Sixième réunion ministérielle du Groupe pilote sur les financements innovants du développement
Discours du Directeur général de la FAO, Monsieur Jacques Diouf
Paris, 28-29 mai 2009
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Je souhaite tout d'abord remercier le Ministre des affaires étrangères, Monsieur Bernard Kouchner, ainsi que les membres du Gouvernement français pour leur aimable invitation à participer à cette importante assemblée.
Mesdames et Messieurs, la situation actuelle de l'insécurité alimentaire mondiale est très préoccupante. En 2007, essentiellement à cause de la flambée des prix des aliments, le nombre des affamés dans le monde a augmenté de 75 millions, et en 2008 ce chiffre s'est encore accru, selon nos estimations, de 40 millions. Les estimations préliminaires de la FAO prévoient que la crise financière et économique pourrait ajouter 125 millions de personnes à l'ordre des affamés. Au total, le monde compte donc aujourd'hui presque un milliard de personnes mal nourries, soit 15 pour cent de la population mondiale totale.
Le mois dernier, on recensait 31 pays en situation de crise alimentaire nécessitant une aide d'urgence. Parmi ces pays, 20 se trouvent en Afrique, neuf en Asie et deux dans les Caraïbes.
La gravité de la crise alimentaire actuelle et la difficulté à y faire face sont la conséquence de 20 années de sous investissement dans l'agriculture des pays en développement. Aujourd'hui les faits sont là : l'aide à l'agriculture est passée de 8 milliards de dollars E.U (base 2004) en 1984 à 3,4 milliards de dollars E.U en 2004, soit une baisse en termes réels de 58 pour cent. La part de l'agriculture dans l'aide publique au développement a chuté, passant de 17 pour cent en 1980 à 3,8 pour cent en 2006. Les institutions financières internationales et régionales ont enregistré une baisse drastique des ressources destinées à l'activité qui est le moyen d'existence principal de 70 pour cent des pauvres du monde.
Les agriculteurs des pays à faible revenu et à déficit vivrier ont besoin d'améliorer leurs conditions de vie. Ils doivent pouvoir vivre dignement, en travaillant avec les moyens de leur époque. Il leur faut des semences à haut rendement, des engrais, des aliments du bétail, des vaccins et d'autres intrants modernes. Des investissements dans les infrastructures rurales sont donc nécessaires, notamment pour la maîtrise de l'eau, avec l'irrigation et le drainage. En effet, sur 96 pour cent des terres en Afrique sub-saharienne, la production dépend encore de la pluviométrie. Ils ont besoin de moyens de stockage pour éviter les pertes de récoltes qui peuvent atteindre de 40 à 60 pour cent pour certains produits. Des routes rurales sont indispensables pour l'arrivée des facteurs modernes de production et le transport des récoltes vers les marchés nationaux et régionaux à des coûts compétitifs.
Dans son "Programme de lutte contre la faim", la FAO a évalué les besoins en investissement permettant d'atteindre l'objectif du Sommet mondial de l'alimentation. Les investissements actualisés sont estimés à 30 milliards de dollars E.U par an.
A l'occasion de la Conférence de haut niveau sur la sécurité alimentaire mondiale, organisée par la FAO en juin dernier, les délégués de 181 pays - dont 43 Chefs d'Etat et de Gouvernement et plus de 100 ministres - ont réaffirmé la nécessité de produire plus. La Déclaration, adoptée par acclamation, a clairement souligné la nécessité d'investir davantage dans l'agriculture et de mobiliser les ressources nécessaires à cet effet.
Les ressources devront provenir d'abord des budgets nationaux. Généralement, dans les pays en développement, le pourcentage du budget destiné à l'agriculture n'est pas en phase avec la contribution du secteur au PIB.
Ensuite, conformément aux engagements de Monterrey en 2002 et de Doha en 2008, l'aide publique au développement doit augmenter. En effet, il est indispensable d'inverser la tendance à la diminution de la part de l'aide au développement consacrée à l'agriculture à son niveau de début des années 80. Les mêmes objectifs devraient s'appliquer aux financements des institutions financières internationales, des banques régionales et sous-régionales et aux aides bilatérales.
Il est également indispensable, dans le cadre des " financements innovants ", qu'une partie accrue des nouvelles ressources soit destinée à l'agriculture et au développement rural. Dans les pays en voie de développement, l'agriculture contribue environ à 10 pour cent du PIB et représente plus de la moitié de l'emploi total. Dans les pays où plus d'un tiers de la population souffre de faim, l'agriculture représente 21 pour cent du PIB. La FAO est prête à travailler avec vous, Mesdames et Messieurs les Ministres et Chefs de délégations, pour identifier les nouveaux financements les plus adaptés à la lutte contre la faim dans le monde.
Enfin, les investissements du secteur privé dans le secteur agricole doivent être encouragés. Le partenariat entre secteur privé et public doit être renforcé. Il faut recourir à des solutions novatrices de mobilisation de l'investissement étranger direct du secteur privé. Il convient d'établir, dans le cadre d'un échange égal, des arrangements qui respectent les intérêts d'une part, des pays qui ont des ressources financières et des technologies et, d'autre part, de ceux qui ont des terres, de l'eau et des ressources humaines.
La crise alimentaire mondiale de 2007-2008, nous a montré qu'il est essentiel d'adopter un mécanisme de réaction rapide en cas de crise alimentaire. Car s'il y a des mécanismes bilatéraux, régionaux et internationaux pour intervenir en cas de catastrophes naturelles ou de conflits, rien de comparable n'existe pour faire face à des crises alimentaires d'ordre économique. Pour faire face à la crise alimentaire, la FAO a lancé en décembre 2007 une "Initiative de lutte contre la flambée des prix des denrées alimentaires", qui a mobilisé jusqu'à aujourd'hui 240 millions de dollars E.U pour permettre aux petits agriculteurs d'avoir accès aux intrants. L'Organisation a aussi fourni une expertise et un appui techniques aux 96 pays ayant demandé une assistance pour l'élaboration de politiques appropriées de sécurité alimentaire. Elle apprécie à sa juste valeur la décision généreuse de l'Union européenne de mobiliser un milliard d'euros pour l'assistance aux petits agriculteurs du tiers monde.
Je voudrais également souligner que la FAO, en réponse à de nouvelles demandes concernant les financements innovants pour le développement, a mis en place de nouvelles modalités d'action dans le cadre de la coopération sud-sud et aussi avec les différents partenaires pour la mise en œuvre des programmes et projets de sécurité alimentaire.
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Les événements de ces deux dernières années nous ont rappelé combien une accélération massive des investissements dans l'agriculture est devenue non seulement urgente, mais aussi indispensable et combien nous devrons être innovateurs. Il est de notre devoir à tous - gouvernements, institutions régionales et mondiales, partenaires techniques et financiers, secteur privé et société civile, de mettre en place les conditions nécessaires pour garantir la viabilité économique, sociale et environnementale de ces investissements et permettre la mise en valeur du secteur agricole comme moteur du développement socio-économique des pays en développement et de la lutte contre la faim et la pauvreté.
Je vous remercie de votre aimable attention.
