Dans les projets de protectionintégrée des cultures de la coopération technique allemande, le secteur post-récolte a toujours joué un rôle important, surtout pour des raisons économiques. Quelles que soient les mesures prises pour le secteur post-récolte, le principe, selon lequel la protection des produits alimentaires vaut largement mieux qu’une compensation des récoltes par l’augmentation de la production agricole, reste toujours valable. Les expériences faites concernant l’importance de cet aspect économique sont d’ailleurs relatées dans la brochure publiée par la GTZ (A. Bell, O. Mück et H. Schneider) et intitulée «La protection intégrée des denrées stockées est une affaire rentable». Depuis 1998, cette brochure est également disponible en version française.
Pourquoi le problème du secteur post-récolte a-t-il été sous-estimé à Madagascar?
Les réponses à cette question peuvent être trouvées entre autres dans deux rapports intitulés «Assistance à la mise en place des banques de céréales à Madagascar» en 1989 et le «Study on the status of post-harvest food losses in the eastern and southern Africa Subregion, Volume 5, MADAGASCAR» en 1989. Ces deux rapports relatent quelques raisons pouvant expliquer les défaillances constatées dans les actions pratiques et les recherches dans ce domaine.
Ainsi, durant le régime socialiste, les domaines du stockage et de la distribution étaient réservés à l’Etat. Le secteur après-récolte était centralisé, et tous ceux qui pratiquaient le stockage individuellement le faisaient plutôt d’une manière marginale. Lorsqu’il y avait pullulation d’insectes, le traitement des grands stocks était fait par les sociétés étatiques ou semi-étatiques, dans la plupart des cas avec le gaz phosphine sous bâches. Une vraie demande de conseils techniques en matière de stockage des denrées alimentaires n’existait pas ou n’était pas très évidente.
Généralement à Madagascar, le terme stockage est surtout assimilé au stockage du riz sous forme de paddy, lequel n’est pas très sensible aux ravageurs de denrées stockées, contrairement au riz blanc. Même les charançons n’arrivent pas facilement à percer les grains de paddy. D’autre part, le stockage du maïs et du manioc, deux cultures très importantes à l’échelle nationale et un peu moins sur les Hautes-Terres, était négligé. Concernant le riz, le problème des «Mycotoxines» n’était pas tellement connu, bien que pouvant être d’une grande importance pour Madagascar. Ce problème peut apparaître lors des inondations au moment de la récolte, lors des récoltes précoces par crainte de vols et pendant le stockage dans les greniers souterrains (lavabary).
Par ailleurs, on argumente souvent que, vu la hausse de la demande, la production de riz est insuffisante de telle sorte que le stockage à long terme n’a pas sa raison d’être. Un stockage de quelques semaines ne permet pas aux ravageurs de faire de grands ravages et, par conséquent, ne nécessite pas de traitement ou de surveillance particulière.
Pour les haricots et les légumineuses sèches, un traitement systématique après la récolte avait été préconisé, et les insecticides en forme de poudre étaient disponibles, surtout au niveau des collecteurs mais pas réellement au niveau des petits paysans. Une fois traités avec des insecticides très rémanents, les haricots étaient protégés contre les insectes pour un temps presque indéterminé. Il n’était donc pas nécessaire de se pencher sur le problème causés par les bruches sur les légumineuses.
Mais ces temps sont révolus, et la situation a changé. Le marché, dirigé et contrôlé par les services étatiques, est devenu plus libre et le stockage redevenu une affaire intéressant plusieurs groupes-cibles. Ces groupes-cibles incluent surtout les paysans producteurs qui stockent leurs produits pour l’auto-consommation ou attendent la période de soudure pour en vendre une partie et en tirer un peu de bénéfice, les collecteurs et les petits et moyens stockeurs privés, ainsi que les gérants ou propriétaires de grands silos bien équipés pour les stockages à moyen terme.
Dans un pays où l’infrastructure est plutôt médiocre et où la grande partie du pays reste inaccessible pendant la saison des pluies, le stockage des céréales, des légumineuses sèches et des cossettes de manioc, entre autres, est plus que nécessaire, ainsi que l’amélioration de la situation post-récolte en général.
Outre ces changements, conséquences de la responsabilisation des paysans à Madagascar après quelques années de dirigisme, la façon d’appréhender les problèmes, y compris ceux relatifs au secteur post-récolte, a aussi changé. Ainsi, le monde scientifique a développé un concept menant vers une approche intégrée.
Dans les années passées, la recherche s’est surtout consacrée aux solutions techniques pour répondre par exemple aux problèmes de ravageurs. La tâche du chercheur s’arrêtera lorsqu’il aura mis à la disposition des paysans «la bonne solution». Il appartient ensuite à ces derniers de se servir ou non de ces bons conseils pour améliorer leur vie.
Malheureusement, tout ceci n’est pas aussi simple. Pour aider le monde rural, l’existence d’une bonne méthode technique, et nous en avons plusieurs, n’est qu’un maillon de tout un processus visant l’amélioration des conditions de vie des paysans. Souvent, il est vain d’apporter une solution à un seul maillon. Mais trouver des solutions à chacun des autres maillons de la chaîne est bien sûr plus difficile. Comme d’énormes sommes d’argent sont impliquées dans ce secteur post-récolte et dans la commercialisation des produits agricoles, les pressions économiques sont obligatoirement fortes. Par ailleurs, les contextes sociaux dans lesquels vivent les paysans ne leur sont pas toujours favorables, comme:
un système de gouvernance relativement autoritaire à tous les niveaux, ceci étant déjà ancré dans la société malgache et accentué davantage durant le régime socialiste;
un système judiciaire donnant peu de chances aux pauvres;
un monopole d’achat pour les produits agricoles et de vente pour les intrants, favorisant l’existence des usuriers;
l’insécurité sociale (phénomène «dahalo») et les vols décourageant les paysans à produire ou à moderniser leur production (par l’introduction de la culture attelée);
une mauvaise infrastructure dans les zones rurales rendant les coûts de transport élevés et, pour plusieurs parties du pays, une isolation totale pendant la saison pluvieuse;
une absence de vulgarisation agricole ou d’autres structures pouvant soutenir le développement du paysan. Même les ONGs ne s’installent pas dans les régions reculées;
une insuffisance de système d’informations, par exemple méconnaissance des prix de denrées stockées sur les marchés, dans les villes et dans les différentes régions;
une absence d’émissions radiophoniques dans les régions rurales, éloignées des villes;
une faible formation: les paysans sont souvent analphabètes;
un individualisme marqué et, par conséquent, l’absence d’organisations paysannes solides, même au niveau du village;
des contraintes socio-culturelles, comme les différents «fady» et les obligations liées à toute une multitude de fêtes traditionnelles qui entraînent les endettements.
Cette liste est loin d’être exhaustive, mais elle montre à quel point le problème doit être abordé par une approche multidisciplinaire et non seulement au niveau des ravageurs de denrées stockées.
Le secteur agricole et, avec lui, le sous-secteur économique de l’après-récolte font actuellement face à des changements rapides. Les programmes d’ajustements structurels ont mis un terme à la prédominance des Sociétés d’Etat sur le commerce, le conditionnement, la fourniture d’intrants et la transformation. Le secteur privé est censé combler le vide laissé par les Sociétés d’Etat, mais il fait face à des difficultés en matière d’accès aux ressources, à l’éducation, à l’information, ainsi qu’en matière d’organisation et d’influence sur le processus politique.
Exemple 1: Effets d’une bonne information
Souvent, les grands collecteurs dans le Sud de Madagascar disposent d’un quasi-monopole. Etant propriétaires de camion et disposant d’argent liquide, ils organisent la collecte, le transport et la vente des produits, soit au niveau national, soit pour l’exportation. Ces collecteurs sont, jusqu'à une certaine limite, libres de dicter les prix d’achat des produits. Il y a des cas où le manioc a été acheté à 75 FMG le kilo (= 0,08 FF) alors que le prix habituel (en 1997) se situe entre 200 et 300 FMG. Le projet PSO (Projet du Sud-Ouest), financé par la FAC (Fonds d’Aide et de Coopération) avec une zone d’action au Nord de Toliara, a introduit auprès des paysans un système de communication des prix des différentes denrées dans les grands points de vente de la Grande Ile. Ainsi, les producteurs peuvent connaître par exemple les prix actuels de 1 kg de cossettes de manioc à Antsirabe qui est un grand consommateur de manioc pour le petit élevage. Cette simple mesure, ne nécessitant pas beaucoup de moyens, a apporté des résultats inattendus. Ayant pris connaissance des prix réels des produits, les paysans et les villageois ont eux-mêmes commencé à prendre en main le transport et la vente de leurs propres produits et ont pu ainsi augmenter leurs revenus.
Les modes de production et de commercialisation ont changé et favorisent globalement les cultures d’exportation. Avec la détérioration des infrastructures, le développement agricole tend à se concentrer dans les régions les mieux localisées, oubliant les zones marginales.
Les déficits alimentaires régionaux ou saisonniers sont provoqués par le manque de pouvoir d’achat dans les zones marginales mais également par le fait que les entrepreneurs privés doivent faire face à des risques trop importants. L’instabilité politique et le mauvais état des infrastructures sont des facteurs qui prennent de l’importance et qui entravent le bon fonctionnement des systèmes après-récolte.
Exemple 2: Mauvaise infrastructure
Pour l’Ouest et le Sud de Madagascar, il y a quatre routes de connexion qui sont praticables toute l’année. Il s’agit de la RN 7 reliant Toliara au Centre qui est en bon état, la RN 34 reliant Morondava et Antsirabe qui est moins bonne et la RN 11 entre Ihosy et Taolagnaro, ainsi que la RN 10 et 13 entre Toliara et Taolagnaro, des pistes plutôt en mauvais état, mais généralement praticables, même pendant la saison des pluies. Les ports se trouvent également dans les grandes villes, à l’exception de Maintirano. Cette situation routière a des répercussions graves sur la commercialisation des denrées alimentaires car, d’abord, le transport coûte cher (parfois plus cher que la valeur de la marchandise au point de collecte) et, par ailleurs, la collecte des produits ne se fait pas de façon régulière. Dans la région de Tsivory, une ville au Nord d’Ambovombe, les commerçants arrivent avec leur camion et leur argent juste après la récolte du haricot et obligent plus ou moins les paysans à vendre leurs produits, en prétextant que c’est le moment ou jamais de le faire, car «le» bateau attend au port de Taolagnaro. Les paysans n’ont pas d’autres choix que de vendre: d’une part, le passage d’un autre camion ou bateau est incertain; d’autre part, ils ont besoin d’argent liquide pour régler leurs dettes, et enfin, ils n’ont pas les moyens de protéger le haricot contre les bruches qui détruiront complètement leurs stocks en l’espace de 3 à 5 mois. Ils sont alors obligés d’accepter les prix imposés par les collecteurs, même si ceux-ci sont très bas. Ceci est dû au mauvais état des routes rendant les frais de transport élevés et la commercialisation difficile.
Concernant le concept du système après-récolte avec les opérations qui existent sur la chaîne entre producteurs et consommateurs finaux, citons ici quelques passages très explicites de Fleischer et al., 1996
Actuellement, les activités de développement de l’après-récolte montrent des déficiences dans l’approche disciplinaire orientée par type de produits au niveau de la production agricole. Les chercheurs et les vulgarisateurs, s’efforcent de réduire les pertes alimentaires chacun dans leur discipline et chacun isolément dans son secteur. Une approche globale doit être envisagée pour toute la filière allant de la production jusqu'à la consommation.
Une approche système des travaux de recherche et de développement aurait plusieurs avantages. L’approche serait dirigée à la fois vers les problèmes et vers les acteurs. Un exemple récent est celui de l’approche globale des systèmes paysans, avec là aussi des déficiences majeures. La séparation du sous système production agricole et du sous système commercialisation, en particulier dans les secteurs traditionnels des pays en développement, n’est souvent pas possible. La cellule familiale agricole est l’unité où toutes les opérations ont lieu.
Les activités d’après-récolte dans le concept de développement économique doivent couvrir la totalité des opérations allant du producteur au consommateur et ceci à tous les niveaux:
Les programmes de sécurité alimentaire. En dehors de leur rôle de gestion à coût optimum des opérations d’aide alimentaire, ces programmes sont principalement destinés à satisfaire les besoins de base des consommateurs des zones rurales et urbaines. Il est de la plus grande importance de maintenir un équilibre entre le pouvoir d’achat des consommateurs et le droit, pour les agriculteurs, de vendre leurs produits à des prix justes.
La transformation alimentaire et la commercialisation à tous les niveaux, en commençant par les méthodes de base jusqu’aux systèmes les plus complexes d’approvisionnement en matières premières, de technologies de transformation et de niveaux de la commercialisation. Le choix de l’option est principalement déterminé par les compétences et les connaissances des différents opérateurs concernés ainsi que par la demande des marchés. Des groupes d’agriculteurs peuvent être impliqués dans ces systèmes en créant des systèmes relativement simples ou en produisant des produits semi-finis pour les consommateurs ou pour des industriels plus importants. Cette approche s’intéresse également aux régions où l’on produit des cultures de rente devant satisfaire aux normes de qualité élevées des marchés mondiaux de l’exportation.
Les systèmes agricoles et les familles rurales. Une partie de la production des fermes est utilisée au sein de la cellule familiale alors que l’autre partie est stockée, conditionnée et transformée au sein de la famille avant d’être commercialisée. Une approche intégrée fournirait une opportunité pour renforcer le rôle des cellules familiales rurales. La plupart des fonctions après-récolte peuvent être réalisées par les membres des familles et au sein des communautés rurales, créant de la valeur ajoutée aux produits agricoles avant qu’ils ne quittent le village. Les groupes sociaux marginalisés (femmes) ont une opportunité de pouvoir prendre place dans le système.»
Pour le cas de Madagascar où l’agriculture est techniquement peu développée (rendement bas), bien qu’elle fasse vivre 80 % de la population, la situation est moins complexe en ce qui concerne la transformation des produits alimentaires. Pour le riz, la transformation se fait par le décorticage, le pilage et la fabrication de farine («mofo gasy» ou aliments pour bébé). Même l’étuvage du riz, un procédé très utilisé dans les champs asiatiques et permettant de diminuer considérablement le pourcentage des brisures, a été testé à Madagascar mais demeure inconnu des paysans. La transformation de la récolte peut s’effectuer à différents niveaux, par la famille, par les petits entrepreneurs ambulants ou par des machines à moteur de différentes tailles. La transformation est également simple pour le maïs et le manioc dont le seul sous-produit est la farine.
Le problème à Madagascar se situe plutôt au niveau de la commercialisation, dû à l’existence du monopole d’achat et aux coûts de transport liés aux problèmes de route. La méconnaissance des techniques de stockage est un autre facteur qui oblige le paysan à vendre tous ses produits aussitôt après la récolte, quel que soit le prix. Après une certaine période, il est obligé de racheter ces mêmes produits à un prix élevé, même s’il doit contracter des dettes qu’il doit de nouveau rembourser à la vente de sa prochaine récolte. Une situation analogue a conduit à l’introduction des GCV (Greniers Communautaires Villageois) sur les plateaux où, il faut le dire, les conditions sont nettement meilleures qu’au Sud ou à l’Ouest de la Grande Ile (route, communication, existence des banques, attaque des ravageurs de denrées, etc.). C’est un système qui permet aux paysans d’accéder aux crédits bancaires avec comme caution les denrées emmagasinées.
Pour conclure, voici quelques définitions concernant l’«approche du système après-récolte» proposé par la FAO (Mazaud, 1996), une approche qui doit intéresser tous ceux qui ont l’objectif, non de faire des essais pour leur propre satisfaction ou des publications scientifiques, mais d’améliorer la vie des paysans sur la Grande Ile.
La définition de l’approche système» est d’autant plus confuse que les termes utilisés ontsouvent des significations différentes selon les personnes. Il convient donc de définir les quatre termes, à savoir «systèmes», «approche», «approche système» et «après-récolte»:
Systèmes ensemble ou assemblage des composantes connexes pouvant être liés ou inter-dépendants et formant un élément unique. Ils ont en règle générale trois éléments caractéristiques: le dynamisme, l’interactivité et la complexité.
Approche: manière d’aborder un ensemble structuré composé d’éléments abstraits.
Après-récolte: sous-système artificiel du système global production-consommation. Il peut comprendre des éléments de la production, de la collecte, du transport, du stockage et/ou de la transformation selon les produits concernés. Malgré le préfixe «après», il comporte en général les éléments de la récolte. La phase d’arrivée à maturité des produits agricoles est en général prise en compte car de nombreux produits sont récoltés avant maturité.
Approche du système après-récolte: forme de raisonnement qui permet de comprendre l’association, la connexion et l’interdépendance des opérations qui démarrent après que le produit ait été séparé du sol ou de l’arbre.
W. Zehrer