Comment mesure-t-on la faim? Q&R avec Anne Kepple de la FAO


En 2015, les pays membres des Nations Unies ont convenu d’atteindre 17 Objectifs de développement durable d’ici à 2030, dont l’objectif ambitieux d’éradiquer la faim et d’assurer un accès à l’alimentation pour tous. Mais comment arrivons-nous à déterminer combien de personnes souffrent de la faim à travers le monde?Anne Kepple, l’une des expertes en sécurité alimentaire de la FAO, explique.

©FAO/Karen Minasyan.

Q. Comment la faim et l’insécurité alimentaire sont-elles mesurées?

A. Tout d’abord, il n’existe pas une seule et unique manière de mesurer les nombreuses formes que peuvent prendre la faim et l’insécurité alimentaire. Pendant de nombreuses années, le taux de faim a été mesuré à l’aide de la Prévalence de la sous-alimentation. La FAO calcule cela chaque année pour chaque pays en estimant la quantité de nourriture disponible, la quantité nécessaire et en déterminant la proportion de la population qui ne pourrait donc pas avoir accès à la nourriture dont elle a besoin. C’est utile lorsqu’il s’agit de surveiller les tendances nationales et régionales, mais l’un des inconvénients est que ce système ne permet pas de déterminer qui sont les personnes souffrant de sous-alimentation et où elles vivent.

Cette année, pour la première fois, la FAO a publié des chiffres sur l’insécurité alimentaire grave ou modérée, en se basant sur l’échelle de mesure de l'insécurité alimentaire vécue ou FIES. La FIES fournit des informations sur la capacité des populations à accéder à la nourriture et sur la sévérité de leur insécurité alimentaire, en leur demandant de parler de leur propre expérience dans le cadre d’un sondage. Cela nous aide à mieux comprendre qui est en situation d’insécurité alimentaire, où ces personnes vivent tout en informant sur les causes de l’insécurité alimentaire et ses répercussions dans différents endroits - surtout lorsqu’il s’agit d’enquêtes menées au niveau national.

©FAO/Isaac Kasamani ©FAO/GMB Akash

Q. Comment fonctionne l’échelle de mesure de l'insécurité alimentaire vécue ?

A. Des recherches menées il y a une trentaine d’années sur les souffrances liées à la faim et sur l’insécurité alimentaire vécue ont révélé qu’au début, les gens s’inquiètent de ne pas avoir assez de nourriture et tendent à changer leurs habitudes alimentaires pour prolonger leurs stocks alimentaires, et ce, souvent aux dépens de la qualité de leurs régimes alimentaires. Si la situation va en s’empirant, ces derniers vont avoir tendance à réduire la taille de leurs portions, à sauter des repas et finalement à ne pas manger pendant un ou plusieurs jours. Ces informations ont servi de base à une nouvelle approche destinée à mesurer la faim et l’insécurité alimentaire et cette approche a été utilisée par de nombreux pays pendant des années.

La Division des Statistiques de la FAO s’est inspirée de plusieurs pays qui utilisent déjà cette approche pour ensuite la développer au niveau mondial. La FIES est une technique relativement rapide et peu coûteuse qui permet de demander aux gens comment ces derniers arrivent à se procurer assez de nourriture. Le sondage s’appuie sur les réponses (oui ou non) à huit questions portant sur l’accès aux aliments telles que: avez-vous connu une période où vous n’avez pas mangé pendant toute une journée entière en raison d’un manque d’argent ou d’autres ressources? Avez-vous connu une période où vous aviez faim mais ne pouviez pas manger en raison d’un manque d’argent ou d’autres ressources liées à la nourriture? Et, avez-vous connu une période où vous n’étiez pas en mesure de consommer de la nourriture saine et nutritive en raison d’un manque d’argent ou d’autres ressources?

Début 2014, les huit questions du FIES faisaient partie d’une étude mondiale menée dans presque 150 pays. La FAO utilise ces données, ainsi que les données issues des études nationales fournies par de nombreux pays, pour estimer le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire grave ou modérée. 

©Gallup, Inc.

Q. Donc nous avons besoin à la fois de la Prévalence de la sous-alimentation et de la technique FIES pour nous aider à mieux cerner la faim et l’insécurité alimentaire dans le monde?

A. La Prévalence de la sous-alimentation et la technique du FIES offrent deux différents mais précieux points de vue sur l’insécurité alimentaire et ces deux indicateurs sont utilisés pour mesurer les progrès réalisés vis-à-vis de l’objectif Faim Zéro.
La Prévalence de la sous-alimentation aide à mesurer les progrès effectués vis-à-vis de l’objectif d’éradication de la faim, tandis que la technique FIES aide à suivre les progrès réalisés vis-à-vis de l’objectif relatif à l’accès aux aliments.


Q. Vous avez parlé d’insécurité alimentaire grave et modérée. De quoi s’agit-il exactement et est-ce la même chose que la faim ?

A. Le mot «faim» parle à tout le monde. Il peut s’agir simplement de la sensation d’inconfort physique ou de manière plus extrême, de l’absence vitale de nourriture.

L’insécurité alimentaire va au-delà de la faim. Une personne est en situation d’insécurité alimentaire lorsqu’elle a un accès limité à de la nourriture, une nourriture nécessaire pour s’épanouir pleinement et mener une vie saine et active.

Comme je l’ai déjà dit, l’échelle de mesure de l'insécurité alimentaire vécue fournit des estimations du nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire grave ou modérée. Il s’agit notamment des gens qui, même s’ils ne souffrent pas de la faim, dans le sens de l’inconfort physique causé par un grave manque d’énergie alimentaire, peuvent être en situation d’insécurité alimentaire modérée.
Ces personnes peuvent avoir accès à assez de nourriture afin de satisfaire leurs besoins énergétiques, mais ne sont pas certaines que cette situation va durer et pourraient donc se retrouver forcés de réduire la qualité et la quantité de la nourriture qu’ils consomment afin de pouvoir continuer à vivre décemment.
Les personnes confrontées à une grave insécurité alimentaire, d’un autre côté, ont probablement épuisé leurs stocks de nourriture, souffrent de la faim et pour les cas les plus extrêmes, n’ont pas mangé depuis plusieurs jours.


Q. Est-ce que vous pensez que le monde est sur la bonne voie pour atteindre l’Objectif Faim Zéro d’ici la date limite fixée en 2030 ?

A. Eradiquer la faim et toutes les formes de malnutrition d’ici à 2030 représente un défi immense et, puisque chaque pays s’est engagé à atteindre les Objectifs de développement durable, nous avons constaté ces dernières années que les progrès dans ce sens ont été particulièrement lents. Bientôt, cinq agences des Nations Unies – la FAO, le Fonds international de développement agricole, l’UNICEF, le Programme alimentaire mondial et l’Organisation mondiale de la santé publieront un rapport important; l’Etat de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2019 qui donnera un aperçu des derniers chiffres disponibles sur la faim, l’insécurité alimentaire et la malnutrition dans le monde. Comme je l’ai dit, il s’agit notamment, et pour la première fois, de données sur l’insécurité alimentaire grave et modérée calculées à l’aide de l’échelle de mesure de l'insécurité alimentaire vécue (FIES), ainsi que de chiffres liés à la Prévalence de la sous-alimentation. Toutes ces informations aideront les responsables et décideurs politiques à travers le monde à mieux évaluer s’ils sont sur la bonne voie pour atteindre l’Objectif Faim Zéro.

2. Zero hunger