La FAO estime que la demande mondiale de bois aura augmenté de 25 pour cent entre 1996 et 2010. Les forêts naturelles à elles seules ne pourront la satisfaire – 35 pour cent du bois industriel vient des plantations, même si en 2000 celles-ci ne représentaient que 5 pour cent du couvert forestier total.

Il faudra étendre les plantations pour répondre à la demande. Leur superficie a, globalement, quadruplé entre 1990 et 2000, et cette tendance devrait se poursuivre, en particulier dans les pays en développement. Mais d’où viendra la terre?

"On ne peut se permettre d’ignorer des stratégies valables pour rendre les plantations plus productives", déclare Pierre Sigaud, expert de génétique forestière à la FAO. "Ces stratégies pourraient comprendre les arbres génétiquement modifiés. Mais également une meilleure sélection des semences et de meilleures pratiques d’aménagement".

Et là, on a besoin d’amélioration génétique, souligne-t-il, les ressources génétiques forestières existantes offrent un potentiel beaucoup moins exploité que dans l’agriculture – où les cultures ont été en grande partie domestiquées et où il y a de moins en moins de variétés apparentées sauvages à utiliser à des fins de reproduction. De sorte que les OGM pourraient avoir un rôle – mais leur utilisation serait limitée aux forêts de plantation, tandis que, globalement, la majorité des forêts demeurera des forêts naturelles.

Cycles biologiques plus longs, d’où instabilité accrue?

Plus un organisme met de temps à grandir, plus il est susceptible de rencontrer des variations dans son environnement. De ce fait, les arbres génétiquement modifiés présentent des enjeux uniques. Avec sa longue durée de vie, l’arbre a plus de probabilités de connaître des stress – du climat aux ravageurs – qui pourraient déclencher d’imprévisibles réponses génétiques. Plus la croissance des arbres est lente, plus les problèmes mettront du temps à se manifester.

Un risque est lié à la dissémination par le pollen des arbres des gènes modifiés dans les populations naturelles. En revanche, les plantations ont souvent beaucoup d’espèces introduites qui n’ont pas de parents sauvages à proximité – ce qui limite les possibilités de croisement.

Mais les différences entre les arbres et les cultures sont à double tranchant. "Avec les cultures, vous pouvez adapter l’environnement à la plante avec l’agronomie et les produits agrochimiques" dit M. Sigaud. "Mais les forêts peuvent mettre des années, voire des décennies à atteindre la maturité, et ces pratiques sont souvent peu rentables et de toutes façons généralement réglementées. Aussi un arbre doit-il être adapté à son environnement, qu’il soit génétiquement modifié ou non. Il y a peu d’essences pour lesquelles la modification génétique peut présenter de gros avantages par rapport aux programmes de sélection et d’amélioration classiques.

En tout état de choses, les contraintes commerciales limitent les possibilités de modification génétique des arbres. La gestion et la récolte d’une plantation demande du temps et de l’argent, tout comme les essais. C’est la raison pour laquelle, en plus des préoccupations relatives à l’opinion publique, les arbres génétiquement modifiés n‘ont pas été plantés commercialement jusqu’à présent, bien que de nombreuses recherches aient été conduites – en particulier en ce qui concerne les essences de plantation à haut rendement.

Opportunités et risques

En dehors d’une croissance plus rapide, les arbres génétiquement modifiés présenteraient d’autres avantages: forme plus homogène; qualité du bois plus uniforme; contenu en lignine plus faible ou modifié; résistance aux insectes nuisibles; tolérance aux herbicides; stérilité; et adaptation aux environnements rigoureux.

En cas de mise sur le marché d’arbres génétiquement modifiés, les premières modifications concerneront vraisemblablement la teneur en lignine, la résistance aux ravageurs et la tolérance aux herbicides.

  • La lignine est un tissu lourd qui confère sa solidité à la plante et aide à la soutenir. Son élimination durant la production de pâte et de papier nécessite des produits chimiques coûteux et polluants. Le traitement des arbres ayant un contenu réduit en lignine serait moins énergivore et plus économique. Mais ils pourraient offrir une résistance moindre aux ravageurs et aux vents violents.

  • La résistance aux ravageurs a déjà été insérée dans des cultures vivrières transgéniques mises sur le marché. Le gène leur permet de produire des toxines qui tuent les insectes nuisibles avant de se dissiper rapidement dans l’environnement, causant ainsi des dégâts directs limités à l’environnement. La même technique pourrait fonctionner pour les arbres, bien que des inquiétudes pèsent sur le fait que leur long cycle biologique pourrait offrir aux ravageurs plus de chances de développer une résistance aux toxines.

  • La tolérance aux herbicides pourrait permettre une application mieux ciblée des herbicides, réduisant d’autant les quantités utilisées. Mais cette application est moins importante que pour les cultures – en foresterie, les herbicides sont généralement utilisés avec parcimonie et seulement lors de la création d’une forêt.

On envisage des applications plus respectueuses de l’environnement. Les arbres peuvent prévenir ou inverser la dégradation des terres, et l’amélioration des arbres, que ce soit par modification génétique ou non, pourrait apporter de nouveaux avantages de ce type. Les arbres conçus pour les environnements rigoureux pourraient aider à protéger les terres fragiles en marge du désert, tandis que ceux modifiés pour la tolérance au sel pourraient aider à restaurer la productivité des terres endommagées par de mauvaises pratiques d’irrigation.

De même, les arbres à croissance plus rapide – outre leurs débouchés commerciaux – pourraient aider à lutter contre le réchauffement de la planète en absorbant plus de dioxyde de carbone de l’atmosphère et en le convertissant en matière végétale – un processus appelé fixation du carbone.

Une technologie fiable?

Personne ne mange de bois mais les arbres entrent quand même dans la chaîne alimentaire, par le pollen, le miel, les fruits sauvages et le gibier, par exemple. Les risques à long terme pour l’environnement peuvent être plus facilement négligés, notamment par le fait que les plantations forestières sont souvent dans des zones reculées et ne sont pas suivies de près. Quoi qu’il en soit, toutes les espèces ‘naturelles’ ou améliorées nouvellement introduites ont besoin d’une supervision attentive, qu’elles soient issues ou non de la modification génétique.

Rendre les arbres OGM stériles pour les empêcher de se reproduire et de relâcher leur matériel génétiquement modifié dans la nature est un important garde-fou, mais il pourrait ne pas être totalement fiable. Les arbres sans caractéristiques reproductives pourraient réduire la diversité des oiseaux et des insectes qui s’en nourrissent. Ces questions invitent à la prudence, tout comme devraient le faire le coût et l’effort d’investissement dans ces technologies et les délais de rentabilité.

Un autre frein à la modification génétique dans les forêts est l’énorme diversité, en grande partie inexplorée, des espèces forestières existantes, et qui pourrait servir à rendre les forêts et les plantations plus productives, grâce à l’amélioration des arbres traditionnels et aux techniques de sélection associées à des pratiques sylvicoles judicieuses.

La commercialisation des arbres génétiquement modifiés pourrait renforcer l’intérêt des arbres à plusieurs égards. Mais il y a peu de chances que la technologie soit adoptée aussi vite et à aussi grande échelle que dans d’autres secteurs.

Mars 2003