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Irrigation and sustainable development:
the need for research

The reflections reported in this article draw on the experience of the author as the coordinator of a comparative research project on the large hydro-agricultural systems of Eastern Africa (Eritrea, Ethiopia, the Sudan) involving researchers and field personnel. The issue of sustainable development is highly topical for irrigated areas of the Sudan, Ethiopia and Eritrea, which are going through a period of transition - regionalization and privatization in the case of the first two, integration into the economy of a newly independent state, in the case of Eritrea.
In all three countries, the time has now come to take stock, to look to the future and to engage in negotiation. The author argues that the need for external players to understand the specifics of the interlinkage between nature and society in any given area, and the need for local communities to regain control over their cultural and natural heritage are not new. Even when development is not considered, there is still a need to determine methodologies and conceptual bases that will restore an environment that has been devastated by contemporary technocratic policy.

Riego y desarrollo:
la necesidad de la investigación

Las reflexiones recogidas en este texto se nutren de la experiencia de la autora como coordinadora de una iniciativa de investigación comparada sobre las grandes obras hidroagrícolas en África oriental (Eritrea, Etiopía, Sudán) que reagrupan a estudiosos y a expertos sobre el terreno. La cuestión del desarrollo sostenible se plantea con fuerza en el Sudán, Etiopía y Eritrea, países que atraviesan un período de transición: de regionalización y privatización en el primer y segundo casos; de integración en la economía de un Estado recientemente independientemente, en el tercero. En los tres países ha llegado la hora de hacer balances, de trazar perspectivas y de entablar negociaciones. No es nueva la necesidad de interlocutores externos que comprendan la especificidad de la interacción de la naturaleza y de la sociedad en un determinado lugar, así como la de las colectividades locales de recuperar su patrimonio cultural y natural. Sin tan siquiera hablar de desarrollo, quedan por descubrir la metodología y las bases teóricas que permitirán pura y simplemente restablecer un medio devastado por el enfoque tecnocrático de la modernidad.

Irrigation et développement durable - le besoin de recherche1

Véronique de La Brosse
Université Paris I

La question du développement durable se pose avec force sur des périmètres soudanais, éthiopiens et érythréens qui traversent une période de transition: régionalisation et privatisation dans les deux premiers cas, intégration dans l'économie d'un État nouvellement indépendant dans le cas de l'Érythrée. Dans les trois pays, l'heure est au bilan, à la prospective et à la négociation. D'après l'auteur, le besoin pour les intervenants extérieurs de comprendre la spécificité de l'interaction de la nature et de la société en un lieu donné, la nécessité pour les collectivités locales de se ressaisir de leur patrimoine culturel et naturel, ne sont pas un constat nouveau. Sans même parler de développement, la méthodologie et les bases conceptuelles qui permettront tout simplement de restaurer un milieu dévasté par l'approche technocratique de la modernité restent à découvrir.

Les grands périmètres irrigués aménagés dans les régions semi-arides de l'Afrique sahélosoudanaise sont un des lieux où devrait s'enraciner une réflexion sur le développement durable dans toute sa dimension humaniste. Et c'est à travers cette réflexion que pourrait se régénérer l'intérêt scientifique pour la question, si cruciale dans certains contextes, de l'irrigation.
Thème classique de la géographie française dans lequel Gottman (1939) voyait l'instrument pédagogique privilégié pour illustrer la «délicatesse de causalité» en géographie humaine, l'irrigation n'est plus guère qu'un aspect parmi d'autres des politiques de l'eau. Il est vrai que, dans les pays fortement urbanisés et industrialisés, l'hydraulique agricole ne peut s'étudier en dehors de sa relation avec d'autres usages de l'eau qui la concurrencent, la détournent et contribuent parfois, du moins provisoirement à son développement (Marié, 1989).
À travers les concepts qu'il utilise et dont il demande l'exégèse, le discours sur le développement durable interpelle la recherche. La notion d'équité, dont il fait la mesure de la validité à long terme des choix économiques et politiques, a une connotation philosophique. Cette notion à la fois subtile et terre à terre se substitue à celle d'égalité dans la définition des objectifs sociaux du développement2, au fur et à mesure que la dimension environnementale se révèle déterminante. S'agissant en effet de l'allocation et de la gestion de ressources naturelles - en premier lieu la terre et l'eau - que l'on ne peut quantifier de manière satisfaisante et dont l'appropriation et la maîtrise par l'homme ne peuvent être que partielles - aussi bien en fait qu'en droit - l'égalité, notion mathématique et abstraite, relève de la quadrature du cercle.
De même l'idée de durée suppose une réflexion fondamentale sur l'incertitude et le risque en même temps qu'un sens de l'histoire fondé sur la connaissance des lieux. Elle suppose que se développe au sein des sciences sociales un effort de prospective qui restait jusqu'ici l'apanage de l'économie.
Il existe d'autre part une demande de recherche issue du sein même des institutions technocratiques jusqu'ici responsables des projets, et qui traversent une crise d'identité lorsqu'elles ne tombent pas, purement et simplement, en état de déliquescence. Ces institutions ont à répondre de leur gestion passée à la suite de changements politiques et économiques survenus à l'échelle nationale et internationale. Elles doivent également proposer des alternatives, ou réagir à des plans de réforme proposés par des bailleurs de fonds internationaux ou par des entrepreneurs privés, nationaux ou étrangers. Ces plans sont le plus souvent conçus sans évaluation préalable de l'étendue et des causes de l'échec dans chaque cas. Ils relèvent d'une incertaine philosophie du développement perpétuant un mouvement de balancier entre gestion publique et privée, priorité aux petits ou aux grands aménagements, aux cultures de rente ou à l'autosuffisance alimentaire. Il s'agit d'une approche réductrice qui néglige les dynamiques internes et qui, à chaque changement d'orientation, tend à faire table rase du passé.
La demande adressée aujourd'hui à la recherche par les institutions techniques relève d'un besoin de mise en ordre et de diffusion de données ayant perdu leur sens dès lors que le système dont elles étaient le ciment s'est effondré. C'est moins de banques de données que l'on a besoin que d'une réflexion fondamentale, pluraliste et contradictoire telle qu'elle aurait dû avoir lieu à l'origine des projets et se développer depuis lors. Toutefois, la contribution de la recherche passe par une révision des concepts, des méthodes et des comportements. Les propositions théoriques pouvant servir à légitimer la réification des sociétés et de leur environnement foisonnent dans le discours scientifique. L'exègèse du concept de développement durable pourrait fournir l'occasion d'une autocritique.
Une des idées fortes du discours sur le développement durable tel qu'il est exposé dans le rapport Bruntland est celle de l'environnement comme «patrimoine commun». Cette notion de patrimoine ou de gestion patrimoniale des ressources marque une volonté de passer d'une conception dialectique du développement - qui oppose les «forces de progrès» aux tenants de la tradition - à une conception consensuelle, qui privilégie la conciliation et respecte la diversité aussi bien culturelle que biologique. Elle ouvre cependant un certain nombre de questions, s'agissant en particulier des grands aménagements hydroagricoles.
Ces derniers constituent le contexte où se rencontre une variété de cultures de l'environnement, où ces cultures s'influencent autant qu'elles se rejettent mutuellement, et où elles se trouvent mises en question dans le rapport singulier de chaque personne avec un lieu à la fois étrange et prégnant. Comment des sujets aux stratégies aussi divergentes que leur degré d'enracinement dans ce lieu particulier est varié pourront-ils se rassembler autour d'un projet commun face à la révolte d'une nature que chacun perçoit différemment? Si comme le pensent certains géographes (Faggi, 1987), aménager c'est avant tout affirmer son emprise politique sur un espace en le remodelant et en l'intégrant plus ou moins arbitrairement à d'autres espaces, la notion de patrimoine pourra-
t-elle opposer un frein à cette utilisation de l'environnement naturel comme simple support de stratégies de pouvoir?
En faisant de la nature la propriété de tous n'est-on pas en train de légitimer son appropriation par les plus puissants? On ne peut oublier que l'idée d'un patrimoine commun a été utilisée dans le passé pour justifier l'expansion coloniale dans des régions de la planète considérées comme sous-exploitées selon les critères des nations industrialisées. Un réel effort de réflexion comparative sur ce que signifie le «patrimoine» dans chaque contexte socioculturel et environnemental s'impose si l'on ne veut pas voir se banaliser une notion pourtant susceptible de transmettre le contenu identitaire et émotionnel du rapport entre un groupe humain et son environnement.

L'ENVIRONNEMENT, DU TECHNIQUE AU SOCIAL ET AU POLITIQUE

Les recherches sur l'environnement menées dans le cadre des périmètres irrigués sont encore dans l'ensemble à un stade peu avancé. Les problèmes identifiés comme problèmes d'environnement - salinisation, montée de la nappe phréatique, sédimentation et envasement des canaux et des réservoirs, etc., se présentent d'emblée comme la conséquence de défauts dans la conception des ouvrages, d'un mauvais entretien ou de l'inadéquation d'un système agrofoncier et d'un système d'irrigation qui ont développé deux logiques contradictoires.
La raison pour laquelle ces problèmes sont considérés désormais comme environnementaux tient au fait qu'une solution purement technique ou institutionnelle ne paraît plus possible, et ce sont les ingénieurs et gestionnaires des projets qui en font les premiers le constat (Regea, 1993).
Ce sont ceux-ci en effet qui se trouvent confrontés à l'impraticabilité des recommandations d'experts chargés d'étudier telle ou telle défaillance du système. Émanant de spécialistes travaillant en solitaires, ces propositions prennent difficilement en compte la diversité des causes d'un même phénomène et la réaction en chaîne que provoque l'intervention sur un seul élément, qu'il soit d'ordre technique, social ou écologique.
Ce sont également les ingénieurs et les gestionnaires qui ont affaire en permanence aux usagers et aux collectivités voisines des périmètres (Eshete, 1993), la présence de sociologues ou d'autres spécialistes des relations humaines étant limitée aux phases de faisabilité et d'évaluation ou à des enquêtes ponctuelles. Les scientifiques, en effet, ne font guère que passer en tant que chercheurs ou experts. Demeurer en un lieu aussi inhospitalier signifie exposer sa santé à tous les risques, et l'esprit y est rapidement agressé par la monotonie, l'absence quasi totale de pittoresque. Plus profondément peut-être, ils sont conscients qu'au-delà d'enquêtes ponctuelles ou d'un suivi de routine ils ne peuvent s'engager, de peur d'être dévorés par cette lourde machinerie dont on ne peut rien comprendre si on ne la saisit pas dans sa totalité. Il est vrai aussi que, jusqu'à une époque récente, les chercheurs étaient persona non grata sur les périmètres irrigués, à moins d'être dûment mandatés par les commanditaires du projet.
En conséquence les ingénieurs et gestionnaires sont les dépositaires d'une somme précieuse d'observations concernant les phénomènes d'ajustement et de résistance d'un milieu humain donné à l'aménagement hydroagricole de son territoire par la puissance étatique ou par un cartel d'entrepreneurs.
En tant que tels, ils sont amenés à prendre conscience de l'inefficacité, voire du danger de solutions techniques conçues in abstracto et non négociées sur le terrain. À ce type de gestion technocratique répond en effet de la part des populations locales un éventail de pratiques qui, du sabotage à l'absentéisme en passant par toutes les formes d'économies parallèles - l'activité agricole n'étant plus qu'un prétexte - se rejoignent pour exprimer l'illégitimité du pouvoir et le sentiment d'expropriation.
Le recours massif aux travailleurs migrants et saisonniers, fondé sur des justifications d'ordre économique ou culturel, est peut-être avant tout un compromis ou un moyen de pression sur les collectivités locales (El Mustafa, 1993). Néanmoins, à terme, il accentue le caractère prédateur de ce type d'agriculture, tout en contribuant au déracinement, voire au dévoiement, des sociétés paysannes fournisseuses de main-d'oeuvre.
La crise de l'environnement se conjugue avec le désengagement de l'État, lié à la diminution de l'aide extérieure, mais aussi à la perplexité du pouvoir politique devant l'incertitude et le risque technique, pour amener les ingénieurs à s'interroger sur le type de développement dont ils ont été les vecteurs. La légitimité de leur action, voire même de leur présence, est mise en cause par les sociétés locales. Les solutions technologiques coûteuses ont démontré qu'elles n'étaient pas forcément viables, et elles supposent un encadrement dirigiste que les paysans supportent de plus en plus mal, à mesure que se font sentir leurs insuffisances ou leurs retombées négatives. On assiste donc à une remontée du technique vers le social et le politique.
Les conflits suscités par les problèmes techniques tels que l'incapacité à fournir de l'eau de manière continue à une partie du périmètre ou, au contraire, la perte de productivité liée à une irrigation mal contrôlée - mettent aux prises, d'une part, les institutions gestionnaires et les paysans ou manutentionnaires du système et, d'autre part, les différentes institutions gestionnaires entre elles.
La recherche des responsabilités en vue d'une solution institutionnelle - par exemple dans le cas de la Gezira, le transfert de la distribution de l'eau au niveau de la parcelle du Ministère de l'agriculture au Ministère de l'irrigation3 - implique une approche concrète et complète des relations de causalité. Du moins, il en serait ainsi si le rapport de force entre institutions, leur poids respectif auprès du pouvoir central, ne venait fausser les données du problème, le même processus intervenant dans les relations entre les institutions et leurs divers interlocuteurs locaux. La logique propre à l'aménagement, si tant est qu'elle existe, étant généralement sacrifiée à des considérations externes (El Battahani, 1993), le travail en commun des parties présentes sur le terrain n'est pas encouragé.
Les tentatives de gestion décentralisée, qui confient aux instances régionales des institutions intervenantes un pouvoir de décision en dernier ressort, visent à promouvoir des solutions issues du terrain, mais elles sont victimes de l'équivoque initiale: si l'intérêt local avait été pris en compte, le périmètre n'aurait jamais existé, ou alors il aurait été aménagé d'une manière radicalement différente. Il s'agit donc de gérer des divergences bien plus que d'aboutir à un consensus.

LA MULTIPLICITÉ DES APPROCHES DE L'ENVIRONNEMENT

Le périmètre est un lieu où coexistent au moins trois approches différentes de l'environnement, ou plutôt trois types de rapports à un environnement donné: celui des sociétés locales, celui des travailleurs migrants et celui des techniciens et gestionnaires, qu'ils soient fonctionnaires de l'État ou entrepreneurs privés. Dans le cas des villageois de Nubie réinstallés à New Halfa (Soudan), il faut ajouter celui des populations déplacées. On peut se demander quelle culture commune, quels phénomènes d'acculturation et quelles remises en cause des certitudes originelles émergent de ce melting-pot.
Malgré la perception claire du lien entre technologie et environnement - à travers la présence de produits chimiques dans la chaîne alimentaire, l'apparition de moustiques vecteurs du paludisme résistant aux insecticides, etc. - et même si la dégradation du milieu physique est la préoccupation de tous dans l'immédiat et dans le moyen terme, on reste loin de la notion d'un patrimoine commun.
L'approche patrimoniale pourrait être le fondement de l'oeuvre de restauration d'un environnement sinistré par des décennies de gestion centralisée, autoritaire et à court terme ayant pour corollaire de la part des occupants de la région des stratégies individualistes dont la somme est tout aussi dévastatrice. Cependant, au terme de quel cheminement des groupes qui se situent en compétition pour l'accès à des ressources raréfiées, et qui par ailleurs ont été contraints à vivre ensemble pourraient-ils parvenir à un rapport harmonieux et à une conception de leur avenir qui soit liée à un environnement commun?
Cette question suppose une critique épistémologique de la notion de gestion patrimoniale lorsque celle-ci s'applique à un bien qui n'en est pas un, et dont les possesseurs, détenteurs et usagers sont multiples et restent à identifier. On entrevoit les questions de philosophie du droit qui sont le préalable d'un droit de l'environnement, étant entendu que ces questions se posent à propos des grands aménagements hydroagricoles dans un contexte interculturel particulièrement complexe et dynamique.
Le gaspillage d'expérience, le caractère décousu de l'histoire des projets et leur absence de mémoire sont un trait qui les place en opposition par rapport à la volonté de continuité, au besoin de stabilité et à la permanence des sociétés locales. Les projets tendent à diffuser cette culture de l'éphémère, où l'on se situe face à autrui et face à la nature dans un rapport de force ou d'exploitation à court terme. À mesure qu'ils échouent, ils jettent le discrédit sur les élites locales qui ont collaboré à leur implantation, tandis que les changements socioéconomiques introduits par le nouveau mode de production (rapport entre les sexes et entre les générations notamment) provoquent des déséquilibres destructeurs plutôt que l'accession à une quelconque modernité (de La Brosse, 1989).
On peut voir dans les grands projets hydroagricoles une foi saint-simonienne dans le progrès technique porteur d'une rationalité sociale dans laquelle l'homme s'accomplit en tant que maître de la nature (Fakkar, 1972). L'échec ne signifie pas seulement la remise en cause des prérogatives d'une caste, il se traduit par un désarroi sincère devant l'effondrement des certitudes et la révolte d'une nature que l'on croyait pacifiée.
Cette mystique interventionniste n'est certes pas propre aux pays dits en voie de développement. À l'aube des années 60, période au cours de laquelle le Soudan a vu doubler la superficie du périmètre de la Gezira, prenait corps en France l'idée d'une «administration de mission» confiée à une «élite» dotée de moyens institutionnels exhorbitant du droit commun, et relevant directement du pouvoir politique (Béthemont, 1972). Aujourd'hui des mises en garde se font entendre contre l'emprise grandissante d'une pensée «écotechnocratique» qui viendrait fonder des positions de pouvoir sur les ruines mêmes du projet moderniste (Alphandéry, Bitoun et Dupont, 1991; Paraire, 1993).
Les ingénieurs et techniciens du développement rural apparaissent divisés entre une tendance étatiste et une tendance sociale et cela pourrait être dû à leurs histoires personnelles respectives. Au sein du puissant Ministère soudanais de l'irrigation, on trouve une catégorie d'ingénieurs fils d'exploitants de la Gezira. En Éthiopie, une partie des fonctionnaires du Ministère des fermes d'État - dissous en 1994 - étaient d'anciens entrepreneurs agricoles dont les terres ont été nationalisées, d'autres des fils de paysans. Autrement dit le «modèle technicien» est appliqué par l'entremise de cadres qui gardent l'empreinte d'une culture agraire. Les dynamiques internes à ces différentes institutions sont à étudier de plus près mais, d'emblée, il apparaît qu'on ne peut se contenter de la notion d'une «logique technicienne» monolithique, qui s'opposerait à une «logique paysanne».
Dans le cas du Soudan, une étude approfondie de l'histoire mouvementée des rapports entre les hydrauliciens du Ministère de l'irrigation et les agronomes du Gezira Board serait instructive. Au-delà d'un banal conflit de compétences entre l'institution qui apporte l'eau et celle qui encadre les opérations agricoles, ce sont des regards divergents, voire des idéologies contradictoires qui s'ignorent ou se dénigrent mutuellement au sein d'un même système technocratique. Il reste à savoir dans quelle mesure ce différend est un reliquat des institutions coloniales britanniques ou bien alors l'expression locale d'un débat récurrent sur le développement socioéconomique. On rencontre dans d'autres régions de l'Afrique sahélienne (de La Brosse, 1991) cette division au sein même des instances du pouvoir entre, d'une part, une conception du progrès social scientiste et élitiste (pas forcément dénuée pour autant d'un fondement religieux) et, d'autre part, un Islam populiste qui défend la petite propriété foncière.

L'ENVIRONNEMENT ENTRE TECHNOLOGIE ET SOCIÉTÉ

Quelles qu'en soient les racines historiques et socioculturelles, le clivage entre ingénieurs sociaux et étatistes tend à s'atténuer, du moins dans un premier temps, face à la crise de l'environnement. Aussi bien l'objectif de justice sociale que la logique macroéconomique se trouvent mis en cause par la détérioration de zones entières des périmètres irrigués. En outre, le rapport entre les instances politiques et le corps des ingénieurs dans son ensemble se dégrade dès lors que ce dernier se révèle incapable de circonscrire la crise et de fournir des données fiables pour planifier l'avenir.
La recherche d'un rapport plus flexible avec la société tend à devenir l'objet d'un consensus parmi les ingénieurs, dans la mesure où cela permettra de recueillir des informations sur le fonctionnement réel du système d'irrigation, ainsi que sur les stratégies et contraintes des exploitants et celles des travailleurs migrants qui sont de facto les principaux opérateurs de ce système.
Toutefois, la tendance étatiste continue à s'exprimer sous la forme d'une croyance en des solutions de type technologique. La réhabilitation et la gestion durable de l'environnement ne seraient qu'une question de moyens financiers. Par conséquent, on s'efforce de proposer des plans de réforme susceptibles d'intéresser des investisseurs, fondés sur une rationalité financière et incluant tout un ensemble technologique destiné à juguler les effets les plus immédiats de la dégradation de l'environnement.
Dans le cas du Projet d'irrigation d'Amibara (Éthiopie), une firme européenne implante un système de drainage sophistiqué qui nettoie les sols hautement salinisés du périmètre. Mais les eaux usées sont rejetées directement dans la rivière Awash déjà polluée et susceptible d'inonder périodiquement aussi bien le périmètre lui-même qu'une zone située en aval. Ce problème inquiète les ingénieurs éthiopiens présents sur le site(Regea,1993)4. À Ali Gider (Érythrée), un investissement massif pour la reprise d'une monoculture cotonnière intensive devait être décidé en 1993 malgré les réticences du ministère technique compétent, conscient de la fragilité des équilibres naturels et sociaux au sortir de 15 années de guerre.
Les solutions techniques sont imposées en dernière instance par le pouvoir politique, le modèle technicien n'est plus qu'une utopie à laquelle les ingénieurs sont les derniers à croire. C'est peut-être en premier lieu pour se dégager de ce tête-à-tête avec le pouvoir politique que les ingénieurs recherchent le dialogue avec les sciences sociales. Ce dialogue est néanmoins à l'état embryonnaire. Les sciences sociales ne disposent d'aucune réponse toute prête aux questions posées par les ingénieurs. Tout d'abord elles sont peu avancées dans la recherche sur l'environnement en rapport avec l'irrigation, soit parce qu'elles n'ont pas su prendre leurs distances vis-à-vis d'une approche aménagiste, soit parce qu'elles ne sont pas par principe tenues à l'écart de ce domaine d'intervention privilégié de l'État, ou plus généralement parce qu'elles ne se sont que marginalement et tardivement intéressées à l'environnement.
En outre, quels que soient la dimension sociale des problèmes d'environnement, et leur mesure exacte, l'état des lieux en matière de dégradation des sols, de pollution de l'eau et d'atteintes à la santé, doit être établi par les sciences naturelles. Or, la collaboration entre sciences sociales et sciences de la vie et de la terre est également balbutiante. Si par exemple il apparaît que la malaria, fléau répandu sur les grands périmètres irrigués, doit être étudiée dans ses dimensions socioéconomiques et que les solutions purement technologiques ont échoué les unes après les autres (Bouguerra, 1993), il n'en reste pas moins qu'une étude sur cette maladie ne peut être menée valablement sans la participation d'épidémiologistes et d'autres spécialistes des sciences naturelles.
Le développement durable se situe au point de rencontre entre technologie, environnement et société. Si la réponse ne peut pas être uniquement technologique, elle l'est néanmoins en partie. Il s'agit en effet de trouver, ou de retrouver, des systèmes techniques compatibles avec une relation harmonieuse entre l'homme et son milieu. Si, de manière générale, les opérations d'aménagement hydroagricoles ont été imposées de l'extérieur sans que leurs promoteurs prêtent une attention suffisante aux conséquences éventuelles pour le milieu local, les choix techniques ne sont pas tous égaux par ailleurs.
Une comparaison technique entre les systèmes d'irrigation, couvrant une superficie analogue5, implantés à Ali Gider et à Amibara, devrait mettre en évidence un degré variable de pression et de ponction sur le milieu. Entre la recherche, même avortée, de l'intégration et la logique de domination, il existe peut-être un «génie» propre à chaque ouvrage. Cela pourrait expliquer d'emblée pourquoi le périmètre d'Ali Gider a pu fonctionner sans problèmes techniques ni environnementaux majeurs pendant presque un demi-siècle, tandis que le Projet d'irrigation d'Amibara s'est trouvé confronté à des dysfonctionnements graves après seulement une quinzaine d'années d'existence.
Toutefois, une comparaison d'ordre strictement technique trouve rapidement ses limites dans la mesure où le choix technique ne prend son sens que progressivement, dans son articulation avec les ressources et les contraintes d'un milieu donné. Ainsi la capacité d'adaptation technique du système d'irrigation d'Ali Gider a permis l'expansion de la monoculture cotonnière aux dépens de la culture vivrière initialement adoptée par le gestionnaire italien, mais cette évolution a causé la rupture d'un modus vivendi prudemment négocié avec les sociétés locales. Les conflits qui se sont ensuivis ont perturbé le fonctionnement du système dans une mesure qui restera peut-être difficile à évaluer, la nationalisation par le gouvernement éthiopien étant venue mettre fin à une expérience de près d'un demi-siècle de gestion privée (de La Brosse, 1992).
La question de l'environnement intervient ici sur deux plans. Tout d'abord, on doit se demander dans quelle mesure et pour combien de temps la culture cotonnière est compatible avec l'environnement d'Ali Gider. Pour cela il faudrait tenter d'établir un état évolutif des lieux de la zone du périmètre sur une période d'une trentaine d'années depuis l'introduction partielle du coton jusqu'à son imposition comme monoculture.
Ici apparaît rapidement un second niveau d'analyse, puisqu'il faudrait s'adresser pour établir cet état des lieux à des informateurs locaux nécessairement impliqués à un degré variable dans le conflit entre coton et cultures vivrières (essentiellement le sorgho). À travers leur vision de l'impact de la monoculture se profilera leur perception du milieu naturel et le rapport qu'ils entretiennent avec ce milieu, mais aussi leur capacité de prospective ou d'extrapolation, et la façon dont ils se situent par rapport à l'intervenant extérieur. Cette opposition apparaît fondée à première vue sur des considérations d'ordre territorial et d'accès à l'eau, sur l'attachement traditionnel à l'association culture-élevage comme source de sécurité et de flexibilité, mais d'autres motivations pourront être identifiées si l'on procède à une reconstitution approfondie des rapports entre les différentes parties impliquées dans l'histoire de ce périmètre.

NÉCESSITÉ D'UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Le problème de l'interdisciplinarité se pose au sein même des sciences humaines. Comment se partager la tâche et dans quel ordre intervenir? S'agissant de construire une approche de l'environnement centrée sur les stratégies des différentes parties concernées, une démarche d'«anthropologie introspective» doit permettre dans un premier temps de dégager des pistes de recherche pour l'ensemble des disciplines intéressées. Elle s'impose d'autre part dans un contexte social confus où il s'agit d'abord d'identifier une multitude d'acteurs entretenant un rapport diversifié avec l'environnement naturel du périmètre.
La construction d'une démarche interdisciplinaire appliquée à un objet donné pose un certain nombre de problèmes (Godard, 1992), notamment la formulation d'une problématique commune ou du moins partiellement intégrée, l'identification des disciplines concernées et leur articulation avec, en premier lieu, la question de la coordination scientifique.
Toute discipline, dès lors qu'est admise sa pertinence en rapport avec un objectif de recherche donné, est en mesure de justifier sa propre aspiration à une fonction-pivot, qui est celle de coordination de l'effort interdisciplinaire. L'argumentation peut reposer aussi bien sur des qualités intrinsèques de la discipline que sur sa capacité à répondre aux besoins d'un projet de recherche spécifique. L'économie arguera de sa faculté de modélisation qui lui permet d'intégrer et de présenter d'une manière systématique des informations d'origine diverse. L'anthropologie, dans le cadre particulier d'une recherche sur la notion de patrimoine dans un contexte socioculturel donné, peut défendre sa propre prééminence en mettant en avant ses méthodes et son acquis. La géographie invoquera sa tradition de recherche sur l'interaction entre l'homme et son milieu ainsi que son expérience des politiques d'aménagement du territoire. Les sciences naturelles ou exactes ne seront certainement pas en reste.
Il n'existe peut-être pas de solution scientifique à ce conflit de compétence ou de légitimité qui a pour origine l'atomisation de l'approche savante. L'histoire, cependant, discipline jusqu'ici peut-être la moins impliquée dans la réflexion sur le développement, est porteuse d'une valeur critique et d'une valeur identitaire, toutes deux fondamentales dans la perspective d'un développement durable, et perçues comme telles par les sociétés locales.
Dans une vision historique, les grands aménagements hydroagricoles sont peut-être un instrument privilégié de ce rapport entre l'économie de marché et les sociétés traditionnelles qui, tel qu'il a été analysé par Karl Polanyi (1944), consiste à déstructurer ces dernières «pour en extraire le facteur travail». Cette déstructuration passe par la prise en main du territoire, le déracinement mental dans un paysage aliéné en un temps extraordinairement court: déforestation, emprisonnement du fleuve dans des rives artificielles, quadrillage de l'espace par les canaux rectilignes, déplacement et transformation de l'habitat selon des plans préfabriqués, etc.
Une simple photographie, par exemple de la rivière Awash à Melka Warer (Projet d'irrigation d'Amibara) à cinq années d'intervalle, avant et après les travaux d'aménagement, matérialise le point d'impact de logiques inconciliables. Elle permet de saisir presque intuitivement la valeur identitaire attachée à un paysage (Luginbuhl, 1989), telle qu'elle peut alimenter entre autres la résistance des communautés de pasteurs afars vivant dans la région d'Amibara.
Espace anonyme soumis à toutes les expérimentations dans un vide légal où l'irresponsabilité est la seule règle (de La Brosse, 1991), le périmètre n'est un lieu vivant, réel, que pour ceux qui l'ont connu autrement. C'est de l'histoire que ceux-là tiennent leur force. De même que les architectes du développement, quels qu'ils soient, savent confusément que l'histoire les récuse, et pour cette raison ils l'ont jusqu'ici tenue pour superflue, et considérée comme discipline de luxe ne convenant pas à l'urgence de la tâche.
Les stratégies territoriales des sociétés locales s'inscrivent dans un temps qui n'est certes pas le «temps réel» ou le temps institutionnel du plan quinquennal ou du budget pluriannuel. Le développement économique fait fi des rythmes biologiques (Passet, 1974), et donc du temps de sociétés agropastorales dont toute la culture tend à s'adapter à ces rythmes et à les socialiser. Il prétend imposer un temps uniforme et abstrait comme dénominateur commun de tous les êtres vivants. En cela il heurte le sens commun, le sentiment d'identité et d'appartenance. Il sème l'inquiétude de l'avenir et la nostalgie du passé, provoquant les réactions traditionnalistes qui infectent les blessures sociales. La capacité de souffrance humaine serait peut-être illimitée si la révolte de la nature ne venait provoquer celle de l'homme en lui rappelant qu'il en fait partie.
Cependant, un temps qui serait autre chose qu'une convention ou un principe, en restituant aux êtres et aux choses leur légitime diversité, leur subjectivité dans ce qu'elle a d'essentiel, ouvre à la réflexion sur le développement des abîmes de complexité. Si le développement durable est celui qui respecte le temps de chacun, à quel rythme commun pourrons-nous avancer? On revient ici à la notion de patrimoine, qui comprend une forte composante temporelle. Le patrimoine supporte mal la diversité, et l'indivision résiste rarement aux projets d'avenir de chacun, à moins qu'une impérieuse nécessité ou un intérêt partagé ne vienne se conjuguer avec l'émergence d'une autorité morale capable de proposer à la collectivité une identité propre.
S'agissant du patrimoine naturel, et avec toutes les réserves que suscite l'emploi de ce terme dans ce qu'il a d'antinomique, la recherche peut-elle assumer cette autorité morale, ou au moins en participer? Est-ce son rôle et en a-t-elle la capacité? En effet, cela l'amènera inévitablement à malmener les orthodoxies qui fondent l'idéologie du développement. Si le développement durable est une notion «pas comme les autres» (Passet, 1994), encore faut-il avoir la volonté d'en dégager toute la valeur épistémologique.

POUR UNE RÉFLEXION DÉONTOLOGIQUE

Transformer la nature pour refondre la société, telle est la pensée politique qui, appuyant les stratégies économiques à l'échelle de l'empire, a inspiré les grands travaux de l'époque coloniale, et rien n'a changé depuis. Si les sciences humaines n'ont pas toujours collaboré à un tel développement6, elles n'ont pas davantage peut-être su poser la problématique qui permettrait de concevoir un autre destin. Elles ont laissé les sociétés singulièrement démunies et fragiles dans la confrontation avec leur superstructure technocratique.
Cette fragilité ne signifie pas soumission et encore moins adhésion, elle débouche au contraire sur des phénomènes incontrôlables: violence, vandalisme, déplacements en masse, vampirisation des nouvelles structures comme des structures traditionnelles par un opportunisme généralisé.
Face à ces phénomènes, il est nécessaire d'inventer des réponses autres que la mise à l'index ou l'expansion tentaculaire d'un assistanat à l'échelle mondiale. Il s'agit de revenir à la racine des problèmes en les dépouillant de leurs oripeaux idéologiques. Pour les sociétés paysannes qui constituent la majorité de la population mondiale - même si une bonne partie d'entre elles s'entasse dans des bidonvilles - tout tient à la terre, et ce n'est pas l'attrait des villes qui nourrit l'exode rural, mais les ondes de choc successives des plans de développement agricole.
Les sciences sociales sauront-elles redescendre sur le terrain et parler simplement du droit à la terre comme fondement du respect de la terre (et de l'eau) et donc du respect de soi? La question éthique est à l'ordre du jour pour l'ensemble du monde scientifique, même si la réflexion semble plus avancée, et davantage rendue publique, du côté des sciences biologiques. La raison première de cette interrogation sur l'éthique est l'inquiétude suscitée par l'extension de plus en plus rapide du pouvoir d'intervention de l'homme sur la nature, à commencer par son propre corps.
Mais sous un angle plus particulier, l'émergence des problèmes d'environnement et le regain de vigueur qu'ils ont donné à l'effort interdisciplinaire et à la volonté de comprendre l'articulation entre le technique et le social amènent chaque discipline, chaque secteur d'intervention, à s'ouvrir davantage au regard des autres.
La relation interdisciplinaire suppose un premier débat où chaque partie justifie ses positions et les situe par rapport aux autres. Le degré de contribution au bien commun ou, en négatif, le degré de non-participation aux dommages infligés au milieu humain ou physique, sont un argument à faire valoir pour poser ou défendre sa discipline.
La question déontologique peut jouer le rôle d'une première problématique commune, dès lors que chacun accepte de se poser le problème de sa propre responsabilité avant de mettre en question celle des autres. Comment en sommes-nous arrivés là, et comment pouvons-nous travailler ensemble pour en sortir? Tel est le préalable, qui n'a de valeur qu'à condition d'être posé jusque dans les termes les plus personnels.
Rares sont les chercheurs qui n'ont pas, à un moment ou à un autre, rendu des avis parfois péremptoires sur des sujets touchant de près la vie et le devenir de leurs semblables. Lorsque le chercheur, sortant de la sphère purement académique, s'exprime en expert, il pose le problème de sa compétence, de sa légitimité et de sa responsabilité. D'où parle-t-il, qui lui a demandé de s'exprimer, en quoi est-il concerné? Y a-t-il des limites à son droit de regard sur les affaires d'autrui? De même qu'un médecin ne peut soigner un malade sans l'accord de ce dernier ou celui de ses proches, un chercheur ne devrait-il pas, avant de se pencher sur tel ou tel problème social, attendre que les principaux intéressés en fassent la demande?

LA DEMANDE SOCIALE

Cependant la seule demande sociale qui s'exprime formellement étant celle des institutions, qu'il s'agisse de collectivités locales, de mouvements politiques ou d'organisations étatiques ou internationales, il reste à identifier celle qui se trouve encore diffuse dans le corps social. Ce n'est pas que l'on veuille opposer ici la demande institutionnelle à la «vraie» demande sociale, car l'une et l'autre ont leur place en amont des problématiques de recherche. Il ne s'agit pas non plus de stigmatiser les recherches qui n'ont pas fait la preuve de leur utilité sociale, car il y a place pour une recherche régulière à côté de la recherche séculière.
Toutefois, dès lors que la recherche prend partie dans des controverses impliquant des groupes d'intérêt, elle doit avancer à visage découvert et accepter un débat contradictoire. Il s'agit d'une évidence déontologique qui suppose pourtant une remise en question fondamentale, tant la recherche s'est construite à la fois à l'écart du monde et proche du pouvoir institutionnel. S'agissant du discours sur le développement, la distance entre les auteurs de ce discours et ceux qui subiront l'impact de l'action qu'ils légitiment s'amplifie de manière vertigineuse.
Il ne s'agit pas de prêter à la recherche un pouvoir qu'elle n'a pas, et qu'elle se défend généralement d'avoir, ce qui lui permet peut-être d'esquiver la question de sa responsabilité. Le problème vient beaucoup moins d'un abus de pouvoir que de la détention illusoire d'un pouvoir autolégitimé. En cela le monde scientifique rejoint tout un ensemble d'institutions qui interviennent dans des domaines qu'elles se sont attribués à elles-mêmes, sans l'adhésion des intéressés, et dont l'action, à défaut de pouvoir s'exercer sur les hommes, s'applique aux mots, aux choses et à l'environnement des sociétés humaines.
Le rôle du chercheur comme médiateur plutôt que comme expert ne se conçoit par définition qu'à partir du moment où des interlocuteurs autres que les institutions entrent en jeu. Le terme de médium serait peut-être plus approprié puisqu'il s'agit en quelque sorte d'attirer vers soi les contradictions dans le but de les réduire à leur expression la plus intelligible avant de les restituer. Ce rôle s'exerce tout d'abord dans un processus d'ouverture des questions de recherche à l'apport et aux préoccupations de tous ceux qui vivent en relation avec le périmètre irrigué et avec l'environnement dont celui-ci utilise les ressources.
Cela suppose une phase d'identification des parties concernées reposant sur une connaissance fine des interactions de la nature et de la société qui s'exercent à partir ou à propos du système d'irrigation, à des échelles multiples. La relation de travail interdisciplinaire et interinstitutionnelle se construit donc nécessairement à un stade où la problématique est encore floue, et celle-ci doit rester telle aussi longtemps qu'une véritable collaboration avec les groupes sociaux concernés ne s'est pas engagée.
Au lieu de procéder par étapes prédéfinies à partir d'une question de recherche à préciser mais déjà formulée, il s'agit de mettre en place de manière largement empirique et par touches successives une dynamique d'interaction dont émergeront en premier lieu une reconnaissance mutuelle et une volonté de travailler ensemble malgré les différences de points de vue. Dans cette relation de travail, le rôle de médiation n'est pas le propre du chercheur. Il s'agit plutôt d'un rapport réciproque et l'on peut dire tout autant que les partenaires non institutionnels joueront ce rôle en éclaircissant un certain nombre de malentendus qui viennent bloquer les relations entre disciplines et empêcher la formulation d'une problématique commune.
Il est dans la nature des questions d'environnement, qui pour la plupart apparaissent d'abord sous forme de problèmes de société, d'appeler à un décloisonnement non seulement entre les disciplines mais également entre la science et la société - les chercheurs sont aussi des citoyens. Ainsi le problème du risque technologique, porté en avant par la demande sociale, est-il en train d'ouvrir un nouveau champ de recherche où se rencontrent des disciplines diverses, tout en posant la question de la valeur du jugement scientifique dans un domaine qui, par définition, le dépasse (Moatti et Lochard, 1987).
Le discours sur la méthode n'en devient que plus hésitant, la phase exploratoire des programmes plus longue et tâtonnante, mais les sciences sociales doivent admettre à leur tour qu'elles sont entrées dans l'ère des incertitudes.
Dans cette perspective l'effort interdisciplinaire, aussi nécessaire soit-il lorsqu'il s'agit de traiter de la relation entre l'homme et la nature, ne se suffit pas à lui-même et n'est pas une fin en soi. Il doit être croisé avec la recherche de rapports autres avec la société et avec les institutions. C'est peut-être d'ailleurs par l'intermédiaire de ces interlocuteurs extérieurs que seront surmontés certains obstacles théoriques et méthodologiques qui limitent aujourd'hui la recherche interdisciplinaire.
Le découpage du milieu physique en unités spatiales interchangeables, dont on peut trouver la proposition de légitimation théorique la plus aboutie dans le concept de «géosystème», a pour corollaire la réduction des habitants de ce milieu à l'état de symboles, porteurs de signes, au mieux acteurs. Au prix d'un jeu sur les mots, il faut rapprocher ce terme d'acteurs de celui de représentations pour prendre la mesure du risque de dérive auquel sont confrontées des sciences sociales qui semblent de plus en plus se concevoir comme les sciences de l'artifice. Cela les rend propres à servir les objectifs d'ingénierie sociale et d'aménagement du territoire, mais inaptes à saisir, par-delà le discours normatif et banalisateur des institutions, l'insulte faite à la vie, sous sa forme humaine, animale ou végétale.
L'histoire est la discipline-mère des sciences sociales, qui existait bien avant que le savoir scientifique ne se retire dans sa tour d'ivoire. Il existe des historiens amateurs, dont l'apport est reconnu par les historiens savants. Au sein des sociétés dites traditionnelles les dépositaires de l'histoire, en premier lieu les généalogistes, jouent un rôle quasiment sacerdotal dans les époques troubles où la mémoire est menacée d'oubli.
Le travail de construction de la démarche interdisciplinaire que réclame la recherche sur le rapport entre nature et société a été analysé dans Jollivet et al. (1992) à partir de l'expérience d'une série de programmes scientifiques. Dans cet ouvrage de référence dont la conclusion est à peu près que tout reste à faire en matière d'interdisciplinarité, l'impulsion qui pourrait venir de partenaires sociaux n'apparaît guère. Les structures d'administration de la recherche et les bailleurs de fonds institutionnels semblent jouer par contre un rôle prépondérant, soit qu'ils favorisent ou au contraire découragent, selon les périodes, les expériences d'interdisciplinarité.
Il se pourrait que les expériences d'interdisciplinarité auxquelles se réfère l'ouvrage cité ont pu contenir leur objet dans un cadre scientifique parce qu'elles ont eu lieu sur des territoires français ou ouest-européens, et/ou n'ont impliqué que des chercheurs français. S'agissant de terrains véritablement sinistrés comme on les rencontre en Europe de l'Est (STRATES, 1991) ou sur les autres continents, et lorsque l'on travaille avec des institutions locales débordées par les populations qu'elles sont censées «développer» en raison de problèmes d'environnement ressentis comme intolérables, il est plus difficile de ne pas rendre compte des phénomènes de déstabilisation et de recomposition du milieu scientifique que peut engendrer l'irruption de la société dans la définition des problématiques.
Dans les deux cas, la prise en compte des spécificités locales, concernant en particulier la propriété tribale, le statut des étrangers, l'accès des femmes à la terre, et de multiples pratiques liées à la perception de leur milieu par les sociétés locales, laisse ouvert un vaste champ de recherche pour qui veut explorer la réalité sociale à laquelle s'achoppe le discours réformiste.
L'Islam est en lui-même un modèle de développement qui s'implante dans des sociétés locales converties de plus ou moins longue date et de manière plus ou moins profonde, par les voies les plus diverses, du syncrétisme à la subjugation. Aussi n'est-il pas difficile pour des régimes politiques qui se veulent dégagés de toute allégeance à l'égard d'un mode de pensée occidental, d'intégrer dans leurs programmes les divers ingrédients du discours sur le développement. À l'inverse, dans la perspective du développement durable, c'est-à-dire d'un enracinement dans un milieu spécifique, il faudrait se pencher davantage sur les dimensions religieuses - et pas seulement philosophiques - de la notion de progrès social.


1 Les réflexions présentées dans ce texte se nourrissent de l'expérience de l'auteur comme coordonnatrice d'une initiative de recherche comparative sur les grands aménagements hydroagricoles en Afrique orientale (Érythrée, Éthiopie et Soudan) regroupant des chercheurs et des cadres de terrain.

2Il est intéressant de constater que ce terme d'équité fait partie du vocabulaire technique des ingénieurs hydrauliciens travaillant sur les périmètres irrigués (Ahmed, 1993).

3La décision de confier au Ministère de l'irrigation la responsabilité de la distribution de l'eau au niveau de la parcelle a été prise par le Gouvernement soudanais en 1993 et annulée peu de temps après. Le Ministère de l'agriculture est donc à nouveau chargé de cette tâche qui suppose la recherche permanente d'un compromis entre les contraintes techniques liées au système d'irrigation dans son ensemble, d'une part, les contraintes d'exploitation et les stratégies socioéconomiques de chaque tenant, d'autre part.

4Le système de drainage par tuyaux verticaux se trouve par ailleurs confronté à la diversité biologique du site et au degré variable de salinisation et de remontée de la nappe phréatique. Le sol est un organisme vivant, et un diagnostic plus personnalisé de l'état des sols aurait été, semble-t-il, nécessaire afin d'identifier éventuellement le remède technologique adéquat.

5Environ 15 000 ha.

6Voir par exemple la critique par Jean Brunhes (1902) de la politique des grands barrages en Algérie.

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