Discours d’ouverture de Monsieur Le Ministre de l’Agriculture et du Développement RuralTable of Contents2. Les locaux et récipients de stockage traditionnels en Afrique et à Madagascar

1. Stockage et protection des denrées en Afrique et à Madagascar

Wolfram Zehrer*

 

Résumé

Le grand problème de stockage sur les Hauts-Plateaux malagasy est l’humidité. Le paddy, comme principale denrée stockée, n’est généralement pas attaqué par les insectes ravageurs. Par contre, sur la côte Ouest et au Sud, ce sont les insectes, spécialement les bruches pour les légumineuses sèches et les charançons pour le maïs, qui rendent l’entreposage des denrées difficile. Les rats sont également présents partout où il y a de la nourriture. Mais leurs dégâts ne sont pas trop difficiles à maîtriser.

L’incapacité de bien protéger les denrées contre les insectes engendre des conséquences graves. En effet, les paysans sont obligés de vendre leur récolte tout de suite après la moisson, à un moment où les prix sont à leur point le plus bas.

En Afrique, une tradition de stockage, vieille de plusieurs milliers d’années, existe. D’après des enquêtes, une multitude de méthodes pour la conservation des denrées à long terme, au niveau familial, sont encore pratiquées sur ce continent. Ces méthodes diffèrent dans les zones humides et arides. Les résultats de ces enquêtes ont également montré que, quelquefois, les avis des paysans divergent quant à la méthode de stockage. C’est la raison pour laquelle une série de tests a été effectuée, entre autres, au Togo et également à Madagascar, pour avoir des chiffres scientifiquement valables sur l’efficacité de quelques méthodes de stockage, notamment le stockage du maïs sur le foyer et le stockage de haricot mélangé avec du sable, de la cendre, des huiles et des plantes.

Ces méthodes traditionnelles, sans utilisation de pesticides et faciles à maîtriser, seront exposées durant le symposium, ainsi que les résultats obtenus à Madagascar.

 

Summary

Storage and Protection of food products in Africa and Madagascar

The biggest problem for storage in the Malagasy highlands is humidity. Insect pests do normally not infest threshed unmilled rice, which is the main stored food crop. However, at the west coast and in the South, insects make it difficult to store food products, specifically weevils for dried legumes and for maize. Rats are also present wherever food is available, but damage caused by them is not difficult to prevent.

The inability to suitably protect stored food products from insects has serious repercussions. Farmers in fact are compelled to sell their crops immediately after harvesting at a time when prices are at their lowest level.

In Africa, an age-old storing tradition exists. According to surveys a large number of methods for long-term preservation of stored food products is still in use at family level on this continent. Methods differ in damp and dry areas. Outcomes of the surveys have also shown that farmers sometimes have different views about the storage method. That is why a series of experiments have been carried out, amongst others in Togo and Madagascar, to get scientifically accurate figures on the efficacy of some storage methods, especially storage of maize above the kitchen fire and storage of beans mixed with sand, wood ash, oils and plants.

Such traditional methods without use of pesticides and easy to manage will be presented during the seminar, as well as the results obtained in Madagascar.

 

Introduction

La lutte contre les ravageurs remonte jusqu'à la récente histoire de l’humanité, au moment où l’homme commençait à stocker ses denrées alimentaires afin de subvenir à ses besoins pendant les périodes difficiles où la nourriture se faisait rare. C’était seulement plus tard que l’homme commençait à cultiver les plantes nécessaires à son alimentation, et des mesures adéquates avaient été prises pour protéger ces cultures. Les découvertes les plus anciennes de ravageurs des denrées stockées, qui nous sont transmises, proviennent du sépulcre de Toutankhamon (1358 ans avant J.-C.), où les ravageurs suivants avaient été identifiés dans les offrandes destinées au Pharaon:

En outre, on avait trouvé dans le contenu d’une vase égyptienne les restes de:

De la Chine, une nation des plus anciennes civilisations, on a rapporté qu’à environ 1200 ans avant J.-C., de la chaux et de la cendre de bois avaient été utilisées pour le traitement des ravageurs dans les locaux de stockage fermés (probablement les ravageurs des denrées stockées). Afrique du Nord était le grand grenier à céréales de l’ancien Rome. Les céréales devaient être transportées en Europe pour y être stockées. Le censeur romain, Marcus Portius Calo (234-149 avant J.-C.), décrivait l’enduction du grenier avec de l’huile pour protéger les grains contre les insectes. Et Cajus Plinius Secundo (23-79 après J.-C.), qui nous racontait la situation de la lutte antiacridienne de son époque, connaissait fort bien l’utilisation de la poudre de craie pour traiter les ravageurs du blé.

 

Croyance et stockage en Afrique

Dans la préhistoire et l’antiquité, les maladies des plantes et les calamités dues aux ravageurs, ainsi que les épidémies avaient été considérées comme pénitence divine. Par conséquent, on implorait la clémence et l’aide des Dieux et de ceux représentant la Divinité, tels que les étoiles, les forces naturelles et certains objets sacrés, par des prières et des sacrifices. On n’essayait pas de trouver les raisons scientifiques d’un phénomène, par exemple, le dommage causé par un insecte phytophage sur les cultures au champ ou les dégâts sur les denrées stockées causés par les ravageurs nuisibles, mais on réfléchissait plutôt sur le fait pourquoi devrait-on endurer les coups du sort.

La vieille génération de paysans dans plusieurs pays est encore prisonnière de cet esprit mystique. En voici un exemple du Togo : Un jour, le " african army worm " apparaissait soudainement en grande quantité - c’est d’ailleurs normal pour cette espèce - sur le champ de patates douces d’un paysan habitant le Sud-Est du pays. Pour le paysan, il n’y avait qu’une seule explication : Un méchant homme voulait lui faire du mal et lui avait envoyé cette invasion de chenilles par l’intermédiaire d’un féticheur. Et sa réaction était évidente : Pour se débarrasser des chenilles, il s’adressait de son côté à un féticheur pour lui procurer un contre-fétiche. Mais, avant même que l’équipe du service de la protection des végétaux n’arrive sur les lieux, les chenilles avaient disparu. Puisqu’on n’avait rien trouvé dans les environs du champ à part les excréments de hérons, on pouvait conclure que les chenilles - à l’exception de celles mangées éventuellement par les hérons - se muaient en chrysalides, la dernière étape de leur développement en papillons. Pour un paysan qui ignore le développement d’un papillon (oeuf ð chenille ð chrysalide ð adulte), l’efficacité de son fétiche était confirmée.

La relation cause/effet est cherchée dans le domaine non pas scientifique mais plutôt spirituel. A ce propos, une assertion du Père Saro de Don Bosco d’Ankililoaka mérite d’être citée : " On ne meurt pas de maladie causée par les microbes à Ankililoaka ".

Dans la vie traditionnelle africaine, le stockage des denrées alimentaires est souvent sujet à plusieurs réglementations. Ainsi, par exemple, en Afrique de l’Ouest, certains greniers ne peuvent être ouverts que par une seule personne, le chef de la grande famille. Celui qui prend des provisions sans permission préalable doit s’attendre à des punitions sévères et peut même risquer sa vie. La " tabouisation " du grenier à denrées a un fondement solide car le bien-être de la famille en dépend, surtout qu’il n’y a aucun " filet de sécurité sociale ", c’est à dire un système d’assurance sociale, et la bonne gestion de ces denrées stockées est alors vitale.

Il existe encore une autre raison : Pourquoi accorde-t-on, surtout en milieu rural, une grande importance au grenier, comme c’est le cas dans les villages de la partie aride du Togo. Les maisons dans les villages sont généralement construites en bois, en feuilles de palmiers ou avec du matériel facilement inflammable. En cas d’incendie, tout le village peut être détruit, surtout si le vent est favorable, et il ne reste finalement que les greniers construits en argile. Il représentent donc l’unique endroit sûr pour les paysans, et c’est la raison pour laquelle on y dépose également différents objets de valeurs comme l’argent, les documents, le poste radio, etc. Les produits de récolte stockés dans ces greniers sont souvent tenus au secret, car les parents sont nombreux. Et si on sait qu’il y a encore suffisamment de riz ou de mil dans le grenier, le propriétaire risque d’avoir de gros ennuis, en refusant d’aider les parents pauvres. Par discrétion, il est d’usage, dans quelques ethnies, de ramener la récolte des champs et de la stocker la nuit pour se dérober aux regards des voisins curieux.

Voici un exemple de l’influence d’un féticheur d’Agou, au Sud du Togo, où l’équipe de la Direction de la Protection des Végétaux ensemble avec celle du projet GTZ " Protection Intégrée des Végétaux " ont beaucoup travaillé. Un test de comparaison avec des insecticides synthétiques en poudre avait été effectué dans les greniers traditionnels du type Ebliwa. Mais le maïs stocké avait été volé à plusieurs reprises, ne permettant pas l’évaluation du test. La décision a été prise de surveiller le maïs. Mais, pour ce faire, on aurait eu besoin d’un gardien de jour et de nuit, et cela pendant huit mois, ce qui entraîne des dépenses considérables. Un collaborateur originaire du village nous suggérait de contacter le féticheur local. Le prix avait été négocié et équivalait à 35.- DM. Le culte de fétiche avait été organisé, et il n’y avait plus de vol, même sans gardien. Le problème était résolu. Les frais occasionnés avaient été comptabilisés dans le livre de la GTZ sous la rubrique " Prestations et services " et " Fétiche pour essai de stockage à Agou ".

Il y a plusieurs règles à respecter avant de s’approcher d’un grenier à denrées. Par exemple, il faut s’habiller d’une certaine façon ou se laver en premier très tôt le matin dans le petit ruisseau voisin. Ces règles ont ses racines dans la tradition et varient d’une région à l’autre, comme le " fady " à Madagascar. Elles perdent actuellement de l’importance, et tout ce système de fétichisme fonctionne seulement là où on le croit. La jeunesse influencée par les médias occidentaux commence à mettre en doute le fondement de ces valeurs traditionnelles.

Toutefois, notre tâche, en tant que conseiller du paysan, consiste à développer des solutions techniques, objectivement vérifiables, même si le travail avec des chiffres est critiqué comme étant un aspect matérialiste dans certains milieux culturels. Nous ne pouvons donc pas adopter les méthodes traditionnelles tant vantées par les paysans, sans les avoir examiné minutieusement auparavant. Et encore beaucoup de méthodes de stockage traditionnelles efficaces n’avaient jamais été soumises à un examen scientifique. A celles-ci appartiennent en premier lieu les mélanges avec différentes plantes, leurs racines et graines. Par des observations et des enquêtes, on sait très bien que les paysans disposent de plusieurs bonnes méthodes traditionnelles de protection des denrées stockées. Les méthodes de stockage les plus répandues sont l’addition de sable, de cendre, de poudre de latérite et d’huiles végétales aux denrées à entreposer, ainsi que le stockage au-dessus du feu.

Pourquoi le thème de cet exposé se rapporte-t-il à l’Afrique et non à l’Asie ou à l’Europe ?

Quand on s’intéresse à la phytopathologie moderne, étroitement liée à l’utilisation des produits phytosanitaires synthétiques, il faut s’adresser à l’hémisphère nord. C’est là où on a fait des bonnes et mauvaises expériences avec les pesticides. Il est logique que c’est aussi là où le mouvement - par contrainte ou par intelligence - de " retour à la nature " a commencé. Quant à une protection plus naturelle des denrées entreposées, il faut diriger les regards vers le paysannat africain, ou par contrainte - les paysans ne peuvent pas se payer des produits agropharmaceutiques qui coûtent cher. Et on continue à se servir des méthodes ancestrales. Quoi qu’il en soit, il serait préférable de ne pas utiliser ces produits chimiques si ce n’est absolument nécessaire car les effets des résidus des pesticides dans les aliments seront plutôt négatifs que positifs. C’est pour cette raison qu’on recherche les vieilles méthodes pour la protection moderne des cultures et des denrées stockées, des méthodes ayant donné ses preuves avant l’apparition des pesticides modernes. Le projet DPV/GTZ " Protection Intégrée des Cultures et des Denrées Stockées à Madagascar " tient compte de ces faits en recrutant un documentaliste retraité de la Protection des Végétaux dans le but de trouver des traces des méthodes traditionnelles malgaches en protection des cultures et des denrées stockées, dans les vieux rapports et documents. Au temps du socialisme, l’Etat avait importé de grandes quantités de pesticides qui, ensuite, étaient distribués gratuitement aux paysans. C’était ainsi que ces derniers se sont, par exemple, habitués aux rodenticides et ont abandonné leurs différents systèmes de piégeage. Actuellement, l’Etat n’est plus en mesure de continuer cette répartition gratuite de pesticides mettant ainsi les paysans en difficulté. Ils ne peuvent pas payer les produits phytopharmaceutiques, mais ne veulent pas non plus revenir aux méthodes traditionnelles déjà un peu oubliées.

Les trois raisons suivantes sont prépondérantes dans l’intérêt particulier que nous témoignons envers l’Afrique :

 

Expériences avec des systèmes traditionnels de stockage en Afrique

Dans une grande partie de l’Afrique, il y a des régions désertiques et semi-désertiques, comme la région du Sahel caractérisée par des saisons arides et des précipitations irrégulières. Un bon stockage y était toujours une question de subsistance. Les habitants de ces régions sont parvenus à se développer dans des conditions de vie extrêmes, en pratiquant divers types de greniers et également des méthodes de protection mécanique et chimique. Ils ont - par rapport à Madagascar - une tradition marquée par le stockage. En cas d’invasion du criquet pèlerin détruisant toute la récolte, ceci ne devrait pas représenter un danger mortel pour toute une population. Le stockage de mil et de sorgho durant une période de plusieurs années n’est pas une exception, par exemple sept ans pour les semences au Niger. Généralement, dans les pays arides, on construit des greniers bien fermés et, dans les régions humides, plutôt des greniers ouverts pour permettre une bonne circulation d’air.

Au Sahel, les denrées ne servent pas uniquement de nourriture. Comme moyens courants d’échange, elles remplacent l’argent moderne. A Dapango, au Nord du Togo, l’argent était introduit depuis fort longtemps et est reconnu partout comme moyen de paiement. Malgré cela, toutes les dépenses engagées par une famille paysanne ont un rapport direct avec les denrées stockées, car on n’économise pas de l’argent mais des provisions qu’on peut monnayer en cas de besoin, par vente au marché. A partir de la consommation hebdomadaire de mil, les différentes activités d’une famille peuvent être relevées jusqu’au moindre détail. Le mil était souvent utilisé directement. Par exemple, pendant le battage, la bière de mil était donnée aux manoeuvres en guise de rémunération. Les frais de scolarité, les funérailles, les maladies sont des événements qui s'apprennent par l’enlèvement du mil du grenier, comme également le financement de la dot d’une troisième ou d’une quatrième femme. Le grenier permet une comptabilité exacte - comme le carnet de chèques dans le mode de paiement moderne - de tout ce qui se passe au sein d’une concession. L’enlèvement de provisions du grenier ne se fait pas approximativement à vue d’oeil, mais il est exactement quantifié par des unités de mesure.

Chez le même paysan, il existe différents types de greniers. Dans le cas de Dapango, en restant toujours dans le même exemple, il y a les différents types de greniers suivants :

Dans les sociétés reconnaissant la polygamie, chaque femme s’efforce de bien gérer sa propriété. Elle arrive même jusqu'à faire payer à son mari la bière de mil que ce dernier a bu. La femme aide son mari dans les travaux des champs appartenant à la famille. Mais elle possède son propre champ et également son propre grenier. Par exemple, dans la région de Sokode, au centre du Togo, le mari stocke son sorgho en panicules - ce qui est d’ailleurs bon du point de vue stockage car les charançons arrivent difficilement à se créer un environnement humide, favorable à leur développement. La femme, par contre, bat le sorgho récolté et stocke les grains dans un grenier en argile. Le couvercle de ce grenier sera fermé hermétiquement avec de l’argile. En comparaison avec le sorgho du mari destiné à la consommation journalière de la famille, le grenier de la femme ne sera ouvert que lorsque le prix du produit atteint le maximum durant la période de soudure, et tout le contenu sera vendu.

Dans les années 70, lorsque le socialisme scientifique était en vogue au Bénin, nombreux sont les greniers à maïs communautaires faits de béton, avec l’aide des organismes volontaires, ainsi que, dans une moindre mesure, dans d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest. Ces programmes furent un échec aussi bien sous l’aspect technique que sociologique. Comparé au grenier traditionnel construit en argile, le silo moderne est en béton, un matériel hygroscopique et un mauvais isolant thermique. Quand le soleil brille sur le grenier en béton, le maïs qui s’y trouve s’échauffe et dégage de l’humidité dans l’air environnant. Lorsque le ciel est couvert de nuages et qu’il y a des précipitations, le mur en béton se refroidit, et l’eau sous forme d’humidité dans l’air se condense en gouttes sur le paroi du mur et se déverse vers le bas. Par contre, les greniers traditionnels sont à l’abri du soleil et de la pluie avec leur toit de chaume. Les différences de température sont très réduites de cette manière. L’argile, la terre battue et la latérite sont de bons isolants de température. Ainsi, il est bon de s’inspirer des systèmes qui ont déjà fait leurs preuves. Parmi les greniers " modernes " ou " améliorés ", la grande majorité a donné des résultats négatifs au point de vue technique. S’ajoutent à cela les problèmes sociologiques. Les paysans ouest-africains sont, comme les paysans malgaches, des individualistes et ne veulent pas, pour des différentes raisons, mettre leur récolte dans un grenier facile à repérer par l’Etat et par les voisins. La connaissance des principes d’un bon stockage à long terme et le comportement des paysans vis à vis d’un stockage communautaire sont des conditions indispensables avant qu'un organisme puisse y apporter des améliorations.

Pourquoi le maïs et le manioc nous intéressent-ils particulièrement dans le stockage ?

A l’avenir, les besoins énergétiques de base de la population de Madagascar doivent être surtout couverts par ces cultures, ainsi que par les légumineuses riches en protéines. Récemment, à l’occasion du 35ème anniversaire de l’indépendance du pays, divers pronostics sur l’avenir de Madagascar pour l’an 2030, c’est à dire dans les prochains 35 ans, ont été établis. Selon les estimations, d’ici là, le pays pourrait compter une population jusqu'à 51 millions d’habitants. La surface occupée par la riziculture n’est pas susceptible d’extension, d’autant plus que 10.000 ha de plaines irriguées sont perdues chaque année à cause de l’ensablement avec une tendance croissante due à la déforestation et au passage régulier des feux de brousse.

L’importance culturale du riz à Madagascar est confirmée par plusieurs proverbes et adages  : " Comme si on n’a rien mangé du tout quand on n’a pas mangé du riz ". Quand il y a suffisamment de riz dans une famille, son existence est assurée, et tout le reste est secondaire. Ainsi, le prix du riz est hautement politique, tout comme le prix du pain en Afrique du Nord. Mais il ne faut pas ignorer qu’avec des rendements actuels de 1 à 2 t/ha de paddy, le riz a un aspect négatif sur le plan éconimque, aussi bien au niveau familial qu’au niveau national. D’après une étude, tous les grands périmètres irrigués de riz en Afrique ne sont pas économiquement rentables et ont besoin, en permanence, d’un important financement, ce qui est probablement aussi le cas à Madagascar (par exemple, Marovoay, Lac Alaotra, Morondava, Andapa, etc.).

La situation se présente autrement pour le maïs et le manioc. Ces deux cultures ont été considérablement améliorées durant les deux dernières décennies. Ainsi, de nouvelles variétés, répondant aux différentes exigences des paysans dans les différentes zones écologiques, ont été développées. Dans la politique d’autosuffisance alimentaire, le grand potentiel de ces cultures doit jouer un rôle important. Par conséquent, une grande partie des malgaches doivent changer leur habitude alimentaire, et les techniciens des ministères responsables doivent reconnaître cette tendance et agir assez tôt pour pouvoir oeuvrer dans ce sens.

Il est étonnant de voir qu’à Madagascar, le stockage traditionnel est développé sur la côte Est : " Tranoambo " ou grenier sur pilotis. En effet, c’est la région où l’on souffre moins de la famine grâce à une végétation tropicale et aux fruits, comme les noix de coco et bananes, disponibles pendant toute l’année. Sur les Hauts-Plateaux, le " Lavabary " ou grenier souterrain est pratiqué dans lequel le paddy, déjà pas trop sensible aux attaques des insectes nuisibles, est stocké à une température qui ne favorise pas le développement des insectes ravageurs. Dans le Sud et le Sud-Ouest du pays où l’on conserve plutôt le maïs, le haricot et les cossettes de manioc, il n’existe aucun procédé de stockage valable. Il a déjà été mentionné le cas des légumineuses, qui, après la récolte, sont vendues à des prix très bas à défaut d’un bon stockage. Ainsi, les paysans sont obligés d’acheter des semences trois fois plus cher. En 1995, à Betioky, le prix du maïs avant le semis était huit fois plus élevé.

Pendant ce séminaire, des suggestions sur un bon stockage de ces denrées, que ce soit en petite ou en moyenne quantité, respectivement au niveau familial et au niveau collecteur, seront présentées.

Prostephanus truncatus

Il existe encore une troisième raison peu réjouissante, de l’intérêt que doivent porter les responsables malgaches du stockage envers l’Afrique. Il s’agit du danger d’introduction du grand capucin du maïs, Prostephanus truncatus, qui se manifestait au début des années 80 presque en même temps à l’Ouest qu’à l’Est de l’Afrique, bien qu’encore inconnu auparavant, même dans son pays d’origine en Amérique latine. Il a déjà occupé plus de la moitié des pays subsahariens et continue sa conquête. C’est le ravageur des denrées le plus redoutable dépassant de loin ceux qui existent sur la Grande Ile. Il a déjà bouleversé le stockage traditionnel des paysans en Afrique. Un projet " Grand Capucin de Maïs " a été créé en 1985 par la GTZ pour effectuer des recherches appliquées sur ce nouvel ennemi des paysans. Au cours de ce symposium, des détails sur Prostephanus nous seront donnés, et sûrement le conseil de tout faire pour qu’il ne soit pas introduit à Madagascar.

 

Définition de la notion "Ravageur des denrées stockées"

Avant d’enchaîner avec les différents exposés, les questions suivantes devraient être expliquées:
De quels ravageurs des denrées stockées et de quelles provisions allons-nous discuter ici?

Toutes les denrées stockées attirent les insectes, qui les mangent plus ou moins régulièrement, en raison de leur valeur nutritive. Mais, ici, nous nous limitons au stockage des céréales, des légumineuses sèches et des cossettes de manioc, et aux ravageurs des denrées stockées, tels que les champignons, les arthropodes et les rongeurs.

Plusieurs ravageurs des denrées stockées peuvent être d’une certaine importance suivant les régions, par exemple les éléphants au Nord du Togo. Il est vrai que là-bas, des greniers à denrées alimentaires, se trouvant près des cases d’habitation, avaient été pillés par les éléphants. Il se peut qu’un éléphant voulait se gratter tout simplement contre un grenier et avait découvert, le grenier n’ayant pas pu résister à son poids, son contenu très alléchant. Et comme les éléphants sont des animaux intelligents, le bruit se propage dans leur milieu que de bonnes choses se trouvent dans ces greniers. Les éléphants jouissaient d’une protection totale de la part du Chef de l’Etat, et la population locale devait endurer les agissements de ces derniers. Pendant ce symposium, nous laisserons de côté tous ces autres ravageurs, comme les éléphants qui ne sont pas des ravageurs typiques des denrées stockées.

C’est aussi valable pour l’homme qui s’avère être un parasite très dangereux des denrées stockées. Le vol en Afrique et à Madagascar a de conséquences néfastes sur le stockage. Au Sud du Togo, le maïs est stocké d’une manière traditionnelle dans les champs. Actuellement, on le ramène à la maison. Il en est de même dans la région du Lac Alaotra, à Madagascar, où les grandes meules sont en voie de disparition à cause du vol. C’est encore pire dans les régions d’Antananarivo, de Manjakandriana, d’Ambatolampy, où le riz est récolté avant maturité par peur d’être volé. Le riz encore vert nécessite un séchage spécial. Les céréales récoltées trop tôt sont exposées au risque d’attaque des champignons dégageant des toxines (les fameuses Mycotoxines) et qui, pour s’épanouir, ont besoin d’humidité. Cela peut causer un grave préjudice à la santé de la population.

Par contre, le groupe des insectes reconnus comme ravageurs des denrées stockées est restreint et comprend seulement ceux pouvant compléter tout leur cycle de développement, de l’oeuf au stade adulte, dans les denrées stockées. Le groupe est vraiment très petit si l’on considère que les ravageurs trouvent de très bonnes conditions de vie dans ces denrées stockées. Ils vivent dans l’abondance de nourritures, sont protégés contre ses ennemis et les conditions atmosphériques. Le facteur restrictif est cependant l’équilibre en eau très complexe pour tous les ravageurs des denrées stockées. Toutes les denrées pouvant être stockées longuement sont relativement sèches (avec une teneur en eau au-dessous de 15 % pour les céréales et les produits similaires), ou l’eau est bloquée de façon osmotique par un taux de sucre très élevé (cas des fruits secs, par exemple, raisins secs). Le ravageur des denrées doit pouvoir subsister - à tous les stades de son développement - avec le peu d’eau disponible, provenant du métabolisme des hydrates de carbone. Ce tour d’adresse - si l’on tient seulement compte des espèces économiquement importantes - réussit à environ 50 espèces de coléoptères, environ 2 douzaines de teignes et environ 2 douzaines de psoques (Psocoptera) et acariens. Ces derniers ne font pas partie des insectes, mais des Arachnidae.

Parmi ce nombre d’insectes ravageurs relativement faible, il y a quelques uns qui s’adaptent parfaitement à leur rôle de ravageurs des denrées stockées et ne se manifestent presque plus que dans les entrepôts construits par l’homme, tandis que d’autres espèces se rencontrent encore en plein air. Nous allons d’abord nous pencher sur ce dernier groupe de ravageur qu'on transporte du champ au lieu de stockage, sous forme d'oeuf ou de larve dans les graines.

Ce groupe comprend les espèces suivantes:

Sitophilus oryzae (charançon du riz)
Sitophilus zeamais (charançon du maïs)
Sitotroga cereallela (teigne des céréales)
Les bruches dont il existe un grand nombre d’espèces

Les adultes de ces ravageurs peuvent pondre sur ou dans les graines qui sont en train de mûrir au champ. Les larves se développent dans les graines. Et si pendant la récolte il n’y a aucune intervention de l’homme, les graines tomberaient simplement à terre. A ce moment-là, l'insecte, après la mue imaginale, quitte la graine et, après la copulation, pond de nouveau sur les graines de ses plantes hôtes. Ce cycle pourrait être interrompu par la récolte et par la mise en stockage par l’homme, et ceci de manière à ce que les insectes adultes se trouvent au moment de son éclosion dans l’entrepôt, en présence de grains mûrs. La plupart des espèces de bruches ne supportent pas une telle situation. Elles ne sont pas en mesure de déposer leurs oeufs sur des grains mûrs et durs où les larves ne peuvent pas non plus se développer.

Callosobruchus chinensis, C. magulatus et Acanthoscelides obtectus et quelques autres espèces de bruches des régions tropicales constituent une exception, ainsi que les deux charançons mentionnés plus haut et la teigne. Ces insectes sont capables de déposer leurs oeufs sur ou dans les grains se trouvant dans l’entrepôt. Les larves se développent aussi dans les grains mûris, et les générations se succèdent sans aucune interruption. Seules ces dernières espèces sont les vrais ravageurs de denrées stockées, nécessitant des mesures de traitement adéquates. Dans le cas des autres espèces, un traitement dans l’entrepôt serait absurde car le dégât est déjà occasionné, et de toute façon, le coléoptère mourra bientôt. En ce qui concerne les bruches, il est conseillé de consulter un expert pour une taxonomie afin d’éviter des dépenses inutiles, en forme de traitement. Par contre, les autres espèces de ce groupe sont relativement faciles à identifier, même pour les profanes.

 

Présentation de Sitophilus oryzae, S. zeamais, logo de ce symposium

Le charançon du maïs est choisi comme symbole de ce symposium. Alors, il est tout à fait logique de bien le connaître. Les caractéristiques de cet insecte sont présentées ci-dessous.

Les charançons du riz, du maïs et des céréales, qui se trouvent encore dans la littérature sous le nom de Calandria et actuellement nommés Sitophilus, n’étaient pas connus comme ravageurs des stocks dans l’ancien temps, pendant le règne des Pharaons. Par contre, actuellement, ils occupent la première place dans les entrepôts de stockage égyptiens. Il est probable qu’à cette époque, ces charançons ne pouvaient pas se développer dans les graines des céréales et des graminées qui étaient trop petites pour que les larves puissent y grandir. C’est après que les hommes eurent trié ces graines de céréales et que celles-ci sont devenues assez grandes que les charançons ont pu s’y développer. Les grains sont stockés en grande quantité favorisant ainsi le développement des charançons. Comme les charançons ont des proches parents, ravageurs des fruits de chêne à l’Himalaya, des tamarins en Inde, et comme les charançons du riz se développent bien dans les glands, ils pourraient avoir leur origine dans les plateaux d’Asie Centrale.

Les charançons du riz et du maïs sont apparentés. Seul un spécialiste peut les différencier après un examen des organes sexuels. Toutefois, pour un praticien, il est inutile de séparer les deux espèces car elles sont presque identiques dans leur biologie. Ces charançons, coléoptères très coriaces, sont d’une longueur de 3,5 à 4,5 mm environ. La couleur de fond est noire avec quatre taches rouges sur les élytres. Les taches ne sont pas toujours reconnaissables. La pièce buccale se trouve à l’extrémité du groin, avec lequel la femelle troue les grains encore jeunes ou mûrs pour y déposer ses oeufs. Un oeuf est déposé dans chaque trou qui est refermé avec une substance collante après la ponte. Les larves se développent dans les grains pendant les différents stades larvaires. Et, arrivés à la nymphose, ils muent en insectes adultes. Vus de l’extérieur, les grains semblent intacts avant l’apparition de l’adulte. Les jeunes coléoptères restent encore quelques temps dans les grains jusqu’au durcissement de leur cuticule de chitine. Quittant les grains, ils sont d’abord d’une couleur jaune, ensuite d’un rouge brun et deviennent à peu près noirs après quelques jours. Les adultes ont une durée de vie de quelques mois et peuvent occasionner des dégâts considérables sur les grains.

 

Conclusion

Nous avons constaté qu’au Sud et au Sud-Ouest de Madagascar, le besoin en stockage est très considérable car il y a une longue saison sèche. Et des méthodes de protection traditionnelles n’existent pas.

Quelles sont les conséquences de ce manque de tradition en matière de protection des denrées stockées au niveau des paysans à Madagascar?

Les paysans vendent tout de suite après la moisson une grande partie de leur récolte et gardent très peu ou rien pour leur propre consommation, même pas les semences pour la prochaine saison. Ainsi, ils sont obligés d’acheter de nouveau du maïs et du haricot à des prix exorbitants. Le haricot à Ambovombe coûte trois fois plus cher avant le nouveau semis (d’après les données du projet Agroaction, Taolagnaro) et le maïs huit fois plus cher par rapport au prix après la récolte (d’après le Pasteur de Betioky). Dans l’économie nationale, rares sont les domaines où un spéculateur peut augmenter rapidement et sûrement son argent, comme avec le stockage de ses produits agricoles, à une condition: qu’il ait le "savoir faire" pour pouvoir tenir à l’écart les ravageurs des denrées stockées (insectes, rongeurs). La protection des denrées stockées par un traitement chimique ou non chimique est d’ailleurs beaucoup plus rentable que la protection phytosanitaire des cultures au champ. La relation coût/bénéfice est extrêmement positive, d’autant plus que les méthodes sont faciles à appliquer. Fournir la base technique pour une transmission de ce savoir faire - de manière directe ou indirecte - aux paysans, par le biais des structures de vulgarisation étatiques ou privées, est le principal objectif de cette rencontre.

* Projet DPV/GTZ "Promotion de la Protection Intégrée des Cultures et des Denrées Stockées à Madagascar"

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