ROME, Italie -- Jelle Bruinsma, de la FAO, a préparé l'une des études les plus importantes de l'Organisation, qui analyse les perspectives mondiales de production alimentaire. Nous présentons ici certaines de ses idées sur la manière dont la planète peut nourrir les habitants du monde tout en protégeant l'environnement et en respectant les nouvelles données commerciales.

La FAO pense qu'il sera possible de nourrir deux milliards de personnes de plus d'ici 2030. Comment y parvenir?

Nous sommes confrontés à un immense défi mais nous sommes convaincus que le monde peut nourrir un plus grand nombre de personnes.

Plus la démographie et les revenus augmenteront, plus la demande de produits alimentaires s'accroîtra. Selon nos estimations, la demande totale sera supérieure d'environ 60 pour cent à celle d'aujourd'hui et proviendra pour plus de 85 pour cent des pays en développement où l'essor démographique est pour ainsi dire le plus élevé. Dans ces pays, la demande par personne reste plus faible que dans les pays développés.

Face à cette situation, comme dans le passé, l'agriculture répondra par un accroissement de la production qui se traduira par un meilleur approvisionnement des marchés mais n'inclura pas obligatoirement les personnes démunies ne pouvant acheter de la nourriture. En fait, d'ici 2030, près de 440 millions de personnes devraient continuer à être victimes chroniques de la sous-alimentation.

De plus, même si le potentiel existe, la hausse de la production ne sera pas automatique. Il faudra accroître les investissements pour stimuler le développement agricole, notamment dans le domaine de la recherche agronomique, non seulement pour que les rendements augmentent mais aussi pour qu'ils se maintiennent .

Un accroissement de la production ne sera-t-il pas préjudiciable aux ressources naturelles précieuses, comme la terre, l'eau, les forêts, les ressources halieutiques et la biodiversité?

Il est vrai que la pression sur l'environnement sera plus importante, plus étalée dans le temps que par le passé. La poussée de la demande de produits agricoles et l'élévation de la production ralentiront peu à peu à mesure que la croissance démographique fléchira et qu'une partie toujours plus grande de la population sera mieux nourrie.

D'après nos prévisions, la croissance annuelle de la production agricole mondiale reculera, passant de 2,2 pour cent au cours des 30 dernières années à 1,5 pour cent au cours des 30 prochaines années. Parallèlement, il existera de plus en plus de nouvelles technologies agricoles, moins nuisibles que les techniques conventionnelles. Ces facteurs, associés aux préoccupations, toujours plus présentes, de protéger l'environnement, conduiront lentement l'agriculture vers une croissance plus durable .

Les terres arables vont-elles venir à manquer?

En théorie, il existe encore assez de terres arables, non cultivées, dans monde. En réalité, cependant, ces terres ne se prêtent pas facilement à l'agriculture. Tout d'abord, la majeure partie des terres inutilisées, concentrées dans une poignée de pays, se situent en Amérique latine et en Afrique subsaharienne. Ensuite, une large proportion de ces terres font partie de forêts ou sont protégées. Enfin, dans la plupart des cas, les sols, pauvres, malades et dépourvus d'infrastructures, ne peuvent être utilisés économiquement de manière viable.

Il est vrai toutefois que les terres arables commencent à se raréfier dans de nombreux pays, notamment au Proche-Orient , en Afrique du Nord et en Asie du sud.

Compte tenu de la disponibilité et de la demande de terres, nous estimons que les superficies arables augmenteront de près de 120 d'hectares dans les pays en développement jusqu'en 2030, soit une progression de 13 pour cent, principalement en Afrique subsaharienne (60 millions d'hectares) et en Amérique latine (40 millions d'hectares).

Le monde est-il confronté à une crise de l'eau?

Nos recherches ont porté uniquement sur l'eau requise pour les besoins d'irrigation des pays en développement et selon nos conclusions, il en faudra 14 pour cent de plus d'ici 2030.

On peut établir un parallèle avec la situation des terres arables : en effet, certaines régions et certains pays ont de l'eau en abondance alors que d'autres sont déjà confrontés à des pénuries. Nous estimons que d'ici 2030, environ 20 pays en développement - la majeure partie d'entre eux se situant au Proche-Orient, en Afrique du Nord et en Asie du Sud - seront en situation de pénurie, soit réelle soit imminente.

Quelle sera l'incidence des changements climatiques sur la production alimentaire?

D'ici 2030, les conséquences seront encore relativement faibles à l'échelle mondiale. Il se peut que les températures progressent d'1 °C ; la pluviométrie annuelle et le ruissellement des eaux, de 1,5 à 3 pour cent ; et le niveau des mers, de 15 à 20 cm. Les effets les plus importants risquent de se traduire par l'occurrence plus fréquente de phénomènes climatiques plus intenses, comme des périodes de sécheresse, des cyclones et des tempêtes.

A l'échelle régionale, l'impact risque d'être plus prononcé. Dans les pays situés à des latitudes plus élevées, surtout dans les zones tempérées, les terres cultivées et les pâturages, ainsi que les rendements, augmenteront probablement; en revanche, les pays se trouvant à des latitudes plus basses, en particulier l'Afrique subsaharienne, seront plus touchés. Par ailleurs, dans certaines mers, les ressources halieutiques risquent d'être affectées par la hausse de la température des eaux et les régions côtières proches du niveau de la mer subiront l'intrusion d'eaux salées.

En résumé, les changements climatiques n'influeront pas tellement sur le potentiel de production alimentaire mondiale avant 2030, mais la production reculera dans certains pays, déjà vulnérables . Ces pays devront donc s'adapter au changement des conditions agro-écologiques. La croissance économique et la diversification sont indispensables pour qu'ils soient moins dépendants de la précarité des ressources agricoles.

Les changements climatiques, qui toucheront de plus en plus fortement l'agriculture, se feront ressentir après 2030.

Un grand nombre de personnes pensent que si les habitants des pays riches réduisaient leur consommation de viande, la faim reculerait dans les pays en développement. Etes-vous d'accord avec cet argument?

Ce point de vue est fondé sur l'hypothèse qu'une diminution de la consommation de viande dans les pays riches permettrait de mettre les céréales actuellement utilisées pour nourrir le bétail à la disposition des pays en développement. Mais cela a peu de chance de se produire. Une diminution de la demande de céréales fourragères dans les pays riches entraînerait une légère baisse de la production et des prix céréaliers. Le fléchissement des cours avantagerait les consommateurs démunis des villes mais risquerait de démotiver les producteurs céréaliers pauvres.

En réalité, l'utilisation de céréales pour l'alimentation animale peut renforcer la sécurité alimentaire. En cas de pénuries céréalières, les cours des céréales augmentent et les éleveurs se tournent vers d'autres plantes fourragères. Les céréales, au lieu d'être utilisées pour nourrir le bétail, servent alors à la consommation humaine . Les céréales fourragères pourraient donc avoir un effet tampon, permettant de réduire les fluctuations annuelles du prix des céréales et de leur utilisation alimentaire.

Dans les années à venir, de nombreux pays en développement devront augmenter les importations céréalières. Seront-ils en mesure de les payer?

Il y a quelques dizaines d'années, les pays en développement, dans leur ensemble, constituaient un important exportateur net de produits agricoles, mais ils sont récemment devenus un importateur net. Le déficit commercial des produits alimentaires devrait enregistrer une très forte hausse jusqu'en 2030. La question du règlement des importations dépasse donc largement celle qui se pose 'seulement' pour les céréales.

Il faut noter tout d'abord qu'un grand nombre de pays en développement ont fait progresser les secteurs de l'industrie et des services, ce qui leur a permis de devenir de grands exportateurs . Aujourd'hui près de 95 pour cent de leurs recettes proviennent de l'exportation de produits non agricoles, générant ainsi les devises nécessaires à l'importation des produits agricoles qu'il est plus avantageux d'acquérir dans les pays développés, comme les céréales et la viande.

Ensuite, les échanges commerciaux de nombreux produits agricoles entre les pays en développement ont considérablement augmenté. A titre d'exemple, au cours des 25 dernières années, le volume des exportations nettes d'huiles végétales et d'oléagineux provenant des pays en développement n'a pour ainsi dire pas changé, avoisinant les 3 à 4 millions de tonnes. Toutefois, les exportations nettes de certains pays en développement sont passées de 4 à 21 millions de tonnes, la totalité allant vers d'autres pays en développement qui sont, en conséquence, devenus de plus gros importateurs. Le même phénomène s'est produit pour d'autres produits, comme le sucre et le caoutchouc naturel. A l'avenir, nous pensons que les pays importateurs en développement constitueront de plus en plus un marché en croissance pour les pays exportateurs en développement. Les pays exportateurs disposeront donc d'une source supplémentaire de devises étrangères pour régler les importations en provenance des pays développés.

La majeure partie des pays en développement devrait être en mesure de s'acquitter des importations céréalières prévues, mais certains d'entre eux, notamment les moins développés ayant très peu ou aucune possibilité d'exportations, continueront à avoir besoin d'une assistance, sous forme d'une aide alimentaire ou de crédits pour pouvoir effectuer des importations commerciales.

De quelle manière la mondialisation se répercutera-t-elle sur les pays pauvres?

Potentiellement, la mondialisation peut avoir un effet bénéfique sur les pays pauvres car elle peut stimuler les échanges commerciaux, encourager les investissement étrangers, et permettre d'accéder plus facilement et plus rapidement à l'information, aux connaissances et aux technologies de production.

Toutefois, pour participer à la mondialisation aussi bien que pour en bénéficier, les pays doivent remplir certaines conditions : être ouverts au commerce international et aux investissements étrangers directs, ou encore être capables d'adapter les innovations techniques étrangères à l'environnement local. Des politiques concourant à traiter des problèmes d'ajustement doivent être également adoptées car elles joueront un rôle important, par exemple, au niveau de la réduction des conséquences éventuellement négatives qu'entraînent les sociétés transnationales. Ces sociétés peuvent inciter à améliorer les compétences locales et à moderniser les technologies mais risquent toutefois de déplacer les producteurs et les détaillants locaux.

Les pays qui ne réussiront pas à intégrer leur économie au marché mondial non seulement ne pourront pas tirer avantage de la mondialisation mais seront aussi de plus en plus marginalisés. Ils risqueront de s'appauvrir encore - peut-être pas dans l'absolu mais sans doute par rapport aux autres pays.

Comment les pays pauvres peuvent-ils bénéficier du commerce des produits agricoles?

De toute évidence, les exportations génèrent des devises étrangères et les importations sont essentielles pour accroître les approvisionnements et diversifier les sources de nourriture. Pour que les pays puissent profiter des échanges commerciaux, des règles claires doivent être formulées et les marchés ne devront pas être biaisés . L'accord sur l'agriculture conclu dans le cadre du Cycle de l'Uruguay constitue le premier pas dans cette direction mais il serait possible d'aller plus loin

Ainsi, il apparaît assez clairement que les mesures suivantes devraient être prises:

  • Retirer les subventions à l'exportation,
  • Simplifier l'accès aux marchés dans les pays (industrialisés) de l'OCDE,
  • Réduire les tarifs tant dans les pays de l'OCDE que dans les pays en développés, notamment pour les produits transformés,
  • Diminuer les subventions d'encouragement à la production dans les pays de l'OCDE,
  • Éliminer toute discrimination à l'encontre de l'agriculture des pays en développement,
  • Veiller à ce que les normes de sécurité, de protection de l'environnement et autres ne servent pas de couvert au protectionnisme .

    L'application de ces mesures pourrait temporairement nuire à certains pays en développement et il faudrait alors prendre les dispositions nécessaires pour remédier aux effets négatifs. Ainsi, si les prix devaient augmenter sur les marchés mondiaux, les consommateurs des pays importateurs en pâtiraient et des filets de sécurité et des programmes de distribution alimentaire devront être prévus. Par ailleurs, les pays exportateurs en développement risqueront, au départ, de ne pouvoir satisfaire aux normes de sécurité alimentaire fixées dans les pays de l'OCDE, ce qui justifiera l'apport d'une assistance technique afin de leur permettre d'y parvenir.