19. Mélange pois du Cap / sable - Résultats obtenus à ToliaraTable of Contents21. Conception du programme de lutte contre le Grand Capucin du Maïs, Prostephanus truncatus (Horn) (Coleoptera, Bostrichidae) au Togo

20. L’huile de neem comme moyen de protection des denrées contre les bruches dans le stockage de haricot

Wolfram Zehrer*

 

Résumé

Les huiles végétales, en premier lieu l’huile d’arachide, sont traditionnellement utilisées dans les pays des Caraïbes pour la protection des légumineuses sèches. Plusieurs tests sur les différentes huiles ont révélé que l’huile de neem est plus efficace que les autres huiles et coûte moins cher dans les régions où les arbres de neem existent. Dépendant de l’espèce de légumineuse, de la température ambiante et du temps de stockage, 2 à 5 ml d’huile de neem bien mélangé avec 1 l de haricot sont suffisants. Par contre, il faut au moins 10 ml des autres huiles par litre de haricot.

Les adultes des bruches, qui pondent sur les graines et sont en contact permanent avec l’huile, sont particulièrement bien contrôlés par l’huile de neem. En général, l’huile a aussi un effet ovicide du fait qu’après traitement, les oeufs sont couverts d’une mince couche d’huile. Les larves et les chrysalides sont par contre protégées à l’intérieur des graines.

Ce traitement peut généralement être recommandé pour la semence. Si les haricots à consommer ne sont pas bien nettoyés après le stockage, un goût légèrement amer pourrait subsister, sans pour autant influer sur la santé. Les feuilles de l’arbre de neem, même mélangées en grande proportion avec des denrées différentes n’ont pas donné d’effets.

Cette méthode d’utilisation de l’huile de neem est intéressante pour le Sud de Madagascar où l’arbre de neem est abondant. Elle ne demande pas d’argent; elle est facile à pratiquer et n’a pas d’effets négatifs sur la santé.

 

Summary

Neem oil as a means to protect stored beans from weevils

Vegetable oils, namely peanut oil, are traditionally used in Latin America for the protection of dried leguminous. Several experiments made with different oils have shown that neem oil is more efficacious than other oils and less costly in the region where neem tree grows. Dependent on species of leguminous, the ambient temperature and the duration of the storage, 2-5 ml of neem oil mixed with 1 l of beans are sufficient, whereas for other oils no less than 10 ml are required for one liter of beans.

Adults of weevils which lay on seeds and which are in permanent contact with the oil are particularly well controlled by neem oil. Generally, oil kills the eggs that are or will be laid on seeds but has no effect on larva and chrysalids that are developing inside the seeds. This treatment is also recommended for seed protection. Unless beans meant for consumption are duly cleaned after storage, a slightly bitter taste might remain which is not hazardous to health though. Leaves of the neem tree, even when mixed in large quantity with different crops, have not brought about any effects.

This method of using neem oil is of interest for the south of Madagascar where the neem tree exists. The method does not require money and is easy to practice.

 

Introduction

L’arbre de neem est utilisé dans le Sud de l’Asie depuis des temps immémoriaux et de façon multiple. En Afrique, où il se trouve dans de nombreux pays côtiers et du Sahel, et où il jouit, en tant qu’arbre forestier, d’une certaine popularité, son utilisation intensive n’a commencé que récemment. Les principaux modes d’utilisation y sont:

Le neem (voandelaka) est connu comme plante médicinale depuis longtemps à Madagascar, efficace contre "une centaine de maladies". Depuis deux ans, on a pu constater un intérêt croissant envers le neem, lequel est concentré sur son utilisation dans la lutte contre les ravageurs de cultures. Les producteurs de "produits biologiques" sont en quête de possibilités de l’utiliser comme insecticide naturel, dans l’espoir d’y trouver un remède à bon nombre de problèmes de la protection des végétaux.

En stockage, l’huile de neem peut être appliquée de préférence sur les graines et semences à surface lisse qui ne peuvent pas l’absorber, comme les légumineuses sèches (haricot, pois du Cap, noix de bambara, etc).

D’autres huiles végétales venant de l’Afrique et de Madagascar sont également efficaces, toutefois à une dose d’application plus élevée par rapport à l’huile de neem. Cette dernière a aussi un effet curatif et tue les embryons des bruches qui se développent à l’intérieur des oeufs. L’effet prophylactique est pourtant plus important: il n’y a pas d’éclosion des oeufs pondus à la surface des haricots enduits d’huile. L’huile de neem ne peut pas, autant que les insecticides synthétiques, tuer les larves de bruches ou les chrysalides qui se trouvent protégées à l’intérieur des haricots. Seuls les fumigènes pénètrent les haricots de manière que les insectes qui y sont dissimulés soient éliminés. Mais l’utilisation des gaz n’est pas recommandée en milieu paysan.

La protection des légumineuses sèches avec l’huile de neem a été intensivement expérimentée en Afrique de l’Ouest (Togo, Bénin, Niger) et des matériels de vulgarisation adéquats y ont été développés. Grâce à des résultats d’essais entrepris au Nord du Togo, nous savons que le traitement avec l’huile de neem (2 ml/l de haricot) a aussi un effet insecticide sur les bruches adultes, ce qui n’est pas étonnant vu le contact permanent des insectes avec l’huile. Même si lors de la pression de ces graines de neem, la plupart de l’Azadirachtin restent dans les tourteaux, il y a quand même environ 10 % qui va dans l’huile, selon la teneur en eau des fruits lors de l’extraction de l’huile. Plus les graines de neem sont sèches, plus l’Azadirachtin est concentré dans l’huile. Ce qui rend difficile un dosage qui dépend de la teneur de la matière active.

Ces essais ont été réalisés avec les niébés (Vigna unguiculata), largement répandus en Afrique de l’Ouest. Ils sont pour la plupart cultivés comme cultures associées. En tant qu’aliment de base à forte proportion de protides, le haricot du niébé est d’une grande importance pour la population en matière de nourriture, comme tel est aussi le cas pour les haricots à Madagascar.

Au champ, les femelles déposent leurs oeufs sur les gousses de plus de 10 cm de longueur. Par la suite, tous les stades de développement des ravageurs sont amenés dans les magasins de stockage avec la récolte, où ils se multiplient rapidement à un rythme de 25 à 30 jours pour une génération, ce qui conduit à une perte totale des denrées entreposées après quelques mois.

La culture de haricot a pu s’imposer en Afrique de l’Ouest malgré la grave menace de ces ravageurs car les paysans connaissent des méthodes anciennes pour protéger les graines stockées durablement.

Dans la partie aride du Togo, les haricots sont stockés sous du sable fin ou dans un mélange de sable-plante dans les greniers à bancos. Dans la région centrale, on se sert de cendre tandis que, dans le Sud humide, le stockage du haricot au-dessus du feu de la cuisine des cases se fait en gousses.

L’usage de l’huile de neem ou d’autres huiles pour la protection des denrées stockées n’est pas connu par la tradition togolaise. La littérature nous informe cependant que, dans d’autres pays, l’utilisation de produits de neem et d’autres huiles est courante pour la protection des denrées chez les petits paysans. L’addition de feuilles de neem au riz a une longue tradition en Inde et au Pakistan. Au Ghana, l’ajout de 8 % de feuilles de neem aux fèves de cacao permet de les protéger contre la teigne, Ephestia cautella, pendant plus de neuf mois dans le magasin de stockage. Un traitement de sorgho déjà infesté par Sitophilus spp. avec des feuilles de neem sèches, même en quantité élevée (10 % de volume), n’a pas donné de résultats positifs. L’effet répulsif n’a pas été testé.

Dans les Caraïbes, l’huile d’arachide a donné de bons résultats dans le stockage de haricots. Néanmoins, l’huile de neem est moins coûteux et à peu près deux fois plus efficace. On peut avoir des effets satisfaisants pendant cinq à huit mois avec une dose d’application de 2 à 5 ml/kg de haricot.

Chaque méthode de protection des denrées stockées a aussi ses inconvénients. Pour le stockage avec le sable, les paysans se plaignent de la pression qu’exerce le poids du sable sur le mur de leurs bancos et qui peut conduire à leur fissuration. C’est aussi la raison pour laquelle les paysans ajoutent des plantes "efficaces" pour pouvoir réduire la part de sable mélangée avec la récolte et pouvoir ainsi entreposer plus de denrées dans leurs greniers. Ce problème ne se poserait pas avec les huiles car ce ne sont que de petites quantités qui doivent être ajoutées aux denrées stockées. Afin de connaître l’efficacité relative du sable, de l’huile de neem et de l’huile d’arachide, la principale huile consommée dans la région, un test comparatif y afférent a été réalisé au Nord du Togo. Une salle bien aérée dans le service régional de la protection des végétaux à Dapango a été choisie comme endroit pour la réalisation des essais. Des jarres en argile de 12 l, fabriquées localement, servaient de récipients de stockage. Après la mise du haricot et après chaque prise d’échantillon, le couvercle a été fermé hermétiquement avec de l’argile humide. Les niébés, de variété locale blanche, avaient été achetés au marché de Dapango et montraient déjà des signes d’attaque par des bruches. Les variantes sont présentées dans le tableau 1.

Tableau 1. Objets d’essai

Objets d’essai

Matières ajoutées au haricot
(en Vol. %)

Contrôle, non traité

-

Sable

235 %

Huile d’arachide

0,5 %

Huile de neem

0,5 %

Poudre Actellic 2 %

0,05 % poids

Piment

8 %

Fumigé avec PH3

-

L’Actellic a été utilisé comme produit de référence car il s’était avéré bien efficace contre les bruches au Sud du Togo. Le produit formulé à 2 % de poudre avait été acheté au marché local. Des recherches ultérieures ont révélé que le produit avait été trop longuement stocké. En effet, les résultats d’analyses réalisées en Allemagne ont montré que le produit ne contenait qu’un taux de 0,5 % de Pyrimiphosméthyle.

La fumigation avec le Phostoxin (Phosphine) a été aussi choisie à titre de comparaison pour pouvoir garder une partie des haricots à leur état initial.

Graphique 1. Développement de la population des bruches (500 g de haricot sec mélangés avec différents produits naturels)

 

Graphique 2. Développement de la population des insectes utiles (500 g de haricot sec mélangé avec différents produits naturels)

 

Graphique 3. Développement de la population de bruches dans un échantillon de 1000 graines
Remarques
: L’infestation initiale du niébé était relativement élevée: 154 graines trouées sur 1000 graines

 

Graphique 4. Haricots avec des oeufs de bruches, après traitement avec des produits naturels
Remarques: L’infestation initiale du niébé était relativement élevée: 264 graines avec oeufs sur 400 graines

 

Graphique 5. Poids de 1000 graines de haricot après 10 mois de stockage
Remarques: En juillet, il y avait une nouvelle infestation de l’extérieur

L’évaluation des essais a eu lieu une fois par mois et comprenait:

  1. l’observation de la faune d’insectes lors des prises d’échantillon,

  2. les dégâts mesurables sur les haricots.

 

Résultats

Pour une meilleure clarté, seuls quelques objets d’essais sélectionnés, qui sont particulièrement intéressants ici, sont présentés dans les quatre premiers graphiques. Les graphiques 1 et 2 sont basés sur des chiffres estimatifs, car le nombre d’insectes était trop élevé.

 

Commentaires

(Les tableaux correspondants à ces graphiques se trouvent en Annexe 8).

Graphique 1

Graphique 2

Graphique 3

Graphique 4

Graphique 5

 

Discussion

L’huile de neem appliquée à une dose de 5 ml/l de haricots a non seulement tué les oeufs mais également les adultes et les parasites des bruches. Selon la tradition au Nord du Togo, les haricots sont stockés dans des récipients en argile fermés, ne pouvant être sujets à de nouvelles attaques que pendant l’ouverture des récipients. Après le traitement, le nombre de haricots troués augmente légèrement, car les larves qui se trouvaient à l’intérieur, au moment du traitement, ont plus ou moins toutes pu finir leur développement.

Lors d’une dégustation des haricots préparés de façon traditionnelle, ceux issus de la variante "huile de neem" ont eu une très bonne consistance mais au goût légèrement amer et ranci. L’influence sur le goût était considérée comme insignifiante, et elle peut encore être réduite par:

  1. une dose d’application d’huile de neem un peu plus faible: 2 ml/l de haricot est souvent suffisant,

  2. la préparation d’autres plats traditionnels auxquels les haricots doivent être démunis de leur enveloppe,

  3. un lavage des graines avant la cuisson, de préférence dans l’eau chaude pendant quelques minutes.

Les bons résultats obtenus avec l’huile d’arachide dans d’autres pays n’ont pas pu être confirmés ici, ce qui est probablement dû à la faible dose. Avec une dose de 5ml/l de haricot, les bruches ainsi que leurs parasites continuent à se développer. La dose d’huile d’arachide ne doit pas être inférieure à 10 ml. La méthode d’extraction de l’huile d’arachide joue sûrement aussi un rôle. Dans le cas présent, l’huile avait été extraite des arachides, comme il est d’usage traditionnel, dans de l’eau bouillante.

Comme il fallait s’y attendre, l’objet "fumigation" était le plus performant car seul le gaz était capable de pénétrer les haricots et de tuer tous les stades (oeufs, larves, chrysalides et adultes). Toutefois, si une réinfestation survient, le dégât peut être particulièrement dramatique si les antagonistes naturels ne sont pas présents en même temps, étant donné que le gaz n’est pas rémanent, comme cet exemple l’a démontré.

En l’espace de quatre mois, le poids des 1.000 graines a chuté de 167 à 69 g. Une montée du poids des haricots au-delà du poids de départ observée aux mois de mai et de juin s’explique par la croissance de l’humidité au début de la saison des pluies dans la région du Sahel à partir de mai.

La variante "piment" n’a pas convaincu en dépit d’une part élevée de piment moulu. Il y a eu d’effet sur Callosobruchus maculatus, mais Triboleum castaneum, au contraire, s’est multiplié en masse, ce qui a dégénéré à un changement du milieu. Comme la forme sauvage du piment a disparu avec la déforestation, et le piment cultivé coûte suffisamment cher, son utilisation n’a plus d’avenir. C’est la raison pour laquelle le piment n’est plus utilisé dans la protection des denrées à Mahajanga, et le piment cultivé est trop cher. Cet objet a été inclus dans l’essai car les vieux paysans avaient rapporté l’efficacité du piment.

Le sable a été inclus comme "produit" de référence le plus usité traditionnellement. Avec 235 % de volume, la quantité de sable utilisée paraît élevée. Afin d’avoir des conditions se rapprochant autant que possible de la pratique, on a demandé à un paysan, qui stocke lui-même ses haricots avec du sable, de faire le mélange. Il a résulté lors du remesurage à la fin de l’essai que le paysan a pris un volume de sable de presque 2 ½ fois plus grand que celui du haricot. Autrement, le rapport haricot-sable recommandé est de 1: 1,5 ou bien 1: 1. Dans la variante "sable", le nombre de haricots troués s’accroît d’abord. Contrairement aux haricots traités avec le neem, les oeufs ne sont pas tués. Les larves pouvaient finir leur développement, et, plus tard, des coléoptères adultes sortaient des haricots en y laissant des trous. Par la suite, le nombre de haricots avec oeufs et trous n’a plus augmenté. Même les parasites de bruches ne pouvaient plus se développer. Comme le sable est une matière chimiquement neutre, il n’a aucune influence sur la capacité de germination. Avant de recommander cette méthode, il reste à veiller à ce que le sable soit fin. Les essais entrepris avec du sable grossier n’ont pas donné de résultats acceptables. L’analyse granulométrique a donné les détails suivants:

Sable fin < 0,2 mm 40 %
Sable moyen < 0,6 mm 54 %
Sable ultra-fin < 0,06 mm peu
Sable grossier > 0,6 mm peu

Pour l’Actellic acheté au marché local, il n’est pas à écarter que le déficit de l’efficacité du produit était dû à l’insuffisance de la teneur en matière active. Le résultat d’une analyse de contrôle de formulation a montré que le produit ne contenait que les 5 % de matière active indiquée sur l’étiquette. Cependant, ces 5 % suffisaient à tuer totalement les insectes utiles sans toutefois influencer sur les bruches robustes. Ceci explique pourquoi la variante "Actellic" était même plus mauvaise que la variante "non traité", dans laquelle les bruches ont été tenues sous un certain contrôle par leurs antagonistes naturels.

En conclusion, on peut dire que l’utilisation de l’huile de neem pour la conservation du haricot est à recommander dans les régions où les arbres de neem poussent naturellement. Cette méthode n’est pas coûteuse. L’extraction de l’huile de neem à la main peut présenter un problème dans les pays arides où les graines de neem sont quelquefois très dures. Pour la conservation de semence, l’huile de neem est spécialement à recommander. Quant aux denrées destinées à la consommation, il faut être exigeant en ce qui concerne la qualité de l’huile de neem. Les graines de neem doivent être nouvellement récoltées et séchées dans un endroit bien aéré, de préférence à l’ombre. Un mauvais stockage des graines de neem peut entraîner une attaque de champignons excrétant des mycotoxines dans leur substrat. Après, ces mycotoxines se retrouvent en partie dans l’huile qui devient ainsi dangeureuse pour toute forme de consommation.

Dans le but de vulgariser les méthodes de protection des cultures et des denrées stockées, traditionnelles et non chimiques, la GTZ et les projets GTZ ont développé une multitude de fiches techniques, affiches, brochures, etc., souvent bien illustrées, sur la bonne utilisation de ces produits naturels. Quelques matériels didactiques ainsi que les résultats des autres études concernant l’huile de neem sont présentés dans les annexes 1 à 7 de cet article.

Le neem est un produit naturel, tout comme la cendre, la poudre de latérite et de diadomeae. Et ceux qui se sont habitués au stockage avec le sable ne se convertiront probablement pas car cette matière est également efficace et chimiquement neutre. Ni le sable fin, ni l’arbre de neem ne se trouvent partout, et les paysans n’utilisent que les méthodes qui sont les mieux adaptées à leur environnement et à leur besoin.

 

Bibliographie

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* Projet DPV/GTZ "Promotion de la Protection Intégrée des Cultures et des Denrées Stockées à Madagascar"

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