De meilleures pratiques agricoles pourraient aider l'agriculture à enfouir environ 10 pour cent du carbone de l'atmosphère dérivant des émissions dues aux activités humaines au cours des 25 prochaines années -- tout en améliorant la qualité des sols, des cultures et de l'environnement, en ralentissant l'érosion et la désertification et en renforçant la biodiversité.

Pour cela, il faut accumuler la matière végétale dans le sol. Ceci permettrait de prélever dans l'atmosphère davantage de dioxyde de carbone et de le convertir en matière végétale, qui est constituée en grande partie de carbone -- un processus appelé fixation du carbone. Cela améliorerait en outre la qualité des sols, réduirait l'érosion et rendrait l'agriculture plus productive et durable, selon un rapport publié récemment par la FAO, 'Soil carbon sequestration for improved land management'.

Le dioxyde de carbone est le principal gaz à effet de serre. La fixation du carbone peut servir à compenser en partie les émissions de dioxyde de carbone d'un pays, en l'aidant à respecter ses engagements pris dans le cadre du Protocole de Kyoto, le mécanisme de mise en œuvre de la Convention-cadre sur le changement climatique.

Le mécanisme de développement propre du Protocole permet aux pays développés de compenser une partie de leurs émissions en finançant des projets en faveur d'une réduction du changement climatique dans le monde en développement. Ce mécanisme de compensation finira par "accréditer" le développement agricole qui renforce la matière végétale, et par là même, la fixation du carbone.

Inverser la tendance
L'agriculture émet également du dioxyde de carbone lorsque le travail du sol, souvent superflu, expose la matière organique. Cette matière organique du sol -- essentiellement constituée de carbone -- se transforme ensuite en dioxyde de carbone. Au cours de l'une des plus anciennes expériences agronomiques au monde, lancée en 1843 à Rothamsted Highfield, au Royaume-Uni, la conversion des pâturages en terres arables a fait baisser la teneur de carbone dans le sol de 55 pour cent en 20 ans, à cause du labourage des terres. Ce carbone retourna dans l'atmosphère sous forme de dioxyde de carbone. L'action érosive du vent ou de l'eau peut faire de même. Mais la tendance peut aussi être inversée.

"Les forêts stockent plus de carbone que les terres agricoles, mais ces dernières ont le pouvoir d'accroître davantage le processus de stockage du carbone, tandis que les forêts matures le font dans une moindre mesure", explique Jacques Antoine, un spécialiste des sols de la FAO qui a travaillé au rapport.

Accroître la matière organique du sol sur les terres agricoles améliore en outre la structure du sol, permettant à l'eau d'atteindre les racines plutôt que de ruisseler à la surface en emportant avec elle une précieuse couche arable. La réduction ou l'élimination du labour peut protéger la matière organique, au même titre que laisser des résidus de récolte sur place. La technique, connue sous le nom d'agriculture de conservation, intègre l'ensemble de ces pratiques.

Mais les résidus de récolte peuvent servir à l'alimentation animale. Les laisser sur le sol peut aussi retarder le réensemencement. L'économie agricole n'est guère facile, en particulier dans le monde en développement, de sorte que le rapport présente les différents systèmes d'exploitation, tels que l'agroforesterie, les pâturages et les terres arables.

Enfouir et mesurer le carbone
En théorie, le meilleur moyen d'enfouir le carbone de façon productive est l'agroforesterie -- qui associe des arbres et des cultures, ensemble ou en séquence. L'agroforesterie peut remplacer l'agriculture sur brûlis, qui est la cause d'une grande partie du déboisement dans le monde en développement, et les arbres fournissent des revenus. L'agroforesterie pourrait convenir à 300 millions d'hectares de terres agricoles dégradées sous les tropiques. Mais les arbres et les cultures peuvent sedisputer l'humidité et les substances nutritives, aussi faut-il s'assurer que l'agroforesterie est bien gérée pour être rentable.

En pratique, les parcours pourraient être tout aussi utiles. Les 3,2 milliards d'hectares de parcours estimés dans le monde pourraient stocker autant de carbone par hectare que les forêts. Mais environ 70 pour cent sont dégradés, souvent à cause du surpâturage. Il faudrait arrêter cette pratique, et améliorer les pacages dégradés en plantant des légumineuses ou des herbages ayant des systèmes racinaires plus profonds. Ces activités pourraient accroître la fixation du carbone et permettre des systèmes de pâturage plus durables, et, partant, de meilleurs revenus.

Ceci dit, les terres arables demeurent cruciales. L'accumulation de matière organique dans le sol peut être encouragée par une amélioration des cultures et des pratiques agronomiques, notamment en limitant le labour du sol, en laissant les résidus de récolte sur place, en utilisant le paillage et en épandant le fumier et même les boues en guise d'engrais.

Avant de pouvoir dresser des bilans du carbone, les chercheurs ont besoin d'outils de mesure plus perfectionnés. Ils doivent évaluer quand, comment et où le carbone est le mieux piégé, le succès des projets actuels de boisement et de remise en état des terres, et la quantité de matière organique du sol qui s'accumule dans les racines des végétaux. Et il leur faut une multitude d'autres données scientifiques et socio-économiques.

La FAO aide à rassembler ces informations par l'intermédiaire de l'Initiative d'observation terrestre du carbone et du Système mondial d'observation terrestre (SMOT). Ces systèmes de surveillance et de collecte des données sur les phénomènes environnementaux, dont la FAO assure le secrétariat, sont gérés en commun par plusieurs institutions.

Véritable révolution verte
Le rapport conclut que les projets du carbone dans le sol offrent "une occasion pour les régions semi-arides et sub-humides de prendre une part active à l'atténuation du changement climatique, tout en améliorant le bien-être de l'homme". Il préconise une coopération entre l'ONU et d'autres organisations et les organismes chargés de la mise en œuvre des conventions des Nations Unies sur le changement climatique, la désertification et la biodiversité. Cette collaboration aboutira à une "véritable révolution verte," soutient le rapport.

"L'agriculture dans le monde en développement a un rôle important à jouer dans l'atténuation du changement climatique, tout en gagnant en durabilité et en productivité," dit M. Antoine. "La fixation du carbone dans le sol pour améliorer l'aménagement des terres est le premier pas pour atteindre ce but".

28 mars 2002