Rome, 1er
octobre -- Cet entretien est paru dans le bulletin
d'information "News and Views" de
l'Institut international de recherche sur les politiques
alimentaires (IFPRI)
Quels ont été les points forts du Sommet
selon vous? Etes-vous déçus de la faible participation des chefs
d'Etat des pays industrialisés?
Rassembler des chefs d'état et des milliers de
délégués pour qu'ils unissent leurs forces et inscrire la
faim à l'ordre du jour aussi bien du Sommet que des médias
du monde entier était un double exploit. Naturellement, nous
aurions aimé voir une plus vaste participation, mais la présence
de 73 chefs d'Etat et de Gouvernement et de plus de 200
ministres de 179 pays en développement et pays développés a
revêtu une importance considérable. Ce sont eux qui ont une
expérience pratique et ont les choses en main. Leur présence et
leur engagement me laissent bon espoir pour la lutte contre la
faim à l'avenir.
Le premier
Sommet mondial de l'alimentation (SMA) en 1996 a déclenché
une vague d'optimisme, mais les progrès dans la lutte
contre la faim ont ralenti depuis lors. Y a-t-il eu un véritable
engagement au Sommet de 2002 vers l'atteinte du but fixé en
1996, à savoir réduire de moitié le nombre de personnes
sous-alimentées d'ici 2015?
Les progrès n'ont pas ralenti, mais ils sont
beaucoup trop lents pour atteindre l'objectif. Il faut sans
délai réaffirmer la détermination politique et obtenir des
ressources proportionnées. La déclaration du Sommet de 2002 a
été adoptée à l'unanimité par tous les pays participants.
Ils ont réitéré leur engagement à réduire de moitié le nombre de
personnes sous-alimentées dans le monde et le droit de tout être
humain à avoir accès à une nourriture sûre et nutritive. Ils ont
également convenu de créer une Alliance internationale contre la
faim. Mais il est clair que notre réussite dépendra, en dernière
analyse, non pas tant des engagements renouvelés mais des
ressources qui seront mobilisées par la suite et utilisées
efficacement dans les délais voulus.
Une fois le Sommet achevé, quels espoirs et
attentes nourrissez-vous personnellement sur ce qui se passera?
Que voyez-vous comme principales entraves à la réalisation de
ces espoirs?
Il existe un vaste
consensus sur les mesures de lutte contre la faim et je suis
optimiste quant à la réduction de moitié d'ici 2015 du
nombre de personnes sous-alimentées. Mais les pays développés
comme les pays en développement doivent être prêts à agir. Le
monde devrait mobiliser 24 milliards de dollars par an. Si nous
ôtons 5 milliards de dollars d'aide alimentaire et 3
milliards de dollars de prêts à conditions commerciales, il
reste à trouver 16 milliards de dollars pour investir dans
l'agriculture et le développement rural des pays en
développement. Les pays développés devraient mobiliser 8
milliards de dollars par an, ce qui est bien peu comparé aux 319
milliards de dollars par an qu'ils dépensent en faveur de
leur propre agriculture.
Cependant, les
pays en développement devraient prendre l'initiative en
mobilisant au niveau national 8 milliards de dollars chaque
année pour aider leurs propres citoyens pauvres et affamés. Les
pays en développement doivent montrer l'exemple au reste du
monde.
Y aura-t-il un autre
Sommet dans cinq ans? Et, à votre avis, que se passera-t-il dans
l'intervalle?
Ce n'est
pas pour le plaisir mais en dernier recours que sont organisés
les sommets. Par conséquent, il est trop tôt pour répondre à
cette question. Si les engagements pris cette année sont suivis
d'actes des gouvernements et des institutions de
financement, un autre Sommet pourrait ne pas s'avérer
nécessaire pendant de nombreuses années.
Comme première impression du Sommet, comment
évaluez-vous la qualité et la quantité de la couverture des
médias?
Une grande partie des
reportages des médias ont été sérieux et intelligents, en
particulier en France, où Le Monde et Le Figaro ont publié une
série d'articles examinant en détail les questions du
Sommet.
Le Sommet a fait l'objet
d'une large couverture médiatique en Espagne, en Allemagne,
en Amérique latine, et dans le monde en développement d'une
façon générale. La couverture des médias dans certains pays
développés a été en quelque sorte superficielle, comme elle
l'est souvent pour ce qui a trait à l'international.
The Economist et le Financial Times ont publié des reportages
très sérieux sur les graves problèmes qui se cachent derrière la
faim persistant dans le monde.
La
couverture radio-télévisuelle a été dans l'ensemble
relativement sérieuse. Des chaînes prestigieuses comme la BBC et
CNN ont consacré un temps d'antenne considérable au Sommet
et aux questions qui ont poussé la FAO à l'organiser. Je
suis plutôt satisfait que le monde ait eu l'occasion de
lire, d'écouter et de voir les problèmes auxquels nous
sommes confrontés dans la lutte contre la faim, et d'être
informés des faits, qui sont souvent passés sous silence.
Pensez-vous que les pays
industrialisés soutiendront l'Alliance internationale
contre la faim qui a été proposée?
Tout d'abord, je voudrais éclaircir le point
suivant: l'Alliance internationale contre la faim est un
appel à l'action qui a été adopté par les chefs d'Etat
et de Gouvernement ayant participé au Sommet mondial de
l'alimentation: cinq ans après. Dans le paragraphe 2 de la
Déclaration du Sommet, les dirigeants mondiaux ont lancé un
appel à toutes les parties (gouvernements, organisations
internationales, organisations de la société civile et secteur
privé) pour qu'ils unifient leurs efforts et agissent en
tant qu'alliance internationale contre la faim afin
d'atteindre les buts du SMA d'ici 2015. Mais les
détails de cette coordination et de son fonctionnement doivent
encore être mis au point avec la pleine participation de tous
les intéressés.
A cette fin, la FAO a
invité tous les états membres, y compris les pays
industrialisés, les partenaires potentiels dans d'autres
organisations internationales, ONG, organisations de la société
civile, secteur privé et institutions universitaires, à
travailler avec nous en vue de la mise au point d'un
mécanisme entièrement participatif et transparent. Je me
félicite que certains pays industrialisés aient commencé à nouer
des alliances nationales contre la faim, et je veux espérer que
d'autres les suivront bientôt.
Que peut faire - ou que fera - la FAO pour
faire respecter les engagements envers les buts du Sommet? Et
les autres, que devraient-ils faire?
La FAO n'a guère le pouvoir ou l'autorité de
faire respecter les engagements comme, par exemple, l'OMC
qui applique les accords ou les Institutions de Bretton Woods
qui font valoir les conditionnalités. Le principal mécanisme
dont dispose la FAO est le pouvoir de l'information, des
avis techniques et de la démonstration par le biais
d'activités pilotes. La FAO facilite la mise au point de
normes et la négociation d'accords internationaux sur
l'utilisation durable des ressources naturelles et des
intrants pour l'agriculture et le développement rural. La
FAO s'efforce également d'inculquer des leçons tirées
des expériences -réussites ou échecs- de lutte contre la faim et
elle les diffuse. Chaque pays a, en effet, la responsabilité de
se conformer aux engagements pris lors du Sommet de 1996 et
réitérés en 2002. La FAO a pour mandat de suivre les progrès
accomplis dans la mise en œuvre des engagements du
Sommet mondial de l'alimentation et d'informer la
communauté mondiale de nos conclusions, par le biais du Comité
sur la sécurité alimentaire mondiale. Pour ce faire, la FAO
recueille et diffuse les données par l'intermédiaire du
système d'information et de cartographie sur
l'insécurité alimentaire et la vulnérabilité, préparé par
un réseau des Nations Unies dans différents Etats membres. Elle
collecte également les rapports nationaux sur les actions que
les pays ont prises individuellement pour satisfaire les
engagements du Sommet.
Cette année, près
de 100 pays ont soumis des rapports. Une grande partie
d'entre eux offrait des descriptions détaillées de toute
une série d'initiatives en cours à l'échelon national
et sub-national pour éradiquer la faim et la malnutrition. Ce qu
manque, c'est la transformation des multiples petits
efforts déployés à l'échelon local en une masse critique
qui aura un impact à l'échelle mondiale. La FAO encourage à
tirer des enseignements plus systématiques des expériences
réussies de ses Etats membres. L'Alliance internationale
contre la faim, grâce à la mobilisation d'une volonté
politique, aiderait à reproduire ces victoires à plus grande
échelle. Moyennant un effort coordonné, il existe de véritables
chances de succès.
Quelles
incidences aura le Sommet pour l'Afrique sub-saharienne et
l'Asie du Sud?
Les buts et
objectifs du Sommet portent sur la lutte contre la pauvreté et
la faim, et aussi bien dans l'absolu qu'en
pourcentage, la plupart des pauvres et des affamés de la planète
sont concentrés en Afrique sub-saharienne et en Asie du Sud. Par
conséquent, la réalisation des objectifs du Sommet aura un
impact direct et profond sur les populations de ces deux
sous-régions.
L'Asie du Sud a
accompli des progrès considérables dans l'accroissement de
la production et de la productivité agricoles et a quasiment
atteint l'autonomie alimentaire. Certains pays ont même des
excédents. Toutefois, en chiffres absolus, cette région renferme
encore le plus grand nombre de pauvres et d'affamés. Les
pays de cette sous-région ont besoin d'un taux plus élevé
de croissance économique globale. C'est pourquoi il est
essentiel que les pauvres et affamés aient un accès adéquat à la
nourriture, aux soins de santé et à l'éducation, mais aussi
aux moyens d'entamer des activités productrices. Pour les
pays ayant un excédent, il faut accorder la priorité à des plans
bien ciblés, offrant la capacité d'accroître les revenus.
Un meilleur accès aux marchés internationaux pour leurs
marchandises est également une nécessité absolue pour ces pays.
Etant donné le nombre considérable de
personnes affamées vivant dans la misère, les pays de cette
sous-région ont besoin d'appui international et de
collaboration. Les buts et objectifs du Sommet de 2002
concernent par conséquent tout particulièrement cette
sous-région. En Afrique subsaharienne, la situation de la
pauvreté et de la faim est également précaire, mais les causes
et les remèdes sont différents de ceux de l'Asie du Sud.
Les pays d'Afrique subsaharienne sont harcelés par des
troubles intérieurs, un manque de gouvernance et un manque de
soutien public pour le développement agricole, en particulier
les infrastructures de maîtrise et de commercialisation de
l'eau. Ils sont également fortement endettés, connaissent
des baisses de production et de productivité et sont victimes
d'épidémies généralisées de VIH-SIDA. Ils ont besoin
d'un effort concerté pour aborder les problèmes liés à la
gouvernance, à la production, au commerce, au Sida et à la
dette. Le Nouveau partenariat pour le développement de
l'Afrique (NEPAD) est une étape très positive dans ce sens.
Par conséquent, le Sommet mondial de l'alimentation : cinq
ans après concerne aussi directement cette sous-région, car il
s'est efforcé d'attirer l'attention de la
communauté internationale sur les graves problèmes nécessitant
un appui, en particulier le Programme global de développement
agricole en Afrique du NEPAD (CAADP), qui a été préparé par les
pays africains en coopération avec la FAO.










