
VOLUME 8
E. COMPOSITIONS DES ETUDIANTS
Aménagement de la forêt secondaire tropicale humide
Jesús Emilio Gaviria Flórez 1
Le processus de "secondarisation " 2des forêts dans les régions subtropicales se déroule à une vitesse considérable. De plus en plus, la forêt secondaire tend à dépasser, en termes de superficie, la forêt primaire. L'aménagement durable des forêts secondaires constitue une solution nouvelle à ne pas négliger à l'heure de préserver la diversité biologique, dans la mesure où il permettra de réduire les contraintes (telles que l'exploitation du bois) pesant sur les forêts tropicales ombrophiles. Les forêts secondaires présentent également certaines caractéristiques écologiques distinctes de celles des forêts primaires, qui les rendent précieuses pour les communautés locales et offrent de nombreuses ressources économiques, dont le bois. Plusieurs systèmes sylvicoles ayant pour objet d'augmenter la productivité des forêts secondaires ont été mis en place avec succès et il a été démontré que leur aménagement dans une perspective durable était techniquement et économiquement viable.
Mots clés: durabilité, forêts secondaires, aménagement, diversité biologique, préservation.
DEFINITION DU PROBLEME
La superficie de la forêt secondaire a sensiblement augmenté, ces dernières années, en raison de l'exploitation de la forêt primaire ; ce sera donc elle qui devra être aménagée et utilisée à l'avenir. Gómez-Pompa et Vasquez-Yanes (1974) définissent notre époque comme "l'ère des forêts secondaires" dans la mesure où, à quelques exceptions près, dans plusieurs pays tropicaux, les statistiques 3 montrent que la superficie de la forêt secondaire tend à dépasser celle de la forêt primaire (FAO, 1981 ; Finegan, 1992).
On voit là la grande importance de la forêt secondaire et l'attention qu'il convient de lui accorder. La sylviculture tropicale devrait par conséquent étudier davantage en profondeur ses caractéristiques écologiques, ses biens et services et son aménagement, afin d'assurer le développement durable des ressources forestières et de préserver le patrimoine naturel dans l'intérêt des générations à venir.
Les forêts tropicales ombrophiles primaires ou adultes, en particulier si elles sont situées à basse altitude, sont une source substantielle de biens et de services, et il en sera de même à l'avenir. C'est pourquoi l'intervention de l'homme dans ces écosystèmes n'est pas seulement nécessaire. Dans certains cas, elle paraît inévitable. Par conséquent, leur superficie au niveau mondial pourrait continuer à diminuer, à moins qu'on utilise de meilleures techniques d'aménagement durable de cesressources. Ces zones boisées sont actuellement exploitées de façon irrationnelle, sans plans d'aménagement véritablement durables, transformées notamment en espaces cultivables ou en pâturages, au rythme de 70 000 à 200 000 km2 par an (FAO, 1981). Les précédents semblent démontrer que si cette tendance se poursuit, la productivité des sols diminuera de façon alarmante, avec comme conséquence des rendements très bas, voire même trop bas pour maintenir une subsistance minimale.
Pour Finegan (1992), la forêt secondaire est la masse végétale ligneuse qui se développe sur de vastes étendues dans les régions tropicales ombrophiles, sur les terrains abandonnés après la destruction de leur végétation d'origine par l'activité humaine, cette masse se régénérant rapidement jusqu'à former une forêt. Dans les régions néo-tropicales, d'après la FAO (1981), on estime qu'à la fin des années soixante-dix, ce sont 21 millions d'hectares de terres agricoles désaffectées au Mexique, en Amérique Centrale et dans les Caraïbes qui se sont régénérées pour donner naissance à des forêts secondaires. En Amérique du Sud, on recense également 78 millions d'hectares de forêts secondaires d'origine comparable. Toujours d'après la même source, on estime qu'en 1985 ces chiffres atteindraient en Amérique Centrale et dans les Caraïbes, d'une part, et en Amérique du Sud, d'autre part, respectivement 23 millions et 83 millions d'hectares (FAO, 1981).
On admet à l'heure actuelle la disparition de la forêt tropicale ombrophile, et en particulier de la forêt primaire, dans tous les milieux sociaux et politiques. Il est du ressort de la société en général, mais surtout de celui du sylviculteur ou du forestier, d'étudier attentivement les caractéristiques écologiques, biologiques, sociaux, économiques et environnementaux de la forêt secondaire afin d'en tirer les conclusions nécessaires à la conception et à la mise en oeuvre de mesures d'aménagement durable qui permettent de préserver la diversité biologique et ses autres atouts.
Il y a plusieurs bonnes raisons pour lesquelles la forêt secondaire est fondamentale pour la préservation de la diversité biologique dans les régions tropicales. Tout d'abord, ces forêts sont le fruit d'une importante activité humaine et, dans la plupart des cas, elles sont très accessibles car situées à proximité de zones habitées. On connaît les nombreuses caractéristiques qui font des espèces arborées de la forêt secondaire une ressource précieuse et utile. On peut donc réduire les contraintes pesant sur la forêt primaire si on reconnaît la valeur des forêts secondaires et si on les aménage dans une perspective durable afin de répondre à certains des besoins humains qui ont été à l'origine de la destruction de la forêt primaire. En deuxième lieu, outre son rôle naturel, fondamental dans la régénération et la conservation de certains sols dégradés par suite du changement d'affectation des terrains, la forêt secondaire a également son importance pour la régulation naturelle des sources d'eau et de la diversité biologique par exemple (Brown et Lugo, 1990).
Au Costa Rica, principalement, Finegan (1992) mentionne la présence dans la forêt secondaire de nombreuses essences qui pourraient être exploitées commercialement. Parmi les plus précieuses, on peut citer les espèces suivantes : Cedrela adorata, Ceiba pentandra, Jacaranda copaia, Vochysia ferruginea, Trema micranta.
Grâce au potentiel et à la superficie de la forêt secondaire, on peut espérer que l'humanité cessera d'avoir recours à d'importantes étendues de forêt primaire pour répondre à ses besoins (bois, faune sauvage, huiles, etc.) et permettra ainsi la préservation de la diversité biologique et génétique dans ces forêts (Brown et Lugo, 1990).
ALTERNATIVES D'AMENAGEMENT
Les recherches consacrées à l'utilisation des biens et services de la forêt secondaire tropicale doivent s'orienter vers le développement des techniques efficaces et respectueuses de l'environnement qui sont la condition d'une exploitation rationnelle, ainsi que vers la définition de produits nouveaux et de qualité, que ce type de forêt est susceptible de fournir. On espère que cesétudes permettront de mettre en valeur d'autres essences traditionnellement non commercialisés, mais très présentes dans les forêts secondaires (Madriz, 1965).
Pour répondre au critère de "durabilité", l'aménagement de ces forêts (tout comme celui des forêts primaires) suppose le recours à des pratiques sylvicoles ou d'aménagement forestier intensives appliquées généralement de façon périodique, pendant un laps de temps variable en fonction des régions. Cette période peut aller jusqu'à 15 à 20 ans, voire au-delà, avant de reprendre le cycle. Les principes fondamentaux de la sylviculture tropicale ont déjà été définis et ne doivent donc pas faire l'objet de nouvelles découvertes. Il convient néanmoins d'appliquer ces critères d'aménagement avec de grandes précautions (Finegan, 1992) car, du fait des différences dans la composition de la flore entre la forêt secondaire et la forêt primaire, les techniques d'aménagement à appliquer peuvent varier sensiblement par rapport à celles traditionnellement appliquées dans l'aménagement d'autres types de forêt.
La sylviculture tropicale veut tirer profit des processus liés à la dynamique de la forêt pour avoir un effet bénéfique sur la composition de celle-ci en fonction d'objectifs d'aménagement forestier préétablis. Ainsi, la base de l'aménagement des forêts secondaires pourrait être la manipulation de la succession secondaire (Alexandre, 1993). Wadsworth (1987) suggère quatre solutions possibles pour améliorer la productivité des forêts secondaires :
1. Pas de traitement ni utilisation dans un but de protection (exemple : forêts en jachère).
2. Le raffinement (amélioration des parcelles destinée à l'exploitation de bois) par la réduction de la densité de la végétation .
3. Stimulation de la régénération naturelle par remaniement du couvert afin de produire des graines et favoriser la croissance des espèces souhaitées.
4. Plantation en sous-étage, ou plantation d'enrichissement, réalisée dans des clairières d'origine naturelle ou créées par l'homme.
Selon les conclusions des études (auxquelles renvoie la bibliographie) portant sur l'aménagement de la forêt secondaire tropicale, il apparaît que cet aménagement peut être réalisé par le biais de deux systèmes : la création de la forêt par régénération naturelle, grâce à des graines provenant d'arbres situés à proximité de la forêt qui a été taillée ou bien provenant d'arbres (semenciers) restés sur pied sur place. Dans les deux cas, lorsque la régénération naturelle a été faible et/ou insuffisante, des mesures d'aménagement telles que la plantation artificielle supplémentaire (par rapport au peuplement naturel déjà sur pied) de jeunes arbres, ou plantation d'enrichissement, peuvent contribuer grandement à assurer la présence d'un appréciable peuplement forestier destiné à une ultérieure exploitation. Des exemples du premier type de régénération ont été décrits par Finegan (1992). Au Costa Rica, on a eu recours au "Système d'étage protecteur de Trinidad" modifié pour l'aménagement des forêts secondaires, qui a permis de bons résultats uniquement dans les zones où les essences souhaitées se sont suffisamment régénérées. Martínez (1979), a également appliqué les techniques d'aménagement de la régénération naturelle dans le sud de Florencia, Turrialba, au Costa Rica, avec les mêmes objectifs.
Parmi les expériences de plantations d'arbres ou d'enrichissement, j'ai découvert un procédé consistant à stimuler la création de forêts secondaires par la plantation d'arbres en rangées dans les clairières, technique qui a été appliquée avec succès dans plusieurs pays tropicaux. J'ai également trouvé des ouvrages décrivant le système "Recru-method", qu'on utilise pour enrichir les forêts récemment exploitées au Gabon, en Afrique (Sips, 1993) et qu'on a modifié pour l'appliquer dans les forêts secondaires d'Amazonie, au Brésil (Yared et Carpanezzi, 1981).
Les expériences les plus remarquables menées dans les régions tropicales (Trinidad, Malaisie, Costa Rica, Colombie, Pérou et Brésil), démontrent qu'il est techniquement possible d'aménagerles forêts secondaires tropicales ombrophiles de basse altitude (Finegan, 1992). Comme l'affirme ce document, il existe des preuves 4 tangibles de ce que l'aménagement des forêts secondaires peut être durable et qu'il peut apporter des biens et services divers sans qu'en pâtissent l'environnement ni la diversité biologique en général.
CONCLUSIONS
La préservation de la diversité biologique de la forêt tropicale ombrophile est un problème de dimension mondiale en raison du degré de dégradation de cette forêt. L'aménagement des forêts secondaires pourrait favoriser cette préservation dans la mesure où il allégerait les contraintes pesant sur les forêts primaires, en particulier l'exploitation attribuable aux populations en quête des biens et services utiles offerts par ces régions forestières.
Les politiques de reboisement des pays tropicaux sont en soi une stratégie destinée à augmenter la superficie boisée. Néanmoins, il reste dans ces pays de vastes étendues non reboisées en raison des coûts élevés par hectare et du manque d'expérience technique en matière de reboisement d'essences tropicales. Par conséquent, le reboisement naturel par l'aménagement des forêts primaires et secondaires peut constituer une autre solution viable, qui permette d'agrandir les surfaces boisées dans les régions tropicales.
Le bois, et en particulier le bois de chauffage, est une ressource de grande valeur dans les zones tropicales. La majeure partie du bois abattu dans les pays en développement est destinée au chauffage (National Academy of Sciences, 1980). La première cause de déboisement dans les régions tropicales est l'agriculture, et bien que la consommation de bois de chauffage par habitant soit élevée (1 à 1,5 tonnes par personne et par an), une grande partie de ce bois peut être coupée sur des terres en jachère ou dans des forêts secondaires avoisinantes (Macdicken et Vergara, 1990). L'aménagement durable des forêts secondaires représente une solution satisfaisante à la production de bois de chauffage comme sous-produit pour la communauté en général puisqu'il permet ainsi de réduire voire même d'éliminer la contrainte que la demande de ce produit fait ou fera peser sur la forêt primaire.
BIBLIOGRAPHIE
ALEXANDRE, D. 1993. La supervivencia de las selvas tropicales. In : Mundo Científico, 12 :127, p. 726-736.
BROWN , S. et LUGO, A. 1990. Tropical secondary forest. In : Journal of tropical Ecology, 6 :1-32.
FINEGAN, B. 1992. El potencial de manejo de los bosques húmedos secundarios neotropicales de tierras bajas. Centro Agronómico de Investigación y Enseñanza, CATIE, Turrialba, Costa Rica. 27 p.
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GOMEZ-POMPA, A. et VASQUEZ-YANES,C. 1974. Studies on secondary succession of tropical lowlands ; the life cycle of secondary species. pp. 336-342 in Proceedings of the First International Congress of Ecology. La Haye.
MACDICKEN, K. G. et VERGARA, N. 1990. Agroforestry : Classification and Management. 382p.
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NATIONAL ACADEMY OF SCIENCES. 1980. Firewood Crops : Shrub and Tree Species for Energy Production. Report an Ad Hoc Panel of the Advisory Committe on Tchnology Innovation Board on Science and Technology for International Development Commission on International Relations. Washintong, D. C. Etats-Unis. 237 p.
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SIPS, P. 1993. Management of tropical secondary rain forest in Latin America. Today's challenge, tomorrow's acomplished fact ? Fundation Bosbouw Ontwikkelings Samenwerking, BOS, Wagenigen, Pays-Bas.
WADSWORTH, F. H. 1987. A time for secondary forestry in Tropical America. In Figueroa, J ; Wadsworth, F ; Branham, S (eds). Management of the Forest of Tropical America : Prospect and Technologies. Rio Piedras, P. R., Institute of Tropical Forestry. pp. 189-198.
YARED, J.A. et CARPANEZZI, A.A. 1981. Conversao de capoeira alta da Amazonica en povomento de producao madeireira : o metodo de "recrut"y especies promisorias. Belem. EMBRAKA - CPATU. Boletim de Pesquisa. Numéro 25. 27 p.
1 Etudiant en ingénierie forestière, Département de Sciences de la forêt, Université nationale de Colombie Siège de Medellín : Apdo. aéreo 1779, Medellín, Colombie, Courrier électronique: jegaviri@perseus.unalmed.edu.co 2 Création de forêts secondaires du fait de l'exploitation des forêts primaires. 3Estimations fondées sur les taux de déboisement, dans la mesure où on ne dispose pas d'informations sur la superficie occupée par des forêts secondaires dans les pays tropicaux.
4Sips, 1993; Finegan, 1992; Yared et Carpanezzi, 1981.
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