
VOLUME 3
FONCTIONS ECOLOGIQUES DES FORETS
Les forêts jouent un rôle important dans la régulation du cycle hydrologique. Quand les
pluies tombent sur les forêts, une partie est interceptée par certaines parties des plantes et par la
suite s'évapore. La pluie qui atteint le tapis forestier s'infiltre verticalement en profondeur,
s'écoule latéralement sur les horizons pédologiques ou coule sur la surface du sol et finit dans le
réseau hydrographique. Le passage de l'eau à travers l'écosystème forestier est influencé par un
certain nombre de facteurs tels que l'intensité et la durée des orages, la couverture végétale, le type
de pente, les propriétés du sol et les conditions précédentes (Bruijnzeel, 1990). En Malaisie,
l'interception annuelle moyenne va de 64 à 78,2 % des précipitations au-dessus du couvert forestier (Brünig,
1971; Kenworthy, 1971; Low, 1972; Manokaran, 1977). Aiken
et al. (1982) ont estimé que le
rapport précipitations/ruissellement dans les bassins versants boisés dans la péninsule de Malaisie est de
40 à 50 %.
Rien ne prouve que le taux de précipitation régional augmente sensiblement sous l'effet
des programmes de reboisement ou diminue sous l'effet de la déforestation de grande échelle
(Goudie, 1986). Comme l'a fait remarquer P ereira (1989), à part quelques cas isolés, la pluviosité
est déterminée par les conditions atmosphériques et les systèmes de basse pression et non par
les conditions des terres. Néanmoins, le défrichage de la forêt peut provoquer des changements
dans l'intensité et le régime des pluies (Brünig, 1977). Bien que les forêts non perturbées affichent
des taux d'infiltration élevés et une forte capacité d'emmagasinage, cela ne signifie pas que les
inondations seront moins graves s'il pleut abondamment et pendant longtemps (FAO,1988).
Le cycle hydrologique des forêts fournit des services aux domaines de l'agriculture et des
pêches, de l'énergie et des transports. Environ 40 % des agriculteurs des pays en développement
sont tributaires des bassins versants (Banque mondiale, 1987). De même, Clay (1982) a estimé que
des exportations agricoles d'un montant de 36 milliards de dollars E.-U. par an dépendent des
bassins versants des forêts. Dans l'île de Java, où il ne reste plus maintenant que 15 % du couvert
forestier initial, les terres agricoles perdent chaque année une partie de la couche arable équivalant à ce
qui est nécessaire pour cultiver du riz pour environ 11,5 à 15 millions de personnes
(Soemarwoto, 1979; Daryadi, 1981). La réduction du couvert forestier dans la partie supérieure du bassin
versant de la plaine du Gange en Inde et au Népal a aggravé les dégâts causés par les crues de mousson.
Les dégâts atteignent maintenant 1 à 2 milliards de dollars E.-U. chaque année contre 120 millions
de dollars E.-U. estimés avant 1970. Les programmes d'atténuation des crues coûtent aujourd'hui
à l'Inde de 100 à 250 millions de dollars chaque année, alors que des sommes négligeables
sont dépensées pour la conservation des forêts (Myers, 1984). 75 % de tout le poisson vendu
à Manaus (Brésil), provient des forêts
varzea inondées en certaines saisons (Goulding,
1980). Toutefois, de 1970 à 1975, les captures de poisson dans les fleuves amazoniens ont diminué de
25 % après la déforestation advenue autour des aires de ponte des poissons (Soulé, 1982, cité
dans Caufield, 1985).
La forêt peut fournir de l'énergie non seulement à partir du bois de feu et du charbon de bois
mais aussi avec l'eau. En raison de la déforestation, de gros investissements ont été faits pour remettre
en état les barrages envahis par les sédiments. Au Costa Rica, 99 % de l'électricité provient de
l'énergie hydraulique. Toutefois, la sédimentation du barrage de Cashi aurait provoqué une perte de gains
de 133 à 274 millions de dollars E.-U. (Leonard, 1986). Huit ans après son achèvement, 18 mètres de
sédiments s'étaient accumulés derrière le barrage de Tavera, en République dominicaine, réduisant
de 40 % sa capacité d'emmagasinement d'eau morte et de 10 à 14 % celle de son entreposage actif
(JRB Associates, 1981). On estime que la durée de vie du barrage de Tehri en Inde a été réduite de 30 à 40
ans par rapport aux 100 années prévues en raison de la déforestation massive et de la forte érosion sur
les contreforts de l'Himalaya (McDonald et Reisner, 1986).
Le transport par voie d'eau est très important dans les pays en développement. Il est
devenu impossible de passer certaines parties du Gange en raison de l'envasement (Panayotou et
Ashton, 1992). Les ports de Calcutta et de Dhaka sont aussi envasés (Myers 1984). Pereira (1973, cité
par la Banque mondiale, 1987) a signalé qu'au début des années 70 en Argentine, les autorités
ont dépensé 10 millions de dollars E.-U. ar an pour désenvaser l'estuaire de La Plata pour que
les bateaux puissent arriver à Buenos Aires.
La végétation forestière peut effectivement absorber une plus grande partie du
rayonnement solaire incident par rapport à la terre dénudée (Potter
et al., 1981; Dickinson et Henderson,
1988), ce qui signifie qu'ils possèdent un faible albédo. Un albédo plus élevé absorbe moins de
rayons incidents et cela influe sur le bilan thermique régional et donc sur le climat. La surface de la
partie la plus haute du couvert forestier est inégale. Ainsi, la rugosité de surface des forêts tropicales
est forte et cela se répercute sur le climat en influençant les courants d'air et en
augmentant l'évapotranspiration comme conséquence d'un mélange turbulent à la surface rugueuse.
Les forêts sont importantes pour le piégeage du carbone car elles emmagasinent de
grandes quantités de carbone dans la végétation et dans le sol, et échangent du carbone avec
l'atmosphère moyennant la photosynthèse et la respiration. Du fait que la concentration totale de gaz
carbonique (CO2) augmente au fil des ans avec le brûlage des combustibles fossiles et la production
d'autres gaz à effet de serre, la planète se réchauffe. Avec le méthane, les oxydes d'azote
(NOx) et les chlorofluorocarbures anthropiques (CFC), ces gaz agissent en empêchant les rayonnements de
revenir dans l'espace des rayons infrarouges.
On estime aujourd'hui que les forêts tempérées et boréales sont des réservoirs nets de
carbone d'environ 0,7±0.2 Pg/an (Pg =
1015 g ou 1 gigatonne ou 1 000 millions de tonnes) car, en
moyenne, elles sont composées de peuplements relativement jeunes ayant des taux de croissance
relativement élevés (Brown, 1996). On pensait que les forêts tropicales étaient une source nette de
carbone relativement grande de 1,65±0,4 Pg/an en 1990 (Brown, 1996). Toutefois, selon certains
chercheurs, la fourchette est plus réduite (Lugo and Brown, 1992). Plus récemment, on a laissé entendre
que 700 millions d'hectares de terre pourraient être disponibles pour des programmes de
conservation et de piégeage du carbone (Trexler et Haugen, 1994;,Nilsson et Schopfhauser; 1995), qui
pourraient conserver et piéger 60 à 80 Pg de carbone d'ici à l'an 2050 (Brown
et al., cité dans Brown, 1996). La zone tropicale pourrait conserver et piéger de grandes quantités de carbone (80%), suivie de
la zone tempérée (17 %) et de la zone boréale (3%) selon les estimations de Brown
et al. (cités dans Brown, 1996), pendant la période 1995 - 2050, grâce au reboisement, à l'agroforesterie, à
la régénération et à la lente déforestation. Les estimations de la valeur de ce service
varient considérablement. La Banque mondiale (1991) a estimé une fourchette allant de 374 dollars
E.-U. à 1 625 dollars E.-U. pour un hectare intact de forêt amazonienne. Krutilla (1991) a estimé que
la valeur actuelle du carbone piégé par les forêts malaisiennes va de 2 950 à 3 682 dollars
E.-U. l'hectare. Mais il n'en demeure pas moins qu'en raison de la croissance potentielle rapide
des arbres sous les tropiques, les forêts tropicales en particulier moyennant les plantations peuvent
jouer un rôle très important dans le piégeage du carbone.
La biodiversité est la propriété que possèdent les organismes vivants de se distinguer
(Solbrig, 1991). "Biodiversité" est depuis quelque temps un mot à la mode. L'inquiétude suscitée par la
menace de disparition estimée globalement à un taux de 1 à 9 % par décennie (Myers, 1979; Lovejoy, 1980;
Raven, 1987; Myers, 1988; Raven, 1988; Wilson, 1988; Wilson, 1989; Reid, 1992) a débouché sur
un accord international sous la forme d'une Convention des Nations Unies sur la diversité
biologique signée à Rio de Janeiro en juin 1992 durant le Sommet de la planète Terre (Nations Unies, 1992;
Glowka et al., 1994). Raven (1988) a estimé que deux tiers à trois quarts de la biodiversité totale se
trouvent dans les forêts tropicales ombrophiles. Le taux élevé de déforestation estimé sous les
tropiques réduira peu à peu la superficie de la forêt tropicale, ce qui peut conduire à une réduction du nombre
des végétaux comme des animaux. Comme on l'a vu plus haut, les produits forestiers non ligneux
offrent des avantages économiques directs et indirects. Un petit nombre d'espèces seulement ont fait
l'objet d'études scientifiques et il faudrait relancer l'ethnobotanique pour découvrir et enregistrer de
nouvelles espèces utiles.
Plusieurs produits provenant des forêts tropicales ombrophiles sont exploités depuis peu à
des fins économiques. Zea
diploperennis, téosinte pérenne, découvert en 1978 au Mexique
possède des gènes assurant la résistance aux maladies et à la sécheresse utilisés pour améliorer le maïs
(Zea mays) (Iltis et al., 1979). Cette découverte avait permis à l'industrie d'économiser
environ 4,4 milliards de dollars E.-U. par an dans le monde (Nations Unies, 1995). En Amérique du
Sud, Elaeis oleifera, du même genre que
E. guineensis (palmier à huile commercial), est moins
haut, résiste mieux aux maladies et donne une huile de qualité supérieure (Kahn, 1988). Bien géré et
bien développé, E. oleifera peut constituer une autre source d'huile de palme. La valeur en devises
du palmier à huile en Malaisie a augmenté de 57 millions de dollars E.-U. la première année
après l'introduction de son pollinisateur, un charençon africain, en provenance des forêts du
Cameroun (Banque mondiale, 1987).
La biodiversité des forêts tropicales est littéralement une source inexploitée d'une
valeur potentielle immense. Il appartient aux chercheurs audacieux de découvrir cette richesse et
de commercialiser ce potentiel dans l'intérêt de la communauté mondiale. Toutefois, les pays
en développement qui possèdent la ressource ne peuvent se permettre de rester inactifs laissant
les pays développés riches, et plus particulièrement les sociétés multinationales exploiter ce
potentiel. D'autre part, ces derniers ne doivent pas exploiter la faiblesse des pays en développement et
pratiquer de nouvelles formes de colonialisme. La Convention sur la diversité biologique a fixé en gros
les règles du jeu mais elle exige un engagement de la part de toutes les parties intéressées pour
rendre la convention opérationnelle.
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