En Tunisie, la reconquête d’un destin


Privilégier les partenariats pour stabiliser les collectivités et réduire les facteurs migratoires

En Tunisie, le projet de la FAO pour la mobilité des jeunes ruraux a ouvert des débouchés économiques en milieu rural pour les personnes qui se sentaient contraintes au départ. ©Nikos Economopoulos/Magnum Photos for FAO

24/07/2019

Dans sa tête, Sonia Mhamdi avait d’ores et déjà traverséla Méditerranée. Pour peu qu’elle survive au voyage, elle serait bientôt de l’autre côté, en chair et en os. Sans ses trois enfants, il est vrai. Mais sa présence auprès d’eux ne suffisait ni à leur tenir chaud ni à les nourrir. Pour mettre du pain sur la table, il lui fallait s’exiler.

Bourgade typique de l’arrière-pays de Tunis, le village de Sonia affichait deux noms – Amdoun ou Zahret Medien – mais peu de promesses. Plus qu’un endroit où vivre, c’était un lieu que l’on quittait. On mettait le cap soit sur la capitale, à deux heures de route, soit sur des rivages plus lointains.  

Le dynamisme que connaissent la vie politique et la société civile tunisiennes ne fait pas de doute. Le pays connaît un niveau d’éducation assez élevé. Mais la croissance reste faible. Le chômage frappe les jeunes de plein fouet. Les transferts de fonds des migrants représentent à eux seuls près de 5% du PIB.

En réalité, il n'y a rien à raconter de l’épopée migratoire de Sonia… tout simplement parce qu’elle n’a pas eu lieu. Elle est l'exemple même de la façon dont des partenariats structurés permettent à ceux qui le souhaitent de rester, même quand tout s’obstine à les pousser au départ.

Lorsque la FAO rencontre Sonia, elle a 20 dinars en poche, soit 8 dollars EU. Pas vraiment un bon capital de départ. Il serait faux de dire qu'elle n'avait pas réussi, jusque-là, à entreprendre : l'idée de se lancer dans les affaires était en réalité si improbable qu’elle n’avait même pas pris la forme d’un rêve. Et pourtant, Sonia est devenue, en un temps record, une femme d'affaires, une marchande d'épices.

Le moulin à épices a éliminé bien des problèmes dans la vie de Sonia Mhamdi. D’autres Tunisiens ont reçu du bétail et une formation à l’élevage bio. ©Nikos Economopoulos/Magnum Photos for FAO

Avec le soutien de la Agence italienne pour la coopération au développment, la FAO a fourni à Sonia les épices, un moulin et une formation à la gestion commerciale. Peu après, en compagnie de son mari, de sa sœur et de sa belle-sœur, Sonia se met à commercialiser des fruits séchés et des plantes aromatiques. Lors d'une formation plus technique, elle apprend ensuite à produire des aliments traditionnels pour la vente au détail, puis met sur pied un réseau de fournisseurs agricoles, dont une majorité de femmes. Non pas des femmes diplômées, insiste-t-elle tout en s’affairant dans sa boutique baignée de délicieux parfums, "mais des femmes pauvres, vraiment dans le besoin. Leurs seuls diplômes sont leur bras et leurs mains."

Les effluves des épices ont remplacé le parfum de misère. Pour Sonia, l'option de la migration comme dernier recours a perdu tout intérêt.

La morale de cette histoire ? On peut changer bien des destins en investissant dans le transfert de connaissances. Le Projet pour la mobilité des jeunes ruraux dont a bénéficié Sonia a été déployé dans plusieurs régions de Tunisie et d'Ethiopie. Au bout de trois ans, et pour un coût modéré de 2,5 millions de dollars EU, plus de 600 emplois ont été créés.

Le cas de Sonia confirme par ailleurs qu’en l’absence de conflits ouverts ou de graves tensions civiles, aucun sol n’est trop stérile pour que les petites entreprises y prennent racine. Il nous rappelle aussi que les femmes rurales sont une force souvent négligée dans leur capacité à revigorer les chaînes d’approvisionnement et l’économie locale. La vitesse et l’ampleur des changements survenus dans la vie de Sonia ont de quoi redonner confiance – sans pour autant inciter au statu quo – dans les perspectives de réussite du Programme 2030.

Sonia et son mari – partenaires dans la vie, partenaires en affaires. ©Nikos Economopoulos/Magnum Photos for FAO

Les partenariats sont essentiels pour une raison évidente : sans eux, point de coopération internationale. Mais dans le cas spécifique des Objectifs de développement durable, les partenariats sont aussi une étape essentielle. Lorsque la migration est issue du désespoir, elle peut provoquer de graves déséquilibres familiaux. Elle risque aussi d’enflammer le débat politique dans les pays d’accueil. Enfin, elle se répercute sur les conditions économiques du lieu d’origine comme du lieu de destination.

On peut gérer ce type de défi au moyen d’instruments de gouvernance globale ; ou plus simplement par la rencontre d'un moulin à épices financé par l’Italie, de cours de formation conçus par la FAO, et de la capacité d’une femme comme Sonia à élargir le cercle vertueux des activités génératrices de revenus, de la sécurité alimentaire et du progrès économique.


En savoir plus

 

1. No poverty, 5. Gender equality, 10. Reduced inequalities, 17. Partnership for the goals