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Allocutions du Directeur général - 2002

ALLOCUTION DU DIRECTEUR GENERAL DEVANT LE CONSEIL ECONOMIQUE ET SOCIAL

Les organisations de la société civile des pays développés et la lutte contre la faim

Palais d'Iéna, Paris, le 27 mars 2002

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
Mesdames et Messieurs,


C'est pour moi et l'Organisation que je représente, un honneur et un privilège de pouvoir m'exprimer dans cette enceinte historique. Depuis plus d'un demi-siècle, les forces vives de la France se réunissent ici pour travailler ensemble et participer pleinement au développement de la politique économique et sociale des pouvoirs publics, dans le cadre d'un dialogue démocratique et d'un travail collectif au service d'un intérêt général qui dépasse fréquemment les seules frontières de votre pays.

Je vous sais donc particulièrement gré d'avoir bien voulu examiner avec moi ce qui constitue l'un des plus grands défis qui se pose à l'humanité en ce début de millénaire: vaincre la faim. Je voudrais surtout partager avec vous l'espoir de la FAO de venir un jour à bout de ce fléau et la conviction que des institutions telles que la vôtre peuvent largement y contribuer. Elles doivent, à cet effet, favoriser un environnement incitatif pour les acteurs décisifs du développement comme le secteur privé, et les autres composantes de la société civile des pays développés.

Le défi

Outre la morale et les aspects purement humanitaires, je rappellerai que la lutte contre la faim a également un fondement juridique. "Le droit fondamental à une nourriture suffisante" est reconnu dans plusieurs instruments du Droit international (notamment l'article 11 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels et l'article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l'homme). L'action de la FAO, quant à elle, se fonde sur le préambule de sa Constitution qui lui donne mandat "de contribuer à l'expansion de l'économie mondiale et libérer l'humanité de la faim". Malgré plusieurs décennies d'efforts, il a fallu constater au début des années 90 que plus de 800 millions de personnes de par le monde, dont 96 pour cent dans des pays en développement n'avaient pas accès à une alimentation suffisante pour couvrir les besoins alimentaires nécessaires à leur survie. A l'origine de ce drame, il y avait un problème de pauvreté mais aussi de production insuffisante, alors que les techniques connues et utilisées auraient dû permettre de couvrir sans difficultés ces déficits.

Il fallait donc mobiliser les volontés au plus haut niveau politique mais aussi relancer l'investissement dans le secteur agricole. C'est ainsi que le Sommet mondial de l'alimentation a été organisé à Rome au siège de la FAO en novembre 1996.

Ce Sommet a rassemblé les délégations de 185 pays dont 112 étaient conduites par des Chefs d'Etat ou de Gouvernement. La représentation du secteur privé y fut décisive, puisque près de 500 de leurs représentants nationaux ou internationaux y ont participé, alors qu'un forum parallèle rassemblait 1 300 représentants d'Organisations non gouvernementales provenant de 80 pays.

Pour la première fois dans ce type de réunion, un objectif chiffré a été adopté, celui de réduire de moitié le nombre de ceux qui souffrent de la faim avant l'an 2015. Ce défi mettait en jeu tant les gouvernements, les institutions internationales, les structures bilatérales d'appui au développement que la Société Civile au niveau local et international. L'enjeu était de taille puisque les estimations visaient à faire passer les investissements annuels portant sur l'agriculture primaire, la post-production et les infrastructures de 135 milliards de dollars au cours des années 90-92 à 177 milliards de dollars.

Le constat

Cinq ans plus tard, de nombreux indicateurs donnent à penser que le progrès vers l'objectif fixé par le Sommet mondial de l'alimentation est trop lent. D'après nos dernières estimations, le nombre de personnes sous-alimentées devrait diminuer à 575 millions en 2015, et ce n'est qu'en 2030 qu'on atteindrait l'objectif des 400 millions.

Il faut que s'impose l'idée que la faim, cette cause et conséquence de la pauvreté, doit être immédiatement combattue, parce qu'elle représente un handicap à toute amélioration du sort de ceux qui en souffrent, parce qu'elle est absurde dans un monde qui a désormais les moyens de l'éliminer.

Monsieur le Président,

Aujourd'hui, cinq ans après le Sommet, je suis plus que jamais persuadé que les Gouvernements ne peuvent, seuls, résoudre le problème la faim et de la pauvreté qui sont intimement liés. L'aide publique au développement continue de diminuer chaque année et la part consacrée à l'agriculture et au développement rural a chuté de manière particulièrement marquée, passant de 25 à 30 pour cent du total dans les années 80 à moins de 15 pour cent dans les années 90. Par ailleurs, les transferts des pays de l'OCDE en faveur des populations rurales des pays en développement s'élèvent à environ 10 milliards de dollars par an, contre 350 milliards pour leur propre population rurale.

La place du secteur privé


Durant de longues années, la FAO s'est essentiellement adressée aux Gouvernements dans sa lutte pour améliorer la sécurité alimentaire dans le monde. Mais l'ajustement structurel, la privatisation et d'autres changements majeurs sur le plan politique et économique comme la mondialisation ont conduit à la réduction du rôle de l'Etat, ouvrant des vides institutionnels, alors que de nouveaux acteurs prennent le relais, notamment le secteur privé, les organisations non gouvernementales et la société civile. Il s'agit pour la FAO de les soutenir dans leur action en renforçant notamment sa coopération avec eux. Je centrerai mon propos plus particulièrement sur les acteurs du secteur privé et évoquerai plus succinctement la place des autres acteurs.

Il serait illusoire de considérer le secteur privé comme une panacée dans la lutte contre la faim et la pauvreté, son rôle n'ayant pas un objectif strictement humanitaire. Cependant les partenaires du secteur privé offrent toute une gamme de ressources, en particulier des connaissances en matière de gestion, de politiques générales, de technologies, de communication et de commercialisation ainsi qu'un vaste potentiel de financement. C'est pourquoi l'objectif d'accroissement des investissements annuels fixé par le Sommet mondial de l'alimentation devait dépendre de ce secteur pour la quasi-totalité des investissements relatifs à l'agriculture primaire et pour 55 pour cent de la post-production et des infrastructures.

Le défi est d'établir un dialogue et une collaboration constructive entre les différents partenaires au développement. Les risques de conflits d'intérêt sont évidents; la FAO peut jouer un rôle modérateur en la matière. Elle a déjà engagé le dialogue avec l'industrie agroalimentaire afin de définir des bases, agréées de façon commune, concernant la sécurité alimentaire et la sécurité sanitaire des aliments. Ceci a permis de lancer une collaboration pour le développement de principes et de directives visant à une agriculture durable et au développement de techniques de lutte intégrée contre les ravageurs des cultures ou de systèmes améliorés de gestion de l'eau.

La recherche nécessaire du profit des entreprises du secteur privé peut ne pas être en opposition avec une éthique et un comportement humanitaire. Toute réduction de la pauvreté a un impact majeur sur le Produit national brut, sur les revenus en milieu rural et partant sur l'accroissement possible de la demande.

Par ailleurs tout investissement productif assuré par un partenaire privé d'un pays développé dans la production agricole d'un pays en développement est assuré d'un "retour" sous forme d'achat d'intrants, de transport, de conditionnement ou de salaires pour les techniciens expatriés. L'examen des résultats d'exploitation d'une firme française de maraîchage travaillant en association avec une société maghrébine tendrait à montrer que 68 pour cent du prix du produit rendu en France correspondrait à ce "retour", alors que 13 pour cent de ce prix assurerait l'amélioration des revenus du monde rural grâce aux salaires. Au vu de ces résultats, l'entreprise s'est engagée, sur ses fonds propres, à appuyer la scolarité des enfants des travailleurs impliqués et l'environnement médical de la population concernée.

Des voies possibles d'intervention

L'investissement par le secteur privé des pays développés en faveur de l'agriculture et pour le développement rural des pays en développement constitue un atout essentiel pour la lutte contre la faim dans le monde, cette seule action resterait cependant insuffisante.

Le partenariat
entre les petits producteurs des pays en développement et les opérateurs des pays développés, que la FAO considère extrêmement bénéfique et pour lequel elle peut jouer un rôle de "facilitateur" devrait se concrétiser par des efforts conjugués visant à:

la mise en place de règles plus équitables en matière de commercialisation des produits ou des intrants nécessaires;

la production et la mise à disposition locale des intrants et de dispositifs adaptés d’assistance technique pour des productions ciblées et ayant, tant sur le plan économique que social, un rôle déterminant;

la commercialisation des produits locaux ainsi que leur stockage, leur transformation et leur conditionnement sur place, de préférence au niveau du monde rural;

susciter les efforts pour le développement d'une agriculture durable qui, sans compromettre les résultats attendus par l'investisseur, viserait à rechercher des technologies nouvelles susceptibles d'augmenter la production agricole sans dégrader l'environnement ni marginaliser davantage les paysans les plus pauvres des pays en développement;

tester dans un nombre limité, au départ dans des pays cibles, des solutions concrètes pouvant porter sur:

- l'organisation des producteurs;
- le développement du partenariat entre entreprises des pays développés et des entreprises émergentes dans les pays en développement;
- le transfert de technologies de production;
- les conditions du préfinancement de la production;
- les mécanismes de fixation des prix;
- les conditions d'entretien des infrastructures à partager entre les opérateurs;
- l'intermédiation pour la préparation de micro projets de développement au niveau local.




La place des autres organisations de la société civile

La coopération avec les organisations de la société civile et les ONG au sens habituel du terme fait l'objet d'un processus parallèle et complémentaire à celle réalisée avec le secteur privé. Différentes catégories d'organisations sont des partenaires importants pour la FAO pour atteindre des objectifs variés. On peut distinguer les domaines d'intérêt technique (agriculture durable, statut social des hommes et des femmes, environnement), des domaines d'activité fonctionnels (création de capacités, activités de plaidoyer, appui technique) et des caractéristiques organisationnelles (organisations représentatives ou non, internationales ou locales, rurales ou urbaines).

La FAO doit cibler ses ressources limitées en fonction de son mandat et de ses atouts spécifiques en tant qu'institution technique spécialisée. Deux catégories sont manifestement prioritaires: les ONG techniquement compétentes qui fournissent des services, qui sont motivées et capables d'édifier une relation durable avec la FAO dans des domaines d'intérêt commun, et les organisations qui représentent des catégories très importantes pour la FAO, comme les agriculteurs, et les consommateurs. Avec ces deux dernières composantes, les échanges se sont fortement enrichis depuis 1996, et devraient déboucher à court terme sur de réels partenariats.

Le rôle privilégié de la France

Monsieur le Président,

Votre pays a une longue histoire de contribution à l'aide au développement, du fait des liens particuliers qu'il n'a cessé de tisser avec les pays en développement, notamment ceux ayant des liens historiques avec l'hexagone.

Récemment, à l'initiative du chef de l'Etat français, treize chefs d'Etat et de gouvernement africains se sont réunis à Paris pour discuter du nouveau partenariat pour le développement en Afrique (NEPAD).

La France a rappelé à cette occasion "qu'il est moralement et politiquement indispensable que soit réaffiché de façon claire l'objectif des 0,7 pour cent (de leur PIB) de la part des pays industrialisés", considérant qu'il n'est pas acceptable, admissible, et tolérable, dans le monde actuel, que certains pays deviennent de plus en plus riches alors que d'autres s'appauvrissent toujours plus.

A cette occasion, le Président Wade, l'un des plus ardents promoteurs de l'initiative africaine, déclarait que les africains n'étaient pas venus à Paris "pour tendre la main", le NEPAD étant "dans l'intérêt de l'économie mondiale et des pays développés".

Il convient donc d'aider ce continent à créer les conditions favorables permettant au secteur privé en Afrique et au sein des pays développés de jouer le rôle qu'il a su assumer en Europe et aux Etats Unis, en veillant à ce que cette initiative soit bien en phase avec les objectifs et programmes de l'Union Africaine et avec les autres dispositifs et organisations qui concourent au développement du continent.

Ce défi, Monsieur le Président, est ouvert à tous les partenaires, mais je ne doute pas que votre illustre Institution puisse, selon sa ligne de conduite passée, y prendre une place décisive.

Je vous remercie.

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