Dovi Agounke*
Le grand capucin du maïs, Prostephanus truncatus (Horn), est un insecte déprédateur des denrées de stockage, en particulier du maïs et des cossettes de manioc.
Originaire d’Amérique Centrale, il a été accidentellement introduit en Afrique dans les années 70 et n’a été signalé au Togo qu’en 1981. Actuellement, il est signalé dans plusieurs pays d’Afrique au Sud du Sahara où il cause d’importantes pertes dans les milieux de stockage. Sans aucune mesure de protection, les pertes peuvent atteindre 100 % au bout de quatre à six mois de stockage de maïs (en spathes) et de cossette de manioc.
Devant la sévérité des attaques de ce nouveau ravageur, un vaste programme de recherche a été mis en place au Togo et exécuté par le Service National de la Protection des Végétaux (SNPV) en étroite collaboration avec la GTZ. Les recherches ont abouti à l’adoption de deux méthodes de lutte (chimique et biologique) qui constituent actuellement la base d’une approche de lutte intégrée contre le nouveau ravageur et le complexe parasitaire déjà existant sur les denrées de stockage au Togo.
La lutte chimique vise essentiellement le contrôle à court et à moyen terme de l’insecte, tandis que la lutte biologique, classique par l’introduction de
Teretriosoma nigrescens, a pour objectif le contrôle à long terme des populations de l’insecte dans son milieu naturel.Dans ce contexte précis, les deux méthodes agissent de manière synergique ou tout au moins complémentaire sans se gêner. En effet, les deux méthodes ont été exécutées entre 1987 et 1993, et les résultats obtenus sont très encourageants.
The Prostephanus truncatus (Horn) is a pest species for stored crops, especially maize and cassava cossets.
Originating in Central America, it reached Africa accidentally in the seventies, and was reported in Togo in 1981 only. Today, it has been reported in several sub-Saharan African countries where it causes important losses in storing milieus. Unless protection measures are taken, losses can reach 100 % at the end of 4 to 6 months of storage of maize (in husks) and cassava cossets.
In view of the seriousness of this new pest, a comprehensive research programme has been established in Togo, implemented by the National Department of Plant Protection (SNPV), in close cooperation with GTZ. Research has led to adoption of two methods of control (chemical and biological) that are currently the basis of an integrated pest management approach to the new pest and to the already existing pest complex in stored crops in Togo.
Chemical treatment is directed towards the short and medium term control of the insect, whereas biological control, a classical one through introduction of
Teretriosoma nigrescens, aims at a long term control of insect populations in their natural habitat.In this specific context, both methods work in a synergic or rather complementary way, without hindering on each other. They were implemented between 1987 and 1993, and results achieved were encouraging.
Le Grand Capucin du Maïs, Prostephanus truncatus, originaire d’Amérique Centrale, a été accidentellement introduit au Togo à partir des années 1980, 1981.
Avant cette introduction, les denrées de stockage subissaient déjà d’importantes pertes de la part de plusieurs espèces cosmopolites de coléoptère et de lépidoptère. D’une manière générale, les pertes causées par ce complexe parasitaire variaient selon la nature même des denrées et selon leur durée de stockage.
Contre ces insectes, les mesures de protection étaient essentiellement axées sur l’hygiène de stockage, le respect des normes de conservation (taux d’humidité et température optimales) et en cas de besoin l’application des produits chimiques.
Il existe également en milieu paysan un certain nombre de pratiques traditionnelles empiriques qui dans certains cas font aujourd’hui objet de recherches plus approfondies.
Outre le milieu paysan, au Togo, le problème de désinfection, de désinsectisation et de dératisation se pose également au niveau des grands stocks commerciaux où les opérations de fumigation et de pose d’appâts empoisonnés constituent une solution lorsqu’elles sont bien menées. Avec le souci d’une gestion rationnelle, ces activités sont assurées par des équipes spécialisées au sein du Service de la Protection des Végétaux ou des sociétés privées agréées par le Ministère de l’Agriculture conformément à la législation phytosanitaire en vigueur.
L’introduction du Grand Capucin, P. truncatus, a changé les données surtout au niveau des petits stocks paysans et c’est ce qui a justifié la mobilisation autour de ce programme.
La présente communication a pour objectif de vous présenter le bilan des recherches qui ont abouti à des actions concrètes dont les résultats sont très encourageants.
Les pertes post-récolte sont très souvent causées par un complexe parasitaire composé d’espèces cosmopolites bien connues. Jusqu’alors, la lutte chimique et le respect des normes de stockage permettent de limiter les dégâts à un niveau acceptable.
Après l’introduction accidentelle du Grand Capucin, P. truncatus, la situation est devenue plus complexe surtout en milieu paysan.
Figure 1.Prostephanus truncatus
Les tous premiers foyers du nouveau ravageur ont été constatés dans le village Djagblé situé à une vingtaine de kilomètres au Nord-Est de Lomé, la Capitale. Dans cette localité, nos toutes premières actions ont visé l’éradication du ravageur par la fumigation systématique des greniers paysans déclarés infestés. Cette mesure fut très vite dépassée car la propagation de l’insecte était plus rapide que nous le pensions.
A partir de ce constat, une nouvelle orientation a été donnée au projet afin d’asseoir une base plus réaliste de la lutte à mener contre le ravageur.
Parallèlement aux travaux de surveillance du ravageur sur le terrain, notamment la distribution spaciale, l’évaluation des pertes, une série d’expérimentations a été organisée afin de tester un certain nombre d’insecticides utilisables sur les denrées de stockage.
Sans entrer dans les détails des expérimentations, il faut tout simplement retenir que les tests ont abouti au choix du binaire Deltaméthrine + Pyrimiphos-méthyle dont l’efficacité couvre à la fois P. truncatus et les autres insectes nuisibles aux denrées stockées.
Les raisons du choix de ce binaire, bien qu’il ne soit pas le plus efficace du lot, sont essentiellement basées sur son faible degré de toxicité. Avant même l’aboutissement des expérimentations, des évaluations précises ont montré que le maïs égrené et conservé en sac est nettement moins attaqué que le maïs en épis (avec ou sans spathes). Dans cette logique, il fallait conseiller au pays l’égrainage du maïs aussitôt après la récolte et conserver les graines en sac ou en silo. Or, cette solution devait bouleverser toute la tradition du stockage en milieu paysan. Ce qui n’est pas recommandable.
La philosophie retenue à l’époque était plutôt de respecter les méthodes ou pratiques traditionnelles tout en les améliorant sur les bases des connaissances modernes, ce qui nous permet d’éviter le heurt entre le caractère conservateur du paysan et l’apport innovateur de la recherche.
Dans ce cas, ne pouvant pas remplacer le système traditionnel de stockage qu’on appelle "Ebliwa" dans la partie méridionale du pays, le programme s’est plutôt orienté vers l’adoption du traitement chimique tant au niveau du stockage des grains (Commerçants et groupements de paysans) qu’au niveau du système traditionnel de conservation "Ebliwa". En définitif, le traitement des greniers est bien rentré dans les habitudes des paysans et selon nos enquêtes, lorsque les normes et doses d’application sont bien respectées, les résultats sont acceptables. Quelles que soient les critiques qu’on peut porter sur la formulation (PP) et le mode d’application (traitement en sandwich) du produit retenu, nous continuons à justifier notre choix par le fait que parmi les matières actives testées jusqu’alors, seule la combinaison Deltaméthrine + Pyrimiphos-méthyle a pu donner des résultats acceptables et présente très peu de risque pour les consommateurs, les utilisateurs et l’environnement. Jusqu’à aujourd’hui, nous continuons à expérimenter d’autres matières actives afin de pouvoir proposer en temps opportun d’autres alternatives en cas de résistance ou autres problèmes liés à l’utilisation prolongée des mêmes matières actives.
Comme je l’ai dit au début, l’adoption de la lutte chimique a pour objectif d’éviter les pertes immédiates que cause P. truncatus et le complexe parasitaire des denrées stockées. Cette adoption n’exclut pas la recherche d’autres méthodes à efficacité plus durable. Ainsi, le programme a vite orienté ses actions sur la lutte biologique dans sont contexte général d’abord et ensuite dans son contexte classique.
Les toutes premières recherches ont visé l’utilisation de certains microorganismes qui ont fait l’objet de travaux de thèse et qui ont abouti certainement à des résultats très intéressants sur le plan scientifique. Mais malheureusement, l’aspect pratique de ces résultats était très peu satisfaisant. Après ces premières tentatives, ce n’est qu’entre 1987 et 1988 que les recherches sur les possibilités de lutte biologique classique ont commencé. Il faut rendre ici un hommage particulier au professeur F. A. Schulz, décédé le 11 mars 1995. Il fut l’homme qui a accepté d’apporter son appui scientifique au programme, et ce fut la première fois dans l’histoire de la lutte biologique qu’on a osé adopter une telle méthode contre un ravageur des stocks, en terme de lutte biologique classique.
Pour asseoir les bases techniques de la lutte biologique classique, nous avons assuré un certain nombre d’activités, notamment les études de sondage des populations, la distribution spatiale du ravageur. Ces recherches ont abouti rapidement aux résultats ci-dessous:
large distribution du ravageur dans le milieu naturel (Cf. Résultats des piégages à phéromone),
distribution du ravageur en milieu de stockage traditionnel,
faible degré d’infestation du maïs au champ,
denrées attaquées par le ravageur.
Tous ces résultats nous ont permis de vérifier l’hypothèse que P. truncatus vit dans la nature d’où il vient infester le maïs et les cossettes stockées. De ce fait, les traitements chimiques des stocks permettent tout simplement de limiter les dommages, mais en aucune façon ne peuvent pas constituer une solution durable, car n’ayant aucun impact sur les populations naturelles de l’insecte.
C’est dans cet ordre que l’approche "Lutte biologique classique" a été abordée sous l’impulsion du professeur F. A. Schulz de l’Université de Berlin.
Ainsi, après les investigations au pays d’origine (Amérique Centrale), le prédateur Teretriosoma nigrescens Lewis (Coleoptera, Histeridae) a été proposé comme candidat au lâcher au Togo. Deux travaux de thèse ont été engagés sur le sujet. Il s’agit précisément des recherches de Henning-Helgig et Helbig qui ont réalisé les études de base sur place au Togo.
Après la quarantaire et les tests de spécificité du prédateur en République Fédérale d’Allemagne, l’introduction de l’insecte utile a commencé par sa mise en observation sous cage que certains ont qualifié de cage de quarantaine, ce qui à mon avis n’a pas de sens.
En gardant l’inoculum (la souche initiale de l’insecte utile) dans une cage en vue de vérifier son efficacité dans son nouvel environnement, on peut à la rigueur parler de lâcher expérimental. Dans ces conditions, les études précises réalisées simultanément sur le ravageur et son ennemi naturel peuvent permettre de mettre en évidence ou de confirmer les résultats déjà acquis au laboratoire en Allemagne.
Dans cet ordre d’idées, après neuf mois d’observations sous cage au Togo, il était clairement ressorti que T. nigrescens avait un impact très positif sur P. truncatus.
En présence du prédateur, la population du ravageur était à 760 individus contre 3.670 pour le témoin (sans prédateur). Ce qui correspond à une réduction d’environ 80 % (Helbig, 1993).
Outre le constat de l’établissement et de l’efficacité du prédateur au Togo, des évaluations précises ont été initiées sur la réduction des pertes. Selon toujours Helbig (1993), en comparant une variante témoin (sous T. nigrescens) avec une autre variante comportant le ravageur et le prédateur, il y a 45,5 % de moins de perte enregistrés dans la deuxième variante. Ceci indique bien que la réduction des populations du ravageur entraîne inévitablement une réduction des pertes.
A partir de ces données, une série de lâchers a été exécutée en milieu de stockage traditionnel dans le Sud du pays où nous avons constaté l’établissement effectif du prédateur avec un rapport proie-prédateur de l’ordre de 4/1 et 14/1, et ce fut en 1991.
Ces premiers lâchers ont permis également de mesurer la capacité de migration du prédateur à la recherche de sa proie. L’ensemble des données recueillies sur le terrain a permis d’élaborer une stratégie générale de lâchers ultérieurs.
Ainsi, un laboratoire de multiplication de l’ennemi naturel a été rapidement aménagé afin d’assurer une source permanente d’approvisionnement du prédateur jusqu'à la fin du projet en 1994. A cette date, au total 138.700 individus adultes ont été élevés et lâchés à travers tout le pays.
Après analyse, d’une part, des résultats des deux méthodes des lutte chimique et lutte biologique et, d’autre part, des conditions et du domaine d’application de ces deux méthodes (milieu de stockage et milieu naturel), il ressort clairement que les deux approches loin de se gêner se complètent. En d’autres termes, les deux approches ne sont pas antagonistes dans ce cas précis.
L’application des insecticides, assurant la protection des stocks à court et moyen terme, permet de limiter les dégâts en milieu de stockage paysan. Le contrôle biologique des populations de P. truncatus dans le milieu naturel où personne n’intervient, a pour objectif principal de rétablir l’équilibre naturel entre le ravageur et son ennemi naturel T. nigrescens.
La non interférence entre les deux méthodes, selon notre logique, se justifie pleinement du fait que si le contrôle chimique est efficace, le prédateur n’a aucun intérêt à aller vers le milieu de stockage à la recherche de sa proie (P. truncatus). Mais, par contre, dans les conditions naturelles, le prédateur par son instinct de recherche cohabitera toujours avec sa proie et si son impact est positif, on aboutira à l’équilibre souhaité. Dans ce sens, à long terme, la lutte chimique spécialement contre P. truncatus verra sa chance s’améliorer car, les populations naturelles étant sous contrôle, la probabilité de fortes infestations en milieux paysans diminuer par conséquent. Dans cette logique, nous pensons qu’il est possible d’établir une approche de lutte intégrée associant, dans ce cas précis, la lutte chimique et la lutte biologique qui généralement sont considérées comme antagonistes. Il est bien clair que le traitement des denrées de stockage surtout pour l’alimentation doit tenir compte des risques d’intoxication pour les consommateurs et les effets indésirables des produits pour l’environnement.
Le Grand Capucin du Maïs, P. truncatus, est reconnu aujourd’hui comme un dangereux ravageur des stocks en Afrique. Plusieurs pays ont signalé sa présence nette. Et des programmes nationaux et régionaux sont mis à pied d’oeuvre pour la recherche de solutions plus durables. Loin de prétendre que l’expérience du Togo sur le sujet est la meilleure, nous pensons que l’originalité de notre approche vient du fait que les solutions proposées prennent en compte tous les aspects du problème.
La lutte chimique constitue un palliatif immédiat qui doit permettre d’éviter de lourdes pertes en attendant une solution plus durable. Il est clair que le choix du produit à utiliser et de sa formulation doit respecter les règles de sécurité pour les consommateurs et les utilisateurs.
Quant à ce qui concerne la lutte biologique, 138.100 adultes de T. nigrescens ont été lâchés à travers tout le pays.
Outre les évaluations ponctuelles de vérification de l’établissement et de propagation du prédateur par piégeage à phéromone, il reste à ce jour des travaux de suivi des populations afin d’étudier leur dynamique.
Dans cet ordre d’idées, nous collaborons avec l’International Institute of Tropical Agriculture (IITA) et le Projet Suprarégional de la GTZ pour des études précises sur le sujet. Ces nouveaux programmes essaient également d’intégrer d’autres concepts tels que les méthodes traditionnelles de stockage en milieu paysan, l’hygiène de stockage et la résistance variétale. Toutes ces recherches s’effectuent dans le cadre d’une approche participative associant à la fois les chercheurs des Services de la Protection des Végétaux, des institutions internationales et les paysans.
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* Direction de la Protection des Végétaux - Togo