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Nouvelles du SMIAR
FAO/SMIAR Suivi Mondial

Août 2005

LES FACTEURS ENDOGÈNES ET RÉGIONAUX QUI SOUS-TENDENT LA CRISE ALIMENTAIRE DU NIGER

Les récents débats sur les causes profondes de la crise alimentaire au Niger ont à juste titre mis au premier plan le manque de pluies et l’invasion de criquets pèlerins qui ont frappé simultanément le pays en 2004. Cependant, une grave crise alimentaire comme celle à laquelle nous assistons aujourd’hui ne se produit pas d’un seul coup; elle découle plutôt d’une accumulation d’événements qui réduisent peu à peu la capacité des ménages pauvres à faire face aux chocs. La FAO et d’autres institutions ont souligné à plusieurs reprises que la perte de production imputable aux criquets pèlerins et au manque de pluies de 2004 était relativement modeste au Niger, ces évènements ayant eu dans l’ensemble un impact plus marqué sur les pâturages que sur les terres cultivées. Selon les évaluations des récoltes effectuées dans la région du Sahel en octobre 20041, la production céréalière aurait diminué de 66 pour cent au Cap-Vert, de 44 pour cent en Mauritanie, de 35 pour cent au Tchad et de 27 pour cent au Sénégal, par rapport aux bons niveaux de l’année précédente. Malgré de sérieux dégâts localisés, les réductions par rapport à la moyenne quinquennale ont été relativement limitées au Burkina Faso, au Niger (11 pour cent) et au Mali, principaux pays producteurs de céréales de la région.

Alors, comment explique-t-on que des mauvaises récoltes localisées entraînent une situation aussi catastrophique au Niger? La présente note vise à mettre en lumière quelques facteurs importants mais généralement négligés qui ont favorisé ou déclenché la crise alimentaire de ce pays.

Les causes profondes : la pauvreté généralisée et des taux de malnutrition très élevés

Les facteurs sous-jacents qui contribuent en général à une grave insécurité alimentaire sont tous présents au Niger, et plus accentués que dans d’autres pays de la région. La population du pays comprend soixante-trois pour cent de pauvres2, dont 34 pour cent classés comme « extrêmement pauvres ». Avec 85 pour cent de la population, les zones rurales représentent l’essentiel de la pauvreté totale3. Ces chiffres se fondent sur des enquêtes sur la consommation des ménages conduites en 1990 et 1993, et la situation s’est encore détériorée depuis, le Niger se classant en 2003 174ème sur 175 pays dans l’Indice du Développement humain du PNUD. L’état nutritionnel, des enfants en particulier, s’est aggravé partout, notamment dans les zones rurales. L’insécurité alimentaire a été entretenue par l’instabilité de la production vivrière, la faible productivité agricole, l’insuffisance des actifs, l’absence d’autres possibilités d’emploi, les coûts de transaction élevés sur les marchés des produits et des facteurs, le manque d’accessibilité aux services de santé et d’hygiène de mauvaise qualité.

L’augmentation, en 2004-2005, du coût des produits alimentaires, conjuguée à la mortalité et aux très bas prix du bétail, ont érodé le pouvoir d’achat déjà faible des groupes pastoralistes et agro-pastoralistes4. Pourtant, la combinaison des deux fléaux – les criquets pèlerins et la sécheresse – ne suffisent pas à expliquer la crise actuelle. Des facteurs régionaux ont aussi joué un rôle majeur.

Disponibilités alimentaires réduites et prix élevés au niveau régional

Le Niger est un pays à déficit vivrier qui, même dans les années normales, importe de grandes quantités de céréales pour compenser ses déficits de production. En revanche, les agriculteurs nigériens exportent essentiellement du bétail, du niébé, des oignons et des arachides. Le régime commercial du pays est considéré comme l’un des plus ouverts de la région5, de sorte que l’essentiel des besoins sont couverts par des importations commerciales. Le Niger importe du maïs et d’autres céréales locales des pays côtiers bénéficiant de meilleures pluies, notamment le Nigeria, le Ghana, le Bénin et la Côte d’Ivoire ; en outre il entretient des échanges commerciaux plus modestes avec des pays voisins du Sahel, comme le Burkina Faso, le Mali et le Tchad.

En 2004, la production céréalière a reculé dans plusieurs pays côtiers. Certaines régions de la Côte d’Ivoire et du Ghana ont été touchées, mais le plus gros déficit a été enregistré au Cameroun. En conséquence, les prix des céréales ont monté et plusieurs pays ont dû restreindre leurs exportations alimentaires. Au bout du compte, le facteur principal a cependant été la réforme structurelle des politiques agricoles et commerciales du Nigéria.

La politique commerciale du Nigéria et son impact sur le Niger

Officiellement, le Nigéria et la Côte d’Ivoire sont les principaux partenaires commerciaux du Niger dans la région, le Nigéria étant le principal débouché d’exportation, alors que la Côte d’Ivoire représente la principale source d’importation du Niger6. On estime cependant que les échanges transfrontaliers informels entre le Niger et le Nigéria, notamment de bovins et de produits agricoles, en direction du sud, et de carburant , d’engrais et de biens de consommation en direction du nord, représentent entre 40 et 50 pour cent des échanges officiels7.

Les importations céréalières du Nigéria ont augmenté ces dernières années, en raison de l’urbanisation rapide, des modifications des habitudes alimentaires et du manque d’incitations pour soutenir la production intérieure. Le Gouvernement s’est récemment engagé dans une série de réformes pour améliorer la production agricole, subventionner les engrais et supprimer les droits de douane sur les produits agrochimiques. Les sous-secteurs clés, notamment du riz et du manioc, ont été réorganisés ou développés et les contrôles sur les importations illégales de denrées ont été renforcés. Le gouvernement prévoit en outre d’interdire les importations de riz d’ici 2006, et d’imposer l’utilisation de farine mélangée de manioc et de blé pour la fabrication du pain. Pour bloquer la réexportation au Nigéria des produits non souhaités, les autorités fédérales ont aussi à plusieurs reprises fermé les frontières avec plusieurs pays voisins, dont le Niger et le Bénin. Ces mesures ont favorisé une croissance rapide du secteur avicole dans le pays, ainsi qu’une expansion de la capacité d’usinage. La prohibition en 2004 des importations de pâtes a également fortement stimulé le secteur intérieur des pâtes et des biscuits. Les prix du maïs ont cependant accusé une brusque hausse, découlant d’une utilisation accrue de cette céréale comme aliment de la volaille et de la prohibition des importations. D’une manière générale, les prix alimentaires ont augmenté sous l’effet combiné de la hausse des prix du pétrole, de la diminution des importations de riz, et du resserrement des contrôles contre les échanges transfrontaliers illégaux. La hausse inexorable des prix des denrées alimentaires a été largement couverte par les médias. Ainsi, Vanguard signalait à la mi-mai que les prix d’aliments de base comme le gari (aliment à base de manioc), les haricots, le riz et le maïs avaient augmenté de 60 à 100 pour cent en quelques semaines. Daily Champion dénonçait quant à lui le 20 juillet que le prix de certains aliments de base comme le riz, le gari, les haricots, le pain et les tomates, entre autres, avait quasiment doublé en quatre mois. En effet, une mesure de gari, qui se vendait 130 N (naira) quelques mois auparavant valait à présent entre 230 et 270 N et un sac de riz, qui s’échangeait à un peu plus de trois mille naira, en valait maintenant au moins six mille. Le journal faisait observer que jamais au cours de la décennie écoulée, les prix des denrées n’avaient été aussi élevés. Des données du Federal Office of Statistics confirment ces affirmations. D’après le bulletin mensuel de juillet, l’Indice composite des prix à la consommation (CPI) a augmenté de 16,8 pour cent au cours de l’année écoulée, en raison de hausses des prix des aliments de base. Pour atténuer l’impact des prix élevés des produits alimentaires sur les consommateurs, le gouvernement aurait mis sur le marché des céréales provenant de ses réserves stratégiques.

Mis à part les effets sur les prix intérieurs, les politiques agricoles et commerciales du Nigéria ont eu un impact significatif sur les finances publiques et privées dans les pays voisins. Elles se sont traduites par une réduction substantielle des recettes douanières, y compris au Niger. Des entretiens avec quelques hommes d’affaires du Bénin ont aussi confirmé que les mesures commerciales du Nigéria étaient pour beaucoup dans la baisse du PIB enregistrée au Bénin en 2004. Étant donné les liens historiques profonds qui unissent le Niger et le Nigeria sur les plans économique et social, les effets de revenu et de prix sur le partenaire le plus défavorisé devaient être considérables.

En conclusion, des facteurs structurels (pauvreté croissante) et conjoncturels (baisse des revenus, brusques hausses des prix des denrées) se sont combinés pour déclencher une grave crise alimentaire au Niger. Les facteurs à court terme devaient moins à la réduction relativement modeste de la production céréalière nationale qu’à de puissantes forces régionales, en particulier à d’importantes réformes de la politique commerciale du Nigeria, qui ont influencé la situation de l’offre et de la demande bien au-delà des frontières de ce pays. Ce phénomène a été amplifié par des disponibilités alimentaires inférieures à la normale dans d’autres pays côtiers qui exportent habituellement des céréales vers le Niger. A la question qui vient immédiatement à l’esprit « Pourquoi cela n’a-t-il pas été compris, en particulier dans les tout premiers mois de la saison de soudure ? » on doit répondre que, si l’importance des questions régionales est dans l’ensemble bien comprise dans ses aspects essentiels, les activités de suivi et d’évaluation de la sécurité alimentaire conservent malheureusement encore une perspective nationale étroite. Pour changer cette situation, il faudra obtenir une augmentation substantielle des ressources, établir des liaisons institutionnelles et assurer la circulation de l’information.



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1. Évaluations préliminaires des récoltes FAO/CILSS, Évaluations FAO/PAM des récoltes et des disponibilités alimentaires.

2. Niger PRSP, 2002.

3. 86 pour cent.

4. Selon FEWS-Net, les termes de l’échange moutons/mil ont baissé de près de 50 pour cent entre janvier et juin 2005.

5. Le degré de restriction des échanges du Niger, est de 2, d’après l’indice du FMI, qui va de 1 à 10.

6. En 2003, la Côte d’Ivoire a fourni environ 14 pour cent des importations du Niger alors que près de 29 pour cent des exportations de ce pays étaient destinées au Nigéria.

7. Economist Intelligence Unit.

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