prendre la mesure des carences de moyens qui font obstacle à l’entrée des pauvres dans des activités RNA plus dynamiques et rémunératrices, et de mettre en œuvre des politiques et des programmes visant à réduire ces handicaps. Il faudra souvent, pour cela, investir dans l’éducation en général, mais aussi dans le renforcement de qualifications spécifiques tournées vers des activités RNA (comme les technologies de l’agrotransformation) et dans la création de centres d’information sur les marchés et les technologies en milieu rural. Il faudra également promouvoir l’emploi RNA et renforcer les ramifications du secteur agricole dans les régions mal pourvues en infrastructure.
Le second paradoxe est le «paradoxe interzones»: les zones ou les lieux disposant d’un potentiel agricole médiocre (et aussi, fréquemment, d’une mauvaise infrastructure) présentent également le besoin le plus aigu d’emploi RNA (afin de compenser la médiocrité des rendements agricoles). Or, ce sont précisément ces secteurs qui souffrent le plus de la pénurie d’actifs pouvant servir au développement du marché RNA (réseaux routiers adéquats, main-d’œuvre qualifiée et sources de matières premières peu onéreuses). Autre aspect de ce paradoxe, le fait que l’insuffisance du pouvoir d’achat réuni dans la zone limite le potentiel de développement RNA.
Ces deux contraintes sont liées, dans la mesure où la pauvreté issue de la faiblesse et de la stagnation du secteur agricole comprime le développement du secteur RNA du côté de l'offre comme du côté de la demande. A l'inverse, les zones plus favorisées, mais aussi présentant un moindre «besoin» d'emplois RNA (dans la mesure où les ménages dits «moyens» ont généralement eu la possibilité de sortir de la pauvreté en travaillant leurs terres ou en s'employant comme main-d'œuvre agricole) sont mieux en mesure de générer les activités RNA, outre le fait que l'on y trouve plus facilement des emplois mieux rémunérés que dans les zones démunies de ressources. En fait, dans la plupart des cas, c'est en conséquence des activités de «ramifications» RNA, soit en amont soit en aval de l'exploitation agricole du fait des liens de production, ou encore en fonction de la croissance du revenu agricole par le biais des liens de consommation, que se trouvent généralement induites la croissance et la transformation du secteur RNA.
Le principal défi lié au second paradoxe tient à
la promotion de l’investissement privé dans les zones aux maigres
ressources, grâce à un investissement public initial bien
ciblé. On a fréquemment tendance à passer ces zones
par pertes et profits au motif que la croissance des économies urbaines
absorbera tout simplement les migrations en provenance des zones pauvres,
lesquelles sont donc destinées à se dépeupler. L’investissement
dans ces secteurs est donc considéré comme une source de
gaspillage. Cependant, la congestion des grandes villes et la tendance
séculaire vers une augmentation des coefficients capital/travail
dans les économies urbaines ont démontré les limites
de la migration vers les villes. Il est donc essentiel d’investir pour
ouvrir de nouvelles perspectives au secteur RNA des zones pauvres en ressources.
De tels investissements devront favoriser l'ensemble des qualifications
et le développement de l'infrastructure nécessaires à
la création de commerces et de petites et moyennes unités
de transformation.
Un dernier mot d’avertissement s’impose quant aux effets de l’«ouverture» des zones rurales. La mise en œuvre de politiques visant à élargir les perspectives de développement des activités RNA peut également être facilitée par les ajustements structurels et par la libéralisation du marché, du fait de l’ouverture et de l’expansion des marchés internes et externes, comme l’atténuation de l’antipriorité rurale qui caractérise souvent les politiques économiques des pays en développement. De tels effets, renforcés par un développement de l’infrastructure qui rapproche les secteurs rural et urbain, y compris à l’échelle internationale, contiennent en général davantage de promesses de développement RNA propres à combattre la pauvreté. En revanche, ces mêmes effets peuvent comporter parallèlement des risques et des coûts d’ajustement, tant il est vrai que le climat d’ouverture qui crée les occasions, abaisse les barrières protectrices et laisse pénétrer des prédateurs sur les terres jusque-là tranquilles de l’économie rurale non agricole: on voit alors des chaînes de vente au détail et de gros fournisseurs d’intrants agricoles ouvrir des filiales dans des localités rurales, de gros transformateurs agroalimentaires s’implanter dans des régions agricoles, toutes initiatives qui risquent d’exposer certains sous-secteurs et activités RNA à une concurrence inconnue et de contraindre le secteur RNA à des adaptations douloureuses.
Le défi pour les décideurs consiste donc à élaborer
des politiques et des schémas d’investissement qui aideront les
économies locales à s’adapter et à tirer parti de
la nouvelle situation, plutôt que de barrer l’accès des zones
rurales aux grandes et moyennes entreprises agro-industrielles ou de vente
au détail, avec comme seule conséquence une marginalisation
pérennisée de ces zones à l’égard des marchés
externes et urbains. Le succès dépendra en grande partie
de l’aide apportée à la participation des pauvres, par le
biais de lancements d’entreprises RNA, de contrats de production agricole
et d’emplois salariés. Là encore, les politiques de promotion
du secteur productif joueront un rôle déterminant dans la
stimulation d’un développement équitable du secteur RNA –
aspect fréquemment absent du débat sur les politiques. De
plus, les programmes mis en œuvre, sous forme notamment de développement
institutionnel et infrastructurel, qui tendent à égaliser
les chances à l’intention des petites entreprises, qui réduisent
les coûts de transaction pour les acteurs éloignés
des centres d’activité, et qui améliorent les qualifications
et la santé des catégories défavorisées, contribueront
de façon décisive à une telle participation.